Le Concours Rave.fm. Partie 1 : Les Clés

Bonsoir mes chers auditeurs ! C'est Kwé, votre présentateur favori ! J'interromps ce programme, mon programme, car je fais ce que je veux, et pour vous faire une annonce exceptionnelle !

Moi, Kwé, le seul et l'unique, j'ai décidé d'organiser un concours, un grand, un immense concours de talents musicaux sur RAVE.fm1 !

Vous avez bien entendu mes petits oisillons, d'où que vous soyez, Kwé vous invite à venir jouer et chanter devant lui ! Le vainqueur, en plus d'avoir eu l’extrême plaisir de se produire devant moi aura l'immense privilège de jouer pour vous !

En effet, le ou la gagnante remportera une diffusion en direct sur mes ondes afin de jouer ce qui lui plaira ! Et pourquoi pas même passer un petit message à l'occasion. Ne l'oubliez pas, je suis la radio la plus diffusée dans cette dimension et toutes les autres alors ne ratez pas cette chance unique, vous le regretteriez jusqu'à votre mort !

Prenez vos instruments et chauffez votre voix ! Kwé et son fabuleux concours de musique inter-dimensionnel vous attendent à la Bibliothèque des Vagabonds ! Pour me rejoindre, trouvez une des clés de sol que j'ai diffusées à travers vos mondes, c'est aussi simple que ça !

J'espère vous voir très vite, et surtout, écoutez RAVE.fm ! La radio que vous ne pourrez jamais cesser d'entendre2 !


● Un bistrot dans les catacombes parisiennes


"La Mise en Bière" était un établissement distingué et respectable, selon les critères exotiques des bars clandestins. Bien caché, bien fréquenté, notamment par des jeunes désœuvrés, des artistes plus ou moins ratés et des anormaux qui ne voulaient que boire des coups tranquilles, c'était une oasis charmante en bois verni au milieu du dédale de couloirs lugubres et non éclairés d'un réseau de catacombes condamnées. L'ambiance et le bruit des verres portaient les conversations, avec en fond diffus, une radio probablement pirate et parfois le concert d'un pianiste ou d'un trompettiste torturé qui trouvait là un public à sa hauteur.

Mais aujourd'hui, le silence était de mort. Depuis quelques mois, le patron avait découvert une nouvelle fréquence, un peu étrange, qu'il faisait diffuser à la radio du bar. Les chroniques étaient pour le moins inhabituelles mais cela n'avait pas dérangé les clients le moins du monde, ici, l'anormalité était déjà monnaie courante. En fait, cette RAVE.fm était plutôt dans le ton de ce que proposait le bar entre ses émissions décalées et sa musique low cost. Mais aujourd'hui c'était cette radio qui allait rompre pour un bon moment l'ambiance chaleureuse construite au fil des années.

L'animateur, un certain Kwé, avait brutalement interrompu la diffusion d'une émission nécro-historique à laquelle il participait pour faire une annonce qui attira bien vite toutes les oreilles.

Un concours de musique. Et à gagner, la possibilité d'une diffusion à travers un nombre plutôt important d'autres dimensions. Avec ça, c'était la gloire et tous les contrats dont pouvait rêver un musicien audacieux, à portée de la main.

Un tintement retentit dans l'air lorsque quelque chose tomba au sol. Toutes les têtes se tournèrent vers le maladroit qui venait de briser le silence stupéfait en faisant tomber son verre. Par terre, deux petites clés de sol en ambre venaient d’apparaître.

Il y eut un instant encore durant lequel chacun pris conscience de ce qui venait de se matérialiser devant eux. Des rêves brisés sortirent de sous les tapis et des élans de conquête artistiques naquirent dans plus d'une tête vide. Ce fut la mêlée à qui s'emparerait d'une clé le premier.

Quelques clients chanceux, peu intéressés par l'annonce, purent atteindre la sortie avant de se faire emporter dans la bagarre générale et musicale que l'on entendrai bientôt jusqu'à la surface. Dans le bar, certains dégainèrent leurs instruments et les autres remontèrent leurs manches.

Un poing s'écrasa sur une joue avec un contre-ut parfait. Deux voix de baryton montèrent, faisant vibrer les entrailles de tous ceux qui les entendait avant qu'une chaise ne s'envole pour assommer l'un des duettistes avec un fracas effrayant.

Claude, le barman, s'empressa de ranger tout ce qu'il pouvait encore mettre à l'abri sous son comptoir. Une main fluette s'empara d'une bouteille de bière qui passait par là afin de l'éclater sur le crâne à moitié chauve d'un énorme écossais qui, cornemuse sous le bras, sonnait à s'en déchirer les poumons. Celui-ci chargea la foule sans même se retourner vers son agresseur, peut-être n'avait-il même pas senti le verre brisé sur sa tête lisse.

Au sol, les clés avaient disparu.

Un guitariste présomptueux était parvenu à en ramasser une avant que quelqu'un ne la lui prenne poliment avec un violent coup dans les côtes. L'assaillant ne put même pas jouir de son butin, car 118 kilos de purs muscles écossais le percutèrent à toute vitesse, biniou au clair et cheveux au vent, pour récupérer la clé. La violence du choc la fit voler à travers la pièce et atterrir droit sur une toile exposée au mur qui ne put que suivre l'objet des yeux sans pouvoir s'écarter ni crier.

