Centre des Canons Anglais » Centre de Ces Pins Tortueux » Lorsque des lignes parallèles divergent
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Titre original : When Parallel Lines Diverge
Auteur : Jacob Conwell et GreenWolf
Traducteur : Trank
Date de publication originale : 16 juin 2019
25 Juillet 2003
Quelque part au nord-est de Portland dans l'Oregon, deux agents du FBI toquèrent à une porte d'appartement isolé. Les rayons du soleil filtraient par les fenêtres, emplissant le couloir d'une chaleur estivale. Après plusieurs instants de silence, les agents toquèrent à nouveau.
La plus vieille portait de longs cheveux auburn serrés en queue de cheval. Un tatouage en colloïde d'argent dont la plus grande partie était recouverte par sa veste, était visible juste au-dessus de son poignet gauche. Elle fronça les sourcils lorsque des bruissements parvinrent de l'autre côté de la porte. Personne ne répondit.
Sa partenaire était plus jeune d'une décennie ou deux. Ses cheveux brins étaient noués en arrière de la même manière et contrastaient avec sa peau pâle. Elle n'arborait pas la même expression de confiance que sa partenaire plus expérimentée. Alors que le bruissement derrière la porte continuait, elle chuchota : "Est-ce qu'on devrait toquer encore, ou-"
"Bonjour ?"
La porte s'ouvrit très légèrement. Une femme à la peau olive avec d'épaisses lunettes noire les scrutait au travers. La porte était protégée par pas moins de cinq chaines pour éviter qu'on force l'entrée. La femme plissa les yeux quand elle remarqua l'inscription sur les vestes des agents.
"Anna Becker ?" demanda l'agent âgée.
La femme hésita. "Ça pourrait être moi. Que voulez-vous ?"
"Je suis l'Agent Spécial Florence Thorne". L'agente âgée fit un geste vers elle, et puis vers sa partenaire. Elle porta la main à une poche de sa veste pour en sortir une enveloppe. "Voici l'Agent Spécial Sasha Grimmer. Nous avons un mandat pour fouiller les lieux suite à son implication dans une enquête en cours concernant un trafic d'armes. Pouvons-nous entrer ?"
Becker cligna des yeux puis pencha la tête sur le côté, un sourire confus s'affichant sur son visage.
"Attendez, qu'est-ce que vous pensez qui se trouve ici ?" Becker gloussa. "Est-ce que vous pensez que je vends des flingues dans un appartement deux-pièces ? À Portland ?"
"Nous espérons que non, m'dame," répondit l'Agent Grimmer. "Et nous n'avons jamais dit que c'était des flingues."
Becker marqua une pause. Un bout de sa lèvre tiqua lorsqu'elle acquiesça et soupira.
"Bien." Elle haussa les épaules. "Attendez, laissez-moi retirer les chaînes. Ça va me prendre un moment."
Becker ferma la porte doucement. Le couloir se remplit du son d'une demi-douzaine de chaînes qui se faisaient doucement enlever de leurs rails.
"Eh bien, c'était simple." L'agent Grimmer se tourna vers Thorne avec un sourire amusé.
La seconde du duo sourit, lorsque son expression vira rapidement à un froncement de sourcils quand le tatouage sur son bras brilla brièvement d'une vive lumière bleue.
"À terre !" cria Thorne, et jeta Grimmer au sol. La porte de l'appartement sortit de ses gonds comme un boulet de canon. Elle s'écrasa sur le mur opposé dans un crac retentissant. Plusieurs éclairs suivirent, transformant le bois tendre bon marché en une pile d'échardes. L'intérieur de l'appartement crépita d'une petit rafale d'électricité et fut silencieux.
Dégainant son arme de poing en se remettant sur ses pieds, l'Agent Thorne scruta l'intérieur. Dans le salon, un petit portail se dissipait doucement. Un parc ferroviaire était visible de l'autre côté.
"Merde !" cria Thorne. Elle se précipita vers Grimmer, aidant sa partenaire à se remettre sur pieds. "On doit y aller Grimmer, maintenant !"
"Thorne, attend, on-"
L'Agent Grimmer ne fut pas capable de finir sa phrase. Thorne s'était déjà précipitée dans le portail qui se refermait et dans l'espace industriel derrière.
"Bordel," marmonna la jeune agente à elle-même, puis parla rapidement dans son oreillette. "Le suspect est un Potentiel et tente de s'échapper par le parc ferroviaire de Brooklyn. Grimmer et Thorne à sa poursuite."
"Juste une course à travers un portail inconnu," dit Grimmer dans un souffle en fonçant vers le passage. La petite ride dans l'espace-temps s'évapora quelques secondes après qu'elle eut atterri sur le gravier du parc ferroviaire derrière. "Je suis sûre que rien de mal n'est jamais sorti de ça. Jamais !"
La jeune agent fila ensuite pour trouver sa partenaire.
8 mars 1993
"Trois Ports a un taux de crime violents plutôt faible, et les golems s'occupent des trucs mineurs," expliqua l'Agent Spécial Virginia Kartal. "La majorité de ce dont on finit par s'occuper c'est la contrebande."
Florence Thorne acquiesça. "C'est logique. Cet endroit est truffé de Voies. Ça me donne la migraine."
"Tu vas t'y habituer," dit Kartal. "Dans l'intervalle, si tes yeux de sorcière repèrent une Voie que nous n'avons pas cataloguée, note-la. Garder une trace de la totalité d'entre elles, c'est comme jouer au tape-taupe, mais avoir une autre Observatrice ici va beaucoup aider."
Elles firent un détour par une allée latérale pour évider une partie de Emerald Mile qui avait été fermée à cause d'une défaillance locale de la gravité. Kartal hocha poliment la tête pour le golem de la police qui avait assumé la charge de diriger la circulation, et Florence copia scrupuleusement le geste. Le golem esquissa un salut crispé en réponse.
"Combien de sorciers avez-vous de toute façon ?"
