La Cour Suprême dotée d'une armée magique

Avant

"Je m'apprête à rencontrer les autres membres du Conseil O5," annonça Dix. "Je souhaite que vous veniez avec moi."

Salt savait que cela allait arriver depuis la visite aux oracles. Sa première réaction fut l'excitation réservée. Comme c'était souvent le cas pour un Factotum, elle n'avait rencontré que quelques membres du Conseil. Même en travaillant si près du Conseil, vous n'oubliez jamais à quel point ils sont plus vrais que nature. Qui ne serait pas curieux ?

Puis elle se demanda pourquoi Dix faisait ça. Certains membres du Conseil emmenaient des associés partout, mais Dix était une solitaire.

Et le vote concernant Alpha-9 était imminent.

Elle s'attendait à mourir, réalisa Salt. Dix, l'Archiviste, la gardienne des fins du monde, avait toujours été fataliste. C'était un geste d'adieu.


Deux

"J'ai suggéré d'attendre." Le ton de Deux était doux.

Elles retrouvèrent Deux dans le vaste jardin où se trouvait SCP-006. Là, à la source, le feuillage était devenu dense, riche et extraterrestre. Il y avait des choses qui vivaient ici et nulle part ailleurs, des réfugiés primordiaux d'une époque qui n'existait plus.

Deux était une vieille femme blanche à l'allure de grand-mère. L'un des plus anciens membres du Conseil O5, peut-être l'un des douze premiers membres. Elle portait des vêtements décontractés, un châle gris tricoté à la main et orné de fleurs roses, ainsi qu'un chapeau de paille qui cachait en grande partie les cicatrices sur son visage.

Salt l'enviait. En tant que doublure de Dix, elle bougeait comme Dix, souriait comme Dix, et portait les costumes ajustés et contraignants de Dix. Salt se demandait si Deux employait aussi des doublures du Factotum, un petit troupeau de gentilles grands-mères aux châles fleuris identiques.

"Je pense que le vote aboutira," annonça Deux. "Il s'agit seulement de savoir comment. Vous avez Quatre, Neuf, moi et vous-même. Votre problème sera d'obtenir plus de quatre votes."

"Sept soutient le projet," répondit Dix.

"Bien sûr. Sept n'a jamais regretté le passé. Mais c'est une stratège dans l'âme." Deux s'interrompit. "Si Sept vote contre ce projet, vous devez vous attendre à ce que l'on attente à votre vie dans les prochains jours."

Dix eut l'air effrayée. "Elle n'oserait pas…"

"Bien sûr que non," répondit Deux. "Sept est un baromètre. Si elle se range contre vous, c'est qu'elle sait quelque chose. Assurez-vous de lui parler rapidement."


Trois

L'un des intermédiaires de Trois était venu voir Dix, entouré d'agents de la FIM Alpha-1.

Alpha-1, Les Bras Droits, était la Force d'Intervention personnelle du Conseil : à la fois terrifiante équipe inquisitoriale et garde personnelle du Conseil. Trois n'en tirait pas beaucoup profit, préférant d'autres méthodes de sécurité, mais prodiguait nombre d'agents et de ressources à tous ses assistants.

Salt connaissait de loin cette représentante : une Américano-Japonaise bien habillée du nom de Flint. Flint remit une enveloppe à Dix. Elle contenait une clé USB ornée d'un autocollant représentant un visage heureux, que Dix empocha sans explication, ainsi qu'une note rédigée sur du papier à lettres coûteux.

Je suis désolé, mais ce n'est pas mon combat. Si vous avez besoin d'autre chose, n'hésitez pas à demander.
—Trois


Quatre

Le message de Quatre les avertit que le lieu de la réunion était "un endroit où les humains ne sont pas supposés se rendre". Il s'avéra que c'était un Waffle House1 quelque part dans le Midwest. Il était tard. La neige tombait à l'extérieur.

Salt observa les clients qui patientaient. Une femme portant un chapeau de camionneur, des boucles d'oreilles et des claquettes. Un homme incroyablement massif à la peau verdâtre. Un homme voûté assis six sièges plus loin. Salt regarda au loin, puis en arrière, et il était à cinq sièges.

Encore une fois, et trois sièges.

Salt était formée pour évaluer rapidement les détails. Les yeux de l'homme n'étaient pas appariés. Ses vêtements n'étaient pas ajustés correctement. Il lui manquait une narine.

C'était aussi le cas pour les autres clients - même de loin, quelque chose clochait. Seule différait la serveuse, qui les observait avec une étrange intensité.

"Madame ?" dit Salt.

"Tout va bien," murmura Dix.

"Bonjour." Salt leva les yeux pour voir Quatre lui souriant de manière insouciante. "Je m'excuse de vous avoir fait attendre."

"Pas de problème," répondit Dix.

Salt se retourna vers l'homme voûté. Six sièges plus loin.

La serveuse regarda Quatre, soupira ostensiblement et se détourna. Quatre avait la même apparence que d'habitude. Son costume et ses chaussures étaient impeccables, à peine touchés par les chutes de neige. Il n'avait même pas l'air d'avoir froid. C'était le problème avec Quatre. Tous les membres du Conseil semblaient parfois préternaturels mais Quatre l'était, sans aucun doute.

Beaucoup de gens trouvaient Quatre agaçant. Trop mystérieux. Même s'il n'hésitait pas à donner des informations personnelles. Salt savait qu'il était d'origine australienne (en passant par Toronto), qu'il avait été assigné femme à la naissance, qu'il avait été un agent de terrain exceptionnel de la Fondation et qu'il aimait pratiquer les tours de passe-passe - mal. Elle n'en savait pas autant sur Dix.

Mais Quatre ne vous dirait rien de son trait de caractère le plus remarquable : une capacité manifestement anormale à parcourir de grandes distances en un temps incroyablement court.

Salt comprit. Quatre était comme un vampire dans un monde où personne ne connaissait rien aux vampires. Pourquoi parler de croix, d'ail ? Tous les O5 étaient comme ça, Quatre l'était encore plus.

"Quel est cet endroit ?" demanda Salt.

"C'est un Waffle House à trois heures du matin." Quatre prit un menu. "Un lieu de fausseté et d'entités contre-nature. Mais je radote."

