Nous Faisons Juste des Jouets
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La foule colorée m'acclamait, tous souriant avec leurs sourires pleins de dents dorées. Je me sentais bien, parce que ça c'était très bien passé. Comme à chaque fois. J'ai lancé un regard vers mes copains qui descendaient de l'estrade, ramassaient mon ordinateur portable et le débranchaient du projecteur. Ils m’adressèrent ces regards complices qu'ils m'adressent à chaque fois, ces bon-boulots et bien-joués silencieux. Je me sentais bien, très bien. C'était le genre de moments pour lesquels je vivais. Heureusement, ils avaient lieu une fois par mois.

J’ai descendu les escaliers, ai rebondi sur les tremplins sur le tapis, et pris ma place à côté de la fenêtre de 13 mètres de haut qui donnait sur le paysage urbain couleur caramel de Wonder World!™. Je m'assis à côté de mes amis et connaissances, adressais un sourire suffisant à au moins la moitié d'entre eux, et sentit mon siège de l'auditorium trembler un peu lorsque les Montagnes Russes Frite Lite de la Wonder Tower passaient devant la fenêtre. Ouvrant mon accoudoir, j'ai attrapé une sucette goût cerise fraise. Pour être honnête, je préférais kiwi pastèque ; mais à cet instant je n'en avais rien à faire. Je pouvais déjà sentir que l'Empereur Baleine Gelée allait être un gros succès.

Mon meilleur ami Thomas Timothy Thompson — aussi appelé 3T — avait l'air un peu nerveux. Il me dévisageait. Il était assis avec un froncement de sourcil permanent ; les cloches sur ses épaules tintaient trop alors qu'il faisait rebondir sa jambe avec l'anxiété de l'attente. Il n'était pas toujours si mal à l'aise. Ça faisait un peu baisser mon moral. Alors que le présentateur suivant commençait à monter sur l'estrade, je me suis glissé jusqu'à lui, faisant attention à ne pas bloquer la vue des gens avec mon haut-de-forme de velours. Je m'assis à côté de lui et commençai à le questionner.

"Mon copain, qu'est-ce qui t'embête ?"

"Rien, Brillant." Mais c'était clairement quelque chose. Je lui ai fait le regard, afin de communiquer cette pensée. Il ne fit que bouder plus fort. "Tu vas voir dans une seconde Brillant. C'est pas bon, oh c'est pas bon, ça doit être la plus pire des choses pas bonnes de nos deux carrières. C'est pas bon Brillant. C'est pas bon."

Maintenant 3T m'avait rendu inquiet aussi. La plus pire des choses pas bonnes allait arriver ? Plus pire que quand on a eu une inondation de guimauve et qu'on a dû arrêter de travailler pendant trois jours ? Plus pire que quand on a eu toute une livraison de Blaireaux Bizarres qui a été sabotée ? Plus pire que quand on a dû refaire les Télescopes Surveilleurs Solaires parce que l'ancienne propriété avait été envahie par des chercheurs de bonbons d'Halloween ? Attends, plus pire que quand j'ai été enfermé dans les toilettes une nuit ? J'étais parvenu à ma conclusion. Ça devait être pas bon. Pas bon du tout en fait. 3T m'avait filé son anxiété, et on déteste l'anxiété ici. Je devrais lui en parler plus tard.

On est resté assis, anxieux, pendant trois autres présentations (Figurine Articulée Gummy Bear, Turbo Piste, et le Collier Convieur de Chien) avant que j'entende un couinement de 3T. Je me suis tourné pour le voir, et il grimaçait. Il s'est tourné pour attirer mon attention, et j'ai compris son intention. Il fit un geste vers l'estrade, et j'ai vu Polly Gary Ashley monter les escaliers, portant sa tablette couverte de laine et la branchant dans le système. Elle avait l'air nerveuse. Jamais personne n'a l'air nerveux ici. Qu'est-ce qui pouvait bien se passer ? L'écran de Polly apparut, et il affichait un grand piano jouet. C'est bizarre, j'avais eu une idée pour un piano jouet qui ressemblait exactement à ça. Le titre de la diapositive était "Piano Plante de Polly !", et elle commença à décrire comment il pousserait pour incorporer de plus en plus de touches, pour initier les enfants à de plus en plus de concepts musicaux via une fleur parlante au sommet. Ça, c'était vraiment bizarre, parce que, vois-tu, j'avais la même idée. Exactement la même idée en fait, mais je l'avais délaissée pour l'idée clairement supérieure de l'Empereur Baleine Gelée.

