Tome des Cataclysmes : Chapitre de la Pierre de Sobek et du Spoutnik
AdM_Tampon.png

Archives de l'Académie des Mages,

Tome des Cataclysmes,

Chapitre de la Pierre de Sobek et du Spoutnik

L'an 1955 fût des plus fructueux.
Au dix-neuvième jour du mois de Mai, nous reçûmes d'excellentes nouvelles. Le groupe d'expédition mené par Maître Ratzinger, au sein de la Crypte Oubliée de Schloss Neubeurn avait enfin repris contact après quatre jours de silence. Les interférences telluriques avaient empêché leurs sorts de Liaison d’établir un contact avec nous, mais ils avaient enfin quitté les strates inférieures et revenaient à la surface, chargés de documentation et d'artefacts perdus depuis les temps anciens.

Leurs découvertes nous permirent d'acquérir de nombreux savoirs inestimables, mais parmi toutes ces trouvailles, la plus exceptionnelle était sans conteste la Pierre de Sobek.

Elle avait été découverte par l’Apprentie Licht, à l’abri au sein d’une salle secrète. Aucune mention d’un tel artefact n’était faite dans les parchemins que nous avions récupérés. La Pierre en elle-même n’avait rien d’exceptionnel : un spinelle noir, probablement d’origine lunaire, taillé en dodécaèdre. Ce qui était réellement impressionnant, c’était les runes géométriques gravées sur chacune de ses faces. Si certaines d’entre-elles nous étaient familières, elles étaient bien plus complexes que tout ce dont nous étions capables. Trois de ces runes, tout particulièrement, avaient retenu notre attention.



Annotations.png

La première fut la plus simple à comprendre, c’était en réalité une version plus évoluée de la Rune d’Inaltération de Grendel. Elle protégeait la Pierre de toutes sortes de magie et la rendait totalement indestructible. L'Archimage Goldfarb était bien entendu incroyablement excité par cette découverte : si nous parvenions à recréer le rituel d’application de cette rune, nous pourrions nous protéger de toutes les menaces, ésotériques comme physiques. Les souvenirs de la Septième Guerre de l'Occulte étaient encore frais dans nos mémoires. A sa demande, l’étude de cette rune fût confiée au Grand Maître Ratzinger.

La deuxième était tout aussi exceptionnelle. Après de longues observations et l’utilisation de certains documents de la Crypte, le Grand Maître Nägelein, finit par déterminer que cette rune avait pour but d’ancrer la Pierre de Sobek sur notre plan. Nous possédions bien évidemment déjà des méthodes pour stabiliser la réalité et empêcher l'ouverture de ponts ou de portails mais cette rune utilisait des glyphes qui nous étaient inconnus. Elle agissait comme une ancre, basée en douze points et renforcée par treize chaînes. Nous étions impressionnés par la qualité de ce sceau, mais un certain malaise commençait à naître au sein du Magistère : quel était le but de fixer aussi solidement cet objet à notre dimension ? Quels secrets renfermait la dernière rune ?

Cette dernière nous était totalement inconnue. Plusieurs Archimages tentèrent de la déchiffrer, mais si certains symboles nous semblaient familiers, aucun d'entre nous ne se montrait capable de déterminer leur utilité et nous étions frileux à l'idée de pousser les expérimentations trop loin. C’est en observant ses effets que nous comprîment qu'il s'agissait de la rune principale. Elle fût activée lorsque Maître Jost, intriguée par la présence du symbole alchimique de l’eau, décida d’en verser quelques gouttes sur la Pierre. Le résultat fut immédiat, à peine étaient-elles entrées en contact avec la surface du spinelle que les gouttes se vaporisèrent instantanément.

L'Académie toute entière était sans voix. Il nous était impossible de comprendre pour quelle raison une rune aussi élaborée avait été mise au point pour remplir une mission aussi triviale. La transition des phases de l'eau pouvait être effectuée avec de simples sorts de niveau Apprenti, connus depuis des siècles. Qu'est ce qui avait pu pousser les anciens grands mages à mettre au point un artefact si puissant pour si peu ? Incapables de résoudre cette énigme, nous avions décidé de reporter les recherches sur les autres runes, jugeant celle que nous avions baptisée "Rune d'Evaporation", indigne de notre temps. C'est durant cette période que nous découvrîmes la réalité.