Un mort-vivant, flûte de pan à la main, ramassa avec maladresse la babiole avant qu'une chaise ne le frappe comme une justice divine pour le réduire en un tas d'os désarticulés et furieux. La clé glissa sous un fauteuil. Mais le malheureux squelette ne put même pas protester, car quelqu'un s'était déjà saisi de sa mâchoire dans le but de s'en faire une arme.

Un quidam qui n'avait rien demandé à personne fut soulevé et propulsé à travers la fenêtre du troquet. Le jeune homme traversa le papier peint en trompe-l’œil et creva la cloison en calcaire du bar pour atterrir dans une galerie des catacombes, soulevant une masse considérable de poussière. Une poignée de chauve-souris paniquées fuirent vers la lumière, vers la pièce d'où provenait l'infernal vacarme de la bagarre.

À l'intérieur, la situation n'était pas beaucoup plus avancée. Les clés n'avaient toujours pas trouvées de propriétaires durables, volant de main en main, le mobilier était en grande partie détruit et ceux des clients qui n'étaient pas déjà à terre avait fuient, seuls restaient les belligérants, prêts à ravager jusqu'au dernier de leurs adversaires pour obtenir l'une de ces précieuses clés. La cornemuse reprit de plus belle, vive et menaçante, jouée avec expertise par le guerrier des Highlands. Il éclata un instant d'un rire gras avant de relancer sa charge, plus fort et fier que jamais, des siècles de chasse, d'alcool et de baston coulant dans ses veines.

Autour de lui, les bris de bois et la poussière volaient, pourtant, ses yeux de pygargues repèrent immédiatement l'éclat faible d'une clé qui, par un concours de circonstances fâcheux s'était retrouvée encastrée dans le bois du comptoir. Au sol, un homme dormait, la marque de la clé fermement imprimée sur le front.

L'écossais, de son nom de scène Borowen McCool, artiste chasseur et sonneur de cornemuse de son état, fonça tel un fauve sur la pauvre clé, les lèvres vissées à son précieux bagpipe dont l'écho résonnait à travers les galeries souterraines de la capitale. Quelque part dans le bar, un miroir éclata.

Les fauteuils s'envolèrent, il évita le premier qui manqua de lui faucher les jambes. Le second s'écrasa sur le bar, envoyant la clé se perdre à nouveau. Cette fois-ci, il ne rigolait plus, sa patience avait des limites. Un corps déjà inconscient vint s'échouer sur le tas de débris qui était auparavant une chaleureuse et digne bibliothèque de bois.

Borowen ne stoppa pas sa course pour si peu et traversa littéralement le tas de débris au pas de course pour mettre la main sur la clé qui était sans doute tombée dessous. Il n'avait qu'à s'en emparer, gagner ce concours et il pourrait alors devenir l'artiste chasseur-sonneur qu'il avait toujours voulu être. Les autres Cools l'avait encouragés à rejoindre Paris, ville plus porteuse d'opportunités que le fin fond de sa province de bruyère et aujourd'hui, la chance lui souriait enfin.

Jetant au loin débris et concurrents, il se saisit enfin de la clé. Il savait que la garder en main ne ferait qu'attirer ce qui restait des artistes à la manque improvisés combattants encore debout. Aussi l'utilisa-t-il aussitôt, un flash envahit la pièce alors que le goût de la victoire lui montait à la moustache, c'était presque aussi bon que d'étancher sa soif après une bonne traque. Quelque chose s'accrocha à lui.

Un type à moitié évanoui venait de s'accrocher à sa cornemuse dans l'espoir d'être emporté lui aussi vers la Bibliothèque. Borowen l'envoya valser d'un coup de pied avant de disparaître à travers la voie.

La dernière chose qu'il vit avant d'être transporté fut son adversaire, roulant au sol, sa précieuse cornemuse encore serrées entre les bras.

« Et merde… » souffla-t'il lorsque ses yeux s'ouvrirent à nouveau. Il avait réussi, il était arrivé au lieu du concours, mais les mains vides et cela le contraria grandement.

● Un HLM3 du Cinquième Cercle de l'Enfer


Xanaxthygul en avait marre, mais alors marre…

Il ne trouvait déjà pas son existence brillante jusqu'à présent, mais depuis qu'il s'était fait berner et invoquer dans une boîte de Pétri, le lent dérapage en hors-piste qu'était sa non-vie avait pris une vitesse inattendue.

Il était à présent la risée de ses confrères, la honte de son supérieur et même la succube avec qui il partageait son existence depuis des siècles se moquait de lui. Passer sa colère sur les pécheurs dont il avait la charge ne parvenait même pas à le soulager, mais cela lui avait au moins permis de montrer à Andromalius, le démon majeur qui le supervisait depuis la désertion du Grand Patron, qu'il mettait du cœur à l'ouvrage. Aussi celui-ci avait consenti à faire retirer les affiches de "Pire employé de l'année" qu'il avait fait accrocher un peu partout dans cette zone-ci du cercle.

Xanaxthygul venait de rentrer chez lui après un cycle lunaire épuisant entre les moqueries incessantes de ses collègues et les plaintes de ses victimes qui, pour leur défense, n'avaient pas grand-chose d'autre à faire de leur éternité en enfer. Ce qu'il avait appelé lui-même après coup un "scam" avait tout brisé et il s’efforçait de rattacher tous les morceaux qu'il pouvait encore. Il ne manquait que le plus gros.

