La Danse des Feuilles Mortes


Son père est là, de retour de la guerre. Lise l’attendait, assise à la table de leur grande maison vide, surveillant le feu et le pot qui cuit dessus, délicate attention de la gentille Marija. En le voyant arriver, l’adolescente sourit, timidement, sans éclat d’émotion futile, comme on lui a toujours appris à faire. Elle sait que c’est un rêve, elle le sent, mais les détails sont si vivants, si fidèles. Seul le ciel irisé qui transparaît à travers les carreaux de la fenêtre semble artificiel, en dehors de ce monde. En s’y concentrant bien, elle aperçoit la mer, des îles, un arbre gigantesque… Au lieu du paysage habituel du petit village du Var dans lequel elle vit en réalité. Mais elle n'a pas peur. Son père est là pour la protéger.

L'homme s’avance, lui tend les bras. Il a un sourire amical, mais qu'elle ne reconnaît pas. Un élément étranger au milieu de ce visage si familier, pourtant, si familier… La dernière fois qu'elle a vu ce visage…

Soudain, Lise ne sourit plus.


Théorose ne supportait plus d’entendre les gémissements de la petite. Ils le faisaient frissonner chaque fois qu’il était de garde pendant la nuit. Des pleurs de terreur, de crainte, de douleur. Les sanglots de souvenirs maquillés par le sommeil, une peur sourde enfouie tout au fond du corps, du cœur, ne s’éveillant qu’à travers ses spasmes, ses cauchemars.

Comme à chaque fois, l’invitée n°2 tapait son pichet d’eau vide sur les barreaux pour attirer son attention.

« Eh, Théo, viens ici. »

Il l’ignora la première fois. Elle revenait incessamment à la charge, tous les soirs. Peu importe l’heure, peu importe qui était de garde.

« Eh, eh, Théodule, viens ici que je te parle. »

Le son du métal contre les barres de la geôle était à peu près aussi agréable que les accents serbes agressifs pris par sa voix lorsqu’elle se mettait en colère.
Pour la seconde fois, il l’ignora.

« Eh, Théofleur ! Eh ! »

Ses cris commençaient à éveiller les autres dormeuses. L’ortothien pria pour que l’invitée n°4 sorte de son sommeil, de ses cauchemars, cesse de gémir. Mais son mal était trop profond pour cela. Ses gémissements étaient masqués par le chaos sonore de la tapageuse.

« Eh, Théorose, tu m’entends ? Lise fait encore des cauchemars. »

En soupirant, l’intéressé cessa d’affecter l’indifférence, posa son arme et porta la main à sa ceinture. Les clés teintèrent entre ses doigts, carillon de sa défaite.

Pourquoi résister, après tout, puisque l’invitée n°2 revenait incessamment à la charge, tous les soirs. Peu importe l’heure, peu importe qui était de garde.
Mais il était à peu près sûr d’être le seul à fléchir aussi facilement.

« Bah qu’est-ce qu’il y a ? Tu m’entendais pas, Théo ? le provoqua la femme alors qu’il ouvrait la porte de sa cellule, de guerre lasse. »

Elle avait appris son prénom à cause d’une imprudence de sa part, lorsqu’il avait laissé ses véritables papiers bien en vue sur une table. Depuis, l’invitée n°2 avait laissé tombé ses moqueries sur son accent trop canadien pour railler son prénom peu usuel.

Il ne répondit pas, c’était la procédure. Ne pas leur parler sans une bonne raison. Ce fut en silence qu’il la mena jusqu’à la porte de la cellule n°4. C’était devenu un rituel, il savait qu’elle ne chercherait pas à s’enfuir.

En passant le seuil des barreaux, sa prisonnière passa de la lionne à la mère couveuse. En murmurant des mots doux, elle s’approcha du lit de l’enfant, s’y assit. L’ancienne prison avait été aménagée avec tout le nécessaire d’une chambre d’hôtel, pour cacher la misère et accueillir les hôtes. Le lit immense faisait déjà moins vide lorsque Numéro Deux vint se loger à côté de Numéro Quatre, recroquevillée qu’elle était sous la couverture en une forme agitée de soubresauts.

« Chut, ma petite ćerka, chuuut… »

Indifférente à ces murmures rassurant, l’adolescente pleurait toujours, s’éveillant peu à peu sous les caresses maternelles de la femme adulte.

Théorose, accoudé au mur à l’intérieur de la cellule, détourna le regard. En détaillant les contours de la vieille commode qui avait été gracieusement fournie, il demanda :

« C’est votre fille ? »

Il sentit que Numéro Deux, tout en berçant la rêveuse encore ensommeillée contre sa poitrine, lui jetait un regard acéré.

« J’ai l’air d’avoir des enfants à moi, mon petit Théo ?
– Mille excuses.
– Ce n’est pas à moi qu’il faut le dire, c’est à elle. Lise mérite mieux pour mère qu’une ancienne prostituée serbe. »

L’adolescente, maintenant semi-éveillée, marmonnait des mots inintelligibles pour le jeune homme. La femme se pencha vers elle, plus protectrice encore.

« Ce n’est pas grave, beba, ce n’est pas grave du tout. Rendors-toi. »

La langue maternelle de Numéro Deux était à double tranchant. Sèche et acerbe pour les ortothiens dans son genre, douce et aimante pour l’enfant. La gamine se rendormit, un peu plus calme. Mais ses traits gardaient une expression torturée.

« D’où tu connais le serbe toi, d’ailleurs ? D’où tu comprends ma langue, momak ? »

Derrière ses tests et ses provocations, il y avait une véritable curiosité. Théorose haussa les épaules. Il avait appris quantité de langue lors de son service militaire, les bases tout du moins. Mais cela, il n’allait pas le lui révéler.

« Elle fait souvent des cauchemars, Numéro 4 ? s’enquit-il.
– Tous les soirs, la pauvre petite, tous les soirs. Comme nous toutes. Depuis cette nuit où elle s’est retrouvée sur cette île maudite, en rêve. »

Le garde se tut. Il ne pouvait vraiment comprendre l’horreur vécue par ces femmes, ces cinq prisonnières, seulement l’imaginer. En ricanant, Numéro Deux laissa lentement retomber la tête de sa protégée sur l’oreiller. Son rire était las, revanchard, méprisant.

« Elle ne pouvait même plus voir son père en photo après. Alors que c’est un bon homme, le père Fleury. Un homme bon. Il pleurerait, le père Fleury, s’il savait ce qui arrivait à sa fille, ce que j’ai laissé arriver. Pour une adulte comme moi, qui en a vu plein défiler des merdes, c’est déjà moche. Mais elle, quatorze ans… »

Théorose inspira profondément, jeta un coup d’œil amer aux deux femmes sans plus les esquiver. Il le regretta. La silhouette enceinte de Numéro Deux était déjà assez sinistre, elle contrastait avec la maigreur de ses membres et de son visage.
Mais la protubérance légère sous la couverture, le ventre rond de Numéro Quatre, lui donna envie de pleurer.

« L’immaculée conception, souffla avec haine l’aînée en rabattant d’une égale tendresse le bord de la couette sur l’adolescente. C’est ce qu’une de ces putes de sainte nitouche du village m’a dit que c’était. Ah ! Si c’est vraiment le bon Dieu qui a mis le gosse dans ma gosse, je vais lui crever les yeux. »

Cet éclat fut un peu plus sonore qu’il ne le fallut. Une autre voix s’éleva de la cellule n°3, douce mais ferme, les hélant :

« Il fait nuit. Pourquoi es-ce que tu cries, Maria ?
– Comme si tu dormais, répondit sur le même ton l’intéressée, au grand dam de Théorose qui craignait d’alerter ses collègues. Comme si une de nous pouvait dormir.
– Lise faisait des cauchemars, en déduisit son interlocutrice en ignorant les provocations.
– Oui, Raphaëlle. Lise faisait des cauchemars. Rien que tes chères armes puissent guérir. »

Les mots fusaient sans grande affection, mais toujours avec respect. Il y avait une dynamique entre ces deux femmes que le jeune homme n’avait jamais su pleinement identifier. Les dossiers l’avaient préparé à des personnalités hautes en couleur, mais le vivre, c’était autre chose. Une ancienne prostituée serbe devenue nourrice ; une étudiante rapatriée de force à la campagne par ses parents à cause de son implication anarchiste, avant de devenir munitionnette ; une bergère résolument taciturne et la tête dans les étoiles, ou le vide, ou quoi que ce soit qu’il y ait dans son cerveau si étrange ; une herboriste religieuse ; et enfin une adolescente fille d'un riche paysan.

On aurait dit le début d’une blague, ou d’une épopée romanesque.

« Lise dort, constata Théorose. Retourne dans ta cellule, Numéro Deux.
– C’est Marija, ou Maria à la rigueur, mon petit Théo. Je ne suis jamais que Numéro Deux. »

Il ne savait pas si c’était une blague ou une remontrance. Ce n’était pas important de toute façon.
Pour ce qu’on attendait d’elles, il n’y avait pas besoin de connaître leur nom.

Ce qu’on attendait d’elles, c’était qu’elles enfantent un sauveur.


« Tu savais bien que ça arriverait un jour ou l'autre.
– Oui, Samarah, oui. Je le savais. Je ne me suis pas engagé dans cette mission suicide sur un coup de tête. Mais elles…
– Elles sont nécessaire au salut de l'humanité toute entière, désignée par le Quatrième Saint lui-même. C'est un grand honneur.
– Dont elles ne prendront peut-être même pas connaissance ? La plus jeune a quatorze ans…
– C'est Adam qui leur a fait subir ce qu'elles ont subi, pas nous. De toute façon, nous n'avons pas le choix. C'est ça ou laisse les Êtres Créateurs détruire le monde. Gémir ne sert à rien.
– Peut-être, mais ça me fait du bien. »

Théorose et sa collègue se turent lorsqu'ils arrivèrent à proximité des cellules, de peur que leurs invitées ne les entendent. Certaines étaient déjà couchées encore, mais Numéro 2 ne dormait jamais vraiment, ou alors que d'un œil. Attentive aux bruits de respirations et aux mouvements nocturnes de Numéro 4.

Elle fut la première à les remarquer.

« Bonjour Théo.
– Bonjour. Bien dormi ?
– Aussi bien qu'une prisonnière dans sa geôle. »

Il haussa les épaules comme pour signifier qu'elle ne savait pas de quoi elle parlait, s'appuya contre les barreaux. Samarah leva les yeux au ciel et alla réveiller les autres. Elle était bien contente de le laisser s'occuper de la nourrice, dont les moqueries lui tapait sur les nerfs.

« Ce n'est pas pour vous presser, mais ce matin, on bouge. Je vous conseille de vous préparer.
– On bouge où, Théo ?
– Vous verrez bien. Allez.
– Doucement, doucement. Ça ne va pas de presser une femme enceinte ? »

Il ne lui répondit pas, la sachant parfaitement capable de se préparer et de s'habiller, malgré son état. Plutôt, le soldat passa à la cellule suivante. Sa collègue avait déjà prévenu l'invitée 3 et s'occupait de 4, ne manquaient plus que 1 et 5.

Quand il s'avança vers la cellule de la bergère, il se sentit soudain devenir plus fébrile. Hésitant, il toqua à ses barreaux.

« … Mademoiselle ? »

À travers les interstices rigides, il voyait la bergère assise devant la petite lucarne de sa geôle, le visage levé vers le ciel, le soleil. Il imaginait les jeux de lumière sur son visage, ses cheveux blonds rayonnant dans l'air glacé du Canada, son teint pâle et gracile encerclant deux yeux bleus sans fond ni fin.

Numéro 5 ne se retourna pas immédiatement. Il lui fallut hausser la voix pour obtenir d'elle une simple crispation d'épaule. Puis la femme tourna la tête, et le charme fut rompu. Le visage blond et souriant de ses souvenirs fut remplacé par un teint hâlé et marqué par le temps comme le labour, des cheveux bruns et secs, des yeux méfiants.