Kartal s'arrêta pour laisser passer un tuk-tuk. "Pas autant que je le voudrais. Nous avons beaucoup d'irréguliers ici, mais pas beaucoup de sorciers."
"Pourquoi ? Il y a deux universités occultes complètes ici, il doit y avoir plus de sorciers dans cette ville que… je sais pas, quel endroit a beaucoup de sorciers ?"
Kartal rit. "Deer est rempli d'anarchistes et le CEITU fait partie de la Coalition. Pas les meilleurs endroits où recruter."
"Je suppose que non."
S'arrêtant soudainement, Kartal attrapa l'épaule de Florence et la tira sur le côté de la route. "Écoute, Florence, es-tu sûre que c'est ce que tu veux faire ? Je sais ce que les skippers t'ont fait, et je comprendrais si tu ne voulais pas faire partie d'une orga de normalité à nouveau. En plus, tu as un gamin sur lequel veiller maintenant."
Florence lui offrit un sourire narquois. "Pas étonnant que vous manquez de sorciers, si c'est comme ça que vous faites vos recrutements."
Kartal fronça les sourcils. "Je suis sérieuse. Ne crois pas que tu dois faire ça parce que tu me dois quelque chose. Je ne veux pas te manipuler comme ils l'ont fait."
Florence enveloppa l'agent de ses bras et la serra dans une accolade. "V, tu m'as sauvé la vie, et je ne te remercierai jamais assez pour cela. Mais je ne fais pas ça pour toi. Je fais ça pour moi." Elle s'écarta après quelques secondes, et quand elle regarda Kartal, il y avait du feu dans ses yeux. "Je dois prouver que je peux être plus que juste la chienne de garde de la Fondation."
Kartal l'étudia un instant, puis acquiesça. "Très bien. Du moment que tu es sûre de toi." Elle porta la main à sa veste et en sortit un étui en cuir, qu'elle tendit à Florence.
Sachant ce qu'il y avait à l'intérieur, Florence l'ouvrit précautionneusement, révélant un badge tout récemment frappé. À côté, glissé dans un étui transparent, se trouvait une carte d'identité plastique avec son nom et sa photo. Agent Spécial Florence Thorne, Unité des Incidents Inhabituels.
Florence leva les yeux pour voir l'agent vétéran lui sourire. "Bienvenue dans l'Unité, Agent Thorne."
25 juillet 2003
Les Agents Thorne et Grimmer observaient cachées derrière les portes d'un wagon de marchandises. Quelques dizaines de mètres plus loin, Becker était retranchée dans une petite cabane de maintenance. Durant leur exode de son appartement elle avait attrapé une carabine. Sauf qu'au lieu de plombs, elle tirait des éclairs.
"Elle sait qu'elle ne peut pas attendre ici pour toujours," chuchota Grimmer. "Donc pourquoi est-elle-"
Une série de coups assourdissants emplissait l'air alors qu'elle tirait éclair sur éclair depuis la vitre de la cabane, frappant trois wagons différents de l'autre côté du terrain.
"Oh," dit Grimmer. Cela répondait à sa question. "Ouais, on doit y aller, Flo. Avant qu'elle n'ait un coup de chance et nous élimine. Je n'crois pas que tu as un lapin à sortir de ton chapeau ou quelque chose ?"
"Je déteste quand tu appelles ça comme ça," répondit l'Agent Thorne en relevant sa manche gauche, exposant entièrement son tatouage en-dessous. Les inscriptions arcaniques brillèrent d'un bleu pâle une fois de plus. "Mais ouais, j'ai une idée. Quand je dis vas y, je vais envoyer une pierre sur une des autres voitures. Ça devrait la distraire. Je vais continuer comme ça un peu et lui faire croire qu'elle nous a touché. Quand elle bougera pour s'enfuir, tu la chopes."
Thorne sourit ensuite à sa jeune collègue.
"Suffisamment dingue pour marcher, pas vrai ?"
"Je veux dire, c'est dingue, c'est sûr," répondit Grimmer.
"Eh, si t'as un meilleur plan, je suis toute ouïe, mais tu devrais le mettre au point rapidement."
"Je pense-" commença Grimmer.
La gare de triage s'emplit de sons de coups de foudre qui frappaient les wagons à nouveau. Un des containers adjacents fut secoué lorsqu'il fut touché.
"Que je l'adore," poursuivit Grimmer. "Allons-y !"
Thorne lui sourit et sera le poing, son tatouage laissant échapper une vibrante lueur. Un bruit mat se fit entendre lorsqu'une pierre heurta un conteneur lointain. Juste comme Thorne l'avait prédit, Becker mordit à l'hameçon. Une autre série d'éclairs fut tirée depuis la cabane de maintenance, son attention étant attirée ailleurs.
Grimmer ne perdit pas de temps et s'éclipsa immédiatement hors de leur cachette. Elle fit de son mieux pour rester à l'abri des regards alors qu'elle contournait le terrain pour se positionner directement entre la cabane de maintenance et la sortie de la gare la plus proche. Quelques instants plus tard la distraction de Thorne, tout comme le tonnerre, s'étaient arrêtés. Ils furent rapidement remplacés par le son de quelqu'un qui courait sur le gravier. Grimmer prit une profonde inspiration. Elle apprêta son arme, puis s'éloigna de son couvert.
"FBI ! Plus un ges—" cria Grimmer. Ses mots se coincèrent dans sa gorge quand elle vit Becker qui l'attendait, le fusil braqué sur sa tête. Les deux se turent. Des secondes s'écoulèrent, qui durèrent comme des heures.
"C'est fini Mlle Becker." finit par dire Grimmer, brisant le silence. "Tu n'as nulle part où t'enfuir. Nos unités ont encerclé l'endroit maintenant."
"Peux-tu imaginer ce que ceci ferait à quelqu'un à courte portée ?" répliqua Becker. "Laisse tomber, et laisse moi passer. Je compte jusqu'à trois."
"Tu ne pourras pas appuyer sur la détente suffisamment rapidement."