Il passa par son salon, où Zamara, la succube avec qui il partageait sa vie et ses revenus depuis maintenant bien une quinzaine de siècles, regardait la télévision. Elle ne pris même pas la peine de le saluer ou de tourner le regard vers lui. Il continua et rentra dans la cuisine pour trouver de quoi manger. Les placards étaient vides, pas le moindre étouffe-chrétien ni la moindre miette à se mettre sous la dent, évidemment. Il concentra sa colère pour faire bouillir un peu d'eau dans une tasse avec un sachet de thé de mauvaise qualité.

De la pièce voisine parvenait le bruit de l'émission futile que sa partenaire regardait. Il la rejoignis.

« Tu as passé une bonne journée ma belle ? »

Un silence méprisant lui répondit. Depuis qu'il s'était fait avoir en beauté par un apprenti sorcier scientifique de la surface, elle refusait de lui parler. Xanaxthygul allait enchaîner mais se ravisa, il abandonna sa tasse fumante et sorti se trouver quelque chose à se mettre sous la dent.

Une heure plus tard, il n'avait rien dégoté et il avait toujours faim.

Une idée lui vint alors à l'esprit. D'un pas las, il retourna sur son lieu de travail, quasiment déserté à présent. Parmi les effets personnels confisqués aux pécheurs lors de leur arrivée, il devait bien y avoir quelque chose de consommable.

Après avoir extrait du tas d'objets saisis, des couteaux, un chapeau haut de forme, une barbe factice, un xylophone, un sandwich excessivement vieux même pour lui et un sac de sports contenant des centaines de dents, il trouva enfin quelque chose. Une boite en carton contenant une autre boite en plastique contenant des pâtes avec de la crème. Il n'avait aucune idée de ce que c'était, mais cela semblait mangeable.

Alors qu'il portait une pleine poignée de pâtes froides à sa bouche, un tintement de clochette qu'il avait bien trop souvent entendu résonna. Un pécheur venait de trouver la mort et d'arriver ici-bas. Andromalius avait dû avoir connaissance de son retour au boulot et avait, semble-t-il, décidé de lui faire faire des heures supplémentaires. Xanaxthygul avala goulûment sa poignée de pâtes et s'approcha, las et neutre, du nouveau venu qui semblait tout aussi perdu que les milliers qui l'avait précédé. Celui-là presque entièrement recouvert d'ecchymoses.

« Bienvenue, t'es mort. Tu vas t'y faire, t'en fais pas. Maintenant, laisses tes affaires et viens. »

Sous les yeux incrédules de l'humain, Xanaxthygul repris une poignée de pâtes et secoua l'objet au-dessus de sa bouche grande ouverte pour récupérer jusqu'aux dernières gouttes de sauce carbonara avant de jeter le paquet par-dessus son épaule dans un gouffre.

Un coup de fourche réglementaire au niveau du fessier ramena le pécheur à la réalité de sa nouvelle existence et, en glapissant, il lâcha ce qu'il tenait en main, une petite clé de sol en ambre.

« C'est quoi ça encore ? » fit le démon, d'un ton désabusé, ayant déjà vu des pécheurs arriver avec des objets bien plus saugrenus, impressionnants ou tout simplement dangereux.

L'humain allait la ramasser, mais le démon fut plus rapide et observa la babiole de plus près. Voyant l’intérêt de sa victime pour l'objet, il le tint hors de sa portée.

« Rend moi ça ! » grogna l'humain. Couvert de bleus et vindicatif, il s'était clairement battu à mort pour cette clé idiote.

Xanaxthygul soupira.

« T'en aura plus besoin ! T'es mort, point à la ligne. Donc bienvenue en Enfer, le buffet est fermé, reste que le bûcher. Donc tu vas me suivre et me dire ce que t'as fait pour te retrouver ic- »

« Rends moi cette putain de clé ! » répliqua l'humain en amorçant un coup de poing maladroit.

Le diablotin avait déjà vu des mortels aveuglés par le déni ou encore secoués d'une mort violente, mais voilà que celui-ci tentait de le frapper pour récupérer une clé à la con. C'était plus inhabituel. Il n'allait pas faire dans la dentelle.

Il brandit sa fourche d'un geste que ses confrères auraient trouvé peu orthodoxe et assomma l'imprudent d'un grand coup du manche. Voilà qui devrait lui laisser quelques minutes de répit.

Xanaxthygul prit le parchemin de service qui servait à identifier les péchés des nouveaux arrivants, comme il l'avait fait, consciencieusement, à chaque fois. Une curiosité qu'il ne se connaissait pas lui-même le poussa à utiliser l'objet afin de connaître la raison pour laquelle l'imbécile du jour était mort une clé à la main.

Un concours, un stupide concours, cet idiot était mort au cours d'une bagarre de bar afin s'emparer de cette clé pour participer à un concours de musique.

Le démon regarda la petite clé et haussa les épaules. Il avait déjà été une fois dans le monde des mortels et ça lui suffisait, il n'avait aucune raison de tenter ce voyage.

Il prit le poignet de l'homme et le traîna avec lui sur le sol rocailleux de l'enfer, n'ayant aucune pitié ni aucun amusement quand la tête du pécheur heurtait les cailloux sur le chemin. Il le lâcha lorsqu'une sonnerie brisant le silence monotone. Il décrocha et laissa son "client" rouler, toujours inconscient, jusqu'en bas de la pente qui menait à l'étang de feu.

« Hello ? »

« Xanax ? T'es où fils de pieuse ?! J'ai fini mon émission et y'a toujours rien à bouffer, je te jure q- »

Il raccrocha, le visage plus neutre que jamais et soupira. Il fit résolument demi tour. Quelques minutes plus tard, il avait retrouvé le xylophone dans la pile d'objets confisqués aux pécheurs et utilisa la clé.