Juliette Moreau ne ressemblait en rien à feu Madame Trérimond, mais tout dans ses manières lui rappelait sa défunte épouse. Une aura impérieuse de silence, une simplicité d'âme et de port qui éveillaient en lui les pans les plus amers de sa mémoire. C'est avec une grande maîtrise qu'il força sa voix à demeurer égale :

« Nous allons devoir partir bientôt, l'informa-t-il. Si vous vouliez bien vous préparer ? »

Numéro 5 tourna les yeux vers lui, le voyant sans vraiment le regarder. Ses yeux fuyaient son visage, et pourtant il savait que d'une certaine manière, c'était à lui qu'elle adressait ses secousses vigoureuses, désapprobatrices de la tête. Elle détourna le menton et se mit à se balancer légèrement d'avant en arrière sur sa chaise, autant que le permettait son ventre rond, le regard de nouveau rivé par delà la fenêtre.

Elle est pas faite comme nous, celle-ci, lui avait indiqué Marija en se tapotant la tempe de l'index. Une gentille fille, très paisible et très rapide, faut voir à quelle vitesse elle compte les pommes et les moutons. Mais elle parle pas comme nous… Elle parle pas, elle aime pas parler.

Et en effet, elle n'avait jamais parlé depuis sa capture.
La seule fois où Théorose l'avait vu ouvrir la bouche avait été pour mordre le soldat qui l'avait saisie jusqu'au sang, lui arracher à moitié le doigt.

« … Je vous laisse un peu de temps pour vous préparer. »

Les femmes ici réunies n'avaient de toute façon aucun effet personnel à emmener à part les vêtements qu'elles portaient et que leurs gêoliers avaient pris grand soin de laver. Mais Théorose tenait à les traiter avec autant de déférence que possible.

Il jeta un coup d'œil à Samarah. Négligemment adossée contre un mur, elle bataillait avec Raphaëlle en un jeu de question-réponse enflammé, pour voir qui clouerait le bec de l'autre la première. L'homme s'était senti mal à l'aise lorsqu'il avait été confronté aux affectations intellectuelles et aux piques doucereuses de l'étudiante, au contraire de Samarah qui avait toujours eu la langue bien pendue. Aussi laissa-t-il bien volontiers sa collègue s'occuper de ce cas et alla s'intéresser à la dernière de leurs invitées.

Thérèse était une femme d'un certain âge, indéchiffrable sur ses traits doux et calmes. Elle aurait très bien pu dépasser l'âge d'enfanter, mais les formes sous sa robe blanche indiquaient le contraire. Ses cheveux épais ne manquaient pas de vigueur malgré leur couleur grisonnante. Son visage était toujours égal et lisse, impénétrable. Elle portait sur ses joues les marques des affres de la vie : une femme vivant seule, une herboriste, ne pouvait pas avoir échappé aux moqueries et aux préjugés. Mais à son cou pendait, religieusement, une croix humble en métal, qu'elle serrait maintenant de sa main avec dignité.

« … Nous allons…
– J'ai entendu. »

Son ton était dépourvu de méchanceté, de toute émotion même. Malgré lui, Théorose se sentit quelque peu intimidé.

« Faites vite, je vous prie.
– D'accord. »

Rasséréné, le soldat jeta un regard en arrière vers sa collègue. Il ignorait si elle était sortie victorieuse de la joute, mais en tout cas, leur invitée avait enfin quitté son lit.

Sitôt qu'elles furent sorties de leurs cellules, les femmes se regroupèrent d'elles-même, formant comme un bloc uni. Marija avait pris Lise par l'épaule et la tenait près d'elle, tout sourire mais avec cette lueur dans l’œil si particulière de la chienne prête à mordre. Raphaëlle les salua toutes deux nonchalamment, avec un flemme qu'auraient bien voulu voir les soldats ortothiens en lieu des piques révoltées qu'elle leur destinait à eux. Thérèse se fondait dans le paysage sans grand mal, parjure religieuse parmi les parjures impies. Si elles réagissaient toutes très différemment à leur situation et leur enlèvement, cela ne les empêchait pas de rester très solidaires.

Enfin, au moins pour quatre d'entre elles.

Quand il réalisa que Juliette n'était toujours pas venue, Théorose grimaça.

« Je savais que ça se passait trop bien, soupira Samarah. Reste ici, j'y vais. »

La bergère réagissait mieux à la proximité des femmes qu'à celle des hommes, une leçon qu'ils avaient bien apprise. Cela n'empêcha pas Raphaëlle d'intervenir, levant les yeux au ciel.

« Vous allez encore lui faire peur, grande brute. Laissez-moi m'en charger.
– Avec tout mon respect… commença à répondre Samarah avec agacement. »

Elle s'interrompit, ses yeux prirent un instant le voile d'une réflexion profonde.

« En fait, allez-y. Vous êtes mieux placée pour ne pas vous faire arracher la main par elle. »

Une ombre de colère circula dans les yeux de Raphaëlle devant l'irrévérence avec laquelle sa geôlière parlait de sa voisine de cellule.

« Oui, je serais désolée de voir un de nos ravisseurs perdre un doigt, articula-t-elle soigneusement avant de rentrer dans la cellule. »

De là où ils se tenaient, ils n'eurent droit qu'à des bribes de murmure. Il fallut quelques minutes pour que l'étudiante persuade son aînée de venir les rejoindre, mais ce fut finalement fait. Juliette sortit de la cellule, alla buter contre l'épaule de Thérèse et s'arrêta net, le nez en l'air et les yeux perdus dans le plafond. Cependant, sitôt que Théorose faisait mine de se détourner, il sentait son regard se river sur sa silhouette pour ne plus la quitter.

Pour exorciser son malaise croissant, il baissa les yeux, trouva deux pieds nus et mats devant lui. Une autre péripétie ayant pimenté cette cohabitation forcée – au-delà des ambiguïtés morales qui se présentaient nécessairement lorsqu'on concevait le projet de séquestrer des femmes enceintes dans l'optique prochaine de les sacrifier ainsi que leur progéniture à venir – avait été d'accommoder leurs volontés autant que possible, pour adoucir leur séjour. Un de leur collègue avait ainsi cru bon de jeter les chaussures de la bergère, deux brodequins lésés par le temps et les marches incessantes dans les collines, pour lui offrir une paire neuve et plus chic.

Bien mal lui en avait pris. Juliette avait jeté le cadeau sous son armoire, puis par la fenêtre quand on le lui avait présenté à nouveau, et se promenait depuis pieds nus, résolument déterminée à ne rien mettre d'autre que son ancienne paire… qui reposait désormais dans quelque benne nauséabonde de Cherbourg.

« Il va falloir faire quelque chose, murmura Théorose pour lui-même en se refusant à forcer la jeune femme à marcher pieds nus dans les rues. »

Le soldat avait reçu des responsabilités en raison de son expérience militaire, mais ce n'était pas un leader. Il ne se targuait pas non plus d'avoir des idées particulièrement lumineuses ou innovantes. En désespoir de cause, ses yeux se posèrent sur Marija, la vive et responsable Marija. Pendant que Samarah fouillait par mesure de prudence les prisonnières, aussi discrètement que possible, il lui indiqua du doigt le problème en question. Elle baissa les yeux, resta pensive un instant, releva la tête. Ses yeux brillaient de malice et son sourire était carnassier.

Elle leva la main droite et fit un geste unique, frottant ses doigts l'un contre l'autre.

Théorose se résigna en comprenant qu'il lui faudrait sortir le porte monnaie.


Contrairement à ce qu'il avait pensé de prime abord, Marija ne lui demandait pas une rémunération contre ses bons conseils. Elle était moins intéressée par l'argent que par ce qu'il lui permettrait d'accomplir.

Sitôt qu'elle sentit sous ses doigts la friction des doux billets de francs qu'elle avait abusivement soutiré au soldat fatigué, la nourrice serra le poing et sourit davantage. Il fallut attendre que Samarah et Théorose les éloignent des cellules pour que son dessein ne se réalise. Dès qu'ils parvinrent près d'un autre soldat dans la pièce d'à côté, elle lâcha Lise et s'avança près de lui.

« Vous serez bien brave, s'exclama-t-elle tout en lui tendant l'argent avec une grâce impériale, d'aller m'acheter les paires de sandale les plus rustiques et les moins serrées du cordonnier de la ville dans laquelle nous nous trouvons. Du cuir seulement et les plus ouvertes, attention. »

L'homme ainsi interpellé jeta le menton en arrière, surpris et agacé, avant de regarder ses supérieurs en quête d'informations. Vaincu d'avance, Théorose hocha la tête et lui intima d'obéir. En haussant les épaules, l'ortothien se plia à cette exigence et partit, francs en poche. Marija jubilait comme une enfant.

« Ce n'est pas tout d'offrir des belles chaussures, il faut offrir des chaussures qui plaisent. Vos trucs de plemstvo, là, ça irait bien à Lise et ça me plairait bien à moi, mais Juliette ?
– C'est tout ? s'étonna Théorose en clignant des yeux, tout en évitant soigneusement de faire remarquer que les chaussures qu'on lui avait procurées n'étaient pas si rutilantes que ça. Elle n'aime juste pas ? »

Mais la serbe secoua la tête.

« Ne. C'est parce que ça vient de vous, aussi. Les filles ne sont pas toutes aussi… bon vivant que moi. Elles ont peur, et elles ont raison. Mais vous avez pas l'air du genre… Vous savez. Je vois ces choses là. Enfin, je crois. Ne zna se da li…
Nemojte da se bojite, la rassura-t-il. »

Une lueur chaleureuse apparut dans les yeux de Marija, nostalgique aussi. Elle semblait heureuse de pouvoir pratiquer sa langue natale.

« Sviđaš mi se, Théorose.
Gotovi ste? »

Thérèse avait parlé, de sa voix douce et coulante, faisant sursauter l'ortothien. Il la regarda, quelque peu stupéfait. Marija sourit, mais bascula néanmoins de nouveau au français.

« C'est pas une femme que tu contredis, la Mère Thérèse. Gentille mais solide. C'est elle qui m'a appris le français et à prier le Bon Dieu quand je suis arrivée dans la campagne. »

Thérèse, écoutant son portrait, laissa s'échapper un sourire. Elle serrait dans sa main toujours sa croix, sans doute fière de son œuvre.

« Qu'est-ce que nous attendons ainsi ? s'impatienta Raphaëlle en trépignant sur place, le regard éclairé d'une braise dangereuse.
– Un signal, répliqua Samarah.
– Pour quoi faire ?
– Pour partir.
– Partir où ? »

Cette fois-ci, la jeune femme ne répondit pas. La révoltée se tourna donc vers Théorose.

« Partir où ? »

Il évita soigneusement son regard.

Raphaëlle se renfrogna. Elle ne tenta pas sa chance avec les autres soldats qui avaient assuré leur enlèvement et leur surveillance durant ces dernières nuits. De tous, seuls Samarah et Théorose s'étaient véritablement donnés la peine de créer des liens avec les prisonnières.

Tous les soldats se figèrent lorsqu'entrèrent dans la pièce deux hommes blancs, l'un grand comme la roche et l'autre taillé à la fine.

« Capitaine, Monsieur de Boutray, les salua l'équipe d'une même voix. »

Si l'ortothien répondit à leur salut d'un sourire aimable et d'un mouvement de tête, le regard étranger du lieutenant de vaisseau alla immédiatement se diriger vers le groupe de femmes encerclées. Il décolla prestement de leur corps sitôt qu'il eut vu leur ventre arrondi pour aller se river obstinément vers la fenêtre.

« Le reste de mon équipage… et de votre équipage sont prêts à vous accueillir, enchaîna-t-il d'une voix faiblarde. Nous avons pris le contrôle de l'accès au quai en toute discrétion, le faux est prêt pour la manœuvre. Je suggère de se hâter.
– Théorose ? demanda leur capitaine, Plèbe Cartier, à celui qui se rapprochait le plus d'un second à ses yeux. Tout est prêt ?
– Presque, avoua-t-il très gêné. Nous attendons juste le retour de Thomas… Il devait aller chercher des chaussures.
– Des chaussures ?
– Des chaussures. »

Et lui de pointer les pieds nus de Juliette, qui s'obstinait toujours à regarder le plafond comme si rien d'autre n'existait, rien d'autre n'avait d'importance.
Le capitaine Plèbe Cartier ne dit rien, mais la tension croissante sur le visage du lieutenant de vaisseau De Boutray parla pour deux.