Parce que l'Empereur Baleine Gelée. Quel enfant pourrait résister au charme frétillant de l'Empereur Baleine Gelée ? Il avait plus de cent fonctions. La plus importante, bien sûr, était qu'il était entièrement comestible, mais sa capacité à diriger une nation souveraine de friandises sucrées était deuxième de peu. Il était même capable de maintenir des relations politiques complexes avec d'autres gouvernements d'Empereur Baleine Gelée, tel que déclarer des guerres, créer des taux d'échanges de monnaies ou installer des routes commerciales à travers votre cuisine. Il a même quatre goûts différents possibles — Concombre Communiste, Cacao Capitaliste, Abricot Autocrate et Fasciste Fruité — pour des politiques étrangères dynamiques et fun !

Mais ça m'embêtait un peu. Voir une idée que j'avais eu sur l'écran. Exactement mon idée en fait. Je pouvais relever quelques phrases là-dedans que j'avais écrites il y a un certain temps. Polly n'avait jamais eu une idée si bonne ; elle était toujours un genre de novice. Attends, est-ce que j'avais dessiné ça ? Je me souvenais précisément avoir dessiné cette chose exactement — je me rappelais précisément avoir fait ce schéma. Oh non, ça arrivait. Je commençais à être en colère — on n'est pas censé être en colère. Nous étions une entreprise irréprochable, nous nous aimions tous également, et mes sentiments envers Polly étaient indécents. Polly Gary Ashley et son idée volée. Polly Gary Ashley et son mon idée. Oh non, ça s'échappait n'est-ce pas ? Ça s'échappait, ça s'échappait ça s'échappait, je ne pouvais pas l'arrêter. J'ai établi un contact visuel avec 3T, et il m'adressa le même regard inquiet. On a échangé des regards complices, et j'étais content d'avoir mon maquillage de tigre, sinon on pourrait voir à quel point mon visage devait être rouge. Et ça serait extrêmement indécent. De plus en plus indécent.

Polly finit, tira sa révérence, et secoua ses nattes dans tous les sens. L'audience commença à applaudir, comme d'habitude. Et l'audience commença à l'acclamer, ce qui arrive parfois. Oh, et l'audience se leva pour une ovation debout, ce qui n'arrive jamais. Une ovation ? Debout ?! Oh non, oh non oh non, j'allais prendre une très mauvaise décision. Je ne pouvais, je ne peux même pas, ça devait juste arriver. Je me suis levé, ai froncé mes sourcils, l'ai pointé du doigt, criant par-dessus la foule.

"Tu l'as volé !"

D'abord, c'était les quelques personnes les plus proches de moi. Puis c'était les gens les plus proches d'eux, et ensuite les gens les plus proches d'eux, et ensuite c'était Polly Gary Ashley, et ensuite c'était toute l'audience qui regardait droit vers moi, mon doigt levé accusant encore le gros nez rouge de Polly. J'ai un peu rougi, mais personne ne l'a remarqué. J'ai regardé autour de moi, et me suis demandé si ça valait le coup, j'ai vu mon bras toujours tendu… et j’ai tenu ferme.

"Tu as volé la Plante Piano Cultive-L-Esprit !"

Toute la salle se détourna de moi pour regarder Polly, exhibant des expressions inquiètes que je n'avais jamais vu sur le visage de qui que ce soit dans cette salle. J'étais heureux que l'attention soit détournée de moi, et tournée vers la coupable. Vers Polly. Vers ses nattes stupides et son bête grand front et ses chaussures duveteuses bien trop grande. Loin de moi et sur son visage coupable. Elle examina l'audience, puis moi, puis l'audience, puis moi.

"Ce… C'est pas vrai !"

