Une Guerre Silencieuse

La douleur se ressentait dans la gorge du chanteur lorsque l'artiste lui triturait ses cordes vocales. Il lui fallait un autre timbre pour son morceau.

- Du calme, c'est presque bon… parfait. Maintenant, refais la même vocalise.

L'enregistreur était activé, écrivant les ondes vocales sur une bande magnétique qui tournait.

- Bien, ça me semble très bon. Merci l'ami. Tiens, une pastille pour ta gorge. Je te remettrai tout ça en place tout à l'heure.

Pierre réécouta le son enregistré sur la bande, une fois, deux fois, trois fois, encore et encore… puis, satisfait, il rangea la bande dans une boîte métallique avant de coller une étiquette sur laquelle était écrit "Do-Ultragrave Ooooh Jules 3". Il déposa la boîte dans une armoire pleine d'autres boîtes identiques. C'était une banque de sons impressionnante. Des centaines, voire des milliers de bandes sur lesquelles des voix différentes étaient enregistrées. Pierre en était fier. Il avait assez de matière pour s'amuser à créer des pièces sonores que beaucoup de ses collègues jalouseraient. Mais le téléphone sonna soudainement.

1976. Cela fait maintenant 1 an que le Groupe de Recherches Musicales a intégré l'Institut National de l'Audiovisuel avec la disparition de l'Office de radiodiffusion-télévision française. La recherche artistique et scientifique dans les domaines du son et de musique sont toujours en pleine explosion à Paris. De nombreux artistes et compositeurs s'essayent à la musique concrète dont Schaeffer a été le pionnier et les limites du son et de l'écoute sont toujours repoussées.

Schaeffer avait invité beaucoup de ses amis au GRM dont Pierre Rodd. Ce dernier n'était pas très connu du public. Il ne cherchait guère le succès. Il voulait seulement expérimenter, travailler la voix, ce son, créé par les cordes vocales, qu'il chérissait tant. Sa passion pour les voix et ses créations lui ont quand même permis de nouer une certaine amitié avec Schaeffer et d'autres membres du GRM. Schaeffer lui avait même proposé d'en faire partie mais Pierre avait toujours refusé. Il ne se sentait pas pleinement à sa place quoique ses amis lui disent. Il préférait rester dans son atelier à Bordeaux, à triturer des bandes contenant des enregistrements de voix qu'il avait enregistré tout autour du globe.

Mais lorsqu'il fut invité à un concert du GRM avec l'acousmonium, un orchestre constitué entièrement d'enceintes, il n'hésita pas. Il était impressionné par ce concept, le jeu sur l'espace qu'il était possible de faire, toutes les possibilités qu'offrait cet orchestre…
Mais il voyait surtout les enceintes d'un nouveau point de vue. Elles étaient comme des bouches mais avec d'autres propriétés, plus techniques. Cela lui ouvrait de nouvelles perspectives.

Pierre avait hâte de retourner chez lui expérimenter ce nouveau terrain de jeu. Mais une affiche l'interpella: "Conférence: John Cage et le silence". Il était donc à Paris. Pierre détestait Cage, au point de ne pas le considérer comme un artiste mais comme un imposteur. Il n'était pas cool.
Il se dirigea vers le lieu où se tenait la conférence, entra dans la salle et prit place.
Quelques minutes plus tard, Cage entrait dans la salle et commençait son discours concernant son travail autour de 4'33'' et ce qu'il compte faire ensuite. Il expliquait qu'il voulait adapter son morceau à la technologie audio actuelle. Mais ce qui fit tiquer Pierre était son discours concernant sa volonté par ce projet de plonger le monde dans le silence. Il regarda les gens autour de lui, personne n'avait l'air inquiet. Ils étaient sûrement en train de penser que ses paroles avaient une signification allégorique, une volonté d'écologie sonore peut-être, ou une tentative de contrer le bruit assourdissant du rock. Mais, lui, en connaissait le sens, puisqu'il savait que Cage se prenait pour quelqu'un de cool. Il devait cependant être sûr de ce que manigançait son rival.
Il se leva discrètement, quitta la salle et fit la rencontre d'un des assistants de John Cage, resté au bar. Après quelques verres, il réussit à obtenir les informations dont il avait besoin: John Cage construisait une bombe, une bombe sonore d'une extrême puissance, une chose encore pire que la plus puissante des bombes nucléaires. D'après l'assistant, Cage était devenu fou. Il souhaitait plonger la Terre dans un trou noir et il pensait qu'à un certain niveau sonore, il pouvait en créer un. L'assistant n'avait cependant pas l'air inquiet. Ou était-ce l'alcool ?
Pierre resta encore quelques minutes avant de partir en direction de la gare pour rentrer à Bordeaux en train.

Il avait désormais un objectif: contrer les plans de Cage.
Il passa quelques temps à se procurer de nouvelles enceintes et à imaginer la façon dont il allait nuire aux plans de son ennemi. Mais aucune inspiration ne lui venait, aucune idée pertinente et créative.