"J'imagine que nous ne sommes pas en danger ?"

"Ma chère, nous sommes toujours en danger," répondit Quatre. "Ce monde est dangereux. Si un endroit arbore son danger plus qu'un autre, au moins, tout le monde suit les mêmes règles, n'est-ce pas ?"

Salt regarda Dix. Dix resta neutre.

"On dirait SCP-1670," dit Salt. "Il devrait y avoir une règle au sujet de la duplication des anomalies."

"Je garderai ça à l'esprit la prochaine fois que je discuterai avec eux."

"Avec qui ?"

"Mm."

"J'ai demandé à vous voir pour discuter de votre vote," lança Dix.

"Et pourquoi donc ?" Quatre semblait surpris. "Mon avis est toujours le même. Je ne vois aucune raison particulière d'éprouver un quelconque malaise à l'égard de l'utilisation d'anomalies."

"Les choses pourraient mal tourner. Je me demandais si vous souhaitiez vous abstenir."

La serveuse leur apporta des assiettes, bien qu'ils n'aient pas commandé. Des œufs au plat pour Dix. Des œufs Bénédicte et du café pour Salt - exactement ce qu'elle avait imaginé. Une pile de gaufres noyées dans du sirop pour Quatre.

Quatre commença à manger. "J'apprécie votre sollicitude, mais je ne suis pas en danger. Je suis désolé de vous dire que je ne peux pas faire grand-chose pour vous aider."

"Je comprends." Dix hésita. "Vous savez pour…"

"La possible menace d'assassinat ? Oui." Quatre brocarda. "Quel gâchis. Plus on est de fous plus on rit, non ?"

"Il n'y a que treize places," répliqua Dix. "Chaque joueur peut être remplacé."

"Cela dépend complètement d'où on se place." Quatre prit une autre bouchée de gaufre. "Dans tous les cas, vous pouvez être assurée d'avoir mon vote. Et…" Il sourit. "…que ce ne sera pas mon couteau dans votre dos."


Cinq

Elles rencontrèrent Cinq dans l'installation de la Fondation la plus fréquentée, à l'exception du Site-19. Salt et Dix durent se frayer un chemin à travers une véritable fourmilière d'activité pour trouver le bon bureau. Cinq était en pleine discussion avec un homme corpulent visiblement mal à l'aise.

"Entrez donc !" Cinq sourit largement sous sa moustache poivre et sel. Il portait une cravate noire et jaune à motif de merle. Il y en avait un autre perché sur son chapeau gris.

Tout le monde connaissait ces foutus merles noirs.

Salt constata qu'il s'agissait en fait du bureau de l'homme replet. Il semblait être secrétaire. Certainement pas habilité à participer aux discussions du Conseil.

"Je pensais que vous seriez seul," lança Dix, sur un ton qui n'en disait pas plus. "Je reviendrai…"

"Oh non, c'est bon." Cinq fit un clin d'œil au secrétaire. "Que puis-je faire pour vous ?"

"Je suis venu vous demander quel serait votre vote," répondit Dix.

"Concernant Alpha-9 ?" Cinq secoua la tête. "Oh non. Grand Dieu, non. Ça ne devrait jamais aboutir."

L'estomac de Salt se serra. Elle s'attendait à ce que Cinq s'abstienne. Il n'était pas favorable à ce genre de projets, mais s'il les jugeait suffisamment divertissants, il était généralement prêt à s'effacer. Si c'était sa réaction…

"Y'aurait-il un moyen de vous faire changer d'avis ?" demanda Dix.

"Hm… probablement pas. Si ce projet se concrétise, cela va mettre en danger tout-un-chacun à la Fondation." Cinq passa un bras autour des épaules du secrétaire terrifié. "D'ici un an, je pourrais être en train de vous dire 'Je vous l'avais dit' dans ce même bureau, sur le corps de ce pauvre homme !"

"Très bien," répondit froidement Dix.

"Mais," ajouta Cinq, toujours avec le sourire, "qui sait ? Je me suis déjà trompé. Peut-être que ça va marcher. Ou peut-être que la fin du monde tel que nous le connaissons ne sera pas si terrible." Sa gaieté s'éteignit. "Plus sérieusement, Dix, je suis désolé. Mais je ne voterai pas en faveur de ce projet."

Dix acquiesça. "Merci pour votre temps."

"Mais de rien." Cinq se retourna vers le secrétaire. "Où en étions -nous ?"

Salt et Dix s'éclipsèrent alors que l'homme peinait à trouver une réponse.


Six

Elles rencontrèrent Six dans une station remplie de centaines de personnes installées derrière des centaines d'écrans. Ici, marchant de long en large, aboyant des ordres, Six était chez lui.

Six était un homme blanc bronzé en costume blanc avec une canne blanche et un Stetson blanc. Le personnel américain l'appelait "Cowboy". Les non-Américains l'appelaient "l'Américain".

En ce moment, il supervisait les conséquences d'une brèche de confinement. Un incendie faisait rage sur un écran. Une masse pâle tourbillonnante déboula sur un autre. Une mer rouge obscurcit un troisième écran.

"Retirez les équipes du secteur Dix-Sept et envoyez-les au secteur Huit," tonna Six. "Dix-sept est perdu, j'ai vu ce que les tagliatelles peuvent faire. Envoyez une autre équipe au secteur Cinq : nous ne pouvons pas nous permettre un deuxième déluge d'Alfredo."

Salt et Dix observèrent Six diriger ses forces avec une grande maîtrise. Lorsque la brèche sembla maîtrisée, il s'approcha d'elles et les salua. "Vous pouvez parler librement ici," leur dit Six. "J'ai confiance en chaque personne présente dans cette pièce."

"J'ai reçu l'alerte de brèche en chemin," annonça Dix. "Belle maîtrise."

Six rit. "Vous essayez de me faire de la lèche ?" Il ignora son objection. "Je plaisante. J'ai lu le rapport sur Alpha-9 que vous m'avez envoyé. J'aurais apprécié un peu plus si vous me l'aviez envoyé avant de commencer le projet."

"Je m'excuse," répondit Dix. "J'ai mal interprété la situation. Je ne voulais pas vous rendre la tâche plus difficile."