Xanaxthygul venait à nouveau de faire confiance à des mortels et le regrettait déjà.

Il se trouvait stupide. Il se trouvait courageux. Il se trouvait capable. Il se trouvait nul. Il se trouvait malheureux. Il se trouvait étouffé. Mais deux mots suffirent pour lui à résumer tout ce qu'il pensait de sa propre situation, et de son choix aussi.

« Fuck it »

Il franchit la porte de lumière que la clé venait d'ouvrir. Ses yeux mirent un instant à s'habituer à l'imposante architecture et à la luminosité de la Bibliothèque des Vagabonds où il venait de poser le pied.

● Sur une table au fond d'un bar crade en Autriche

"La radio que vous ne pourrez jamais cesser d'entendre2 !"

Lorsque Kwé avait commencé son annonce, l'inconnu n'y avait pas prêté attention. Ce n'était qu'une lubie de plus de Kwé, depuis le temps que RAVE émettait directement dans son crâne, il avait appris à ignorer la voix volontairement grillée de l'insupportable présentateur et ses remarques viles et stupides. Ou du moins, il avait essayé de s'y habituer et avait abandonné il y avait maintenant quelques dizaines d'années.

Mais quand la fin du message tomba au creux de son esprit, l'homme ouvrit un œil, sortant en quelques secondes d'une cuite à la gnôle de châtaigne qui aurait normalement du lui coûter un foie. Kwé avait enfin fait une erreur après des années, ce fils de pute radiophonique lui avait enfin laissé une ouverture si ce n'était pas une provocation délibérée, vu la teneur de la dernière phrase de l'imbuvable présentateur.

« Alors il était là ce connard… »

Il avait parlé tout seul, mais dans le brouhaha du bar miteux où il était en train de se laisser pourrir depuis quelques jours, personne n'avait entendu.

Une vieille radio était occupée à diffuser de la country et contre un mur, deux poivrots étaient occupés à échanger des insultes envers la jeunesse sous l’œil morne du patron.

Personne ne fit donc attention non plus à l'homme entre deux âges qui venait de se relever de sa chaise pour ramasser un étui à violon. Ce dernier gratta sa barbe de trois jours et se dirigea d'un pas lourd vers le comptoir pour régler sa note.

La négociation ne fut pas longue, il avait toujours été très persuasif et il lui avait suffit de pointer du doigt un client évanoui sur une chaise et d'inventer une histoire d'amitié longue et franche pour que le barman le laisse aller, libre, laissant la charge de payer au pauvre endormi.

Il avait sans doute donné à sa victime un bien peu agréable réveil mais il s'en fichait, c'était son boulot après tout. Ce cuvard n'était ni le premier et certainement pas le dernier des mortels dont il pourrissait la vie. Mais il avait mieux en tête. Il avait une enflure à buter. Un enfoiré nommé Kwé.

Il serra le poing autour de son étui à violon et réajusta son vieux Fedora mangé par le temps. Il y avait trop longtemps qu'il avait baissé les bras pour se laisser humilier par l'idiot de la radio qui le narguait en émettant au cœur de sa tête. Mais il lui fallait d'abord une clé pour l'atteindre et il savait ou en trouver une.

Il rentra dans la gare pour se mêler aux passagers. Il n'eut aucun mal à grimper dans un train bondé et en sortir, quelques arrêts plus loin, un téléphone à la main, volé dans la poche d'un voyageur encore tout ignorant du larcin dont il avait été victime.

D'un doigt plus habitué au métal brûlant et à la bouteille qu'aux écrans tactiles, il ouvrit Twitter, tapa "clé" dans une dizaine de langue et observa les résultats les plus récents.

La plupart des posts étaient d'un non-intérêt sidérant mais quelques coups de doigts plus tard, il trouva enfin ce qu'il cherchait. Quelqu'un tenait une clé de sol en ambre dans la main et l'avais prise en photo.

La description titrait "C'est quoi cette merde qui bloquait mon ventilo ?". Le profil semblait indiquer un esprit faible et malléable, prompt au vice, la cible idéale.

L'individu ne donnait évidemment ni son nom ni son adresse, mais l'homme aux airs de mafieux n'en avait pas besoin.

Jetant le malheureux téléphone sur les rails et toujours armé de son étui à violon, il se mit en quête d'un endroit discret pour rejoindre sa prochaine victime, ce @krypt0gems7 qui avait eu la stupidité de s'afficher avec l'une des précieuses clés vers Kwé.

Une porte de service ferait l'affaire, tant que personne ne l'observait disparaître. Si seulement la voix de ce putain de chroniqueur pouvait la fermer, qu'il puisse s'entendre penser en silence.

Une seconde plus tard, il était dans la chambre de l'imprudent, un lieu sordide, refoulant une odeur repoussante de boisson énergisante, de semence et de composants électroniques surchauffés. Une pointe de nourriture asiatique dont les sacs et cartons jonchaient le sol achevait d'embaumer l'endroit. Sur un mur presque entier de la pièce, des ordinateurs chauffaient et la fenêtre ouverte ne permettait d'évacuer ni leur chaleur ni l'odeur fétide de la chambre.

L'arrivant tapotant l'épaule du maître du lieu, un jeune homme aussi sale que la pièce dans laquelle il vivait, assis devant trois moniteurs, à moitié nu et l'air contrarié par la chute soudaine d'une crypto-monnaie.