« Le St-Hubert, mesdames et messieurs… Votre navire. »

Il y avait une once de fierté, de nostalgie dans la voix de De Boutray lorsqu'il présenta son vaisseau à l'équipage. C'était un ancien bateau de pêche allant sur ses quatre ans, jaugeant 160 tonnes et armé d'un canon de 47 mm. Il avait été reconverti par les Français en début de guerre pour servir les intérêts de la patrie. Aujourd'hui, c'étaient ceux de l'humanité qui reposaient dans ses entrailles.

« 22 membres affectés, sans me compter, tous ortothiens français. Trois d'entre eux resteront ici pour jouer le rôle des survivants, moi et trois de vos agents les aideront à manipuler le Faux avant l'explosion. En comptant votre propre personne, Capitaine Cartier, et les deux agents qui vous restent, on passe à un équipage de 23 personnes. Sans compter bien sûr vos cinq passagères.
– Je n'ai jamais monté sur un bateau, l'interrompit Marija d'un ton qui indiquait qu'elle n'était pas spécialement ravie d'en avoir la possibilité aujourd'hui.
– Moi si, mais seulement sur la Seine, informa Raphaëlle en détaillant avec intérêt la coque. »

Plèbe Cartier se fichait très visiblement de tout cela, que ce soit les commentaires de De Boutray ou ceux de leurs invitées. Il fit signe à tout le monde d'embarquer.

« Si le vaisseau coule avec Lise à son bord, Théorose, je te crève les yeux, l'avertit Marija alors qu'elle posait un pied incertain sur la rampe d'embarquement.
– Dieu veille sur nous, rappela Thérèse en s'engageant à sa place, tant que nous veillons les uns sur les autres. N'oublie pas, Maria.
– Oui, Mère Thérèse, répliqua-t-elle en se signant avec ne serait-ce qu'une pointe de goguenardise. »

Elle s'engagea enfin sur la rampe, sans plus avoir le choix, entraînant avec elle de la main la jeune Lise. Comme à son habitude, l'adolescente ne la quittait pas d'un pouce, serrant fort ses doigts de ses petites mains menues. Elle avait cependant moins l'air effrayée qu'intriguée… et fatiguée. Très fatiguée.

Théorose ne saisit pas ce que les femmes se dirent ensuite. Thérèse qui conseillait quelque remède de son cru contre la nausée, peut-être. Samarah arrivait en aiguillant gentiment une Juliette très réticente vers le bateau. Elle s'arrêta au pied de la rampe d'embarquement, face à Théorose, et soupira.

« Je les comprends, tu sais. Je déteste le bateau, et je déteste l'eau.
– Tu as peur de te noyer ?
– Non, c'est juste… mouillé. Dégoûtant. Et oui, me noyer. Un peu. »

Raphaëlle embarqua alors à son tour, lui susurrant au passage :

« À défaut de te noyer dans la médiocrité, l'océan devrait faire l'affaire. »

Samarah attendit que sa rivale lui eut tout à fait tourné le dos pour étrangler un cou imaginaire en face d'elle, avec une grimace démesurée. Théorose se mit à rire.

Bientôt, le St-Hubert prenait la mer en toute discrétion, loin des yeux des habitants distraits par ce qui se passait du côté des terres intérieurs, les assauts allemands sur leur flanc Est et les prémices des révolutions bolchéviques en Europe voisine.

Lorsque plus tard dans la soirée, une réplique du St-Hubert explosa soit disant au contact d'une mine à la dérive, les acteurs de la prophétie étaient déjà loin derrière l'horizon.


Juliette était assise sur un rebord, contemplant d'un regard très acerbe les trois paires de brodequins bon marché qu'on lui avait présentées plus tôt. Si Raphaëlle avait réussi à la convaincre d'enfiler une quatrième paire sous la pression des ortothiens qui voulaient rejoindre le St-Hubert au plus vite, elle s'en était débarrassée sitôt à bord en les envoyant valser. Lise, dont la grossesse était moins avancée, l'aidait à mettre aux pieds la paire suivante. Celle-ci reçut le même traitement, valdinguant sur le pont comme deux pelotes abandonnées au vent. Théorose se consola en se disant que, là où il allait, il n'aurait jamais pu utiliser l'argent qui avait servi à acheter les chaussures malmenées.

La bergère essaye une troisième paire, qui cette fois-ci sembla moins attirer ses foudres. Après quelques pas cependant, elle les enleva prestement d'un habile jeu de jambe, les éloigna légèrement de la pointe de son pied en fronçant le nez comme par méfiance, avant de se tourner vers Lise.

« Les suivantes, s'il te plaît. »

La voix de Juliette était profonde comme les roches sous la terre, avec des accents très doux et fins, très simples. Lise, dont le regard était enfin éveillé d'une lueur enfantine, une lueur amusée, s'empressa de lui apporter la dernière paire. Cette fois-ci, la bergère eut l'air satisfaite immédiatement. Elle marcha un peu, faute de mieux, en équilibre sur le bateau qui tanguait sous les assauts de la mer. Puis, elle se tourna vers Lise.

« C'est bon, merci. »

L'adolescente hocha la tête, heureuse d'avoir pu aider visiblement. Son sourire s'élargit encore quand son aînée, tendant le bras vers les brodequins qu'elle venait d'abandonner un peu plus tôt, lui offrit :

« C'est une bonne paire ! Prend-les pour toi. »

Puis elle tourna les talons aussi sec et commença à marcher le long de la rambarde, trottinant dans ses nouveaux souliers avec une satisfaction très palpable. Théorose la regarda esquiver les membres de l'équipage qui s'affairaient avec l'agilité d'un chat sauvage. Sa démarche souple était impactée par le poids qu'elle portait au ventre.

« Elle n'en a plus pour longtemps. »

Le jeune soldat sursauta. Derrière lui, Thérèse venait de souffler dans son oreille. Une mèche de ses cheveux gris lui chatouilla la tempe lorsqu'il se recula pour lui faire face, à une distance bien plus raisonnable. Saisi par l'embarras, il ne put que la dévisager, bouche bée. Elle crut bon de préciser alors :

« Sa grossesse, je veux dire. Elle arrivera bientôt à terme.
– Oh. Oh ! Je vois. »

Il étudia de plus près la silhouette de la bergère qui s'éloignait d'un pas affirmé. Il était vrai que de toutes les futurs mères sur ce bateau, c'était elle qui avait le ventre le plus imposant et le plus de difficultés à effectuer certains gestes quotidiens, à sa plus grande frustration.

« Vous avez des gens qualifiés ?
– Oui. Tous les soldats ici ont reçu une formation sommaire pour aider à l'accouchement, et deux d'entre eux sont aussi médecins.
– C'est bien. Je veux que vous veniez me chercher lorsque il sera temps. »

Théorose lui jeta un regard rapide. La doyenne s'était montrée très réservée tout le temps de son incarcération. Mais elle aussi semblait avoir compris que si leurs ravisseurs les privaient de leur liberté, ils étaient disposés en revanche à les traiter d'égal à égale.

« Si vous avez de l'expérience en la matière, cela serait d'une grande utilité.
– J'ai aidé à mettre au monde tous les enfants du village. Juliette et Lise, et bien d'autres. Je ne compte pas arrêter avant ma mort.
– Vous avez fait beaucoup de bien autour de vous, on dirait. »

Le regard clair et critique de la femme se figea un instant, comme pour établir s'il se moquait d'elle, s'il essayait de la flatter. Théorose dut avoir l'air assez candide, car son œil se radoucit ; et de fait, le jeune homme n'avait aucune autre motivation que la sympathie naturelle et conciliante qui lui avait toujours servi dans son rapport aux autres.

« Autant que possible. L'existence de l'homme est un fardeau bien lourd, Monsieur, et seuls la bonté et l'émerveillement permettent de nous guérir. »

Son interlocuteur n'avait jamais été vraiment très religieux, mais des idées comme celle-ci faisaient écho au philosophe optimiste qui reposait en lui. Il hocha la tête, écoutant patiemment le discours de la vieille femme :

« Je ne pensais pas un jour devoir me rendre au chevet de Juliette pour aider une nouvelle vie à naître. Je la pensais irrémédiablement perdue pour les hommes, avec ses manies sauvages et sa force de pensée. Je pensais moi-même ne plus jamais enfanter. Mais Dieu en a décidé autrement. »

Pour la énième fois, sa main osseuse vint envelopper son pendentif en forme de croix.

« Vous avez des enfants ? s'alarma Théorose. »

Les dossiers n'avaient rien mentionné de cela, et il ne savait pas s'il pourrait supporter de savoir qu'ils avaient laissé derrière eux des orphelins sans leur mère.

« Mes enfants sont tous morts-nés. Mon rôle sur cette terre a toujours été d'aider mon prochain, pas de lui donner la vie. »

Il baissa les yeux, subitement mal à l'aise. Après un petit silence, durant lequel il sut que Thérèse l'observait avec un amusement gentillet, il lâcha :

« J'espère que cette fois-ci, ça se passera mieux.
– Mmh. Moi de même. »

On l'appela alors pour aider à une manœuvre, et il quitta Thérèse, qui n'allait pas tarder à être ramenée à ses quartiers en même temps que les autres prisonnières. Ce serait la dernière discussion qu'il aurait avec elle avant plusieurs jours.

Si les connaissances militaires de Théorose avaient motivé sa sélection dans l'opération d'enlèvement, il n'avait jamais été formé pour officier dans la marine. Malgré ses connaissances théoriques, rapidement ingérées devant l'opération, il était désespérément impotent dès qu'il essayait de toucher à un mat, une corde ou un gouvernail. On l'écarta donc gentiment de ces tâches et il fut assigné principalement à la garde des prisonniers… ce qui contribua à renforcer l'aimable et consentie soumission dont profitait à loisir l'objet de sa garde.

« Tu te laisses mener par le bout du nez, l'avertit un jour Samarah alors qu'ils dînaient de bonne heure.
– Je sais, soupira-t-il tout en touillant dans sa portion. Je sais. Mais ce ne sont pas de simples galériens, Samarah. L'une d'entre elles sera la mère de notre sauveur. Et elles n'ont rien demandé… Elles n'ont pas demandé à quitter leur foyer, à ce qu'Adam s'intéresse à elles ou à donner leur vie pour l'humanité. La moindre des choses, ce serait de rendre leur calvaire un peu moins pénible…
– T'es un gentil gars, Théorose. Mais tu es trop facilement attendri. Tu plaisantes en serbe avec la nourrice, tu te plies en quatre pour la gamine et la doyenne et tu fais les yeux doux à la bergère. »

Il se raidit quelque peu.

« Je ne fais pas les yeux doux à Numéro 1. »

Elle ressemblait à sa femme défunte, c'était indéniable. Ou plutôt, l'époux en deuil avait l'impression de la retrouver en elle, quand bien même cela n'était pas vrai. Mais ses sentiments s'arrêtaient là, et ne regardaient que lui de toute façon.

Samarah haussait les épaules. Elle connaissait son passé, sa tragédie, et savait sans doute ce à quoi il pensait. Mais elle n'était pas du genre à s'immiscer dans la vie des autres. Ni à les attaquer par des sous-entendus.

« Ouais, ouais. N'empêche, y a vraiment que Raphaëlle que tu ne sembles pas porter dans ton cœur. Je ne veux pas que tu te fasses du mal en t'attachant. Là où nous allons, les gens meurent au moins deux fois. »

Théorose, semi-plaisantin, semi-aigri, contre-attaqua.

« En parlant de Raphaëlle, vous passez votre temps à vous cracher dessus, et pourtant vous n'arrêtez pas d'en redemander. Qui s'attache à qui ? »

Peu amusée, la jeune femme cracha sur le pont.

« La seule personne avec qui je me bats autant, c'est mon fiancé. Alors t'as peut-être pas tort. Mais dans tous les cas, y a des fois où je la jetterais bien par dessus bord.
– Je crois que c'est réciproque. »

Ils échangèrent un sourire mutin, avant de replonger le nez dans leur auge.

« On mange souvent tous seuls, remarqua Théorose après un silence. »

De nouveau, son interlocutrice eut un mouvement d'épaule négligeant.