"Tu veux essayer ?" ricana Becker. "Un."
La sueur coula sur le front de Grimmer.
"Deux."
L'index de l'agent se crispa.
"Tro-"
Le fusil de Becker s'envola dans les airs. Une force invisible l'envoya s'écraser sur le mur à côté avec un bruit mat. Du coin de l'œil, Grimmer pouvait voir Thorne émerger d'entre deux wagons. La lumière émanant du tatouage sur son bras gauche s'estompa lentement alors qu'elle desserrait le poing.
30 septembre 1993
"C'est pas moi qui l'ai fait," protesta Jordan Raybon. L'homme qu'on surnommait "Sous-marin" était actuellement menotté au bras d'un golem de police.
Florence leva les yeux au ciel. "Bien sûr Jordan, bien sûr. Je suis sûr qu'il y a une raison parfaitement légitime qui explique pourquoi tu as surgi d'une Voie non-enregistrée transportant—" Elle se tourna pour regarder Kartal. "C'était quoi déjà ?"
"Quinze supraconducteurs bobine chargés conçus pour alimenter un projecteur plasma soviétique portable, deux litres d'ectoplasme brut, trois faux passeports, et une cassette betamax contenant quelques-uns des films pornographiques les plus obscènes que quiconque a jamais vu."
Florence se retourna vers Raybon. "Je suis sûre qu'il y a une raison parfaitement légitime qui explique pourquoi tu transportais tout ça dans des poches invraisemblablement volumineuses quand on t'a attrapé."
Rayan acquiesça. "Oui, oui, il y en a une ! J'ai emprunté ce manteau à mon pote, tu vois. Comment j'étais supposé savoir ce qu'il y avait dans ces putain de poches ?"
"Le manteau a son foutu nom sur l'étiquette," murmura Kartal.
Raybon se tourna pour la regarder. "C'était quoi ça poupée ? Tu dois monter le son, j'ai des acouphènes, tu sais."
Florence claqua des doigts devant son visage pour retrouver son attention. "Donc tu as emprunté le manteau à ton ami qui a le même nom que toi, et comme par hasard il était plein de contrebande."
Il acquiesça. "C'est tout à fait ça."
"Et quand l'Agent Kartal a tenté de t’appréhender, tu ne résistais pas à l'arrestation. Tu dois avoir trébuché et l'avoir accidentellement frappé au niveau de l'œil."
Il acquiesça encore. "Exactement !"
Florence soupira. "Bon sang, tu es incorrigible." Elle fit un geste de la main au golem de police. "Descendez-le au bâtiment fédéral. Nous allons arriver pour nous occuper de lui rapidement."
Le golem fit un salut et s'en alla lourdement, trainant le malheureux contrebandier malgré ses protestations incessantes.
"Je ne sais pas pourquoi tu joues avec lui comme ça," dit Kartal.
"C'est amusant," répondit Florence. "Du reste, Sous-marin est inoffensif."
"Il m'a foutu un œil au beurre noir !"
"Presque inoffensif," corrigea Florence. "Je suis presque sûre que le fait qu'il t'ait frappé était véritablement un accident. J'ai gelé instantanément les flaques de la rue pour essayer et le faire trébucher, et il a perdu l'équilibre lorsque tu es sortie pour l'intercepter." Elle haussa les épaules. "Ma faute."
Kartal secoua la main. "Meh, ne t'inquiète pas pour ça. C'était bien joué. Pas ce que je m'attendais à ce que tu fasses cependant."
Florence leva un sourcil vers sa partenaire. "D'accord, qu'est-ce que c'est sensé vouloir dire ?"
"Eh bien, les choses ont tendance à prendre feu quand tu es dans les parages. La glace est un truc nouveau pour toi."
"C'est pas ma faute si les bâtiments sont inflammables," dit Florence. "Quoi qu'il en soit, ne va pas fêter ça tout de suite—Je crois que j'ai attrapé une conduite d'eau dans le sortilège."
Effectivement, un filet d'eau avait commencé à suinter sur les pavés à leurs pieds. Alors qu'elles regardaient, le débit augmentait déjà.
"Je retire ce que j'ai dit," dit Kartal. "C'est ta faute."
Florence soupira. "Aller, on doit le signaler au bureau du Maire avant que tout le quartier ne soit inondé."
28 juillet 2003
Florence Thorne et Sasha Grimmer regardaient par la fenêtre du second étage du bureau local du FBI à Portland. La première soupira, son expression celle de quelqu'un qui arrive au travail pour voir quelqu'un d'autre garé sur sa place désignée. La seconde se renfrogna, bouillonnant d'une rage intense sous la surface. De leur perchoir, elles pouvaient voir un van blanc sortir du parking. Le logo de "Spicy Crust Pizza" était affiché sur un des côtés.
"Quatre mois," siffla Grimmer. "Quatre putains de mois à travailler sur cette affaire. Les skippers se la réservent et l'attrapent en deux jours !"
Florence ne répondit pas. Ses yeux suivirent le van jusqu'à ce qu'il disparaisse de sa vue. Après quoi elle se retourna et s'en alla.
"Thorne ?" Grimmer la suivit derrière elle. "Hey, Thorne ! Pourquoi t'es pas plus furax à propos de ça ? Tu as travaillé sur cette affaire plus longtemps que moi !"
Thorne haussa les épaules.
"Oh, je suis folle de rage," dit-elle. "Mais j'ai été dans le quartier suffisamment pour savoir que si nous avons directement transféré Becker à la Fondation, quelque chose de gros s'est produit. Ça ou les Skippers ont un carotte vraiment alléchante. Dans les deux cas, je suis sûre que la raison dépasse notre grade."
"Tu le savais ?" demanda Grimmer.
Thorne resta silencieuse. Le front de Grimmer était plissé de rage.
"Thorne," répéta Grimmer. "Tu le savais ?"
"J'avais une vague suspicion." soupira Thorne. "Surtout depuis que nous avons vu ce fusil dans la gare de triage."