« Bien le bonjour jeune homme. »

@krypt0gems7 ne se retourna même pas, son casque vissé sur les oreilles, les yeux sur des chiffres imaginaires qui chutaient toujours plus bas.

L'homme derrière lui tira sur le câble du casque, arrachant la prise jack de la tour d'ordinateur.

Furieux, le garçon se retourna, davantage contrarié par l’arrêt brutal de sa musique et la chute du Meatcoin que par la présence d'un homme en costume usé et visiblement armé dans sa chambre.

« Bien, maintenant que j'ai votre attention, je voudrais récupérer cette clé que vous avez trouvée il y a une petite demi-heure dans votre ordinateur. Je suis prêt à vous payer bien entendu. » fit l'étranger avant que son interlocuteur ne puisse l'invectiver.

« D'abord, tu vas me dire t'es qui et comment t'es rentré ici le vieux. Je suis chez moi et j'ai vraiment autre chose à foutre là ! » répondit le garçon.

« Je vois ça. Je ne serais pas long, il me faut simplement cette clé. Ensuite, je repartirais sans te déranger davantage et tu pourras retourner à tes importantes occupations »

L'homme avait pris sa voix la plus suave, mais son ironie passa bien au-dessus de la tête de l'amateur d'intérieur. Celui-ci repris.

« Et pourquoi je te la donnerais ? Cette merde a bloqué mon ventilo et à cause de toi, j'ai perdu au moins trois points et demi ! » annonça-t-il, comme s'il s'agissait d'une catastrophe.

« C'est terrible en effet. Mais si je te propose l'intégralité de cette crypto que tu mines, ça t’intéresserais ? En échange, tu pourras simplement me laisser ta clé, qu'est-ce que tu en penses ? »

Le jeune homme gloussa, à ses yeux, c'était impossible. Mais l'inconnu leva un sourcil et toussa. Sur les moniteurs, les chiffres s'affolèrent.

Un sourire diabolique apparu sur le visage jusqu'à présent neutre de l'intrus. L'expression du mineur s'effondra et s'illumina au même instant.

« Ho put… Comment t'as fait ç- bah, peu importe, prend ta clé haha ! »

L'homme pris la clé et disparu sans même que le cryptobro n'y fasse plus attention, captivé par ses écrans.

« La fièvre de l'or n'avait fait qu'évoluer avec la technologie et les plus faibles y succombaient toujours, il y a des choses qui ne changent pas. » se dit mentalement l'inconnu avec une satisfaction mal dissimulée.

Dans un parc voisin, la clé entre ses mains, il gloussa de plaisir.

Non seulement il venait d'arnaquer quelqu'un, ce qui était déjà un plaisir en soi, mais il venait aussi de faire s'effondrer l'une de ces stupides cryptomonnaies tout entière en la confiant intégralement à un incapable.

Mais mieux que tout, il avait enfin cette clé, cette clé qui lui ouvrirait le passage vers la Bibliothèque, vers Kwé, vers sa vengeance et enfin, vers le silence. La voix stupide de cette radio ne résonnerait plus dans sa tête et il comptait bien savourer l'instant où cela arriverait.

Il activa la clé et se réceptionna parfaitement au sol à son arrivée.

Au loin, il entendait comme une fanfare parmi les étagères de livres et suivant la musique, il arriva sur le lieu du concours ou attendait déjà les autres participants qui pour beaucoup, accordaient leurs instruments ou discutaient entre eux devant une estrade encore vide.

Il serra la main sur son étui à violon. Il ne lui en faudrait pas longtemps pour en finir avec ce Kwé de malheur lorsqu'il le verrait.

Une femme vint vers lui, un bloc-note à la main. Elle se nommait Amy Shneider Von Wartensee, c'était l'une des chroniqueuses et animatrices de cette radio mille fois maudite, il reconnaissait sa voix. Mais il n'en voulait qu'à Kwé et lui sourit poliment.

« Bonjour, bienvenue parmi nous. Vous êtes ici pour le concours ? Si oui, il me faut votre nom ou celui de votre groupe si vous en avez un. Et il faut aussi me dire si vous avez votre propre instrument ou si nous devons vous en fournir. »

« Bonjour, je suis bel et bien là pour participer. » Répondit-t-il d'un ton étonnamment aimable pour quelqu'un de sa nature. « Pour le nom, marquez Faust, quant à mon instrument… »

Faust ouvrit son étui, dévoilant un magnifique violon d'or.

● Un champ d'orge, quelque part dans le nord de la France


Cela faisait presque un an que M avait fuguée. Profitant du manque de surveillance du gardien, elle s'était évadée de l'orphelinat pour jeunes filles difficiles et depuis, elle n'avait même pas eut l'impression que qui ce soit était parti à sa recherche.

Qui voudrait d'une orpheline de 17 ans, au crâne maladroitement rasé et catégorisée comme "trop différente" par à peu près tout le monde ?

Depuis, la vie était plus compliquée, plus libre, mais plus compliquée. Elle avait souvent eu faim, elle avait souvent dû courir pour sa vie, mais pour rien au monde, elle ne retournerait à son enfermement loin des étoiles. Elle préférait mieux souffrir et rester seule.

Elle n'avait gardé de son ancienne vie que son sac, dont elle avait arraché le logo, quelques habits trop grands mais désormais à sa taille et des pages volantes volées dans son dossier de l'orphelinat.

Ces pages, abîmées par le temps et ses aventures solitaires avaient vieillies, mais elle les connaissait par cœur.

Sur la première il y avait la photo de ses parents, au bord d'un lac, enlacés l'un à l'autre, amoureux.