« Moi ça me va.
– Je me demande ce que les autres pensent de nous. Je n'ai pas vraiment l'impression d'avoir… connecté avec l'équipage de Boutray, tu sais ? »

En parlant, il désignait du menton le monde autour d'eux. Les marins ortothiens, qui avaient joué le rôle de l'équipage du St-Hubert lorsqu'il servait sous l'étendard français, s'affairaient à leurs affaires sans se préoccuper d'eux. Les quelques tentatives de rapprochement qu'avait tenté le jeune homme s'étaient soldées par des échecs mitigés. Les soldats évitaient le plus possible les femmes prisonnières, mais aussi leurs geôliers. Comme s'ils les rendaient mal à l'aise.

« On est les gardiens des Mères. Elles auront beau nous sauver, leur sort est quand même sinistre au possible. Tu m'étonnes qu'ils nous évitent.
– J'ai l'impression qu'ils ne nous aiment pas, surtout. »

Samarah utilisa sa cuillère pour projeter sur lui de la nourriture, ce qui le fit frémir de dégoût.

« Alors ça, tu m'étonnes. Y a tellement de raisons différentes. On est canadiens, ils sont français. C'est des marins, on agit sur terre. Je suis la seule femme de l'équipage, ça porte malheur sur un bateau. Toi, t'es trop efféminé et amical à leur goût sans doute. Mais c'est peut-être aussi parce qu'on est les seuls disposés à rire de cette mission suicide. »

Théorose ne répondit pas, n'en eut pas le temps. Samarah se leva immédiatement, en lui faisant signe de se bouger. Maintenant qu'ils avaient dîné, il était temps d'amener aux invitées leur propre pitance.

« Hoy, Théodule, s'exclama Marija en les voyant arriver. On a failli attendre. »

Leurs cellules étaient moins spacieuses que sur terre, mais plus confortables : trois pièces de stockage avaient été aménagées spécialement à cet effet, pour les accueillir sur une durée d'environ une semaine. Par souci d'espace, elles étaient consignées deux par deux : Marija et Lise, Raphaëlle et Juliette, Thérèse seule dans un petit espace aménagé à l'avant du navire. La porte était verrouillée tous les soirs, mais elles étaient autorisées à sortir sur le pont plusieurs fois par jours, sous surveillance.

« Désolé Marija, fit-il en déposant les écuelles sur la table qui trônait dans un coin. Lise, est-ce que ça va ? »

La jeune fille était allongée sur le lit, les yeux écarquillés et fixés sur le plafond. Son souffle lent était régulier, profond. Elle ne répondit pas.

« Cauchemars de nuit, mal de mer de jour, indiqua Marija d'une voix douce tout en récupérant les assiettes. Manger lui fera du bien. »

Théorose hocha vigoureusement la tête. Du fait de leur condition, les cinq femmes enceintes recevaient un repas plus élaboré que le reste de l'équipage, plus équilibré.

« Sortir lui ferait du bien aussi, suggéra-t-il chaudement. »

Lise lui jeta un regard indéfinissable, absent. Derrière son visage de porcelaine inexpressif, le voile qui recouvrait ses yeux, il vit un début de réticence, de désapprobation.

« Où est Samarah ? articulèrent ses lèvres. »

Théorose retint son souffle. Elle ne lui avait encore jamais adressé la parole. Elle préférait toujours passer par l'intermédiaire de Marija, ou d'une autre femme.

« Où est Samarah ? répéta-t-elle plus faiblement. Elle m'avait promis de repriser la manche de ma veste.
– Elle amène de quoi manger à Raphaëlle et Juliette, répondit-il. Marija ne peut pas le faire ? »

Marija secoua la tête, une grimace colérique sur le visage.

« Parce que vous me feriez confiance avec des aiguilles. Moi, la terrible faiseuse d'ange. Moi, l'ancienne prostituée, instable et indécente. »

L'éclat était sorti de nulle part, et le jeune homme ne comprit pas immédiatement pourquoi il en faisait les frais. Mais comme les yeux de la femme erraient dans le vide, il comprit bien vite qu'il n'en était pas la cible.

« Quelqu'un vous a dit ça ? murmura-t-il en essayant de deviner. »

Le ciel à l'extérieur était sombre. Les hublots jetaient sur la pièce une lumière éparse et hagarde, qui jouaient sur les traits Marija en accentuant les creux de ses yeux, de son nez. Lise avait fermé les yeux sitôt que sa nourrice avait crié, et restait maintenant immobile, comme en dehors de l'existence. Ses paupières tressautaient follement, mais il ne pensait pas que ce fut parce qu'elle essayait de faire semblant de dormir.

Les yeux étaient la porte de l'âme, et celle de l'enfant tentait désespérément de s'échapper de son corps, d'elle-même, et aux sombres pensées qui hantaient les profondeurs de sa psychée.

« Les marins parlent et me regardent, répliqua plus doucement Marija, avec une grande lassitude. Je ne suis ni sourde, ni aveugle. »

Elle le dévisagea un instant, puis lui tourna le dos sans rien dire pour aller s'asseoir à côté de Lise. Elle posa la main sur le côté de sa tête, grimaça en la voyant tressaillir. Ses yeux avaient perdu toute combativité, se contentant de déborder de lassitude.

« J'aimerais qu'on cause, ptit Théo. »

La gorge serrée, Théorose hocha la tête. Il n'avait pas le cœur de refuser et ne pouvait prendre pour excuse de devoir aller donner son repas à Thérèse, puisque c'était Samarah qui s'en chargeait. En s'asseyant sur une chaise libre, toutefois, il prévint :

« Je ne suis pas autorisé à révéler grand chose, tu sais.
– Ouais, ouais. Je me contenterai de oui et de non. »

Il jeta un dernier coup d’œil à l'enfant que Marija apaisait tant bien que mal. Lise était pâle, à la fois à cause de la maladie et du manque de soleil. Malgré tout leurs efforts, il voyait bien qu'elle dépérissait, et ce n’était pas seulement à cause de sa réclusion, de son enlèvement.

À quatorze ans, son corps n’était pas encore armé pour affronter une épreuve aussi éprouvante qu’une grossesse.

« Je t’écoute, Marija. »

Elle se détendit, subrepticement. Malgré son ton ferme et assuré, elle semblait toujours quelque peu incrédule quand le jeune homme se pliait à ses lubies avec une complaisance olympique.

« Clairement, momak, t’es un bon garçon. Qu’est-ce que tu fous dans des trafics humains ? »

Dépité, il avala sa salive avant de formuler une quelconque réponse. Il aurait aimé pouvoir librement la rassurer, mais devait à la place opter pour des non-dits, des phrases floues.

« Crois-moi, cela n’a jamais été un de mes plans de carrière. Si nous avions le choix de procéder autrement, nous l’aurions fait. Mais nous ne vous voulons aucun mal, ultimement.
– Pas tant que nous aurons encore une brioche dans le tiroir, eh ? »

Mal à l’aise, Théorose changea de position sur la chaise en bois.

« Je vais prendre tes silences pour un oui. C’était pas bien difficile de s’en rendre compte, vous n’avez enlevé que les femmes du village qui avaient fait une "mauvaise rencontre" dans leurs rêves… Vous comptez faire du mal aux enfants ?
– Non, bien sur que non.
– Et on est les seules ?
– Je ne peux pas répondre.
– Hmm. C’est pas pour des rituels sataniques au moins ?
– Jamais de la vie.
– Parce que si c’est ça… Moi et Raphaëlle ça va, mais Thérèse ne se laissera jamais toucher par un démon. Il se brûlerait immédiatement sur cette sainte femme. »

Le soldat pensa à Adam, qui ne s’éloignait pas tant que ça du diable tant ses actes étaient abjects. Il grimaça. Si seulement…

« Je m’en doute, je m’en doute. »

En face de lui, son interlocutrice prit soudainement une mine attristée, émue.

« Vous ne pouvez pas vous passer de Lise ? »

Lentement, le soldat secoua la tête. Elle parut déçue, mais s’y attendait sans doute.

« Dođavola! Bon. »

Sa main passait toujours dans les cheveux de la gamine dont elle avait la charge. Lise semblait s’être endormie, tout à fait cette fois-ci. Théorose la regarda respirer un instant, assemblant le courage de poser une question qui le taraudait depuis quelques minutes.

« … La terrible faiseuse d’ange ? »

Marija sembla plus surprise qu’offensée. Ses yeux se présentèrent de biais un instant, fuyant l’affrontement. Quand ils revinrent se river dans le regard de l’ortothien, l’éclat rieur s’y était tari, remplacé par une froideur inexpressive.

« Thérèse dit que ça fait mieux qu’avorteuse. Il en faut une dans tous les bordels de faible qualité. J’ai appris ce genre de chose auprès de mes tantes. Je n’ai tué qu’une seule patiente, c’est que je suis plutôt bonne. »

Il hocha la tête, s’efforçant de ne laisser transparaître ni son dégoût ni ses haut-le-cœur. Il se refusait à juger cette femme, à la laisser penser que le regard qu’il portait sur elle s’en trouvait modifié.

« Apparemment, c’était dans les informations que vous autres, là, avez sur moi, soupira-t-elle. On m’en a fait le… reproche.
– Si le capitaine apprend ça, ça va barder pour le, ou les responsables. »

Elle refusa la proposition d’un geste désinvolte de la main.

« Ne. Pas la peine. »

Il attendit une suite à l’interrogatoire, mais Marija semblait satisfaite de ce qu’elle avait appris pour le moment. Tous deux restèrent silencieux un instant, baignant dans un calme bienheureux, reposant.

Qui fut très vite rompu lorsque quelqu’un se mit à tambouriner contre la porte de la pièce.

« Théorose ! Théorose, viens vite. »

C’était la voix de Samarah. Alarmés, les deux adultes se levèrent d’un bond pour ouvrir. Mais Marija, voyant que le vacarme avait éveillé Lise en sursaut, se précipita plutôt à son chevet en laissant à Théorose l’office de portier.

« Qu’est-ce qui se passe ? lança-t-il sitôt que le visage rougeoyant et paniqué de sa collègue apparut dans l’encadrement.
– C’est Juliette, répondit-elle immédiatement. Le bébé arrive. »

L’information était sortie comme ça, naturellement. En entendant derrière lui Marija haleter de surprise, toutefois, il regretta que l’ortothienne n’ait pu lui révéler ça en privé. Pour éviter de les inquiéter. Mais le mal était fait.

« Juliette va avoir un bébé…? murmura Lise en se recroquevillant sur elle-même, sur son propre ventre rond.
– Tu dois aller chercher Thérèse, demanda immédiatement Marija. Juliette n’aura confiance qu’en elle, et elle devient… difficile avec ceux qu’elle ne connaît pas. »

Sans mot dire, Théorose sortit de la chambre et claqua la porte derrière lui.

« Tu as prévenu un des gars médecin ?
– N-non, répondit Samarah, visiblement désemparée, une fois n’était pas coutume. »

Il la dévisagea.

« Cours le faire ! »

Elle qui détestait recevoir des ordres lorsqu’ils ne venaient pas de son supérieur direct, pour une fois, s’exécuta sans protester.
Théorose, lui, obliqua immédiatement vers la pièce tout au fond du couloir. Il frappa vivement, avant d’entrer.

« Thérèse ? »

La doyenne était à genoux devant la lumière du hublot, les mains jointes et le menton levé vers le ciel. Elle daigna tourner dans sa direction un unique œil clair, froncé. Un trait perçant qui exigeait que la raison d’une telle interruption soit bien fondée.

« Oui ?
– C’est Juliette. Elle a perdu les eaux, je crois. »

Avec toute la souplesse dont disposait une femme de son âge et de sa condition, l’herboriste fut sur pieds.

« Conduisez-moi. »

Il obtempéra, lui laissant le champ libre pour passer dans le couloir froid du navire. Le trajet du retour fut plus lent, puisque Thérèse ne pouvait se déplacer aussi vite qu’elle le voulait.

Bientôt, Théorose tambourinait à la porte de la chambre de Juliette et de Raphaëlle avec fougue. Un médecin militaire vint lui ouvrir, rouge de colère.

« Je vais te frapper, bordel. Tu crois qu’il faut du bruit pour un accouchement ?!
– Désolé, répondit Théorose en perdant de sa superbe. »

Dans le fond de la pièce montaient des cris de douleur absolument abominables. Il y reconnut à peine la voix de Juliette, éraillée comme un chant de mouette.