Grimmer fronça les sourcils, fermant les yeux avant de faire un bref signe de tête.
"C'est cela donc." La jeune agente se retourna pour s'en aller. Avant de partir trop loin elle regarda par-dessus son épaule. "Est-ce que tu vas retourner au bureau à Trois Ports ?"
"J'ai déjà une nouvelle affaire sur mon bureau là bas, ouais." Thorne acquiesça "C'est probablement pour le mieux."
Un petit rictus naquit sur le visage de Thorne.
"C'était fun de travailler de nouveau avec toi Grimmer," ajouta-t-elle. "Fais-moi savoir la prochaine fois que tu seras en ville."
4 octobre 1994
Florence surveillait patiemment la ruelle derrière la librairie. Elles savaient que Raybon fournissait une faction militante de la Main du Serpent, mais l'unité avait surveillé toutes les Voies entre Trois Portlands et la Bibliothèque des Vagabonds. Cela signifiait qu'il devait passer par une des Portlands de base. Elles s'étaient arrangées pour que Raybon soit libéré sous caution, sachant qu'il la briserait. Il devait savoir qu'elles le savaient, et il avait donc certainement trouvé et s'était débarrassé du mouchard qu'elles avaient placé dans sa veste.
C'est pourquoi il ne s'attendrait pas à ce qu'elles marquent chaque bibliothèque des trois Portlands.
Elle repéra un flash de mouvement de l'autre côté de la rue, mais un examen supplémentaire ne révéla rien. Probablement juste un chat errant.
Après quelques minutes supplémentaires, la poubelle derrière la bibliothèque s'ouvrit et Jordan Raybon en sortit en grimpant.
Elle cligna des yeux. Ça c'en était une nouvelle, même pour elle. Seul sous-marin aurait trouvé, et encore plus utilisé, une Voie dans une poubelle. C'était un très mauvais menteur, mais un trouveur de Voie expert. C'était une des raisons pour laquelle elles ne l'avaient pas encore jeté à Paramax—il continuait de les mener à de nouvelles Voies.
Raybon regarda prudemment aux alentours en brossant son manteau. Une fois qu'il fut sûr qu'il était seul, il siffla deux fois. À son signal, la porte arrière de la bibliothèque s'ouvrit et un membre de la Main du Serpent sortit.
Pigé. Elle s'élança par-dessus le bord du toit de la librairie et tomba au sol, ralentissant sa descente avec une évocation qui était bien rodée à présent. Alors que les deux paracriminels se tournaient vers elle de surprise, elle leva son bras gauche et conjura une flamme dans sa main.
"FBI ! Plus un geste !" cria-t-elle.
Exactement au même moment où ceci se produisait, la Force d'Intervention Mobile qui se tenait à l'affût de l'autre côté de la rue tenta de jaillir pour mener leur embuscade.
"Fondation ! Plus un geste !" cria le chef de la force d'intervention, levant son fusil et le pointant, non pas sur Raybon ou le membre de la Main, mais sur Florence. Ignorant qu'elle était un membre de l'U2I, il l'avait correctement identifiée comme la personne la plus dangereuse ici, et avait ainsi fait l'erreur dramatique de la menacer avec un flingue.
Les choses auraient pu aller bien mieux pour lui s'il lui avait simplement immédiatement tiré dessus.
La lance de flammes que Florence avait dirigé sur lui faisait à peine un millimètre de diamètre, un rayon précis de feu infernal qui découpa son fusil en deux juste au milieu, emportant deux de ses doigts avec. Il eut à peine le temps d'enregistrer la perte de ses extrémités avant qu'un mur de force brute le frappe avec toute l'inertie d'une locomotive en pleine accélération, le lançant dans les airs sur ses hommes derrière. Pris complètement et totalement par surprise, les membres de la force d'intervention furent renversés comme des quilles de bowling.
Profitant de la confusion momentanée, Raybon attrapa le membre de la main et le jeta dans la poubelle, puis y plongea après lui. La rafale de radiation aspect qui suivit fut tout ce dont Florence avait besoin pour savoir qu'ils s'étaient échappés.
Florence tournoya vers la force d'intervention assommée. "Allez vous faire voir, enfoirés de skips, vous avez foutu en l'air notre guet-appens !" Elle repéra l'un d'entre eux qui essayait d'attraper un pistolet qui avait été jeté au sol. Faisant un geste désinvolte de la main, elle conjura une autre boule de feu et réduisit l'arme à l'état de scories. "Je le jure devant dieu, si vous autres crétins continuez d'essayer de me tirer dessus, je vous fous tous dans Paramax et déconceptualiserai la clé."
"Merde, t'es un féd ?" demanda l'un d'entre eux.
Elle mit la main dans sa veste et en sortit son badge. "Agent Spécial Florence Thorne, Unité des Incidents Inhabituels. Une fois encore, vous avez bousillé une enquête fédérale avec vos conneries de conspiration. J'espère que vous êtes contents, skippers, parce que je ne le suis certainement pas."
Elle les dépassa en marchant à grand pas vers le bout de l'allée, où se trouvait une autre Voie ramenant à Trois Portlands. "Fais vite," dit-elle dans les airs, claquant des doigts en le faisant. La Voie s'ouvrit en réponse. Sans un autre mot, elle passa au travers et disparut.
Les membres battus et meurtris de la Force d'Intervention Mobile Beta-8 ("Vitamine B8") fixèrent l'endroit où elle s'était évanouie.
"Est-ce qu'on vient juste de se faire ravager par une fed ?"
4 mars 2004
L'Agent Grimmer était assise seule avec un livre de poche dans un petit café dans le Nord-Ouest de Portland. Elle avait pris son après-midi pour rattraper un peu de lecture. Alors qu'elle faisait une pause pour prendre une gorgée de café d'un mug démesuré, elle remarqua une femme à la peau bronzée et aux cheveux courts approcher et désigner d'un geste la chaise à côté d'elle au niveau de la table.