Anastasia, sa mère était belle comme la nuit, ses cheveux bleus et courts étaient à moitié caché par un reflet. Elle avait l'air encore jeune, pas plus de 25 ans au mieux.

Avec elle, Wilfried, son père, sans âge mais l'air joyeux, dans un costume violet en décalage complet avec la tenue décontractée de sa femme. Ils avaient l'air heureux.

La photo datait de quelques mois avant sa naissance même si le ventre de la jeune femme était encore très plat.

C'était la seule apparence qu'elle leur connaissait, mais elle s'imaginait sans mal avec eux dans le cadre, d'abord petite jouant au bord du lac, puis de plus en plus grande, presque adulte à présent, aux côtés des amoureux immobiles, figés dans le temps, le regard vers l'objectif mais incapable de la voir autour d'eux.

Les pages suivantes étaient plus pragmatiques, rassemblant les informations dont l'orphelinat disposait. Dates de naissances, noms, derniers lieux de résidence… tout y était, ou presque.

Son père n'avait jamais vécu là où il l'avait signalé et son nom ne semblait exister dans aucun des registres où l'orphelinat avait chercher. Mais au moins était-il sans doute encore vivant, quelque part. Peut-être même pensait-il à elle parfois.

Quant à sa mère, elle avait fini par accepter que la jeune femme était morte en la mettant au monde, au CHU de Lille, salle de maternité 2, sous les yeux de son père qui était alors simplement parti pour ne jamais revenir. C'était le maïeuticien qui l'avait ensuite signalée comme une nourrissonne abandonnée, puisque sa mère n'avait l'air d'avoir aucune famille.

Elle s'était longtemps raccrochée à cette unique image de son père et à l'amour que celui-ci avait pu avoir pour Anastasia, mais seize années étaient passées et il n'était jamais revenu.

La petite fille avait grandi, forgeant sa carapace contre le monde, contre les gens, les yeux devant elle, vers les étoiles.

Ce soir-là, il faisait sec, clair et agréablement doux. Le ciel de la campagne était magnifique et étoilé comme rarement.

C'était une nuit parfaite pour chanter avec les astres. Un murmure quitta ses lèvres à peine gercées pour monter au firmament, survolant la cime des blés et le bruit du vent.

Et les étoiles répondirent, une à une.

M leva une main au-dessus du champ, vers le ciel et commença à battre le rythme, accordant à chaque étoile une note, les accompagnant de son murmure léger, marquant la mesure.

Rapidement, ce fut toute une chorale qui chantait dans le ciel, pour M, qui les guidait à pleine voix.

Faire chanter le ciel était sa plus grande fierté, quand elle chantait, elle se sentait unique, elle se sentait elle-même. Elle était bien. Et c'était trop rare pour qu'elle ne s'en prive par un soir aussi merveilleux.

Son dernier ex-copain/plan Q l'avait laissée au milieu d'un village pourri avant de se barrer et elle avait besoin de relâcher la pression.

M ferma les yeux, pour prendre une grande bouffée d'air et poursuivre son chant, élevant les poignets à la manière d'une cheffe d'orchestre pour guider les astres dans leur représentation.

Elle n'entendit même pas l'infime bruit d'une chute avant que quelque chose ne lui tombe sur le crâne.

« Aïe… »

Elle s'était interrompue et le chant des étoiles mourru alors qu'elle rouvrit les yeux.

Elle passa sa main sur sa tête, massant l'endroit de l'impact et leva les yeux, cherchant d’où pouvait bien provenir le marron qui avait du lui tomber dessus.

Mais au-dessus d'elle pas un arbre et personne non plus à l'horizon pour lui avoir lancé quoi que ce soit.

Son regard revint au sol, près de son vieux sac usé sur lequel l'objet avait atterri après avoir rebondi sur son chef.

Elle prit en main la petite clé de sol orange, incongruité dans ce paysage nocturne et campagnard.

Elle s'interrogeait encore sur l'origine de l'objet quand, comme par un flash, tout devint clair.

La Bibliothèque, le concours, ce présentateur arrogant… elle savait ce qui lui restait à faire, après tout, peut-être que si elle était trop bizarre pour ce monde, un autre serait la bonne issue de secours.

Elle planta la clé dans le sol et ferma les yeux.

Le monde disparu sous ses bottes, vite remplacé par un carrelage immaculé, une odeur de papier entêtante et le son distant d'un piano endiablé.

Elle se tenait au milieu d'une allée, entourée de rayonnages remplis de livres et de parchemins à l'air anciens.

Un homme à quatre bras, couvert d'une large cape verte traversa l'allée sans même lui adresser un regard, les yeux plongés dans un livre.

Le piano devint de plus en plus fort jusqu'à ce qu'il passe au-dessus d'elle en volant, commandé par un pianiste fou au corps de nautile.

Elle éclata de rire et le suivi en courant, la clé dans sa main, en direction du lieu du concours.

● Le Cirque de l’Inquiétant d'Herman Fuller, quelque part entre Casablanca et Manille


Le chapiteau était plein à craquer ce soir-là. Herman Fuller était satisfait, car cela voulait dire que la caisse l'était aussi.

Sur scène, Tobin, le dresseur venait de faire avaler un lion à un chat domestique sous les regards effarés et impressionnés du public. D'une révérence, il salua son audience, remercié par des applaudissements d'abord timides puis de plus en plus enthousiastes.

Une musique d'orgue, joyeuse et guillerette s'envola alors depuis les coulisses. Herman fit un pas en avant, sa silhouette découpée au sol par le rayon d'un projecteur.