« C’est qui ? entendit-on demander par-dessus les gémissements, une voix que Théorose attribua à l’autre des médecins de l’équipage.
– Un des putains de canadien, répondit son collègue en jetant un regard dans son dos. T'en occupe pas, Tess. »

Samarah avait visiblement fait son travail. Le jeune homme tenta de lire sur le visage de son confrère français, dans ses intonations, s’il était inquiet ou satisfait de la façon dont l’accouchement se déroulait. Mais le chaos environnant rendait cela impossible.

« J’amène Numéro 5, expliqua-t-il en indiquant Thérèse, qui trépignait sur place. Elle peut aider à calmer la patiente et à faciliter l’accouchement.
– Une des invitées ? T’es pas un peu timbré ? jura platement le médecin en levant un sourcil.
– Minir ? raisonna la voix de son collègue. Je… j’ai besoin de toi sur ce coup là. »

L’intéressé jeta un dernier regard mauvais aux importuns.

« Prenez Numéro 3 avec vous, elle ne fait que gêner. »

Il fit sortir sans ménagement de la pièce Raphaëlle, pâle comme une morte, qui s’était retrouvée impliquée bien malgré elle dans l’accouchement de sa colocataire, avant de leur claquer la porte. Dans le flou du mouvement, de son décalage, Théorose entraperçut la scène pendant un très bref instant. Du sang, une forme humaine sanglotante, et dans les bras du médecin…

Il ne sut ce qu’il vit dans les bras du médecin.

Ébranlé, il fit volte-face. Thérèse avait fermé les yeux, et serrait très fort son pendentif dans ses mains jointes. Il ignorait si elle avait vu, elle aussi, ce qu’il croyait avoir imaginé.

« Je suis d-désolé, balbutia-t-il. J-je…
– Ce n’est pas de votre faute. Merci d’avoir essayé. Le sort de Juliette repose maintenant dans les mains du Seigneur. »

Elle rouvrit les yeux, avant de faire remarquer.

« Vous feriez mieux de faire prendre un peu d’air à mademoiselle Héron. Elle semble un peu pâlotte.
– … Raphaëlle, vous allez bien ? »

Pour toute réponse, l’étudiante se pencha en avant et vomit.


« Alors ? demanda Samarah en débarquant dans le groupe sans aucune délicatesse. »

Beaucoup d’yeux fatigués se levèrent sur elle, peu trouvant la force de lui répondre. Théorose avait pris le parti de réunir les futures mères sur le pont malgré l’heure tardive, avec de l’eau et des tisanes. Il avait pensé que l’attente serait plus douce à plusieurs. Elles se serraient maintenant les unes contre les autres, munies de couverture pour résister au froid de la nuit tombante et du vent salé, soudée par un lien que rien ne pouvait briser.

Théorose était à l’extérieur de ce lien, de ce vœu de silence. Il lança à son amie un regard très las.

« Alors, répliqua-t-il, on attend. »

Le regard de Samarah parcourut les visages fatigués, terriblement inquiets des prisonnières. Particulièrement, celui, pâle et absent, de Raphaëlle sembla l’interpeller. L’étudiante se tenait en retrait, hantée.

« Eh, ça va ? s’inquiéta-t-elle. »

L’intéressée leva le regard vers elle. Elle ouvrit la bouche, mais au lieu de répondre, porta à ses lèvres le breuvage que Thérèse avait recommandé, pour lutter contre le choc.

« … Il lui est arrivé quoi à la révolutionnaire ? s’enquit Samarah en adressant cette fois-ci la question à son collègue.
– Les médecins n’ont pas pensé à la faire sortir de la pièce. Lors de l’accouchement.
– Oh. »

Elle semblait à la fois rassurée et désolée. Gentiment, elle s’approcha de Raphaëlle.

« Je t’ai connue plus combative, la Bastille. »

Théorose crut tout d’abord qu’elle ne répondrait pas. Mais après quelques secondes, ses lèvres blêmes se mirent à remuer.

« Quand tu penses insulter ma France, J.A. Macdonald souffre aussi.

Un retour un peu maladif, mais très intellectuel, typique de Raphaëlle. Elle se remettait doucement.

« MacQui ? répéta Samarah en jouant les incultes avec un malin plaisir. »

L’espace d’un instant, sa rivale perdit son expression endeuillée pour ne plus être que consternée.

« J.A. Macdonald… Ton propre Père Fondateur, la révolution, l’indépendance ? Celui qui a rédigé la Constitution du Canad… Oh, tu te fiches de moi. »

En riant, Samarah hocha la tête et lui tapota l’épaule.

« Tu ne m’apprendras pas l’histoire de mon pays, sale colon de Française. »

Raphaëlle prit un air agacé, très mal simulé. Elle reposa sa tasse, un peu requinquée.

C’est alors que la porte menant en soute s’ouvrit à haute volée.

Un des médecins émergea des profondeurs du bateau. Il avait l’air las, ses mains gantées étaient ensanglantées. Il tenait dans ses bras un large chiffon, recouvrant un objet de taille imposante ainsi dissimulé aux regards. Immédiatement, Marija fut sur ses pieds, jetant au sol la couverture qui protégeait auparavant ses épaules sans même y prendre garde.

« Comment va Juliette ? L’enfant ? »

L’homme arrêta sa course, sembla sur le point de répondre ; soudain, le paquet entre des doigts fut agité par un large soubresaut, comme un coup de fouet agitant le tissu. Il tressaillit, affirma sa prise avant de reprendre sans mot dire sa course vers les quartiers du capitaine Cartier.

Marija semblait au bord de la crise de nerf, mais fort heureusement, le second médecin sortit à son tour pour leur apporter des réponses :

« Elle va bien. Elle est dans sa chambre. Je pense qu’un peu de soutien ne lui ferait pas de mal. »

Immédiatement, Raphaëlle, Marija et Lise se jetèrent en avant, laissant valser tasses, couvertures et chaises pour courir vers l’escalier. Seule Thérèse demeura en arrière, prenant le temps de se lever avec une grimace. Sa lenteur semblait autant due à des difficultés physiques qu’à des réticences plus profondes.

Son regard croisa celui de Théorose. Dans leurs yeux dansèrent le souvenir commun de ce qu’ils avaient pu apercevoir de l’accouchement.
Elle détourna la tête.

Samarah se chargea d’enfermer les prisonnières ce soir là. Le jeune homme alla se coucher, hanté par un sentiment indicible de fatalité.


Le lendemain, Théorose ouvrit avec davantage de précaution que d’habitude la porte menant à la chambre de Numéro 1 et de Numéro 3.

Il y faisait sombre. Quelqu’un avait utilisé un drap pour bloquer l’arrivée de la lumière par le hublot, éteint toutes les lumières.

Raphaëlle l’attendait le pied ferme.

« Ils n’ont pas ramené l’enfant à Juliette. De toute la nuit. »

Son ton était lisse comme le plat d’une mer calme, mais il ne fallait pas être devin pour comprendre qu’en dessous de ses airs fatigués, la jeune femme bouillonnait littéralement.

Théorose haussa les épaules, désolé. Il n’avait, en toute sincérité, aucune réponse à lui apporter. Le capitaine et les médecins avaient passé la nuit à discuter, si bien que l’équipage n’avait aucune information sur le nourrisson. Il aurait été bien en peine s’il avait fallu simplement dire où il se trouvait. Ce n’était pas faute de curiosité, bien entendu. Tout le monde voulait apercevoir l’enfant qui pourrait être leur Sauveur à tous.

Il lui fallut un peu de temps pour s’habituer à l’obscurité, mais quand cela fut fait, la surprise le figea sur place. Des morceaux de bois gisaient au sol, restes de la carcasse explosée d’un tabouret. Le lit de Juliette était vide et froid, les draps étaient regroupés en un tas informe dans un coin.

Il ne réalisa que tardivement, en le voyant frémir, que ce tas de draps était en réalité Juliette enfouie en boule sous le tissu.

Théorose voulut s’élancer vers elle, alarmée à l’idée qu’elle soit blessée, mais Raphaëlle le retint. Le retint en enfonçant ses ongles dans la chair de son bras.

« Surtout pas. Elle n’est pas en état de te voir. Elle n’est pas en état de voir n’importe lequel d’entre vous. »

Les derniers mots avaient été jetés avec dégoût.

« Est-ce que Marija, ou Thérèse, ou Lise pourraient aider ? demanda-t-il d’un ton soucieux, tout en dégageant son bras meurtri. »

Mais Raphaëlle secoua la tête, insensible à sa bonne foi.

« Je l’ai déjà vue faire, quand elle angoisse trop, c’est comme si elle ne savait plus parler. La seule chose qui pourrait l’aider à ce stade, c’est qu'on lui rende son petit. Elle ne sait même pas si c’est un mâle ou une femelle. »

Pas garçon ou fille.

Mâle ou femelle.

Juliette, dans le fond, poussa un long gémissement plein de sanglots.

Théorose s’essuya le front. La forme floue discernée hier soir avait hanté ses cauchemars. Il n’avait pas besoin qu’on le lui rappelle.

Les enfants d’Adam n’étaient pas humains.

Leur Sauveur ne serait pas humain.

« Je vais voir ce que je peux faire. »

Il tourna les talons et quitta la pièce, sans même prendre la peine de fermer la porte.

Malheureusement, sa visite chez le Capitaine fut vaine. Il n’eut droit qu’à une entrevue de quelques secondes, à travers l’interstice d’une porte entrouverte. Plèbe Cartier, d’habitude si respectueux de ses hommes, le chassa avec une remarque désagréable lui expliquant qu’il n’avait pas besoin de savoir quand est-ce que Numéro 1 récupérerait sa progéniture. Au moins revenait-il avec l’assurance qu’on comptait bien la lui rendre.

Samarah était passée entre temps vérifier l’état des invitées. Sans plus s’embarrasser de procédures, elle avait permis à Marija, Thérèse et Lise de rejoindre leurs compagnes d’infortune. La pièce était toujours plongée dans la pénombre, pour ne pas davantage perturber l’alitée.

« Alors ? demanda Raphaëlle d’un ton qui se brisait de frustration. »

Théorose regrettait déjà sa réponse :

« Il la lui rendront aussi vite que possible. Je ne sais pas quand. »

Dans le coin, Juliette fut parcourue d’un spasme sous les draps, se recroquevillant davantage.

« Ton capitaine, gronda Marija, est un glupan. »

Samarah et Théorose se regardèrent. Ils étaient pieds et poings liés à ce stade, malheureusement.

Les ortothiens s’assirent sur le lit de Raphaëlle, en face des françaises qui occupaient la couche de Juliette. Seule Thérèse s'isola complètement, allant s'asseoir dans un fauteuil à l'opposé de Juliette, qu'elle contemplait d'un air absent sans vraiment la voir. Lise finit par s’asseoir en tailleur à terre, visiblement pour être au plus près de la nouvellement mère au contraire, à laquelle elle ne cessait de jeter des regards inquiets, plein de larmes.

Le silence fut lourd à creuser, à briser.

« Est-ce que vous saviez ? demanda brusquement Marija.
– Savions quoi ? s’étonna Samarah. »

Théorose ne savait pas si c’était l’obscurité qui jouait un tour à sa vision, ou s’il était pris d’étourdissements. Il savait, pressentait ce qui allait suivre.

Marija indiqua son ventre rond d’un geste violent.

« Raphaëlle nous a dit ce qui avait été mis dans notre ventre. Les créatures qui y grandissent. Est-ce que vous saviez ?
– Je… Quoi ?
– Théorose. Est-ce que tu savais ? »

Il ouvrit la bouche, mais aucun filet de voix n’en sortit. Raphaëlle répondit pour lui.

« Il l’a vu comme moi, hier soir. Les médecins non plus ne s’y attendaient pas.
– Théorose, de quoi elles parlent ? lui glissa Samarah sans discrétion, complètement perdue. »

Il serra les mâchoires et secoua la tête, obstiné.

« Je ne suis pas sûr. Je ne suis pas sûr. »

Il répétait cela sans discontinuer, deux ou trois fois, en se balançant doucement sur le matelas grinçant. La soldate le regarda faire sans mot dire, sans doute interloquée, avant de se tourner vers Raphaëlle pour obtenir des réponses.

« La Bastille, qu'est-ce tu veux dire par là. »

Ce n'était plus une question.