"Est-ce que cette chaise est prise ?" demanda la femme.
Grimmer leva un sourcil et regarda autour d'elle. En-dehors de la barmaid et d'un vieil homme lisant un journal dans cette pièce, toutes les autres chaises étaient disponibles.
"Est-ce que je vous connais ?" demanda Grimmer.
"J'en doute," répondit la femme en glissant une carte de visite blanche. "Mais je vous connais, Agent Grimmer. Je suis l'Agent Marin. Disons simplement que nous sommes dans le même secteur d'activité."
Le symbole familier d'un cercle avec trois flèches pointant vers le centre dominait la carte. Grimmer soupira et reposa son livre. Attrapant son sac, elle en sortit un bloc-notes et du papier.
"Très bien," dit Grimmer. "Quel est ce bidule dont vous ne voulez pas prendre la peine de récupérer vous-même ?"
Marin ricana et secoua la tête.
"Ce n'est pas ce genre de réunion," répondit-elle en prenant un siège. "Une connaissance commune m'a raconté à quel point vous étiez dévastée au sujet de l'affaire Becker. J'ai, avec un de mes supérieurs, regardé dans les dossiers de l'U2I fournis avec l'enquête. Nous avions l'impression que vous méritiez au moins le privilège de savoir pourquoi nous avions tellement besoin d'elle."
Grimmer invita Marin à poursuivre d'un geste.
"Comme vous l'avez probablement deviné quand vous l'avez attrapée, Becker était plutôt douée pour combiner la magie et les armes dans des ensembles relativement simples. Disons simplement qu'un certain nombre de ses anciens produits se sont retrouvés entre les mains de, eh bien, j'appellerai ça un groupe terroriste. Je pense que vous pouvez imaginer le genre de dommages que de telles personnes pourraient faire avec la capacité de tirer des éclairs, ou de liquéfier les os, ou d'enlever tout l'oxygène du béton. Nous avions besoin d'aide pour pouvoir concevoir des contremesures."
"Je dirais que vous avez agi comme des malfaiteurs dans cet échange," répliqua Grimmer.
"J'apprécie l'attitude." Marin leva les yeux au ciel. "Avant que vous considériez ceci comme une perte, sachez juste qu'en retour nous vous avons transféré une demi-douzaine de personnes d'intérêt que votre unité recherchait."
"Très généreux de votre part." Grimmer haussa les épaules. "Pourquoi me dites-vous ça, à supposer même que c'est vrai."
"Retournez la carte."
Grimmer fit comme il lui a été dit et fronça les sourcils. Là où il y avait auparavant une carte blanche, maintenant un numéro de téléphone était apparu.
"Vous faites du bon travail Grimmer." Marin fit un léger sourire en parlant. "Et si vous restez dans l'U2I je n'ai aucun doute que vous continuerez de faire du bon travail. Mais je vous connais. Bon sang, à un moment donné j'étais vous. Vous voulez faire bouger les choses. Au lieu d'éteindre des feux avec un pistolet à eau vous voulez attraper la lance à incendie. C'est pourquoi vous vous êtes sentie aussi contrariée quand nous avons pris Becker. Vous aviez l'impression d'avoir vraiment fait bouger les choses cette fois-ci."
"Pour qui vous vous prenez bordel ?" cassa Grimmer. "Vous ne savez pas une seule foutue chose sur moi, ou sur comment je pense."
"Je ne suis pas si sûre de ça." Marin haussa les épaules. "Écoutez, réfléchissez-y. Si vous êtes intéressée, appelez à ce numéro. Vous aurez toujours plusieurs moments où vous pourrez vous retourner après ça, donc c'est pas comme si c'était contraignant ou quoi que ce soit. Sinon, ignorez la carte pendant trois jours. Vous oublierez la totalité de cet échange."
Marin se leva, et adressa à Grimmer un signe de tête amical.
"J'espère vous revoir à l'avenir."
"Vous savez que débaucher un agent fédéral est un crime, pas vrai ?" demanda Grimmer, son doigt tapotant la carte.
"C'est le cas ?" ricana Marin. "Que puis-je dire ? Parfois, on ne peut pas faire une omelette de conspiration illégale internationale sans casser des œufs."
Grimmer regarda Marin quitter le café et s'affala sur sa chaise. Elle tapota la carte de visite quelques fois supplémentaires, puis soupira, et la plaça dans sa poche.
4 novembre 1994
"Tu lui as tranché les doigts ?"
"Il me braquait un flingue dessus !" dit Florence "Je n'avais pas le temps pour la subt-sub-de ne pas lui trancher les doigts."
C'était vendredi soir et elles étaient assises dans le salon de Kartal. Florence était d'une humeur massacrante depuis l'échec du guet-apens, et Kartal-après s'être arrangée avec une baby-sitter pour Robin et s'être faite aider par quelques spiritueux qui auraient été illégaux partout en-dehors de Trois Portlands-avait fini réussi à lui faire avouer tout ça. Florence parlait plus quand elle était saoule, se saoulait plus quand elle était énervée, et s'énervait quand elle parlait de la Fondation. Elle en était à présent à son troisième verre de liqueur, et ça commençait à se voir.
Kartal renifla. "Depuis quand as-tu été subtile ?"
"Est-ce que j'ai l'air de Gandalf pour toi ?"
Kartal prit précautionneusement une gorgée de sa boisson et tressaillit quand elle entendit les hurlements des âmes fermentées qui avaient été utilisées pour la distiller. Elle en était toujours à son premier verre. "Tu as l'air de quelqu'un qui devrait essayer d'éviter d'attirer l'attention de la Fondation."
Florence agita une main dédaigneusement. "Ils ne sont pas à ma recherche. Ils pensent que je suis morte. Noyée dans l'lac."
"Et on veut que ça continue comme ça. Si tu commences à incinérer leurs forces d'intervention, ils vont comprendre qui tu es assez rapidement. C'est pas comme s'il y avait beaucoup de sorciers de ton calibre dans les parages."