"Si c'est vrai, Polly !" J'ai regardé l'audience, "Elle l'a fait ! La Plante Piano Cultive-L-Esprit était mon deuxième choix de modèle de jouet ce mois-ci, mais j'ai choisi l'Empereur Baleine Gelée !"

Des murmures se sont répandus dans la foule pendant une fraction de seconde, et ils retentirent dans le stade comme un genre d'orchestre nerveux tordu. Polly et moi avons maintenu un contact visuel, sa bouche à moitié ouverte, la sueur étalant lentement mon maquillage. Après quelques secondes, un gros homme rond avec un costume à rayures vert et violet arriva sur l'estrade et prit le microphone des mains de Polly.

"Zut je suis si désolé que les présentations commencent à tourner comme ça, je suis si désolé que vous ayez dû être là pour ça, mais je-je-je vais prendre Polly et Brillant à part et avoir une petite discussion et vous pouvez continuer vos présentations d'accord ? S-S-S'il vous plaît ? Oubliez que c'est arrivé, oh sapristi, oubliez juste que c'est jamais arrivé. Brillant, viens par ici, tu viens avec moi." Il posa presque le microphone, mais - "Oh je suis si désolé, ainsi, euh, Thomas Timothy Thompson est le suivant, s'il vous plaît accueillez T-T-Thompson !"

La foule resta silencieuse pendant encore quelques instants, avant que quelqu'un ne brise le silence avec l'applaudissement qu'il devait y avoir. Quelques personnes suivirent le mouvement, puis quelques autres, et ensuite encore quelques autres, et puis toute la foule applaudissait comme elle le ferait normalement pendant que 3T prenait son téléphone et l'emmenait avec lui sur l'estrade. J'ai enlevé mon chapeau et mes oreilles de chat pour ne bloquer la vue de personne et suivi de près M. Coâ et Polly pour les retrouver à la sortie est. J'ai contourné l'estrade et laissé 3T monter les escaliers, sa tête baissée et ses yeux me jetant des regards. J'ai essayé de lui assurer que tout allait bien se passer en lui adressant un petit sourire. Je pense qu'il était trop faible, parce qu'il m'a juste fait la tête de plus belle.

M. Coâ se tordait les mains dès qu'il n'essuyait pas la sueur de son front avec son mouchoir, et Polly avait juste ses yeux grands ouverts et se tenait droite comme un clou. Je me suis dit que si j'avais un gros marteau, je pourrais l'enfoncer dans le sol vu comment elle devait être rigide. J'essayais de rester calme, et d'être la personne normale, calme, heureuse et joyeuse du groupe, mais je me suis surpris en train de grogner une ou deux fois, et mes mains jouaient avec des balles anti-stress invisibles. Je savais que des yeux nous surveillaient, mais je ne voulais pas me retourner. Je devais avoir l'air d'un désastre. M. Coâ eût enfin le courage de me regarder dans les yeux, puis dans ceux de Polly, et nous fit signe de le suivre. Je me suis assuré de jeter aussi peu de regards noirs que possible à Polly. Je ne voulais pas en jeter, je ne savais pas à quoi je ressemble quand je jette des regards noirs parce que je n'en avais jamais jeté avant. Ça pourrait rendre mon maquillage hideux, et l'image c'est essentiel.




J'étais assis en face de Polly Gary Ashley, ce qui nous séparait que d'un mètre. J'aurais voulu être plus loin, pour ne pas ressentir le besoin de la frapper. D'un autre côté, j'aurais voulu être plus près, pour pouvoir la frapper. Les deux auraient été bien. Là, j'étais dans cette zone gênante veux-frapper-mais-peux-pas-frapper. Assis à ma gauche et à sa droite étaient tous les managers : M. Coâ, Golly Molly, Mme Coâ, Dr Coin, Judy la Langue, et quelques autres personnes que je ne connaissais pas. Ils devaient travailler dans d'autres parties de la Wonder Tower, mais je ne savais pas vraiment pourquoi ils seraient là. J'ai dû faire un sacré cirque pour attirer des gens que je ne connaissais même pas. Tout le monde était assis pendant une seconde de silence gênant pendant qu'une grande femme filiforme expliquait la situation à Langue en chuchotant. J'ai arrêté le petit assistant à tête de bébé dans son élan et lui ai demandé une balle anti-stress. Il hocha la tête et partit en courant, se dandinant avec ses jambes arquées.