Six acquiesça. "Le vôtre n'est pas le seul qui m'ait été envoyé ces derniers jours. J'en ai reçu plusieurs venant du bureau de Huit. Il semblerait qu'il n'approuve pas Alpha-9."

"Lequel avez-vous trouvé le plus convainquant ?"

"Je les ai tous trouvés convaincants," répondit Six. "Je vois beaucoup d'avantages et beaucoup d'inconvénients. Il pourrait s'agir d'une catastrophe à venir."

"Oui," répondit Dix. "Je pense que les avantages l'emportent sur les risques."

"Je comprends, mais c'est toujours un risque supplémentaire alors que nous avons déjà assez à faire." Six désigna du doigt les feux en train de brûler sur les écrans. "L'Insurrection a ouvert une brèche dans cette fichue marmite de pâtes trois fois au cours de l'année écoulée. Ils se moquent de nous, parce que nous sommes vulnérables."

"Je suggérerais respectueusement que cela illustre la raison pour laquelle nous avons besoin d'Alpha-9," contra Dix.

"Ou peut-être que cela signifie simplement que nous ne pouvons pas nous permettre de prendre de nouveaux risques." Six marqua une pause. "Si le jeu en vaut la chandelle, alors, trouvez un moyen de le prouver."


Sept

Sept était une femme obèse d'origine sud-asiatique qui s'habillait comme si elle avait dévalisé une friperie. Contrairement à Six, on ne la confondrait jamais avec une star de cinéma. Mais elle vivait son pouvoir comme une seconde peau. Elle se tenait à la proue d'un cuirassé, observant l'horizon, son écharpe vert menthe battant au vent.

"Vous les reconnaissez ?" demanda-t-elle, désignant les canons montés sur de larges tourelles.

Salt ne les reconnut pas. Ils étaient élégants, bleus, chromés, comme sortis d'un film de science-fiction néo-classique.

"Ils sont appelés Canons-L," continua Sept avec admiration. "Ils lancent des éclairs anormaux. Non-létaux et ne se dispersant pas dans l'eau. Ils utilisent énormément d'eau, c'est donc sur l'océan qu'ils sont le plus facile à utiliser. Nous les utilisons pour maîtriser les anomalies aquatiques."

"Pistolets paralysants de fantaisie," répondit Salt.

"Ils viennent du projet Zeus. Des armes anormales… des éclairs venus du ciel, non ? Ce projet semblait assez prometteur jusqu'à ce que le Conseil en ait vent et l'arrête immédiatement."

"Je vois la comparaison," déclara Dix d'un ton ironique.

"Ils n'ont fabriqué que cinq de ces bébés. Mais nous avons beaucoup appris. S'ils arrêtent Alpha-9, nous aurons aussi beaucoup appris. Et nous pourrons réessayer dans dix ans."

"Nous n'aurons peut-être pas dix ans de plus," répondit Dix.

"Nous sommes quasiment immortels. Nous avons le temps."

"Et dans le cas contraire ? Et si la fin est toute proche ?"

Sept lui fit signe de se taire. "Vous parlez exactement comme la dernière Dix. Vous me rappelez que l'excès de connaissances existe. Toutes ces fins du monde qui se bousculent dans votre tête. Regardez autour de nous. Que voyez-vous ?"

"La mer," répondit Dix. "Le soleil qui se lève."

"Vous voyez le monde," déclara Sept. "Il est toujours là. En dépit de tout, nous sommes toujours là."

Elles restèrent silencieuses pendant un moment, la brise de l'océan flottant autour d'elles.

"Vous avez aidé le Projet Résurrection plus que quiconque," demanda Dix. "Comment comptez-vous voter ?"

Sept sourit. "Je ne sais pas."

Le navire poursuivit sa route, vers le lever du jour.


Huit

Elles rencontrèrent Huit dans un bureau bondé, voûté dans son fauteuil, entouré de ses mandataires. Salt ressentit la gêne provoquée par leurs regards. Elle avait déconseillé à Dix de venir ici. Huit n'allait jamais soutenir Alpha-9.

Il y a neuf ans, Huit était le membre le plus récent du Conseil, comme Dix l'était aujourd'hui. Salt se souvient de lui à l'époque, ambitieux et plein d'énergie. L'un de ses premiers actes avait été l'approbation d'un plan qui avait conduit à la destruction du Site-19. Il ne s'en était jamais remis.

Maintenant, les mandataires de Huit dirigeaient son bureau. Ici aussi, ils parlaient en son nom.

"Je ne peux pas croire que vous viendriez." Cette mandataire était Pine, une femme procédurière que Huit avait embauchée il y a neuf ans pour limiter les dégâts. "Vous savez comment ces choses doivent être faites. Vous avez choisi de les bafouer."

Willow, dont il se murmurait qu'il avait failli être écarté d'un poste au Conseil, travaillait sur l'infrastructure de la Fondation. "Vous êtes nouvelle", dit-il à Dix. "Un membre du Conseil peut faire ce qu'il veut, mais il ne devrait pas. Vous n'aviez pas le droit de lancer un tel projet. Vous auriez dû vous adresser au Conseil avant."

"Je ne sais pas à quoi diable vous pensiez, vous et votre équipe." Dogwood, qui parlait tellement pour Huit que beaucoup pensaient qu'il était Huit. "Il y a plein de projets sur la table du Conseil qui méritent actuellement d'être soutenus. Plus de personnel. Grossir les rangs des Forces d'Intervention existantes. Restructurer les opérations existantes, pas en créer de nouvelles. Putain, sérieusement." Il jeta un coup d'œil à Salt. "Vous n'êtes pas stupide. Dites-lui."

Salt détourna le regard. Elle était habituée à ce que Dix inspire la crainte et le respect ; l'attitude du personnel de Huit la dérangeait.

Dix regarda Huit. "Qu'avez-vous à dire ?" demanda-t-elle.

"Nous parlons au nom de Huit," répondit Willow. "Vous le savez. Nous…"

"Partez," murmura Huit.

Silence.

"Pas Dix. Les autres. Sortez."

Willow parut surpris. "Mais…"

Huit serra les accoudoirs de son fauteuil. "Dehors !"

Pine secoua la tête et partit. Dogwood partit calmement. Willow resta assis un moment sur son siège avant de se lever, l'image d'une fureur à peine contenue.