Il décida alors de chercher de l'inspiration dans la composition. Il invita une chorale dans son studio afin d'enregistrer différentes combinaisons de voix. La voix d'une des choristes ne lui convenait pas. Il décida de lui ré-accorder ses cordes vocales pour avoir le son qu'il souhaitait. C'est alors qu'il eut une idée.

- Et si je faisais pareil avec les enceintes ?

Il abandonna les choristes, ainsi que la jeune femme dont les cordes vocales étaient désormais désorganisées, pour travailler sur les enceintes.

Cela lui prit plusieurs mois. Il disposa quatre de ses enceintes modifiées de façon à ce qu'elles visent le centre du carré qu'elles formaient. Elles étaient toutes reliées à un magnétophone. Il plaça ensuite une autre enceinte, qui ne lui servait pas, au centre, reliée à un second magnétophone. La bande contenait un enregistrement raté, il n'avait donc aucun scrupule à s'en débarrasser.
Il alluma d'abord le magnétophone et l'enceinte centrale, vérifiant que tout marchait parfaitement. Il alluma ensuite l'installation qu'il avait conçu. Les enceintes passaient une bande sur laquelle était enregistrée une de ses pièces sonores.
En quelques secondes, il entendit une sorte de déchirement. La membrane de l'enceinte centrale s'était déchirée. Il la remplaça. Et la même chose s'est produite.
Pierre voulait aller plus loin. Et s'il pouvait rendre la source également inutilisable ?

D'après ses calculs, il lui fallait quelques enceintes de plus, afin d'augmenter la puissance. Il passa ensuite aux tests. Il fut très rapidement satisfait.
En effet, la bande affectée était désormais vierge. Il n'y avait aucune trace du morceau. Le magnétophone a également été rendu inutilisable. La source avait donc été totalement désintégrée.

L'installation était donc prête. Mais il lui manquait quelque chose: l'âme de sa création.
Le créateur utilisa les derniers mois restants avant le concert de John Cage pour créer une pièce sonore sur mesure pour l'occasion. Il avait utilisé de nombreuses bandes de sa banque de sons, montant des parties parfois infimes, charcutant les bandes magnétiques, collant différents morceaux entre eux, joignant des vocalises entre elles, formant finalement des mots afin de délivrer son message.

La veille du concert, Pierre fit apporter son installation à l'adresse de la salle de concert où son ennemi allait faire son plus gros show. Enfin… gros était faible comparé au niveau sonore que la création de Cage devait atteindre.
Il installa sa structure autour de la scène et la camoufla afin de ne pas éveiller les soupçons et s'en alla, impatient d'assister au concert de demain.

Le lendemain soir, Pierre Rodd entrait dans la salle, au milieu d'une foule d'admirateurs de John Cage. Pierre pensa alors qu'ils n'avaient aucun goût.
Les minutes passèrent tandis que tout le monde s'installait, minutes qui furent longues pour lui car il trépignait d'impatience à l'idée de voir le visage de l'imposteur après son échec.

Soudain, les lumières au-dessus du public s'éteignirent tandis que celles de la scène s'illuminèrent pleinement. Le public se tut naturellement, laissant place à un silence légèrement inquiétant.
Cage profita de cette absence de son pour entrer sur scène. Il commença à parler dans un français nuancée par son accent américain.

- Chers amis, aujourd'hui est un jour important pour chacun d'entre nous. Vous voyez ce gros objet métallique sur la table ? Ceci est ce qui va réduire au silence le monde. Il n'émet pas du silence, oh non ! Au contraire, il va faire un sacré bruit. Un bruit si fort, qu'il créera une zone de silence pur.
Écoutez bien.

Le public regarda, à la fois inquiet par les paroles de l'artiste, mais aussi intrigué.
Ce dernier appuya sur un interrupteur, activant l'objet, recouvert de diverses membranes et lampes.
Un son, très grave, se fit entendre, d'abord faible, puis de plus en plus fort. Les vibrations créées firent légèrement trembler le sol. La foule commençait à s'agiter.
Le hurlement devenait très fort, désagréable, jusqu'à devenir douloureux. La foule ne pouvait supporter plus, la panique générale commençait et Pierre choisit ce moment pour se faufiler tant bien que mal pour atteindre l'interrupteur de sa structure cachée tout en se bouchant les oreilles. Il fut percuté par de nombreux spectateurs en fuite mais il réussit à atteindre son objectif.

L'interrupteur enclenché, le système se mit en route, crachant une puissante phrase distordue en plein dans l'objet infernal.

- LA FERME, CAGE !

Et vint le silence. Un silence total. Toute la salle observait un silence mortel. Les gens se relevaient doucement, désorientés. Certains avaient les oreilles ensanglantées. Ils essayaient de sortir de la salle avec difficulté, cherchant du secours. Quant à Cage, il était à terre, inconscient. Le choc avait dû l'assommer, si ce n'est pas l'effet de sa propre machine. On aurait dit qu'il était… apaisé.

Pierre s'approcha de son adversaire vaincu.

- Tu n'es pas cool.

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