Florence descendit le reste de son verre comme si c'était un shot trop grand. "Et quoi ? Qu'est-ce qu'ils vont faire, m'assist—assassiner ? C'est Portsland. Portlands. Les trois." Un fantôme se déphasa de sa bouche quand elle hoqueta.
Kartal fronça les sourcils et prit le verre de la main de Florence. "Je crois que ça suffit pour toi."
"Bien. C'est hanté de toute façon." Florence fronça les sourcils, puis murmura quelque chose en latin. Il lui fallut quelques essais pour prononcer les mots comme il fallait. Une fois que ce fut fait, elle commença a éternuer à plusieurs reprises. D'autres fantômes se déphasèrent. "Bon sang V, est-ce que tu as garni mon verre de fantômes ?"
"Non, il est venu comme ça. Est-ce que tu viens juste de te rendre sobre par magie ?"
Florence secoua la tête. "Exorcisme. Bien que je suppose que c'est la même chose pour l'alcool fantôme. Où est-ce que tu as pris ce truc bon sang ?"
"Confisqué à Raybon. Je ne lui ai pas dit que c'était légal ici."
Cela lui tira un rire. "Tel que je le connais, c'était probablement volé ou quelque chose du genre."
"Probablement."
Florence soupira. "Tu as raison, au passage."
"Hmm ?"
"Au sujet de la Fondation," clarifia-t-elle. "Je devrais faire plus attention. Pour le bien de Robin, si ce n'est pour le mien. J'ai juste—ils me font tellement chier. Je croyais que je pourrais m'éloigner d'eux, mais il s'avère qu'ils trouvent toujours des moyens de foutre la merde avec moi."
Kartal acquiesça avec compassion. "Soit juste contente que les skippers ne puissent rien faire ici."
Florence haussa les épaules. "Bordel, est-ce que t'imagines les skippers lâchés dans Trois Ports ?"
"Ils foutraient un sacré bordel, je peux te le garantir."
Le biper de Kartal sonna. Elle y jeta un œil, puis soupira. "C'est le bureau." Elle décrocha son téléphone et appuya sur le 0, la connectant directement au bâtiment fédéral via une ligne sécurisée. "Ici Kartal." Elle écouta quelqu'un parler au bout du fil. "Non monsieur, elle est ici avec moi."
Florence fronça les sourcils, puis se rappela que son propre biper s'était transformé en un tas de vers plus tôt cette semaine suite à un regrettable léger contrecoup.
"Je ne crois pas que c'est une bonne idée monsieur." Kartal marqua une pause. "Les deux." Une autre pause. "Très bien, je vais lui dire." Et une autre. "Vous aussi monsieur. Bonne nuit."
Elle raccrocha le téléphone et regarda Florence. "Je déteste dire 'je te l'avais dit', d'autant plus que tu viens juste de dire que tu étais d'accord avec moi, mais il y a un agent de la Fondation qui a essayé de te contacter. Quelqu'un qui s'appelle Edgar Holman ? Il dit qu'il doit te rencontrer au sujet d'une info importante en lien avec le guet-apens de Raybon."
"Merde." Florence secoua la tête. "Tu crois qu'ils savent ?"
Kartal fronça les sourcils. "Peut-être. Je ne sais pas. Si c'est un piège cependant, ce n'en est pas un super bon. S'ils essaient quoi que ce soit, ce sera évident que c'était eux, et même la Fondation n'est pas suffisamment stupide pour faire chier l'Oncle Sam."
"Tu crois que je devrais le rencontrer ?"
Kartal se mâchonna la lèvre. "Je dois admettre que je suis plus qu'un peu curieuse."
"Moi aussi." Elle soupira. "Bordel, c'est pas comme s'ils pouvaient me tendre une embuscade si je m'y attends. Peut-être qu'ils savent où Raybon a échoué et veulent offrir ça pour s'excuser."
14 septembre 2005
"Quel bazar…" murmura l'Agent Grimmer à elle-même en regardant les restes soufflés d'un appartement du sud-ouest de Portland. Plusieurs de ses collègues agents de l'U2I étaient présents, s'occupant des affaires de récupération et d'analyse des preuves. Bien que tous les suspects étaient actuellement morts, ça allait probablement être une affaire ouverte plutôt qu'une classée. L'attention de Grimmer fut ramenée à un duo d'agents de la Fondation SCP au centre de la pièce.
"Donc laissez-moi récapituler," dit le premier Skipper. "Vous autres avez traqué un réseau de narcotiques jusqu'à leur base à Trois Portlands et y avez fait une descente. Dans la fusillade, un de vos sorciers a perdu le contrôle d'une évocation, et le contrecoup thaumatologique a fait s'effondrer une Voie. L'autre côté de la Voie était ici, et à la suite de cet effondrement, que vous avez causé, vous avez envoyé à chaque civil d'un immeuble résidentiel complet une dose de radiation ionisante équivalente à 100 scanners. Est-ce que ça résume bien les choses, plus ou moins ?"
"Plus ou moins," répondit Grimmer. "Croyez-vous que votre équipe sera capable de nous aider à garder ça sous silence ?"
"Pas comme si on avait vraiment le choix, pas vrai ? Il y a des chances que tout le bâtiment devienne un cas d'étude épidémiologique un de ces jours." Le second Skipper secoua la tête. "Mais oui. Gamma-5 et Pi-1 devraient être capables de mettre un terme à tout ça. Je suppose que nous ne pourrons pas toucher un mot au thaumatologiste qui a causé tout ça ?"
"Je crains que non," dit Grimmer.
"Fantastique." soupira le premier Skipper. "Nous resterons en contact."
Grimmer regarda les Skippers prendre congé. Une fois qu'ils eurent passé le couloir extérieur, elle chuchota à un de ses collègues agents.
"S'il te plaît dis moi que ce n'était pas Thorne," dit-elle.
"J'aimerais pouvoir, Grimmer," répondit son collègue. "Mais je serai alors un menteur."