En quelques instants, il ne restait plus que Huit, Dix et Salt dans le bureau.

"Ils ont raison", dit Huit, d'une voix dure de désuétude. "Votre projet est voué à l'échec. Comme il se doit." Il resta silencieux un moment. "C'est mal, ce que nous faisons. Treize personnes, contrôlant le destin de la Fondation, le destin de toute l'humanité… C'est une plaisanterie cruelle. Nous ne devrions même pas exister. Aucun d'entre nous ne mérite de rester au Conseil."

Huit leva les yeux vers Dix, sa bouche dessinant une ligne sinistre. "Mais vous partirez avant moi."


Neuf

Auparavant, Neuf fut Donna Whetu Taylor, Néo-Zélandaise d'origine maorie, géologue de renom. Elle fut repérée par la Fondation lorsqu'elle découvrit de manière indépendante la présence d'anomalies. Elle avait développé une théorie unifiée des anomalies. Cette théorie n'était pas parfaite, mais elle avait suffisamment impressionné le Conseil pour qu'elle soit inscrite sur une liste très inhabituelle.

La liste pour remplacer O5-9.

Neuf les emmena visiter SCP-2697, le bassin versant d'un ruisseau du Nevada, qui brûlait chaque année d'un feu anormal. Leur hélicoptère atterrit dans un nuage de cendres grises et Salt suivit les membres du Conseil dans la poussière.

Neuf semblait enthousiaste et embarrassée. "En plus de nos protections, que je ne peux pas étudier, c'est seulement la deuxième fois que je m'approche aussi près d'une anomalie depuis que j'ai rejoint le Conseil. La première, c'était cet Oracle."

Dix acquiesça. Salt l'observa avec curiosité. Officiellement, aucun membre du Conseil n'était autorisé à entrer en contact avec une anomalie. En pratique… tant qu'ils ne le faisaient pas publiquement, qui pouvait les en empêcher ? Mais, bien que le Conseil n'avait pas réellement restreint son accès, Neuf restait particulièrement tenue à l'écart.

Elles traversèrent un bosquet de trembles aux feuilles à peine calcinées. S'il n'y avait pas eu les cendres au sol, personne n'aurait pu deviner qu'un feu de forêt avait brûlé ici il y a quelques jours à peine.

Neuf s'arrêta pour examiner un lapin. À l'image de la plupart de la faune de 2697, il semblait très intéressé par les intrus. L'une de ses pattes était presque brûlée, laissant apparaître un os blanc. Neuf faillit le toucher, hésita et appela un agent pour qu'il le lui tienne.

"Remarquable", souffla Neuf. "La jambe est entièrement fonctionnelle. La plupart des poils n'ont même pas l'air brûlés." Elle se leva. "Il y a deux anomalies ici : la première existe pour contenir la seconde, quelque chose en dessous de nous, dangereux pour toute vie."

Elle tendit la main au lapin pour qu'il la renifle.

"Ces animaux sont des agents du monde paranaturel. Ils assurent notre sécurité et sont récompensés pour cela." Elle désigna la patte du lapin, où la cendre faisait pousser de la chair sur l'os exposé. "Cet endroit est peut-être une anomalie, mais il a un lien de parenté avec nous. Il sécurise, contient et protège. Pourquoi ne pas reconnaître cette connexion ?"

Dix était silencieuse.

"C'est pour cela que je voulais venir ici." Neuf sourit dans la brise. "Je voulais constater que nous n'étions pas seuls."

Elles visitèrent ensuite un bar, incognito. Neuf but comme un trou. Dix l'égala. Salt regarda.

"Je dois admettre que je suis parfois frustrée", déclara Neuf. "Vous êtes tous si foutrement méfiants". Elle secoua la tête. "Personne ne m'a expliqué tout ça, vous savez. J'ai d'abord pensé que c'était parce que j'étais nouvelle. Puis ils vous ont ajoutée, et vous êtes…"

Dix regarda son verre. "Je suis l'une d'entre eux, contrairement à vous."

"Au moins, vous buvez avec moi. Les autres… C'est comme si vous vouliez être à la hauteur de votre réputation de Conseil Omniscient des Possibles Super-Vilains. Je suis surprise que nous n'ayons pas de chats à caresser et de moustaches à tortiller. »

"J'avais un chat de compagnie", déclara Dix. "Je l'ai abandonnée quand j'ai rejoint le Conseil."

Neuf secoua à nouveau la tête. "Mon Dieu, si c'est le genre d'informations personnelles essentielles que vous laissez échapper quand vous êtes ivre…"

Elles restèrent silencieuses un moment.

"Je suis désolée pour votre chat," relança Neuf.

"N'y pensez pas," répondit Dix.

"Pourquoi suis-je différente, alors ?" demanda Neuf.

Dix sembla tiraillée. "Ah, bon sang". Elle descendit un autre verre. "Si je ne fais pas long feu au Conseil, considérez ceci comme mon cadeau d'adieu. Le Conseil a peur de vous."

Neuf fronça les sourcils. "Pourquoi auraient-ils… peur ?"

"Parce que… nous pensons tous de la même façon. C'est ce qui arrive quand on s'élève dans la Fondation. Votre regard sur l'univers est différent du nôtre. Et la façon dont l'univers vous regarde." Dix regarda Salt. "Aidez-moi à expliquer."

Salt fut interloquée mais s'exécuta. "Le Conseil sait que vous n'attaquerez personne et que vous n'avez pas de pouvoir personnel. Il s'agit de savoir pourquoi ils vous ont choisi, vous, pour remplacer l'ancien O5-9 et non quelqu'un d'autre."

"Oh ?" Neuf répondit.

"Une si grande partie de l'anormal dépend de la perspective. Tous ces Types Bleus autoproclamés au sein de la Main du Serpent et de la CMO. Nos procédures de confinement plus ésotériques basées sur la pensée. Tout le département anti-mémétique… Le Conseil a peur de perdre votre point de vue unique. Il a également peur de ce que votre point de vue pourrait faire." Salt hésita. "Ils pensent que vous allez soit tout changer, soit être effacée de l'existence, soit une combinaison des deux."