« Il y a, répondit l'intéressée avec une sécheresse et un langage inhabituels pour l'étudiante, que l'homme dans nos rêves nous a engrossées d'un petit serpent. »

Lise respirait un peu plus fort, assise qu'elle était par terre à observer les soubresauts de Juliette. Ses yeux ne quittaient pas le tas de draps, impassibles, mais ses mains tremblaient.

Samarah fronça les sourcils, essaya de donner du sens à cette phrase. En vain.

« Un petit serpent ? »

Son regard quêta celui de Théorose. Elle semblait lui demander confirmation. Malgré la traîtrise de ses lèvres, il se força à maîtriser sa voix et à répondre :

« Ce que les médecins ont aidé à faire naître hier… C'était un serpent, je crois. Comme un serpent à plume. »

Il se souvint des bribes. Le médecin agenouillé près de Juliette, tenant la tête d'un python couleur chair, ses soubresauts alors que la bête quittait le cerceau maternel, ses anneaux qui se contractaient comme des muscles en travail, Juliette qui hurlait…
Et collées tout contre les palpitations du corps de l'ophidien, comme plusieurs plumes sans relief, douces cloisons roses et rouges scintillant sous le placenta humide.

« L'homme de nos rêves nous a engrossées de petits serpents, répéta Raphaëlle en s'étouffant légèrement. »

Lise éclata en sanglots, avant de se maîtriser immédiatement. Malgré cela, Marija fut prompte à se jeter au sol, sur ses genoux et sans prendre garde à amortir le choc, puis à l'attirer contre elle. Ce fut bien la seule à réagir à l'émotion de l'adolescente. Thérèse restait immobile et silencieuse, plongée dans des pensées solitaires impénétrables. Elle n'avait pas parlé de toute la conversation. Raphaëlle serrait les poings jusqu'à ce que ses phalanges deviennent aussi blanches que les draps qu'elles déformaient ainsi, comme si elle allait frapper quelqu'un. Juliette, toujours enfouie sous les draps dans le noir, ne faisait aucun autre bruit que celui de sa petite respiration de sourie effrayée.

Théorose et Samarah, eux, étaient tout simplement trop abattus, assommés pour pouvoir réagir.

« Nous n'en sommes pas responsables, finit par affirmer la soldate d'un ton doux, mais ferme. Je suis vraiment désolée de… Mais nous n'avons rien à voir avec ça. Je ne veux pas que vous commenciez à nous… contrevenir. Nous essayons d'aider tout le monde, je vous assure.
– On sait, devojka, on sait, murmura la nourrice serbe en berçant contre sa poitrine Lise, qui pour une fois se dégagea de son étreinte avec une pointe d'agacement, mais sans violence. Depuis le début du voyage, vous êtes les seuls de l'équipage à nous avoir vraiment parlé. Aidé. »

Mais Raphaëlle secoua la tête, peu convaincue.

« Vous voulez aider ? Ramenez le petit de Juliette à Juliette. C'est peut-être pas un humain, mais elle veut le voir et celui qui peut priver une mère de son enfant ne mérite pas de respirer.
– … Le capitaine n'est pas un homme cruel, assura Samarah. S'il a dit que Juliette récupérerait son enfant, il s'en assurera. En attendant, rester ici à broyer du noir ne sert à rien. »

Elle leva le doigt, intimant l'obéissance. On crut voir un instant l'esprit férocement maternel de Marija s'emparer de son corps.

« Je vais amener vos écuelles, et vous allez manger. C'est la chose la plus raisonnable à faire maintenant.
– Quand c'est demandé aussi gentiment, répondit Raphaëlle en levant les yeux au ciel. »

Mais elle semblait un tant soit peu apaisée.

Samarah quitta la pièce. Théorose la regarda partir sans rien faire, avant que son esprit ne lui souffle subitement qu'elle aurait sans doute besoin d'aide pour ramener cinq écuelles. Il bondit sur ses pieds, mais Thérèse haussa alors la voix :

« Restez. »

Le jeune homme s'immobilisa, hésita, avant de se rasseoir. Il ignorait pourquoi la guérisseuse voulait qu'il soit présent, mais la détresse de ces femmes ne le laissait pas insensible. Il voulait être là au cas où quelque chose se passerait. De toute façon, si Samarah avait besoin d'aide, elle lui aurait demandé.

De ce fait, bientôt quelqu'un toqua à la porte. Mais lorsque Théorose ouvrit, il se trouva nez à nez avec le capitaine.

Cartier l'observa d'un air impassible. Théorose, tout petit face au géant cependant, vit son regard immédiatement happé par ce qu'il tenait entre ses mains larges.

Un long tissu blanc maculé de rouge.

« Ça parle, se contenta-t-il de dire tout en lui larguant le colis dans les bras, puis de tourner les talons. »

Théorose sentit ses genoux ployer lorsque ses mains agrippèrent le tissu. Puis se dérober davantage lorsqu'un corps commença à frémir sous sa peau.

Il manqua de le lâcher.

Parcouru de sueurs froides, le jeune homme sentit un ruban de chair et d'os commencer à se mouvoir, à envelopper délicatement son poignet. Le tissu dissimulait l'apparence de la chose, mais pas ses sifflements murmurant ni les ondulations formant des auréoles sous le chiffon, des reliefs terrifiants. La douce friction des plumes et de la chair contre le voile massait ses paumes moites. Il sentit que la créature tentait de s'évader de son étau, que sa tête allait poindre.

En désespoir de cause, il s'empressa de poser le tas non loin de Juliette et de reculer avec précipitation. Dans la panique, la bête glissa de son poignet et alla lourdement échouer au sol. Le tissu s'effondra, révélant partiellement la créature.

Il ne fut pas aussi choqué que la première fois où ses yeux s'étaient posés sur le serpent. Ses pensées n'oscillèrent qu'un instant, mais il entendit les femmes de la pièce retenir leur respiration, et constata de même son erreur précédente.

Ce n'était pas un serpent à plume à qui Juliette avait donné vie.

C'était un serpent à pétales.

Un serpent recouvert, non pas d'écaille, mais d'une myriade de pétales larges, roses et frémissants, encore mal nettoyés et encrés par quelques restes organiques et fluides humains formant des arabesques de motifs et de couleurs. Sa tête triangulaire se releva quelque peu, ses yeux obscurs parcoururent la pièce et se fixèrent immédiatement sur le refuge de Juliette.

Marija se leva en un bond, inquiétée par le prédateur. Mais sa protégée, Lise, resta immobile. Son regard ne quittait pas le nouveau-né, un regard aussi fasciné qu'alarmé. Ses mains, posées sur ses jambes étendues, frémissaient. Comme si elles se retenaient de saisir le serpent… ou de venir apaiser l'être similaire qui résidait dans son propre organisme.

La créature commença à circuler sur le sol du navire. Théorose ignorait comment ses délicats apparats demeuraient en place et n'étaient pas arrachés par le mouvement, mais ce dernier se fit avec fluidité, sans douleur apparente.

Samarah avait saisi Raphaëlle par l'épaule et lui murmurait des mots incompréhensibles. L'étudiante semblait se retenir de sauter sur l'ophidien, craignant sans doute pour la sécurité de Juliette. Mais elle laissa faire.

Lorsqu'il parvint jusqu'au fort improvisé, sa langue noire échappa un instant à l'enclos de sa gueule. Théorose s'attendait à des sifflements. Il ne put s'empêcher de sursauter en entendant plutôt un timide :

« … Maman ? »

Ça parle, avait dit Plèbe Cartier.
Et en effet, "ça" parlait. D'une voix douce et profonde, à mi-chemin entre une voix humaine et le souffle du vent. Un vent chargé d'une forte odeur de bruyère et de mûres sauvages.

Thérèse se signa à une telle vitesse qu'on aurait cru que le serpent l'avait mordu. Ses yeux ne quittait pas le petit démon des yeux.

Puis, Juliette leva d'une main le plafond de son antre. Son visage apparut fugitivement. Blanc comme la mort, les yeux écarquillés et cernés, rougis par les pleurs et vidés par les hurlement, un visage de damnée. Un visage de cadavre.

Théorose se remémora immédiatement les souvenirs douloureux du visage éteint, mort de sa jeune épouse étendue dans le cercueil le jour de l'enterrement. Il accusa le coup avec beaucoup de souffrances.

Mais Juliette, elle, était bien vivante, encore chaude et animée. Elle tendit des doigts hésitants vers son enfant. Qui immédiatement s'y colla et coula tout contre sa paume, quêtant la caresse. Du tout petit être montait un grondement doux, un ronronnement.

L'ophidien se glissa dans l'ouverture et rejoignit sa mère sous les draps.

Du tas de linge, la respiration marquée et angoissée de Juliette s'était transformée en sanglots de joie.


Il fallut s'accommoder en fin de voyage à l'arrivée imprévue de ce nouveau voyageur, personne à bord ne s'y connaissant en serpents. Le sujet de l'alimentation avait beaucoup inquiété, jusqu'à ce que le serpent se fraye un chemin jusqu'à la réserve et ne la débarrasse d'un nombre significatif de vermine. Il dédaignait les attentions de l'équipage, n'acceptant que la nourriture qu'il avait chassé de lui-même, et rarement, un petit supplément de la main de sa mère.

La relation qui s'établit entre eux deux fut immédiate, naturelle, instinctive. Juliette l'adopta comme s'il avait été un petit humain, sans réserve d'amour. Il n'était pas rare de voir la créature enroulée autour de ses bras, ronronnant de joie sous les caresses maternelles qu'il y recevait.

Mais indéniablement, personne ne se trompait sur son manque d'humanité.

Le serpent parlait peu, héritant de la taciturnité de sa mère. Il était vif, évasif et quelque peu sournois. Le Capitaine Cartier avait au début voulu l'isoler, le placer sous une surveillance constante, pour veiller à sa protection. Quand on avait voulu l'arracher à Juliette, elle s'était mise à hurler et à frapper sans discontinuer, comme si elle défendait sa vie. Plusieurs hommes de l'équipage avaient été mordus et avaient reçus de mauvais coups aux yeux, à l'entrejambe et à la gorge. Théorose et Samarah s'étaient soigneusement tenus à l'écart et étaient intervenus en sa faveur auprès du capitaine, pour faire cesser l'assaut, injuste et inhumain. La seconde option avait été de capturer le spécimen lors de ses longues errances en solitaire sur le navire, ses périodes de chasse, d'exploration dont il profitait en toute indépendance. Cela n'avait jamais été possible. L'ophidien évitait les pièges avec une intelligence rare et était assez doué pour ne pas se laisser attraper par les mains rudes et agiles des marins. Si l'ordre tenait toujours, l'équipage avait officieusement abandonné tout espoir d'attraper la bête.

Depuis, elle circulait dans les conduits et les couloirs, les seules marques de sa présence étant quelques pétales à l'odeur de bruyère laissés dans son passage… et la disparition de bien des objets précieux. L'enfant aimait les breloques brillantes et se les appropriait plutôt deux fois qu'une, les ramenant dans sa gueule à la couche de Juliette, qui lui servait de nid et de garde au trésor. Théorose et Samarah avaient tous deux vu sa réserve bien mal acquise, mais ils taisaient soigneusement son existence, par amusement principalement.

Les seules fois où le serpent était visible aux yeux de tous, c'était quand Juliette sortait sur le pont en sa compagnie. Il était enroulé autour de son cou, ou de son bras, ou de sa poitrine, ronronnant doucement une mélodie qui faisait écho aux vents marins, aux soupirs du ciel. Les membres de l'équipage évitaient d'autant plus les femmes françaises, dégoûtés et troublés maintenant qu'ils savaient ce qui se dissimulait dans leurs ventres, les Sauveurs de la prophétie.

Théorose mettait un point d'honneur à répondre à ce rejet, au contraire, en offrant d'autant plus sa présence et sa compagnie amicale aux prisonnières, par souci d'amitié.

« … Comment va-t-il ? s'enquit-il un jour lors d'une de ces promenades sur le pont. »

Juliette était adossée à un rebord du navire, dos à l'océan, les yeux perdus dans les nuages et la structure du mat. Elle ne répondit pas immédiatement, mais le jeune homme ne s'en inquiétait plus. Il avait compris comment la française fonctionnait, quelque part une fois encore, c'était aussi de cette manière dont sa défunte femme avait marché. Toutes deux ne parlaient que quand elles avaient quelque chose à dire, prenaient leur temps avec assurance avant de répliquer, et choisissaient avec soin les personnes dignes de leurs mots.