Un simple Apprenti, désireux de se faire remarquer, avait demandé à pouvoir poursuivre les expérimentations sur la Rune d'Evaporation. Jugeant cette dernière parfaitement inoffensive, son Enseignant le lui autorisa. Le jeune homme découvrit alors quelque chose d'étrange. La Rune ne se contentait pas de vaporiser l'eau liquide. Toute trace d'humidité au contact de la Pierre de Sobek était éparpillée, changée en gaz sans pouvoir se condenser par la suite. L'Apprenti remarqua autre chose : contrairement aux sorts de changement d'état qu'il maîtrisait, l'évaporation effectuée par la Pierre de Sobek se faisant sans aucun échange d'énergie. D’autres tests furent effectués : on immergea la Pierre dans des bassines remplies de diverses solutions aqueuses et à chaque fois les molécules d’eau s’évaporaient sans qu’aucun changement de température ou de pression ne soit observé, on la fit rentrer en contact avec des blocs de glace de tailles diverses et ces derniers étaient sublimés en un instant, ne laissant derrière eux que les impuretés non-aqueuses.

Des murmures inquiets commençaient à s'élever, car il apparut que le contact physique avec la Pierre était devenu dangereux, cette dernière asséchant rapidement les tissus organiques. Pire encore, on finit par réaliser que l'eau évaporée à son contact ne pouvait plus quitter son état gazeux, peu importe les moyens employés. Les étudiants et enseignants de l'Académie continuaient à proposer leurs théories et leurs solutions, mais rien n'y faisait. La Rune d'Evaporation était analysée et testée quotidiennement, mais rien n'y faisait. Puis, finalement, le jour fatidique arriva.

Le 7 Août 1956, Maître Steinmeyer testait ses théories en présentant divers liquides à la Pierre. Nul ne sait exactement quel fut l'élément déclencheur mais le rayon d'action de la Rune se développa soudainement. Alertés par des cris de douleur, deux autres mages se précipitèrent au secours du Maître. Les trois cadavres desséchés purent être récupérés quelques heures plus tard grâce à des sortilèges d'Isolation. Le lendemain, les expérimentations sur la Pierre de Sobek furent définitivement interdites et trois Grands Maîtres la scellèrent au cœur d'une Bulle de Vide. L'incident était clos et nous étions décidés à en retenir la leçon, mais le Cataclysme ne faisait, hélas, que commencer.

Paix à leur Âmes Immortelles.

C'est trois mois plus tard, au dixième jour du mois de Novembre, que la véritable nature de la Rune d'Inaltération nous apparût. Alors que nous avions contenu la Pierre de Sobek dans un coffre runique lui même scellé derrière moult enchantements, deux étudiants firent part à leur enseignant d'une certaine inquiétude vis à vis de la présence d'un air particulièrement sec dans les salles de classes situées au dessus du coffre. On envoya deux Adeptes s'assurer du maintien des sceaux et ils ne revinrent jamais. Un Maître protégé par sa bulle d'isolation le confirma l'heure qui suivit : la Pierre de Sobek avait déjoué les protections magiques qui la gardaient isolées et son effet continuait à gagner en ampleur. Il suffisait maintenant de se tenir à vingt mètres de l'objet pour se sentir déshydraté et s'approcher à moins de dix mètres sans protection magique était devenu fatal. Le Magistère s'était rendu à l'évidence, ce que l'Apprentie Licht avait découvert dans cette Crypte, ce n'était pas un outil, c'était une arme.

Cette conclusion et ses implications générèrent un léger vent de panique. Au matin du premier Janvier 1957, c'était toute l'Académie de Schloss Neubeurn qu'il était devenu impossible d'approcher sans protection. L'Archimage Goldfarb avait fait appel à plusieurs des mages les plus puissants de l'Académie pour ralentir la progression des effets de la Pierre, mais nous ne faisions que ralentir l'inévitable. Le Grand Maître Ratzinger après de longues recherches, avait découvert que ce que nous prenions pour une Rune d'Inaltération améliorée servait en fait un autre but : en plus de protéger la Pierre des magies extérieures, elles affaiblissait ces dernières, la rendant impossible à contenir sur la durée. C'était un piège pervers garantissant une mort aussi lente qu'inévitable.