"Ze que tu dis, Brillant Brian, est que Polly Garry Azley a volé ton idée pour la Plante Piano Cultive-L-Ezprit ?" demanda Langue, ses sourcils baissés dans une confusion calme.

"Oui."

"Et toi, Polly Garry Azley, as-tu volé l'idée de Brillant ?"

Polly cligna des yeux de nombreuses fois, et remua son nez. Elle jetait des coups d’œil entre Langue et moi. Ses joues étaient rouge vif.

Elle avait l'air d'avoir besoin d'être poussée d'un toit.

"… Je ne l'ai pas fait."

"Elle ment !"

"Z'il te plaît calme toi Brillant, nous ezzayons de régler les zozes diplomatiquement."

J'ai senti un petit coup sur ma cuisse, et vis l'assistant de retour avec une petite balle anti-stress jaune en baissant les yeux. Je lui ai souri, tapoté sur la tête et dis "merci" à voix basse. Il s'est trémoussé d'avant en arrière puis repartit en se dandinant à nouveau.

"Donc… euh…" Langue lécha ses lèvres, puis laissa son atout caractéristique pendre du côté de sa bouche. "Nous n'avons zamais eu de zituation comme za avant." La salle tomba dans un silence gênant. Comme au tout début. "Peut-être qu'on pourrait faire des câlins et oublier ?" Quelques visages souriant se sont tournés vers moi.

"Quoi ? Langue, tout le monde — non ! C'est au-delà des câlins ! Elle a volé mon idée et l'a revendiqué comme la sienne ! Si ça va à la production, elle se fait de l'argent avec — elle se fait de la renommée avec mon idée. Et ce n'est pas câlinable." Je l'ai regardée directement, ses joues encore plus rouge qu'avant : "Tu n'es pas câlinable."

"Enfin, c'est pas à propos de l'argent, c'est à propos du f-f-fun, Brillant…"

"Je me suis corrigé non ? Clairement elle pense que c'est à propos de l'argent, elle — elle vole mon idée !"

"Eh bien, attends, ze connais Polly, et z'est une honnête petite fille, ze ne pense pas qu'elle volerait une idée, tu es zûr que tu as créé ça ?"

"Je — vous êtes sérieux ? J'en suis certain ! Je n'ai jamais été aussi sûr de quoi que ce soit dans ma vie !"

"B-B-Bah, nous ne pouvons pas prendre des mesures contre Polly sans p-p-preuves, n'est-ce pas…?"

"Je suis — Coâ, je suis Brillant Brian. Est-ce que tu veux que je nomme tous les produits que j'ai dans ma besace ? Tous les cadeaux que j'ai donnés à cette entreprise ?"

"J-J-Je ne pense pas -"

"Voyons voir… ah oui, j'ai fait les Truffes Tartufes, tu te souviens de la Manette Universelle ? Oh, et aussi, j'étais le cerveau derrière Dragon-Escargots, et j'étais le collaborateur principal de notre petit cadeau — je n'ai jamais été autre chose qu'un bénéfice majeur pour cette entreprise. Je n'ai rien été d'autre qu'un atout pour vous, et c'est comme ça que vous me traitez ?"

"Brillant, tu deviens erratique, ze zerait mieux pour tout le monde si tu te calmais -"

"Me calmer ? Polly n'a jamais eu de bonne idée dans sa vie ! Polly n'a jamais eu une seule idée fructueuse ! Elle a raté absolument toutes les présentations de jouets qu'on lui a donné ! Je veux bien tendre des perches, mais à ce niveau elle a consommé toute une satanée forêt ! Je veux dire, comment pouvez-vous vraiment vous attendre à ce qu'elle pense à quelque chose comme la Plante Piano Cultive-L-Esprit ? Après ses plans fantastiques, comme les "Thémons", les "Gracieux Gens", la, oh oui, la "Mouche à Fruit" ? Devine quoi, Polly, ça existe déjà."

