La voix de la décomposition
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La maison n'avait pas été saccagée. C'était déjà ça. Elle savait que Rhiannon n'était pas du genre à rester calme lorsqu'elle était saoule, et ça faisait deux jours que Priss l'avait fait déguerpir après l'avoir frappé. Elle avait laissé les lumières allumées avant de partir ; elles étaient fermées maintenant, alors soit Rhie était enfin rentrée à la maison, soit elle s'apprêtait à rencontrer quelqu'un avec de tout nouveaux appareils électroniques d'occasion en main.

Rhiannon était assise à l'envers sur une chaise dans le salon. Ses cheveux, recouvrant la moitié de son visage, étaient illuminés par la lumière de la télévision. La seule source de lumière dans la pièce.

''Hey Prissy. Comment vont tes hormones ? Pas très bien, on dirait.''

Priss mit son manteau de côté et s'approcha de sa sœur. Sa façon de se tordre le dos en levant la tête pour la regarder donna envie à Priss de la gifler pour faire tomber le reste de ses dents.

''Vas-y. Assure-toi de m'en acheter des nouvelles qui brillent. En porcelaine, ça ne me dérange pas. Je ne suis pas si raffinée.''

''Pourquoi est-ce que tu ne me parles pas au lieu d'agir comme une tarée ? Tu fais tout ça pour recevoir de l'attention, c'est ça. Pourquoi es-tu incapable de t'asseoir pour une fois et de dire aux putains de gens ce qui se passe, et de les laisser t'aider au lieu de piquer des crises en espérant que quelqu'un devine ce qui t'arrive, putain.''

''Prissy, tu as frappé en premier. J'essayais de te présenter à des amis.''

''Et je m'excuse pour ça —''

''Je n'accepte pas tes excuses.''

'' — Mais on ne parle pas de moi en ce moment, Rhiannon.'' Priss se pencha, assez près pour sentir les relents d'alcool s'échappant du gouffre où se trouvait auparavant les dents de devant de sa sœur, ''Ton patron a dit des trucs racistes, et maintenant tu as une crise existentielle et tu bois toute la journée ?''

Elle haussa simplement les épaules :

''Je me fais de nouveaux amis. Toi, tu n'as que Annie-chouchou. Je parie qu'elle craque pour toi, mais qu'elle ne le sait pas encore. J'ai raison ?''

''J'ai une amie que je connais et que j'aime et sur qui je peux compter dans n'importe quelle situation. Dis-moi, à quand remonte la dernière fois où tu as déjà eu des amis qui ont eu la décence de te laisser dormir sur leur canapé après une soirée à te saouler ? Des amis qui s'assurent que tu ne te fasses pas racketter ou violer ou,'' Priss n'en pouvait plus et jeta son calepin sur la lampe à proximité, la renversant sur le plancher. ''Tu n'as pas d'amis, tu n'as que des gens avec qui tu bois !''

Rhiannon se leva lentement et tourna la chaise pour s'asseoir correctement, se rapprochant alors d'un des canapés pour que Priss puisse s'asseoir en face d'elle :

''Dans ce cas, je suis prête à parler.''

Priss serra les dents et s'assit. Rhiannon avait toujours aimé se donner beaucoup de mal pour harceler, perturber et déranger les autres. Elle ne connaissait pas le sens d'aller ''trop loin''.

''Je ne suis pas à ma place ici, Prissy,'' annonça-t-elle simplement avant de préciser sa pensée, ''Dans ce monde. Je ne peux pas tolérer toute la merde qui se passe. Le racisme, la 'fierté blanche', l'ultranationalisme, les hostilités constantes. J'en ai marre de vivre dans un pays où chaque jour est une illusion de parano, 'les Qing se font du fric en Asie, la troisième guerre mondiale va éclater !', 'les Africains s'unissent, ils vont voler nos terres, troisième guerre mondiale !', 'les Européens font leur prétentieux, troisième guerre mondiale !'"

''Les choses sont meilleures en ce moment qu'elles ne l'ont jamais été dans l'histoire de l'humanité. Nous avons moins de guerres, moins de violence, et même moins de racisme.''