Les plus grands esprits de l'Académie s'attelèrent à la tâche, tous proposaient des solutions. Nous tentâmes de bannir la Pierre sur un autre plan de réalité, mais la Rune d'Ancrage, dont l'utilité nous apparaissait finalement, empêchait toute forme de déplacement qui ne soit pas physique. Nous la confrontions à tous les sorts de l'école de Destruction auxquels nous pouvions penser. L'Archimage Stöcker alla même jusqu'à conjurer un Daemon de rang Supérieur et proposer sa propre vie en échange de la destruction de la Pierre de Sobek, mais en vain. Nous craignions avoir condamné l'humanité et toutes les espèces avec qui elle partageait la Terre. Nous étions préparés à ce que la dernière tâche de l'Académie soit de repousser l'inévitable, mais notre salut arriva finalement, sous une forme qu'aucun de nos meilleurs clairvoyants n'aurait pu prévoir.

En raison de la panique causée par l'artefact, nous avions malheureusement négligé de rester informer des avancées technologiques de nos contemporains. Si aucun nouveau conflit majeur n'avait éclaté, la rivalité entre l'URSS et les Etats-Unis avait encore gagné en ampleur, et ils se livraient dorénavant une course à l'espace. Le choix s'était porté sur la Russie pour des raisons avant tout pratiques, l'Académie n'ayant aucune place forte sur le territoire américain, mais également politique, les affrontements de la Seconde Grande Guerre étant encore trop frais pour beaucoup d'entre nous. C'est Maître Galkina, qui travaillait alors au TsAGI, qui nous rapporta une copie des plans. Elle avait utilisé de nombreux sorts de confusion mentale pour réussir à les faire sortir, cet exploit lui coûta la vie. Le KGB n'était pas réellement une menace pour une magicienne, mais les agents de la Division "P" entraînés à résister aux menaces psychiques ne lui ont laissé aucune chance. Son dernier sort aura été de nous transmettre ces plans.

Annotations_2.png

Nous avons travaillé d'arrache-pied durant les dix mois qui ont suivi, négligeant nos responsabilités quotidiennes, le sort du monde était entre nos mains et il était de notre responsabilité d'exiler la Pierre de Sobek là où elle ne menacerait plus aucune vie.

Il nous fallait à la fois contenir la zone d'effet de la Pierre de Sobek et préparer une copie conforme de Spoutnik que nous pourrions échanger avant le lancement. Les Grands Maîtres Ratzinger et Von Brüner ont supervisé la construction du Spoutnik et se sont personnellement chargés d'appliquer les runes destinées à contenir les effets de la Pierre suffisamment longtemps pour qu'elle puisse être envoyée hors de l'atmosphère. L'Archimage Stöcker, épaulé par six autres Grands Maîtres, luttait jours et nuits pour que la Rune d'Evaporation ne transforme pas tout l'Est Allemand en un désert aride.

Nous perdîmes d'autres vies : des mages exténués par l'effort qui bafouillaient leur incantation ou subissaient directement le pouvoir de la Rune. Lorsqu'enfin vînt le jour où nous étions prêts, il nous sembla que tout était perdu. La Division "P", probablement inquiétée par l'intervention d'une thaumaturge qu'ils n'avaient pas su démasquer, avait redoublé d’efforts pour protéger le cosmodrome de Baïkonour. Notre plan nécessitait que notre Spoutnik remplace l'orignal au sein de la R-7 Semiorka. Un assaut direct semblait être la seule solution, nous aurions pu supplanter les troupes du GRU sans effort, et révéler notre existence au monde était un bien faible prix à payer pour lui épargner la destruction, mais nous craignions de manquer de temps, les sceaux appliqués à la Pierre de Sobek cédant les uns après les autres.

Le dernier héros de cette bataille fût l'Archimage Von Brüner. Il usa d'un sortilège interdit et anéanti son propre corps pour remplacer la conscience du Commandant Iouri Drozdov, le seul homme présent sur le site qui aurait assez d'influence pour faire entrer une vingtaine de scientifiques allemands au sein du cosmodrome et les laisser seuls avec l'engin spatial avant son décollage imminent. L'esprit de Drozdov avait été sacrifiée aux limbes, tout comme le corps original de l'Archimage, c'était un lourd tribut, mais le Magistère approuva la décision.

Le quatre Octobre 1957, une arme d'anéantissement planétaire fut expulsée à 1000 kilomètres au-dessus de la Terre. Le monde fut sauvé d'un nouveau Cataclysme, et l'Académie apprenait une nouvelle leçon : Quelle que fut la raison derrière la création de cette arme, ses concepteurs, enorgueillis par la puissance de leur magie ont oublié quel était la plus grande arme de l'humanité…

Une fois encore, la menace avait été repoussée par la Science.

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License