"Brillant, ze penze vraiment que ze zerait mieux zi tu ralentizais un -"

"Attendez, ça ne s'arrête pas là — il y a aussi "Happy Time d'Hemingway", ou littéralement juste "Histoire" — oh, et comment oublier "Carnage de Confiserie" !"

"B-B-Brillant, s-s-s'il te plaît -"

"Oh, ferme ton foutu clapet Coâ."

Toute la salle poussa un cri d'exclamation. J'avais oublié à quel point j'avais aiguisé mes ongles ce matin ; le contenu perlé de la balle anti-stress s'était étalé sur la table. J'ai arrêté de serrer, regardé autour de moi pour voir leur bouche à moitié ouverte, et sentit mon visage s'attendrir et s'assortir à leur expression. Je me suis retourné et ai vu Polly pleurer, son eyeliner coulant sur son visage. Le petit assistant se tenait à la porte en me fixant avec des yeux grands ouverts. En me voyant me relaxer, il se rapprocha lentement et commença à ramasser les restes de la balle anti-stress dans un petit plat.

La salle était tendue. Ma poitrine me faisait mal. Je me sentais un peu nauséeux. Le seul son provenait des doux pleurs de Polly dans le coin. J'étais debout, mais je ne me souvenais pas m'être levé. Me rasseyant et regardant là où les perles étaient, j'étais fasciné par mon propre comportement. Je ne pensais pas que je faisais encore ça. J'aimais M. Coâ. C'était toujours un vieil homme si gentil. Je n'avais jamais eu de problèmes avec Langue. Je me sentais tout d'un coup très sale.

"Je suis… je suis si désolé." Je regardai autour de la salle. Je pouvais voir les yeux de Coâ larmoyer. Sa femme s'était rapprochée et massait son dos. "Je suis… Coâ, je suis si désolé. Je ne… je t'ai toujours aimé, tu es un vieil homme si gentil. Et Judy, je… je ne sais pas ce qui m'est arrivé."

Langue échangea des coups d’œil avec les gens que je ne connaissais pas, soupira, puis me regarda à nouveau. Elle désigna Polly d'un geste, et je me suis tourné pour lui faire face. Elle avait sa tête dans ses bras à ce moment. Polly Gary Ashley. Voleuse d'idée. Je pouvais sentir mes poings se serrer à nouveau, et j'ai dû détourner le regard.

"Je suis si désolé Langue. Je ne peux pas. Je ne peux pas lui pardonner."

Nous avons tous baissé nos têtes en même temps. M. Coâ fut accompagné hors de la salle par Mme Coâ, et ils furent rapidement suivis par tous les autres. La femme à l'apparence d'araignée gigantesque vint pour guider Polly hors de la salle. Rapidement, il ne restait que moi et Langue. Langue soupira, se leva, et marcha vers là où Polly était assise. Elle retroussa ses manches, et essuya la tâche mouillée que Polly Gary Ashley avait laissé. Puis, elle me regarda solennellement.

"Brillant. On t'aime bien. Beaucoup. Tu as touzours été un fabricant de zouets fantaztique, et nous penzons que tu es un des plus dédiés à rendre les enfants plus heureux. Donc nous ne voulons pas te renvoyer. Mais nous ne penzons zuzte pas que tu peux rezter ici pour l'inztant. Tu as fait un zacré zirque. Hum……" Elle lécha ses lèvres à nouveau, puis massa l'arête de son nez. "Ze penze qu'on peut t'offrir des vacanzes payées à l'Attrape Tourizte. Peut-être que tu pourrais te calmer là-bas… ? Ze ne zais pas, tu n'avais pas l'air d'aimer ma dernière zuggeztion…"

"Non, non, c'est bon. Je suis… je suis si désolé d'avoir fait ce cirque. J'assume. Je vais prendre des vacances payées à l'Attrape Touriste, aussi longtemps que nécessaire pour m'en remettre. Ou, aussi longtemps que vous voulez bien me payer des vacances payées."

Nous avons tous deux ri gauchement, pas vraiment parce que c'était naturel, mais juste pour alléger l'ambiance. J'ai senti une autre petite tape sur ma cuisse, et je baissai les yeux. C'était encore le petit assistant, et il avait l'air un peu nerveux. Ses yeux se levèrent pour rencontrer les miens, et il sortit alors une balle anti-stress verte de derrière son dos et me l'offrit.