"Bon sang." Grimmer expira. "Qu'est-ce qu'ils trafiquaient de toute façon ?"
"Héroïne."
Grimmer s'arrêta. Elle leva un sourcil en attendant que l'agent développe, mais elle n'obtint que du silence.
"Genre, de l'héroïne magique, ou…?" demanda-t-elle.
"Non. Juste de l'héroïne."
Grimmer soupira et parcourut la pièce. Ses collègues étaient sur le point de partir.
"Au moins ce sera une affaire ouverte et classée," ajouta sa collègue. "Il y a un bon côté à tout ça."
Grimmer acquiesça lentement.
"Aller l'équipe," marmonna-t-elle avant de se diriger vers la porte.
Dans le couloir, elle remarqua que les Skippers étaient toujours non loin. Les deux agents discutaient entre eux devant l'ascenseur de l’immeuble. Ils fixèrent brièvement Grimmer du regard et lui firent un signe de tête amical.
2 janvier 1995
L'agent de la Fondation l'attendait sur un banc à côté de la berge.
Il s'éclaircit la gorge alors qu'elle s'asseyait à l'opposé sur le banc. "Agent Thorne. Merci d'être venue."
"Agent Holman," dit Florence, gardant son regard fixé sur la rivière. "Quelle est cette info tellement sensible que vous ne pouviez pas la partager par téléphone ?"
"Une de nos analyses est tombée sur quelque chose qui je crois vous concerne en premier lieu." En parlant, il sortit un dossier en carton simple de sa veste et le lui tendit.
Elle l'ouvrit pour trouver une paire de photos glissées à l'intérieur. D'après la disposition familière des métadonnées en surimpression dessus, elle comprit qu'elles venaient de l'enregistrement d'un affichage tête haute d'une FIM. Plus que ça, elle reconnut les scènes que ces photos représentaient.
La première était estampillée avec la date 1987-12-18. Elle avait été prise de nuit, mais même au travers des tons verts de la vision nocturne, elle montrait clairement une vue extérieure de la Centrale nucléaire de Nine Mile Point. Plusieurs membres d'une force d'intervention pouvaient être vus courir dans la scène, mais l'image était concentrée sur une seule femme accroupie au milieu de la composition. Son visage était tourné loin de la caméra, regardant quelque chose hors champ. Son bras gauche était recouvert d'un tatouage élaboré, qui brillait vivement.
La seconde photo était estampillée 1994-10-04. Elle avait été prise juste après que le membre de la main se fut échappé, et montrait clairement Florence réprimander la force d'intervention. Un tatouage identique couvrait son bras gauche. Il avait été entouré en rouge.
"Donc," dit Holman. "Avais-je raison, Agent Elsinger?"
Florence se raidit. "Vous devriez savoir que vous n'allez pas m'avoir sans vous battre."
"Relax, nous sommes juste tous les deux. Je suis venu ici pour parler."
"Parler, ou menacer ?"
"Parler," répéta-t-il. "Corwin voulait le faire, mais je l'ai convaincu que vous pourriez réagir négativement si vous le voyez."
"Est ce que le brûler vif compterait comme négatif ?" Elle secoua la tête. "J'aurais dû savoir que ce vieil enfoiré n'aurait pas coulé avec Delta-3."
Holman sourit sinistrement. "Il s'est obtenu une promotion transverse à 64. Il a laissé Westbrook s'—"
"Non." Un des coins du dossier avait commencé à fumer, et son tatouage émettait une très faible lueur. "Ne parlez pas de lui."
"Très bien." Il attendit que le dossier arrête de fumer avant de parler à nouveau. "Corwin voulait que je vous dise que c'est terminé. En ce qui concerne la Fondation, Florence Elsinger est morte dans le Lac Supérieur."
"Laissez-moi deviner, il a aussi dit quelque chose comme, 'Ce serait vraiment dommage s'il s'avérait que ce n'était pas vrai.' Je ne joue pas à la conne avec vous et vous ne jouez pas au con avec moi ?"
Il acquiesça. "Quelque chose comme ça."
"Trop peu et trop tard." Elle referma le dossier et le balança dans la rivière comme un frisbee. Il prit feu en plein vol, et au moment où il toucha l'eau il était déjà réduit en cendres. "La Fondation a passé la majorité de ma vie d'adulte à me faire chier des manières les plus merdiques imaginables. Vous n'avez pas la possibilité d'offrir une trêve maintenant."
"Vous avez raison, bien entendu," dit-il lentement. "Ce qui vous a été fait était inacceptable. Ce fut un effroyable manque de notre éthique institutionnelle et est allé contre tout ce pour quoi la Fondation se bat."
Florence se leva et se tourna pour lui faire face. "N'essayez même pas de vous excuser. Pas si vous tenez à la vie, Edgar Holman. Delta-3 est exactement ce pour quoi la Fondation se bat, et ça représente tout ce qui ne va pas dans toute votre conspiration fasciste."
"Agent Elsinger—"
"Florence Elsinger est morte. Vous l'avez dit vous-même." Elle se rapprocha d'un pas et baissa la voix. "Vous voulez une trêve, skipper ? Restez loin de moi, et on n'aura pas de problème. Mettez-vous sur ma route, et vous n'aurez plus de problèmes, plus jamais. Ce sont mes termes, c'est à prendre ou à laisser."
Elle fit demi-tour et le planta là. Holman la regarda partir jusqu'à ce qu'elle disparaisse dans une Voie derrière un arbre proche.
Il se retourna pour regarder la rivière Willamette.
"On lui en a vraiment fait baver, n'est-ce pas ?"
La rivière ne répondit pas. Elle ne faisait pas partie partie des coupables.
20 octobre 2005
"À quoi est-ce que tu penses, Sasha ?" soupira l'agent Grimmer.