Elles restèrent silencieuses un long moment. "Est-ce que je mets fin au monde ?" demanda Neuf à Dix.

"Nous mettons tous fin au monde," déclara Dix. "D'une façon ou d'une autre."

"Est-ce qu'on le sauve ?"

Dix contempla son verre vide. "Qui sait ?"


Dix

Dix ordonna à Salt de la surveiller pendant qu'elle dormait cette nuit-là. Elle se réveilla plusieurs fois, bredouillant des choses bizarres avant de s'endormir à nouveau. Elle semblait plus qu'ivre : malade, peut-être délirante. Salt ne l'avait jamais vue dans cet état.

Salt gardait des pilules amnésiques ciblées dans un petit gobelet à côté de ses pilules de caféine, au cas où Dix laisserait échapper quelque chose qu'elle n'était pas censée savoir. Le système audio-vidéo le vérifierait plus tard mais Salt n'avait pas passé tous les tests de loyauté du Factotum pour rien.

"Ils l'enverront d'abord voir la peste… et ensuite, qui sait…"

"D'abord Zéro, puis Adam, puis Neuf, puis si le motif se maintient…"

"Et si cela ne suffisait pas ? Seulement des épines… pour combien de temps ? Si nous ne pouvons pas trouver une autre chance…"

"La Reine Noire doit savoir… Elle a fermé la Voie… tous ses petits oiseaux se sont dispersés… dans la Bibliothèque… si je pouvais voir ce catalogue… Peut-être Quatre…"

"Les premières fissures sont déjà là, et les pissenlits…"

Finalement, Dix dormit pendant un long moment. Salt l'observa dans l'obscurité. Elle déconstruisit l'apparence de Dix, comme elle l'avait déjà fait à maintes reprises. Ce nez, les légères taches de rousseur, les cheveux bouclés, les mains fines…

C'était troublant, à l'époque où ils l'avaient transformée pour qu'elle prenne l'apparence de Dix. Elles ne partageaient que certaines qualités de base : origine africaine, originaire des États-Unis, femme cisgenre. Tout le reste était différent. Elle était plus lourde et plus petite que Dix, sa peau avait des nuances différentes, ses cheveux étaient moins crépus, ses yeux étaient d'une autre nuance de brun.

C'était le visage qui la regardait dans le miroir depuis près d'une demie décennie. C'était son travail, d'être la jumelle de Dix. Si Dix était… révoquée, à cause d'Alpha-9, lui demanderait-on de garder cette apparence, comme une feinte de sécurité ? Est-ce qu'ils la ramèneraient à ce qu'elle était avant, remplacée par un leurre compatible avec le nouveau Dix ? Est-ce que c'était ce qu'elle voulait ?

Les heures défilèrent.

Dix se réveilla à nouveau au petit matin. Elle se leva de son lit comme une flèche, les yeux regardant partout. La sueur coulait sur son visage.

"Si je meurs", dit-elle. "Si je meurs, vous devez dire au Dix suivant d'aller à la Floraison. Ils doivent découvrir ce que Caïn et Abel ont fait et pourquoi. Il y a une raison à tout cela et Caïn le sait. Vous devez dire au prochain Dix de parler de la Floraison à Caïn."

Elle s'assit sur le lit, haletante, en regardant le sol.

Salt en savait assez pour savoir qu'elle n'avait pas le droit de savoir ce que disait Dix. Horrifiée, elle saisit ses pilules amnésiques.

Dix les envoya valser d'un revers de la main.

"Tu n'oublieras pas !" Elle saisit Salt par le col. "Tu te souviendras ! Promets-moi !"

"Je le promets," dit Salt.

Dix la fixa, respirant avec difficultés. Puis elle la relâcha, s'allongea et s'endormit.


Onze

Onze avait poussé l'utilisation de mandataires plus loin que les autres membres du Conseil - même les Factotums d'Onze ne savaient pas qui était le vrai Onze. Peut-être que cela n'avait pas d'importance.

Salt et Dix rencontrèrent deux mandataires éventuels. "Le Facteur" les reçut poliment. La rumeur prétendait qu'il avait été un vrai facteur, autrefois. Son personnel plaisantait sur le fait qu'il "distribuait des peines de mort"2, mais ce n'était qu'une plaisanterie. Il supervisait la réserve de Classes-D. Chaque admission massive, chaque utilisation du Protocole 12, chaque évaluation en vue d'un lavage de cerveau ou d'une élimination.

"La Menteuse" était assise sur le bord du bureau du Facteur. Aujourd'hui, sa peau était blanche comme la mort. Elle portait un costume noir moulant à rayures rouges et au décolleté plongeant. La Menteuse régnait sur le Département de Désinformation de la Fondation. Probablement.

"Bienvenue !" Son maquillage austère accentuait son regard perçant et son sourire féroce. "Nous sommes désolés de ne pas avoir été plus nombreux ! Le Sénateur vous envoie ses salutations."

"J'apprécie que vous ayez demandé à me voir," annonça le Facteur. "Mais en l'état actuel des choses… Je souhaite le meilleur aux deux partis. Vous avez déjà vu tant de membres du Conseil, je ne sais pas ce que je peux dire qu'ils n'aient pas déjà dit d'une meilleure façon."

"Tant d'autres membres du Conseil, en effet !" La Menteuse secoua la tête. "Quelle chance pour vous, Salt. Vous avez dû apprendre tant de secrets juteux… Voudriez-vous en apprendre un autre ?"

"De vous ?" Salt sourit. "Pourquoi pas ?"

"Je dis plein de vérités", dit la Menteuse. "Je m'attends à ce que vous découvriez bientôt d'autres secrets passionnants. J'aimerais leur voler la vedette d'avance. Voici donc la moitié de mon secret. Peut-être l'avez-vous déjà deviné, d'après le nom qu'on me donne." Elle s'approcha de Salt et lui glissa à l'oreille de façon théâtrale. "Je suis le Diable."

"Alto Clef a déjà tenté ce coup-là."

"Mais ce n'était que la moitié du secret ! Devinez l'autre moitié."

Salt se sentit sceptique. "Vous êtes… aussi Alto Clef ?"

La Menteuse se mit à rire. "Je l'aime bien, celle-là, Dix ! On se sent si seul ici… Vous devriez la faire venir plus souvent."