C'était ma première fois dans un bus. C'était bizarre. C'était bizarre et désagréable. Je pense qu'ils me regardaient, tous autant qu'ils étaient avec leurs costumes et leurs châles et leurs robes et leurs manteaux et leurs vestes et leurs sweats et leurs jeans et leurs petites chaussures. Je me sentais nu sans mon maquillage, et je n'étais jamais allé nulle part avec si peu de couleurs. De ce que je voyais, c'était vert dans toutes les directions. De l'herbe que broutait des moutons et quelques arbres étaient visibles. C'était fade… mais je suppose que ça allait. Je me sentais fade. J'étais forcé dans un sweat brun et un pantalon en denim, et je portais des chaussures grises avec des lacets. Mes cheveux étaient coiffés vers l'arrière et ordonnés. J'étais parfumé avec un genre de cologne bon marché. Ma valise était à mes pieds parce que je n'avais pas envie de la laisser seule ; si quelqu'un venait à voir mes peluches, mes aquarelles et mon risperdal je me sentirais terriblement jugé. Enfin, je me sentais déjà jugé. Je me suis senti jugé depuis hier soir. J'ai essayé de ne pas y penser, parce que ça m'aurait donné l'air plus nerveux, et j'avais déjà l'air nerveux donc je ne voulais pas avoir l'air plus nerveux. En ce moment j'étais censé être un honnête citoyen… ou quelque chose comme ça.

Le bus prit un virage un peu trop serré et je me suis penché contre la femme à côté de moi. Je me suis excusé profusément après coup, espérant que ce serait assez, mais finalement elle se décala d'un siège et arrêta de me répondre. "Je suis un enfant," pensais-je pour moi-même, "tout le monde ici pense que je suis un enfant." J'observais le paysage et commençais à voir de plus en plus d'arbres. Mon arrêt arrivait, et je devais être prêt. Je me suis levé et me suis tenu à un poteau. J'avais l'impression d'être plus central et avais donc l'impression d'avoir plus d'yeux sur moi. Je me suis rassis. Oh zut, qui que ce soit ayant vu ça devait penser que j'étais une vraie loque, devait penser que j'étais — est-ce que c'était mon arrêt ?

Je regardai en arrière, et vu l'arrêt de bus couvert de plantes devenir de plus en plus petit. C'était mon arrêt. Le conducteur l'ignora complètement, qu'est-ce que — "Hé !" Tout le monde me regardait maintenant. "Hé, conducteur ! Monsieur ? S'il vous plaît, monsieur -" J'ai ramassé ma valise et ai marché jusqu'à l'avant du bus pour parler au conducteur, "- c'était mon arrêt ! Vous pourriez vous arrêter, puis-je…?"

Le gros homme puant m'examina et m'effraya avec ses yeux noirs en colère. "Hein ?"

"Oh, s'il vous plait monsieur, mon arrêt était là-bas ?"

"C'était ton arrêt ?"

"Oui, maintenant s'il vous plaît, s'il vous plaît s'il vous plaît pourriez-vous arrêter le bus, je dois -" J'ai failli tomber quand le conducteur se gara abruptement.

"Personne n'a jamais cet arrêt, on pétitionne pour s'en débarrasser. Il n'y a rien là-bas tu sais. Tu es sûr que c'est ton arrêt ?"

"Oh, je vous assure monsieur, qu'il y a quelque chose là-bas. Il suffit de suivre le sentier !"

Il grommela, et passa le cure-dent du côté gauche au côté droit de sa bouche. "D'accord. Je peux te laisser ici et tu peux marcher jusque là-bas ?"

Je n'aimais pas cette idée, vu comment ma valise était lourde, mais je ne voulais pas l'embêter. "Oui, je vais y aller. Merci d'avoir écouté, je ne sais pas pourquoi personne d'autre ne s'arrête là, c'est une si belle forêt. Merci, merci beaucoup." Il fit s'ouvrir la porte avec un couinement, et je soulevai ma valise sur la terre. "J'y vais dans ce cas, prenez soin de vous !"