Elle s'assit elle-même dans le petit studio. Sur la table de la cuisine se trouvait la carte que l'Agent Marin lui avait donné. Grimmer imaginait le pied de la table se courber sous son poids. En tout cas c'est ainsi qu'elle le sentait dans sa poche pendant les dernières années. Peut-être que ce n'était pas sensé faire ça. Peut-être que c'était mémétique ou quelque chose comme ça. Grimmer se massa les tempes.
"Vous voulez faire bouger les choses. Au lieu d'éteindre des feux avec un pistolet à eau vous voulez attraper la lance à incendie."
Grimmer ferma les yeux et secoua la tête.
"Quitte mes pensées, Skipper," marmonna Grimmer. Elle regarda la carte à nouveau, ses doigts tapotant rapidement sur le dessus de la table. Finalement, elle attrapa son téléphone portable. "Et puis merde."
Après tois sonneries, une voix d'homme parvint à l'autre bout.
"Heureux que vous ayez décidé de nous passer un coup de fil, Agent Grimmer," dit-il.
"Vous connaissiez déjà mon numéro ?" demanda Grimmer. "Ce n'est pas de mauvais augure du tout."
"Disons simplement qu'il n'y a pas beaucoup de personnes à qui nous donnons ce numéro," gloussa-t-il. "Mon nom est Edgar Holman. Êtes-vous prête à passer à l'étape suivante ?"
"Est-ce que j'ai le choix ?"
"Bien sûr que vous l'avez," répondit-il. "Vous avez toujours le choix. N'hésitez pas à raccrocher à tout instant. Mais je dois vous prévenir, vous allez oublier cette conversation."
"Super." soupira Grimmer. "Très bien alors. Voyons où cela nous mène."
5 juin 1997
"Tu vas me manquer, V."
Kartal lui sourit. "Je pars à la retraite, Flo, je ne pars pas sous protection des témoins. Je vais toujours rester pas loin pour te materner."
Florence secoua la tête. "Tu sais ce que je veux dire. Ce ne sera pas pareil sans toi."
Kartal haussa les épaules. "Tu vas t'y faire."
Elle acquiesça et prit une autre gorgée du champagne bon marché que le gouvernement avait fourni pour le pot de départ de Kartal. "Ils me donnent ton boulot, tu sais."
"Vraiment ?" Kartal n'avait pas l'air si surprise. "Et pour l'EMOO ?"
"Ils vont devoir l'arracher aux mains froides de mon cadavre," dit Florence. "Non, je vais toujours diriger l'EMOO, mais ils vont baser tout le monde en-dehors de Trois Ports maintenant. Plus d'opportunités de recrutement ici, et encore plus de Voies à utiliser. Je veux essayer et amener l'équipe à une puissance où ils seront capables d'affronter un des tanks marcheurs de la Coalition."
Kartal siffla. "Je n'aimerais pas me trouver dans les parages d'une telle bataille."
"Ouais, eh bien, je ne m'attends pas à ce qu'on mène une telle bataille. Mais il y a d'autres trucs aussi désagréables qu'un CCUL et pas aussi amicaux."
Kartal resta silencieuse pendant une minute. "Tu ne peux pas te lancer dans une guerre contre la Fondation."
"Je sais ça." Elle vida le reste du champagne de son verre. "Mais je veux qu'ils croient qu'on peut le faire. Les faire réfléchir à deux fois quand ils envisageront de se frotter à nous."
"Je te dirais bien d'être prudente, mais je sais que tu n'écouteras pas," dit Kartal. "Rappelle-toi juste qu'être perçue comme faible a ses propres avantages. Si tu commences à utiliser l'EMOO pour croiser le fer, ça pourrait simplement attirer plus l'attention de la Fondation."
Florence haussa les épaules. "Je n'ai pas peur d'eux. Plus maintenant. Je les hais tout simplement."
Kartal rit et secoua la tête. "Tu sais que tu vas devoir encore plus traiter avec eux une fois que tu auras mon boulot."
"Ouais." aspira-t-elle dans un souffle. "J'ai pas hâte de voir ça."
Kartal posa une main sur son épaule. "Ne laisse pas les skippers te descendre. Ils n'en valent pas la peine."
18 janvier 2006
Sasha Grimmer fredonna pour elle-même en débarrassant son plan de travail au Bureau Local de Portland. Elle avait présenté sa démission, et il était maintenant temps de refermer un chapitre et d'en ouvrir un autre. Elle nettoya la poussière qui restait, et plaça le couvercle sur le dessus d'une boite contenant ses affaires personnelles et se retourna pour partir.
Se tenant dans l'embrasure de la porte se trouvait l'Agent Florence Thorne.
"Ils t'ont eue, hein ?" demanda Florence.
"Tu vas devoir être plus précise," répondit Grimmer. "Aussi, sympa de te voir. Comment c'est l'autre côté ?"
"Les Skippers," clarifia Thorne. "Ils t'ont cueillie. Pourquoi d'autre une nouvelle agente soumettrait sa démission ? Surtout après l'affaire Becker."
"Est-ce qu'on arrive au moment où tu dis que je t'ai déçue maman ?" réprimanda Grimmer. "Mes raisons pour partir ne regardent que moi. Ça n'allait tout simplement pas pour moi. C'est l'heure de partir pour quelque chose de mieux."
"Ce ne sera pas le cas," répondit Thorne platement. "Tu n'as pas encore été assignée à quelque chose à Trois Portlands, mais si tu l'avais été, tu saurais quelle terrible erreur tu es en train de faire. Je te promets qu'ils vont t'épuiser à mort."
"Est-ce que c'est ce qui t'est arrivé ?" demanda Grimmer.
Thorne resta silencieuse. Elle et Grimmer se regardèrent pendant de longs instants.
"Ce sont tes funérailles," dit Thorne en faisant un pas sur le côté.
Grimmer s'avança pour prendre la sortie. Alors qu'elle passait le seuil elle regarda par-dessus son épaule.
"À la prochaine, Thorne."
"À un de ces jours, Skipper. Je te souhaiterais bien bonne chance, mais tu vas avoir besoin de beaucoup plus que ça là où tu vas."