« Il n'est pas malade. Il me l'aurait dit. »

Depuis la fameuse nuit de l'accouchement, Théorose s'était vu accordé ce droit rare d'une discussion avec Juliette. Peut-être se souvenait-elle qu'il avait tenté d'amener Thérèse à elle, de récupérer son enfant. Peut-être se souvenait-elle qu'il était celui qui le lui avait effectivement rendu ce matin là, alors qu'elle était paralysée dans le noir et la crainte, l'incompréhension.

« Et vous-même, comment allez-vous ? »

Cette fois-ci, Juliette ignora sa question.

« C'est un mâle ou une femelle ? s'enquit-il donc plutôt avec curiosité. »

Personne n'avait été capable de déterminer cela précisément, ni à son corps, ni à sa voix, trop inhumaine pour être attribuée à un sexe quelconque. Mais le jeune homme pressentait bien que ce mystère n'en était pas un pour sa mère biologique, d'une façon ou d'une autre.

« Un mâle. »

La tête du serpent reposait en ce moment même sous l'épaule de la robe que portait Juliette en l'instant présent, formant un relief immobile, peut-être endormi. Théorose n'avait pas vraiment l'impression que le serpent l'apprécie beaucoup, au contraire : il ne cessait de lui voler son alliance. Cela le faisait douter de jamais réussir à s'en faire un ami. Mais, comme Samarah l'avait ironiquement formulé, il était tellement assoiffé de contact social et de reconnaissance que cela n'allait pas l'empêcher d'essayer, même avec un être non-humain.

« Et est-ce qu'il a un nom ?
– Je ne sais pas. Je ne lui ai pas encore demandé. »

Théorose ferma les yeux, soudain nostalgique. Les accents absents de Juliette, sa posture négligente, ses réponses absurdes… Tout, tout cela lui rappelait sa femme mise en terre. Douloureusement. Il avait une blessure au cœur qu'il ne pouvait guérir et qui se ravivait tous les jours davantage. Paradoxalement, la présence de Juliette lui faisait autant de mal que de bien à cet égard. Comme un baume après le couteau. Comme si d'une certaine manière, l'élue de son cœur était revenue, un peu.

C'était pour ça qu'il aimait autant la présence de la bergère.

Pour apaiser les maux de son âme, Théorose se retira de la discussion et se mit à écouter les bruits du navire, du pont, de l'équipage. Son ouïe fine percevait bien des choses. Les murmures du vent, les rugissements de l'eau. Le ronronnement doux du serpent sans nom. Les cris de l'équipage qui disaient d'accélérer la cadence, qu'ils allaient être en retard. Quelqu'un qui maugréait quelque chose au sujet d'une montre disparue.
Et, au loin, quelques bribes d'une discussion entre Samarah et Lise.

« … un petit vêtement de laine, pour ne pas qu'il ait froid. C'est… C'est Marija qui m'a proposé.
– Tu penses vraiment arriver à le lui enfiler ? Mais ça ne va pas lui arracher des… des pétales ?
– Juliette a dit qu'il avait dit que non. Mais… Mais si ça gêne, ce n'est pas grave…
– Non, non, c'est bon. Je te les prêterai, va. Je pourrai même t'aider à le faire.
– … C'est gentil, mais… je vais… je vais me débrouiller. »

Puis ceux entre le capitaine Cartier et le sous-officier.

« … Des nouvelles du Quatrième Saint ?
– Non, rien, pas encore. Nous devons retrouver au lieu dit des envoyés. Nous approchons des coordonnées…
– Oui. Bientôt, le Naufrage. »

Il rouvrit les yeux.

L'heure n'était pas à la nostalgie. L'heure était à la liesse, à la distraction. Il était temps de profiter autant que possible avant… Avant que le monde ne prenne fin pour eux tous.

Il regarda Juliette, qui, la tête tournée vers la droite, murmurait à son enfant des mots qui n'appartenaient qu'à eux.
Une boule se forma dans sa gorge, l'étouffant de culpabilité à l'idée qu'il amenait cette femme, toutes ces femmes et leurs enfants, droit vers la mort.

Et qu'il n'avait pas le choix.


Sans grande surprise, lorsqu'ils parvinrent en vue du vaisseau allié, Théorose et Samarah furent écartés de la délégation qui irait porter les nouvelles d'un navire à un autre.

Il faisait jour, mais malgré le soleil brillant, l'air était très froid. Théorose et Samarah étaient accoudés aux barrières du St-Hubert, observant l'horizon avec appréhension. Ce n'était pas le bateau aux couleurs canadiennes et ortothiennes qui attirait leur regard, mais plutôt le vide en lui-même.

Quelque part dans ces eaux, les Nouvelles-Îles avaient trôné un jour. Conquise par les français d'abord lors de la course au Nouveau Monde, puis infiltrée massivement par les ortothiens jusqu'à en devenir une communauté phare. Aujourd'hui, un voile mystique les recouvrait et les dissimulait aux hommes, en interdisait l'accès. Dieu seul savait quelles atrocités subissaient leurs pairs prisonniers, à la fois des Êtres Créateurs et du Royaume d'Univers'Île.

« … Voilà. On y est, constata Samarah très platement avant de cracher dans l'eau. »

Théorose observa le projectile se perdre dans l'onde, trop las pour en être dégoûté.

« Ouais. On y est. »

Elle commença à ricaner.

« Tu as toujours tellement de conversation.
– Oui, convint-il avec un sourire amusé, qui se résorba aussitôt. »

Les deux amis replongèrent dans le silence. Le jeune homme sentait Samarah trépigner à ses côtés. Elle n'aimait pas l'inaction.

« Je m'ennuie, se plaignit-elle bien vite en effet. Allons voir les françaises. »

Les concernées s'étaient vues autorisées à errer plus ou moins librement sur le navire, puisque le voyage était dans ses derniers instants. Raphaëlle et Juliette reposaient toutes deux près de la balustrade, la première observant le vaisseau canadien, et la seconde la fumée qu'il laissait échapper dans le ciel. L'étudiante héla Samarah sitôt qu'elle fut à portée de voix :

« Eh, McDonald ! Pourquoi on s'est arrêté ? C'est qui les canadiens d'en face ? »

Théorose laissa les deux femmes à leurs chamailleries, ne se sentant pas la force de supporter la personnalité éruptive de l'anarchiste, ni celle de la soldate, encore moins les étincelles qui résultaient toujours de la rencontre des deux. Néanmoins, rester seul n'était pas une option. Il angoissait bien trop facilement pour cela.

Son regard tomba sur la forme menue de Lise, qui elle aussi attendait anxieusement dans la solitude, assise sur un escalier permettant d'accéder aux commandes du navire, tout près de la porte permettant au contraire de s'enfoncer dans ses tréfonds. Il mit le masque d'un sourire plaisant, et lui rendit visite. Elle l'observa venir avec beaucoup d'appréhension, quelques notes de crainte aussi.

« Je ne te dérange pas ? Je peux m'asseoir ? proposa-t-il alors en s'arrêtant à quelques pieds. Je ne veux pas être de trop. »

Lentement, Lise hocha la tête. Mais son visage de poupée, de façade, se fissurait légèrement sous l'effet d'un malaise grandissant. Conscient de cela, il s'assit donc loin d'elle, directement par terre pour l'avoir en face.

« Tu… Tu préfères peut-être que je m'en aille, ajouta-t-il finalement après constater que l'adolescente se dandinait sur place avec l'énergie du désespoir. »

Mais elle secoua la tête, semblant se rappeler alors du devoir de politesse.

« Non, bien sûr que non. Je suis désolée si je vous en ai donné l'impression. Je suis juste… fatiguée.
– On le serait à moins, la rassura-t-il. Comment tu te sens ? Tu manges bien ?
– Oui, oui. Je vais bien. C'est gentil de vous en inquiéter »

C'était davantage une réponse polie et appropriée pour une fille de propriétaire qu'une affirmation sincère, mais il s'en contenta.

« Où est Marija ?
– Avec Thérèse, répondit-elle d'un filet de voix. Elle voulait s'assurer que la grossesse se passait bien avant de suivre la prochaine étape de notre voyage.
– C'est bien, c'est très bien. Elle aurait pu en parler à nos médecins, ceci dit.
– Hm. »

Silence. Théorose cherchait désespérément une façon de connecter avec la jeune fille, de la mettre en confiance.

« J'ai entendu ce que tu voulais faire pour le serpent de Juliette la dernière fois, se souvint-il alors. C'est très gentil de ta part. Il avance bien, ton petit pull ?
– Je ne l'ai pas encore commencé. »

Comme sa voix se réduisait de plus en plus et qu'elle pâlissait, Théorose s'empressa de rattraper le tir :

« Ce n'est pas grave, tu en auras l'occasion. Samarah pourra t'aider tu sais. Elle t'a déjà prêté le matériel, si j'ai compris ?
– … Oui.
– Tu as tout ce qu'il te faut ?
– Oui, oui, c'est gentil. Je me débrouillerai. »

Le ton était sec, cassant, et pourtant Lise n'avait fait que murmurer. Cela le surprit tellement que l'ortothien resta cois un instant. Quand sa voix retrouva le chemin de la liberté, elle avait pris un tour méfiant.

« Qu'est-ce qu'elle t'a prêté exactement ?
– … De la laine, principalement. Du… Du matériel.
– Des aiguilles à tricoter ? »

Lise se tassa un peu plus sur elle même.
Théorose avait peur de comprendre.

« Où sont Marija et Thérèse, Lise ? »

L'adolescente ne répondit pas. Ses mains s'étaient jointes en un paquet de nerf et d'os tremblants. Son regard esquivait celui de l'adulte, fixé dans l'horizon.

Le soldat sauta sur ses pieds et la saisit par les épaules. Son ton fut plus dur qu'il ne l'avait anticipé, mais il n'avait pas le temps de s'en préoccuper :

« Lise. Où sont-elles ? »

Lise était une enfant, fatiguée, malade, épuisée sur le plan physique et émotionnel, et surtout, sans Marija, seule et intimidée. Elle ne fit pas le poids et révéla la machination dans laquelle on l'avait sûrement entraînée de force :

« … Dans la réserve. »

Théorose la lâcha délicatement avant de se mettre à courir. Il n'avait pas de temps à perdre, et parcourut les escaliers et les couloirs plus vite que jamais.

Lorsqu'il fit irruption dans la pièce, Marija sursauta. Son regard croisa celui du soldat, empli de panique, de culpabilité. Pour la première fois de sa vie, Théorose fit preuve d'une violence instinctive et lui frappa la main, faisant voler l'aiguille à tricoter.

Les voies du temps sont bien mystérieuses. En ces quelques secondes qui d'ordinaire seraient passées en trois battements de coeur, l'ortothien vit s'ouvrir les portes de l'éternité. Ses yeux contemplèrent à loisir la douleur dans les yeux de Marija, l'éclat des aiguilles immaculées qui volaient à travers la pièce, la lampe torche installée près d'un large caisson et qui projetait ses flammes sur la silhouette enceinte de Thérèse, la vieille femme qui reposait sur son dos, les jambes écartées…

Théorose fit volte-face pour tourner le dos à la scène, lui rendre son intimité. Ses mains tremblaient et sa respiration était désordonnée.

« Vous ne pouvez pas… »

Il avala sa salive, serra les poings.

« C'est grave, ce que vous venez d'essayer de faire. Si vous aviez réussi, ça aurait été… Nous aurions… Vous ne pouvez pas… »

Ses mots se mêlaient dans sa tête, il ne savait plus ce qu'il essayait de dire.

« Vous pouvez vous retourner, mon enfant. »

La voix de Thérèse était morne, morte. Pas de honte, pas de surprise, pas de remords ou de défi. Juste du vide.
De là où il se tenait, il l'entendit rouler péniblement sur le flanc pour se relever, poser pied à terre.

Le soldat n'obtempéra pas pour autant, et resta dos à elles. Il ne voulait pas montrer les contorsions hideuses, torturées, qu'il imaginait se succéder sur son visage.