"Je le ferai." Il s'arrêta, et bougea son cure-dent à nouveau. "Soit prudent hein ? Je n'ai jamais entendu parler de quiconque étant descendu à cet arrêt. Je pensais que ça devait être un genre de relique. Où que tu ailles, ça doit être ancien."

Avant que je ne puisse répondre il ferma la porte, et le bus était sur la route à nouveau. J'étais laissé dans la terre sur le côté de la route, entouré par la forêt. De la terre ? Oh flûte, c'était de la boue. Je faisais le son d'une théière bouillante tandis que j'essayais de racler mes chaussures contre un tronc d'arbre. C'était dégueu. Je n'avais qu'entendu parler de la boue — on dirait presque du chocolat fondu. Je voulais presque la goûter en fait — mais non, c'était de la terre mouillée. Je ne devrais pas. Me rendant compte que je n'avais toujours pas bougé, je traînai les pieds sur place pendant deux secondes avant de me diriger vers l'arrêt de bus. Ce n'était pas très loin, mais porter cette valise donnait l'impression que c'était des kilomètres. Quand je suis arrivé là-bas, j'avais presque oublié ce que je faisais. Heureusement, ce n'était que presque.

"À deux heures de là où tu es,
Jamais près et jamais éloigné,
Invisible aux cartes et aux journalistes,
Allons tous à l'Attrape Touriste."

Rien n'a semblé changer. Je suis resté là pendant une seconde, et je l'ai répété quelques fois. C'était normalement censé être dit par plusieurs personnes. J'ai songé à faire machine arrière, mais vers où ? J'étais au milieu de nulle part, avec aucune voiture à l'horizon, entouré par les bois. Peut-être que je devais attraper le panneau de l'arrêt de bus ? J'ai essayé de le tenir et de dire la phrase, mais ça n'a rien fait. J'ai commencé à le dire de plus en plus fort en déambulant un peu dans les bois. J'ai essayé de le crier, et ça n'a rien fait. J'ai essayé de câliner le panneau d'arrêt de bus, et ça n'a rien fait. C'était pas bon, c'était vraiment vraiment pas bon, et je commençais à paniquer. J'avais de la boue dans mes chaussures, je portais une valise de dix tonnes, j'étais seul au milieu des bois, et je n'avais pas de téléphone portable. Ça s'effondrait. Tout mon monde fondait, ça avait commencé avec mon travail et maintenant ça allait finir avec moi mourant de faim dans — attends.

"Nous voulons voyager de par le monde,
Même si nous devons quitter les pistes,
Un havre pour les voyageurs et les vagabondes,
Nous savons que tu existes, tu es l’Attrape Touriste !"

Quelques broussailles s’éloignèrent, et un petit chemin fait de briques jaunes s’aventura dans les bois. Oh, c’était mignon. Une référence au Magicien d’Oz. J’aurais dû m’y attendre. J’aurais dû me rappeler du nouveau mot de passe plus tôt. J’avais oublié que quelqu'un avait découvert celui-là aussi. On est allé à la maison et l’avons retrouvée couverte de papier toilette. C’était un désastre.

J’ai attrapé ma valise et ai commencé à suivre le chemin. Il commençait à faire noir, j’ai dû être dans ce bus pendant longtemps. Faire mes bagages ce matin me demanda beaucoup d’effort aussi. Je ne pouvais y faire tenir que cinq couleurs de peinture différentes. On m’a assuré qu’il y en aurait plus à l’Attrape Touriste, mais je n’étais vraiment pas sûr. Je n’étais plus sûr de rien en fait. Mon statut social devait être en lambeaux maintenant. Carabistouille, cette valise était lourde. Je pensais que si je ne voulais pas porter cette valise longtemps, je devrais courir. Donc je l’ai fait. J’ai couru et couru et couru, et j’avais l’impression de prendre des années, puis je me souvins ; l’Attrape Touriste est toujours à deux heures de tout. J’ai grogné, fort, me rendant maintenant compte que ma vitesse n’importait pas. Deux heures de porter ma valise était mon destin. Je me déplaçais à un rythme d’escargot vers l’Attrape Touriste, en préférant ne pas penser à toutes mes décisions qui m’avaient mené ici.




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