« Ha, vous entendez ça mes amis ? Cette musique ? Ces rires ? ça ne peut dire qu'une seule chose ! Petits et grands, c'est l'heure des clowns ! »

Alors que Tobin quittait la scène, son chat sous le bras, une voiture verte bigarrée avec un orgue en guise de volant, conduite par un clown aux cheveux oranges habillé des mêmes couleurs que la voiture, fit irruption sur la piste pour en faire le tour, suivie par un projecteur.

Il semblait aux spectateurs les plus proches que le clown laissait échapper des paillettes par les oreilles. Son petit chapeau melon vert tremblotait sur sa masse épaisse de cheveux oranges et gras.

« Vous les avez vus sur nos affiches et vous les attendiez avec impatience ! Alors sans plus attendre, voici notre quatuor de clowns ! Veuillez applaudir Lolo et ses amis Lili, Lala et Lulu ! »

Lolo le clown sauta hors de la voiture avec un rire qui traversa le chapiteau pour rebondir sur la grande toile tendue. Le véhicule continua sa course pour un second tour de piste. Le clown vert sorti de sa poche une trompette en plastique verte fluo elle aussi pour souffler joyeusement dedans. Aucun son n'en sortit. L'air exagérément contrarié, il la retourna pour regarder dans le cornet.

Derrière lui, la voiture, dont l'orgue ne cessait de jouer une ritournelle entraînante fit brusquement demi-tour pour se diriger droit vers lui.

Sous les cris paniqués de la foule, l'engin emboutit le clown qui s'aplatit comme une feuille sous elle. Dans le choc, le véhicule se disloqua en deux tas amorphes qui s'agitèrent pour sauter sur leurs pieds en riant, deux autres clowns, un bleu et un jaune, contorsionnés comme des serpents avait servi de voiture à leur comparse.

Riant comme des arsouilles, les deux nouveaux artistes ramassèrent l'un Lolo et l'autre la trompette en plastique. Lala, le clown bleu, un grand échalas aux cheveux rouges vifs et au nez violet, embrassa leur compère réduit à l'état de crêpe et souffla dedans comme un ballon pour le regonfler, lui redonnant petit à petit forme. De son côté, Lili le jaune, un petit clown plus large que haut, tenta lui aussi de jouer de la trompette, sans succès.

Ce dernier secoua alors la trompette vers le bas et un quatrième clown tout de rouge vêtu, aux cheveux jaunes fluo, tomba du cornet pour s'écraser au sol, droit sur la tête sous les rires du public.

Lulu, enfin arrivé, ôta son minuscule chapeau rouge pour en sortir une énorme aiguille qu'il planta résolument dans le corps de Lolo, désormais gonflé à bloc et rond comme une bille, flottant au-dessus de la piste uniquement retenu par Lala qui tenait sa cravate comme une ficelle.

Le clown vert se dégonfla en volant en tout sens, l'air s'échappant dans un bruit grossier et couvrait presque celui de l'orgue qui continuait de jouer, couché sur le dos.

Le son de la trompette, enfin désobstruée, s'envola à son tour dans l'air, mêlé aux applaudissements du public, soulagé que le clown paraisse sain et sauf auprès de ses complices. Toute cette mise en scène n'était finalement qu'un numéro bien inoffensif.

Quelques cabrioles, tartes à la crème et acrobaties normalement humainement impossibles plus tard, le numéro touchait à sa fin.

Lolo, prétendument évanoui au sol suite à un coup de massue avait été à nouveau regonflé à la pompe de vélo par Lili. Habillé en médecin sur ses habits bleus trop grands pour lui, Lala rentrait son bras entier dans la bouche de Lulu et semblait farfouiller comme si son patient n'était qu'un sac.

Après avoir retiré un canard en plastique, un squelette plus vrai que nature habillé en policier et une vingtaine de fourchettes des entrailles de son ami, le clown sentit quelque chose d'inhabituel sous ses doigts. C'était petit, lisse et ce n'était ni un organe ni l'un de leurs accessoires de répétition. Il glissa l'objet dans sa manche et décida d'improviser.

Avec une interjection triomphale, le clown bleu sortit un second squelette de son partenaire. Celui-ci tomba au sol comme un tas de chiffon rouge, débarrassé de ses os. Le public, choqué mais ravi, applaudit encore. Le clown apprenti médecin, roula son camarade comme un tapis pour le prendre sur son épaule et s'en aller en coulisse.

Lili, quant à lui, tenait à nouveau Lolo, ballon vert bouffi d'air, par la cravate. Le malicieux clown jaune pris une épingle de sa ceinture, ce qui fit tomber son pantalon au sol.

Avec force, il la planta dans l'autre clown qui, plutôt que de se dégonfler comme auparavant, éclata en milliers de confettis, projetant des morceaux de tissus sur le public qui cette fois-ci, n'applaudit plus. De toute évidence, cette fois-ci le clown était mort. Ou bien le trucage était très bon et le tour de mauvais goût.

Herman Fuller, ravi de l'effet que ces clowns avait provoqué, repris le micro et l'attention des projecteurs pour présenter le numéro suivant, un fildefériste qui pratiquait son art sur le fil de ses propres pensées, une merveille le disait-il lui-même.

En coulisse, les trois clowns survivants se rendirent mutuellement leurs accessoires, structure osseuse comprise. Lili tira Lolo, leur dernier compère de derrière son oreille comme une simple carte à jouer dissimulée sous un chapeau.