"Peut-être", déclara Dix.

La Menteuse prit un air soudainement sérieux. "Mes chéries. Je suis en effet Alto Clef et, aussi, le Diable. Si vous le racontez, personne ne vous croira. Pas même au sein de ce Conseil. C'est pourquoi Sept a cru qu'elle pouvait m'approcher de cette façon. C'est honteux. D'abord me faire reprendre ce corps d'homme obèse, puis pendre ma fille au-dessus de ma tête ? C'est tellement cruel." Elle agita le doigt dans leur direction. "J'espère que vous n'avez rien à voir avec ça. Mais même si c'était le cas… je le supporterai, parce que je suis loyale à cette Fondation. Et vous ?"

"Évidemment."

"Ne vous méprenez pas," dit La Menteuse. "Le Diable ne pourrait jamais diriger la Fondation. Je suis sous la coupe de Dieu. Ramenée, même temporairement, à mon ancien rôle. Celui d'Accusateur. D'Adversaire. Les autres ont des avis partagés. Si on les laissait faire, Onze s'abstiendrait de voter… alors il ne reste plus que moi." Elle soupira. "Et je ne peux pas soutenir votre projet. Je ne peux tout simplement pas."

"Compris," répondit Dix.

Le Facteur écarta quelques papiers empilés. "Vous êtes la bienvenue ici à tout moment, Dix, mais…" Il s'efforçait de ne pas avoir l'air exaspéré. "Puis-je récupérer mon bureau ?"


Douze

Elles rencontrèrent l'agent Troy Lament à la place de Douze. La pluie tombait à verse au-dessus de leurs têtes.

Lament n'était pas un Factotum mais s'en rapprochait. Il appartenait à cette race rare d'agents de la Fondation étant généralement affectés à des projets à la fois vitaux et potentiellement mortels. Inestimable mais sacrifiable.

Parfois, lesdits projets étaient des personnes. Gears. Everett Mann. Et bien qu'il ne le sache pas, Lament était aussi un projet du Conseil. Un autre succès : un autre qui ne se souvenait ni de son vrai nom, ni de son histoire, ni de la famille qu'il avait laissée derrière lui.

"On m'a dit que vous n'étiez pas accréditée à savoir ce qu'il en est d'O5-12, madame", annonça Lament à Salt. "Veuillez considérer que tout ce que je dis à son sujet est de la désinformation. Ça vous va ?"

"Puis-je vous demander pourquoi Douze vous a envoyé en tant que mandataire ?"

"Nope," répondit Lament.

Salt sourit. "Peut-être une question personnelle ?"

"Cela dépend de la question."

"J'ai entendu dire qu'on vous avait offert le poste de Commandant de la FIM Alpha-9 avant Sophia Light." Salt regarda attentivement Lament. "Et que vous avez… refusé ?"

"Si vous ne le savez pas déjà, madame, je pense que je devrais ne pas répondre à cette question." Lament essuya la pluie de ses yeux.

"Alors le verdict de Douze est défavorable," déclara Dix.

"Désolé," dit Lament. "Il ne veut pas que nous revenions à la Boîte de Pandore. Il estime que l'utilisation des SCP est du ressort de l'Insurrection. Les forces d'intervention SCP sont tout simplement trop éloignées de la mission de la Fondation."

"Je comprends," répondit Dix.

"Une dernière chose…" Lament avait l'air mal à l'aise. "Douze estime que vous êtes un membre précieux du Conseil… et que vous ne devriez pas vous laisser abattre de la sorte. Je paraphrase lourdement… Il dit que vous devriez envisager de vous excuser, d'abandonner et de vivre pour vous battre un jour de plus."

Dix acquiesça. "Merci pour votre temps, agent Lament. Veuillez transmettre mes remerciements à O5-12."

"Oui, madame."

Le tonnerre grondait au-dessus de leurs têtes. Ils se dirigèrent vers un abri. Dix avait l'air contemplative, la pluie trempant ses boucles. Salt l'observa et frissonna.


Treize

Treize. Une étrange entité anonyme dont il se murmurait qu'elle n'était même pas humaine. Une personne que l'on disait déconnectée de l'espace et du temps, capable de voir l'avenir.

Le vote de Treize passait généralement entre les membres du Conseil et ne servait qu'à départager les voix. Lorsque Treize choisissait de voter personnellement, tout le monde le remarquait. Cela signifiait que le cours de la Fondation était sur le point de changer.

Dix espérait que Treize considérerait ce vote comme un changement de cap et qu'il favoriserait sa cause.

Il y avait de nombreux chemins pour voir Treize. Dans la fosse des Mariannes, à travers le brouillard sans fin des Terres sans Forme, en passant par la bonne porte, avec la bonne clé, et au bon moment dans le Site Protégé-001. Et ici, sous le mont Olympe.

Tous menaient à un lac incandescent et scintillant. Dans le lac se trouvait un château à moitié immergé, plus gargantuesque que tous ceux qu'elle ait jamais vus, un château pour géants.

Est-ce que ce château avait coulé depuis la dernière fois ? — Non, cette pensée ne faisait aucun sens. Elle n'était jamais venue ici avant.

Salt et Dix montèrent dans une barque au bord de l'eau. Dix murmura un doux vers dans une autre langue. Les sièges vides de la barque se remplirent de fantômes pâles et chatoyants.

Le bateau se dirigea vers le château. Salt pouvait voir des écritures gravées sur les murs du château, entre des artères parcourues par l'eau du lac. L'écriture ondulait lorsqu'elle essayait de la lire. Elle détourna le regard, jusqu'à ce que le bateau arrive à l'embarcadère du château.

Des portes gigantesques s'ouvrirent. Une inscription en lettres massives que Salt ne parvint pas à déchiffrer.

Elle avait entendu dire que ce château n'était pas toujours époustouflant. Mais aujourd'hui, il était en grande forme. Les pièces tournaient, fondaient, fusionnaient et se retournaient. Très rapidement, Salt ne savait plus très bien ce qui était réel. Ici, un sanctuaire dédié à une ombre appelée Old Aggie, là, un nid d'écureuils aux ailes de papillon. Dix semblait naviguer facilement dans le labyrinthe. Salt la suivit en trébuchant.