« Je suis désolé, je suis désolé, je suis désolé, laissa-t-il échapper en un souffle rauque, un début de sanglot. Si ça ne tenait qu'à moi je… Dans des circonstances différentes… Mais je n'ai pas le choix, et vous non plus. Ces petits… Ils doivent naître. Humains ou non, ils doivent voir le jour. Je… Je suis désolé.
– Regardez-moi quand vous me parlez. »

Cette fois-ci, les accents de la doyenne laissaient parler son agacement. Après une profonde inspiration, une main placée sur la poitrine pour calmer son occupant qui résonnait de plein fouet contre les parois de sa cage thoracique, Théorose se plia à l'ordre et pivota lentement sur lui-même.

En face de lui, le visage ancien de la vénérable guérisseuse semblait danser au gré des ombres et des flammes projetées par la lanterne.
Ce qui le frappa le plus, ce fut la lassitude infinie qu'il pouvait y voir. Marija l'aidait à se relever et à se tenir debout, mais son ancienne protectrice la lâcha bien vite, tenant sur ses deux jambes avec une grande dignité.

« Nous avons besoin que votre enfant naisse, Madame, répéta Théorose en n'osant pas la regarder dans les yeux. »

En face de lui, les traits de son interlocutrices se firent sévères.

« Ce n'est pas un enfant. Ce n'est pas mon enfant qui grandit dans mon ventre. C'est celui du démon. C'est un être qui ne devrait pas exister sur cette terre. Je ne serai pas la mère de l'antéchrist, Théorose. »

Et ce disant, elle se signa, très vite imitée par Marija qui observait la confrontation de loin, en se frottant la main.

« Je sais que c'est ce que vous pensez, mais vous vous trompez, affirma Théorose en mobilisant toutes ses forces pour lever le menton et la regarder de face. Juliette aime son fils, et lui aussi l'aime. Il y a du bonheur dans ce qui vous arrive, au bout de la route. Je vous l'assure. Mais si vous avor… Si vous…
– Il m'a prise dans mon sommeil, cracha Thérèse avec une hargne soudaine et violente. Il ne m'a pas violé physiquement, comme je le pensais au début, pas seulement. Il a violé mon âme, mes rêves. Qui d'autre que le Diable prendrait les traits de mon propre frère pour faire de moi sa chose et m'injecter sa semence ? Qui d'autre pourrait mettre une créature de cette nature dans mon corps ? Je ne lui donnerai aucune engeance, aucune, jamais. J'étais prête à accueillir un nourrisson s'il avait été le fruit d'un péché humain, d'un badaud grossier ayant profité de mon repos. J'aurais accepté que cela fasse partie du plan de Dieu. Mais cela… Cette idée, de porter le petit du Diable, cela, je ne peux le concevoir. Je perdrai l'enfant. Il ne verra jamais le jour.
– Je ne peux pas vous laisser faire, répondit Théorose. »

Elle ferma les yeux, envoyant ses mains crochues saisir son pendentif en forme de croix pour le serrer jusqu'à l'arracher presque. Puis ses paupières s'ouvrirent de nouveau. Elle se tenait raide comme un piquet et était inexpressive comme une poupée. Mais Théorose ne s'y laissa pas prendre. Il ne se laisserait plus abuser.

Derrière son masque d'acier et de calme, la sainte femme souffrait. Tellement que cela en était dangereux. Pour elle, comme pour l'humanité toute entière.

Il ne savait pas quoi lui dire. Il ne savait pas quoi faire pour apaiser ses mots, pour l'aider. Il ne sut pas quoi ajouter.

« Si vous ne me permettez pas de perdre l'enfant, reprit-elle alors d'une voix calme et maîtrisée, au moins laissez Marija s'occuper de Raphaëlle. De Lise.
– Je ne peux pas.
– Raphaëlle… La grossesse de Raphaëlle ne se passe pas bien, feula Thérèse. Je le sais. Elle le sait. Je suis sûre que vos médecins le savent aussi. Elle pourrait en mourir. Vous allez la laisser dépérir ? Et Lise ? Quatorze ans ? Elle est trop jeune pour supporter l'accouchement. Bien trop jeune pour que ça se fasse sans complications. »

Théorose se détesta.

« Je ne peux pas. J'aimerais vous laisser faire, détourner les yeux. Mais je ne peux pas. »

Dans le fond, Marija gronda. Elle ne cessait de se masser le dos de la main, en grimaçant. Cela fit réaliser à Théorose qu'il n'avait pas cherché à contrôler sa force tout à l'heure.

« Je suis désolée, Marija… Est-ce que ça va ? »

Il essaye de s'avancer pour lui examiner le poignet, mais vive comme l'éclair, la nourrice enleva son bras, le levant haut dans le ciel comme si elle allait le laisser retomber avec violence sur l'importun.

« Qui touche à mon corps je le tue, Théorose, cracha-t-elle avec une force et une colère qui balaya son cœur. Et je me fous de ce que tu peux dire. Si la grossesse de Lise la met en danger, je ferai un ange de plus avec le petit démon qui dort dans elle. Je tuerai le bébé directement dans son ventre. Et personne, surtout pas toi, momak, ne pourra m'en empêcher.
– Tu es plutôt bonne à ça, répliqua le soldat en un rare accès de répartie qu'il serait bientôt amené à regretter, mais tu as déjà tué une de tes patientes. Tu veux vraiment faire courir le risque à Lise ? »

Marija écarquilla les yeux, laissa retomber son bras, l'air mauvais. Mais il avait touché juste.

Cela ne l'empêcha pas de le frapper.

Théorose expira tout l'air de ses poumons et recula. La nourrice serbe l'avait attaqué de sa main saine, un coup de poing dans le ventre.
Il ne lui en voulait pas. Il ne pouvait pas lui en vouloir.

Derrière lui, quelqu'un haleta de surprise. Il fut tiré en arrière.

« Qu'est-ce que tu penses faire Marija ? »

C'était Samarah qui avait bondi à sa rescousse. La nourrice serbe haussa les épaules, croisa les bras et se rétracta dans un mutisme inviolable. Comme elle n'avait aucune réponse, l'ortothienne se tourna vers son ami, gardant cependant à l’œil les mouvements des deux prisonnières.

« Théorose, qu'est-ce qui s'est passé ?
– Marija a essayé d'utiliser tes aiguilles à tricoter pour faire avorter Thérèse, souffla-t-il d'une seule phrase.
– Celles que j'ai prêtées à Lise ? »

Il ne se sentit pas de répondre immédiatement, prenant le temps de reprendre ses forces, son calme. Après quelques secondes, il se releva et inspira profondément.

« Oui. »

Le regard de sa collègue alla arrimer les figures immobiles et silencieuses des deux fautives.

« Je vois, répondit-elle.
– Tu devrais les récupérer avant que le capitaine ne réalise ce qui s'est passé et que c'est de ta faute, suggéra Théorose en indiquant le coin où avaient roulées les fameuses armes du presque-crime.
– Tu rigoles, je vais le lui dire moi-même, répondit Samarah d'un ton résigné en commençant à se diriger vers son bien. M'apprendra à être naïve. Et il est pas encore parti parler à nos confrères canadiens, c'est le moment… »

Une fois qu'elle eut les aiguilles en main, elle pivota vers les françaises. Ses yeux se firent plus dur.

« Vous deux, vous avez gagné une détention. On va toutes vous remettre dans vos chambres. »

Théorose fit non de la main.

« Dans la cabine du capitaine, se ravisa Samarah en comprenant ce qu'il voulait dire. »

Ils échangèrent un regard entendu.

C'était là où les invitées étaient censées se trouver lors du Naufrage.
C'était là où des explosifs seraient placés.


Théorose vérifia soigneusement que chacune des femmes soit bien installée. Juliette avait refusé de s'asseoir et restait adossée à un mur, l'air maussade et funeste, son serpent assoupi le long de ses épaules et du creux de sa gorge. Raphaëlle s'était plus tôt sentit mal et rejetait maintenant sa tête blanche en arrière, les yeux fermés et respirant douloureusement. Lise était recroquevillée dans un fauteuil bien trop grand pour elle, tripotant une mèche de cheveux avec beaucoup d'angoisse, de remords. Thérèse et Marija, toutes deux, ne disaient rien. Elles restaient dans leur coin, ruminant leur colère, ruminant leur haine sous le masque d'une indifférence froide.

L'ambiance dans la cabine du capitaine était polaire, une fois de plus.

« Je croyais que l'on devait poursuivre notre voyage ? murmura finalement Raphaëlle en coupant court au silence obstiné qui régnait sur la pièce.
– Ne te fatigue pas trop, La Bastille, souffla Samarah avec une tendresse inhabituelle. »

Son interlocutrice gronda.

« Je ne veux pas qu'on me borde, je veux une réponse. Où est-ce qu'on va, enfin ? Où est-ce que vous nous emmenez ?
– Des réponses ne seraient pas de trop, avoua Marija. »

Elle évitait soigneusement le regard de Théorose.

Ils étaient trois ortothiens dans la cabine. Un autre marin avait été affecté avec eux à la surveillance des prisonnières. Un ajout de dernière minute qui avait suivi la tempête de reproches que le capitaine Cartier avait adressé à Samarah en apprenant qu'ils avaient failli perdre un Sauveur Potentiel. L'homme se tenait en retrait près de la porte, sans manifester aucune volonté de discussion. Il attendait la mort… La transition, se recueillant probablement.

« On ne peut pas répondre, répéta la soldate, à regret.
– C'est nous les prisonnières, et c'est vous qui ne pouvez rien faire, murmura Raphaëlle. J'ai trop entendu cette phrase. C'est fatigant.
– Nous sommes arrivés. C'est ici, la fin de notre voyage. »

Théorose avait fermé les yeux. Ses lèvres bougeaient d'elle-même. Il avait à peine conscience d'être devenu le centre d'attention.
Tout ce qu'il savait, c'est qu'il avait peur de la mort. Peur de ce que le Naufrage impliquait. Ses pensées formaient un cyclone de craintes et de réminiscences douloureuses, et il ne voulait pas rester seul à seul avec elles.

Il voulait apaiser les terreurs des autres, à défaut de pouvoir chasser les siennes.

« Nous sommes aux Nouvelles-Îles, un archipel situé près du Canada. Qui a disparu de la carte, auquel plus personne ne peut avoir accès.
– Eh, le canadien, qu'est-ce que tu penses faire ? »

C'était le marin français qui venait de parler, d'une voix furieuse, interloquée. Théorose se crispa, mais poursuivit néanmoins :

« Nous pensons que des êtres mauvais en ont fait leur l'archipel. Des gens qui ont le pouvoir de nuire à l'humanité toute entière. Des gens qui sont responsables de votre état…
– Tu m'écoutes ? »

Le pas lourd d'un homme qui s'approchait fut rapidement coupé par un choc léger de deux corps l'un contre l'autre, sans tendresse ni douceur.

« Bas les pattes.
– Tu comptes laisser ton petit copain parler ?
– De quoi tu parles ?
– Comment ça de quoi je… ?!
– Je n'entends rien. »

Le marin souffla, incrédule. Mais il ne pouvait rien faire. Ni lutter contre deux opposants à la fois, ni quitter son poste alors que le Naufrage pouvait survenir d'un moment à l'autre. Théorose bénit Samarah au fond de son esprit.

« Vos enfants. Ce sont eux qui pourront lutter, qui sont destinés à vaincre. L'un d'entre eux, en tout cas. Nous devons les protéger, et c'est ce que nous ferons. Le temps qu'il faudra. »

Il fallut un peu de temps pour que ses auditeurs ne s'imprègnent de cette révélation. Sans pouvoir, ni vouloir, observer leurs réactions, le jeune homme était littéralement plongé dans le noir. Les quelques jeux de lumières qui traversaient la fine paroi de ses paupières lui rappelaient des explosions oscillantes de blanc et de noir.

« C'est là où nous allons ? demanda timidement Lise de sa petite voix de souris. Les Nouvelles-Îles ?
– Comment ? s'interrogea plutôt Raphaëlle. »

Avant que Samarah ou Théorose ne puisse répondre, la voix de Juliette s'éleva dans les airs.

« Nous allons passer de l'Autre Côté.
– De l'Autre Côté. »

Et la voix, légère et mélodieuse, était celle du serpent qui confirmait ses dires.

Théorose se dit que si cet être d'un autre temps, d'une autre nature et à l'entendement si particulier, semblait convaincu de la réussite de leur voyage, il n'y avait sûrement rien à craindre.

Puis, soudainement, son monde explosa.

Et il devint Naufragé.

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