Tous semblaient très satisfait de leur performance et ils sortirent des coulisses pour aller dehors se griller une cigarette sous le regard scrutateur de Manny, l'homme au visage à l'envers.

Lala, essuyant son front avec un foulard bleu qu'il venait de sortir de sa narine, fit glisser dans sa main l'objet qu'il avait trouvé au fond de son jeune frère pour examiner sa découverte.

Une petite clé de sol, orange, brillante de salive sous la lune.

« Lulu, t'as bouffé ça où ? » demanda-t-il avec un léger coup de coude au clown rouge.

« De quoi ? » demanda son complice, une deuxième cigarette déjà entre ses doigts.

« Ça. J'ai trouvé ça tout à l'heure quand je t'auscultais. C'était au fond, fin du coup je te le rend ? J'espère juste que tu l'a pas volé à la dame qu'on a fait venir se prendre des tartes sinon Herman va encore péter un câble et tu seras bon pour qu'on te retourne le gâteau. »

Lulu prit la petite clé en main pour la regarder de plus près, il paraissait surpris lui aussi.

« J'ai jamais vu ce truc. » annonça-t-il, laconique.

À peine sa phrase finie, il se stoppa, comme figé sur place, les yeux grand ouverts.

« Il faut qu'on en parle à Herman dès que le spectacle sera fini… » ajouta-t-il finalement en reprenant ses esprits, un soupçon d’anxiété dans la voix.


« Et la "voix d'abruti" t'a expliqué pour le concours à ce moment-là ? »

Herman Fuller, les traits tirés, inspectait la petite clé dans sa main. L'histoire lui avait paru plus conne que tout, mais il était bien forcé d'y croire. La clé était là et ces andouilles de clowns n'avaient aucun intérêt à lui inventer une telle fable.

« Ouais, les autres étaient là, ils ont pas entendu mais ils ont vu, pas vrai les gars ? » fit Lulu en tournant la tête vers ses camarades qui opinaient du chef en silence, n'osant pas briser le silence relatif de la caravane.

« Et le gagnant peut diffuser ce qu'il souhaite dans cette radio alors… »

Les yeux du Monsieur Loyal, pétillants de convoitise, étaient toujours rivés sur la clé.

Une telle opportunité ne se représenterait sans doute pas et la possibilité de diffuser une publicité pour le cirque et ses attractions aussi largement n'était absolument pas négligeable pour l'homme d'affaire au haut-de-forme noir. À ses côtés, Manny restait imperturbable.

« Messieurs, Manny, nous allons participer à ce concours et le remporter ! Imaginez les lieux merveilleux où nous serons invités à nous produire. C'est une chance en or ! Ou plutôt en ambre, si vous me permettez. » dit Herman en gloussant tout seul dans sa barbe. « Malheureusement, je ne pourrais pas accompagner nos représentants, n'étant plus le bienvenu dans la Bibliothèque en raison de… désaccords. Et hors de question de nous passer de l'orgue évidemment… »

Un silence glacial envahit la tente, même les bruits extérieurs semblaient avoir perdus leur intensité. Herman Fuller se creusait la tête afin de savoir qui envoyer. Comme il regrettait d'avoir abandonné Virtuoso soudain…

Son regard remonta alors lentement vers les quatre clowns pour les observer encore un peu plus intensément. Il réajusta son monocle en or factice.

« Oui, ça pourrait le faire après tout, en tant que clowns, vous serez les meilleurs représentants possibles de notre cirque ! Et je sais à quel point vous êtes bons musiciens lorsque vous ne vous interrompez pas pour des pitreries. »

Herman s'emballait au point de les complimenter, c'était bien assez inhabituel pour les inquiéter. Lili allait répliquer, mais c'était perdu d'avance, il le savait. Il referma la bouche alors que leur employeur contournait son bureau pour leur serrer la main avec solennité.

Les clowns se sentaient comme des soldats, de jeunes recrues qu'on envoie mourir au front. Ils savaient aussi que c'était ainsi que leur patron les considérait derrière ses sourires chiqués.

À peine avaient-ils eut le temps de rassembler leurs affaires et quelques instruments qu'Herman les rassembla au milieu des caravanes. Il faisait nuit et quasiment silencieux. Ils avaient définitivement l'impression de partir comme des bannis. Au moins, ils s'estimaient heureux de quitter le cirque vivants, même si ce n'était que temporaire.

Seul Lolo eu l'air d'écouter le discours mielleux de leur patron sur l'importance des arts du cirque, de la joie qu'ils avaient pour mission sacrée d'apporter et de l'honneur qui leur était fait de représenter tout cela face à ce Kwé et à ses innombrables auditeurs.

Enfin, Herman leur tendit la clé d'un geste un peu trop ému pour être honnête et le clown vert la prit. Instinctivement, il l'activa et le portail s'ouvrit sous leurs pieds. Le Monsieur Loyal leur fit un dernier signe de la main, les yeux mouillés de larmes hypocrites alors qu'ils tombaient tous les quatre à travers la voie.


Un sol dur, du carrelage et il faisait maintenant jour.

Les quatre amis se redressèrent, remettant en place les accessoires circassiens et divers qui avaient chu de leurs manches.

« On est où ? » demanda Lala, réajustant son petit chapeau et sa perruque jaune en regardant autour de lui comme si la réponse n'était pas assez évidente.

« On est arrivés. » répondit Lili, pointant du doigt une estrade surmontée d'une banderole "Kwé vous saluent" tendue entre deux étagères couvertes de livres.

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License