Elles pénétrèrent dans une pièce remplie de livres, d'horloges sans aiguille et d'une cheminée au feu vermeil. Treize les accueillit.

Tout le monde voyait Treize de façon différente, avec très peu de détails constants, sa description changeait toujours. Fait troublant, Salt voyait Treize comme un autre miroir d'elle et de Dix, mais avec des cheveux aux éclatantes couleurs de l'arc-en-ciel et des yeux aux teintes changeantes et profondes. Elle portait une blouse, un turban et un sourire amical et innocent.

Treize et Dix échangèrent. Salt ne comprenait pas les mots. Elle essaya de se concentrer sur n'importe quoi.

Elle prit l'un des livres qui remplissaient les étagères. Un journal intime, rempli d'écritures manuscrites. Elle consulta un autre livre. Puis un autre. Toutes les langues étaient différentes, mais l'écriture était la même. Elle ne parvenait pas à se concentrer…

Une impression étrange de déjà vu grandit de plus en plus fortement et elle ne se souvint de rien d'autre.

Par la suite, elle ne se souvint que d'une seule chose que Treize eut dite.

"Oh, non." Treize était en train de parler à Dix mais tourna son regard en direction de Salt durant ce moment précis, l'expression de son visage étant cryptique. "Je ne vote pas au sujet d'Alpha-9. Cette fois."


Un

Un, le Fondateur, fut le plus difficile à voir. Ou peut-être que Dix avait voulu avoir plus de temps pour se préparer.

Un manoir couronnait le sommet d'une colline, entouré par des laboratoires blancs bien ordonnés et des bois paisibles. L'une des limites était une falaise abrupte. Cela rappelait à Salt les riches demeures côtières dont la vue sur les eaux vives valait des millions. Mais le manoir d'Un surplombait une ville animée - une vue sur le reste de l'humanité.

Salt et Dix furent conduites dans un cabinet de travail impressionnant. Des cartes et des photos en noir et blanc encadrées ornaient les murs.

Un homme pâle et bien habillé entra. Il rappelait à Salt quelqu'un - elle ne savait pas trop qui.

Il serra la main de Salt. "Je suis Aaron. Vous devez vous demander si je suis O5-1 ou un mandataire comme vous. Je dirai ceci… Vous avez les salutations d'O5-1. Vous êtes venu demander le vote d'Un ?"

"Oui," répondit Dix.

Aaron ouvrit une bouteille ambrée sans étiquette et en remplit les verres. "Cognac. Un millésime unique. Techniquement, il n'existe plus sur Terre. Ne soyez pas timide — si je ne le bois pas avec des visiteurs, il ne pourra jamais être bu."

Salt but à petites gorgées dans le verre. Il avait un goût de miel, et quelque chose d'autre, non-identifiable, extraterrestre.

Aaron observa son expression. "Un souvenir du Jardin", dit-il.

Ils traversèrent un labyrinthe de laboratoires lumineux et montèrent dans un ascenseur en verre.

Aaron sourit. "J'ai donné à ce cognac un air effrayant, n'est-ce pas ? Ce n'était pas mystique, juste un très bon cognac. Mais il semblait anormal, n'est-ce pas ?"

Salt acquiesça, gênée.

"Tout est une question de perspective. Est-ce une fée ou un humanoïde volant miniature ? S'agit-il d'une horreur surnaturelle démentielle ou d'un modèle mémétique anormal ? S'agit-il d'un dieu primordial sombre ou d'un SCP avec un nombre à plusieurs chiffres ?"

Une installation souterraine d'un blanc éclatant apparut. Les murs et les plafonds étaient également en verre trempé. L'installation bourdonnait d'activité. Chercheurs, agents, Classes-D.

"Entre autres choses," dit Aaron, "cette installation renferme ce que je suis sur le point de vous montrer. Non, ce n'est pas SCP-001. C'est loin d'être aussi intéressant."

L'ascenseur s'enfonça au-delà de l'installation puis émergea à nouveau dans une sombre caverne.

La caverne était massive, éclipsant le lac de Treize. En regardant fixement, Salt s'aperçut qu'elle pouvait distinguer… des visages. La caverne était à moitié remplie d'une galerie de statues. Trop immenses pour avoir été construites ici, sous terre.

"Je déteste cet endroit", dit Aaron. "C'est un SCP ordinaire, classé pour des raisons historiques. Nous avons terminé nos recherches à son sujet en 1985."

Un peu plus loin dans la caverne, un feu brûlait. Au-delà du feu… Salt pouvait distinguer une procession d'ombres massives se déplaçant lentement dans l'obscurité profonde.

"Que sont-elles ?" demanda Salt.

"Cela n'a pas d'importance. Nous sommes la Fondation. Nous contenons ce genre de choses. Nous ne les mettons pas sur leur trente-et-un. Nous ne leur donnons pas de pouvoir. Si j'avais pu faire ce que j'avais voulu, j'aurais fait sauter tout ça il y a longtemps et bon débarras." Il soupira.

Ils se dirigèrent vers le feu. Un petit groupe formait un cercle autour du feu. Le plus singulier était un homme barbu assis sur un trône de pierre sculptée.

"C'est ici que nous venons nous souvenir", déclara quelqu'un. "Toutes les époques effacées ou oubliées, lorsque l'humanité entière se blottissait autour de feux comme celui-ci." La lumière du feu dansait sur son visage. "Ici, nous nous rappelons ce que c'est que d'avoir peur."

"Nous protégeons la normalité", déclara un autre. "Nous ne choisissons pas la normalité. Augmenter notre utilisation d'anomalies est une étape dangereuse. Un pas qui pourrait nous conduire, comme l'Insurrection, sur le chemin de la tentative de devenir comme Dieu."

"Qu'est-ce que vous conseillez ?" demanda Dix.

Le barbu regarda Dix. "Vous savez ce qui vous attend. J'espère que vous ne regrettez pas ce que vous avez fait et ce que vous avez l'intention de faire. Ne nous replongez pas dans les ténèbres."

Ils remontèrent à la surface en silence.

"Je ne peux pas vous dire comment Un votera", déclara Aaron. "Mais vous avez été entendus." Il serra la main de Salt. "Nous nous rencontrerons peut-être à nouveau."


Après

La réunion du Conseil s'effectua en sécurité, les membres étant représentés par des silhouettes d'ombre. Salt et d'autres membres du Factotum furent autorisés à observer.

Le débat fut rapide. Salt se sentit frustrée de voir que Dix n'avait pas dit grand-chose pour défendre Alpha-9. Peut-être avait-elle déjà abandonné.

Le Conseil vota.

Pour : Deux, Quatre, Neuf, Dix

Contre : Un, Cinq, Six, Sept, Huit, Onze, Douze

Abstention : Trois, Treize

C'en était fini d'Alpha-9. Tous ces efforts, pensa Salt, se terminaient comme ça, par un dégonflement silencieux.

Il y aurait des assassins, maintenant. Si elles avaient de la chance, il n'y aurait que des assassins.

"J'ai une autre question à soulever", dit Huit. "Deux ou Quatre ont agi de manière appropriée, mais pas leurs alliés. Avec regret… je propose la censure de O5-9 et O5-10."

Salt observa la scène avec horreur. Le Conseil ne censurerait pas Neuf, mais Dix…

Elle regarda l'ombre de Huit et ressentit quelque chose de proche du dégoût. Il aurait dû avoir un peu plus de sympathie, pensa-t-elle. C'était sa tête qui était sur la sellette il y a neuf ans.

Mais c'est peut-être pour cela qu'il n'en avait aucune.

Dix prit finalement la parole.

"Il ne s'agit pas de moi," dit-elle. "Il ne s'agit pas de répéter les vieilles erreurs. Nous savons tous que nous avons changé. Au fond, il s'agit de SCP-076-2. Son revirement a été… une trahison que nous n'oublierons jamais."

"Mais Alpha-9 ne concerne pas SCP-076-2. Il s'agit de SCP-105. Pendant la brèche au Site-19, lorsqu'elle a rencontré des agents de la Coalition, ses actions ont été remarquables. Elle est allée au-delà de l'appel du devoir, en tant que personne à qui cet appel du devoir ne s'applique même pas officiellement."

"Elle est, potentiellement, un agent idéal. Elle comprend comment nous travaillons. Elle est calme sous le feu de l'action. Elle est loyale. Remettez-la en cage, et elle restera loyale."

"Elle est anormale. Combien de membres anormaux du personnel avons-nous engagés au fil des ans ? Tilda Leylan, une Type Bleue, est la directrice du Site-19. Et nous buvons à la Fontaine. Qu'y a-t-il de plus anormal que la jeunesse éternelle ? SCP-105 n'est pas différente de l'un d'entre nous."

"Regardez l'ampleur qu'a pris ce projet, si rapidement. Effrayant ou prometteur, aucun d'entre nous ne comprend pleinement les ramifications de ce projet. Je ne désavouerai pas ce projet. C'est une idée dont le temps est venu."

Silence.

L'heure tournait. Salt sentait son cœur battre dans sa poitrine, regardant l'écran, attendant que le silence soit rompu.

Enfin, Un soupira. "Très bien", dit-il. "Jusqu'à ce que nous puissions prouver l'efficacité ou le danger d'Alpha-9, considérez que mon vote est changé en abstention."

Le silence se fit.

Salt réalisa ce qui s'était passé. Ce qui était en train de se passer…

"Le vote reste à quatre contre six." L'étonnement était présent dans la voix de Huit. "La motion n'est toujours pas adoptée."

"L'avis d'Un est toujours utile à étudier", dit la voix déguisée d'Onze. "Considérez le vote de Onze changé en une abstention, sous les mêmes conditions. J'espère que vous savez ce que vous faites, Dix."

Sept eut l'air amusé. "J'avoue que, malgré mon ambivalence sur ses mérites, j'aime sincèrement le projet Alpha-9. Je vais changer mon vote en faveur du projet. Je crois que nous sommes maintenant… cinq contre quatre, en faveur."

"Bande de salauds." La voix de Huit tremblait de colère. "Quelqu'un d'autre ? Quelqu'un d'autre souhaite soutenir ce rêve insensé ?"

Mais c'était une erreur. Salt le voyait bien maintenant. Huit devait le voir aussi…

Le vote de Six passa silencieusement de l'opposition à l'abstention.

Au bout d'un moment, le vote de Cinq passa lui aussi à l'abstention.

Huit secoua la tête. Lorsqu'il prit la parole, la colère avait disparu de sa voix. "Mes amis," dit-il, "je vous présente mes excuses les plus sincères. En regardant ces propositions, je ne vois pas les erreurs des autres, mais les miennes. Je vois le Site-19 brûler à nouveau. Mais… je vois que mon jugement a été compromis. Je vous ferai confiance. Je change mon vote en faveur du projet. Que Dieu nous vienne en aide".

Salt fixa l'écran de Huit. L'expression de son visage d'ombre restait soigneusement neutre.

Il l'avait compris lui aussi, presque trop tard. Que les autres membres du Conseil n'allaient jamais être convaincus, mais qu'ils allaient quand même laisser faire. Ils voulaient juste que Dix franchisse le pas. Ils voulaient qu'elle mette tout en jeu alors qu'elle aurait dû reculer.

"Eh", dit la voix informatisée de Douze. "Les deux camps ont de bons arguments. Mais je continue à penser que la proposition Alpha-9 est beaucoup trop dangereuse pour que nous l'approuvions et cela me tient plus à cœur que de punir l'erreur politique de Huit. Je confirme mon vote en opposition."

"Une position respectable", répondit Un.

Le vote final fut maintenu : six contre un.

"Réfléchissez bien, Dix", dit Un. "Si les conséquences de ce projet sont aussi terribles que nous le craignons… si la Fondation nous tombe sur la tête, elle vous tombera sur la tête en premier."

La réunion se termina. Les ombres se levèrent de leurs sièges et disparurent dans leurs ténèbres respectives.

Salt eut une dernière pensée alors qu'elle et Dix quittaient la salle du Conseil. Si quelqu'un envoyait des assassins… ils ne seraient pas envoyés pour Dix. L'opposition viserait directement Alpha-9.

Mais c'était un souci pour plus tard. Pour l'instant, Salt sourit.

Alpha-9 venait de recevoir le feu vert.

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