Rhiannon secoua la tête :

''Non, tu as tort. Ça ne peut pas être vrai. C'est pas parce qu'il y a moins de violence que le monde devient un endroit meilleur. À quand remonte la dernière fois où les inégalités de revenu étaient aussi élevées ? Tu sais, tout indique que la situation ne va qu'empirer. À quand remonte la dernière fois où des milliards de gens ont commencé à abandonner et à accepter volontairement la fin de leur démocratie au nom de la religion ?''

Priss croisa les bras et s'adossa confortablement sur le canapé :

''Je serais probablement capable de te citer quelques exemples.''

''Tu savais que les femmes en Turquie et en Syrie portaient encore des bikinis à la plage jusqu'à très récemment ? Avant que les Ottomans soient vaincus et remplacés par ces pédés d'islamistes.''

''C'est leur problème. Ils résoudront ça à leur propre rythme.''

''Tu sais, Prissy, ce n'est pas sain de rester assise et de mijoter dans la crasse juste parce que tu es trop une chochotte pour aller foutre la merde et risquer que des gens soient blessés pour quelque chose de meilleur. Un grand sage a déjà dit, 'Une juste guerre est préférable à une injuste paix'.''

''Qu'est-ce que ça veut dire ?''

Rhiannon se leva de nouveau et tendit la main vers sa sœur :

''Je veux rendre le monde meilleur. Veux-tu m'aider, Priscilla Locke ?''

Cette dernière lança un regard noir à Rhiannon, ne croyant pas à cette apparente sincérité de sa part :

''Quand est-ce que tu vas te trouver un nouveau job ?''

Rhiannon s'écarta, laissant sa main caresser doucement les jambes de Priss avant de se diriger vers la porte :

''On se voit de l'autre côté, Prissy.''


Shi Mingxia regarda la petite femme s'incliner et se précipiter vers la console pour y entrer le nom de la visiteuse. Elle avait de si petits pieds, une relique du siècle précédent. Une pratique si barbare. Pourtant, les gens, incapables de contenir leur émerveillement, la considéraient toujours comme un signe de richesse. Or, la petite femme travaillait maintenant derrière un bureau. À une époque où la richesse était aussi éphémère, la raison d'être de la coutume des pieds bandés devenait de plus en plus floue.

''Vous êtes Mandchoue, n'est-ce pas ?'' demanda la femme avec une petite voix emplie de douceur.

Mingxia baissa le regard et observa ses grands pieds. Les Mandchous n'avaient jamais pratiqué la coutume des pieds bandés :

''Comment le saviez-vous ?''

''Votre accent,'' expliqua la femme en souriant avant de l'escorter jusqu'à l'ascenseur. Elle lui fit au revoir de la main pendant la fermeture des portes, laissant ainsi Shi Mingxia seule.

Elle mesurait près de deux mètres de haut et était bâtie comme une top-modèle. Personne dans sa famille ne pouvait croire qu'elle n'était pas secrètement une Jin Gi Wei ou une actrice porno. Non, je suis simplement une assistante de laboratoire, elle leur répondait. Cette réponse ne faisait qu'attiser les blagues à son sujet.

Alors, lorsque l'opportunité se pointa, elle rejoignit le Jin Gi Wei.

Les portes s'ouvrirent et elle sortit de l'ascenseur, s'inclinant poliment devant M. Hung lorsqu'il s'approcha d'elle. Il lui tendit la main et la conduisit dans le couloir, jusqu'à la salle de conférence.

Ce n'était que sa deuxième rencontre avec le groupe, et ils avaient déjà commencé à la traiter comme si elle faisait partie de la famille. Même le fait qu'elle soit une femme ne semblait pas affecter la façon dont ils semblaient la respecter.

Je suis simplement une assistante de laboratoire.

Le groupe entra dans une pièce faiblement éclairée décorée de banderoles Qing accrochées aux fenêtres ainsi que d'un somptueux tapis recouvrant le sol. Les quatre hommes étaient agenouillés autour d'une femme vêtue d'une très grande robe et dont le visage était couvert, ne laissant entrevoir que son nez et sa lèvre supérieure. La femme fit signe à Shi Mingxia de venir s'asseoir. Celle-ci alla s'asseoir devant la femme.

''Vous êtes l'assistante de laboratoire ?'' demanda la femme d'un ton sec et ferme.

Elle hocha la tête, puis réalisa que le visage de la femme était couvert. Cependant, cela ne sembla pas déranger la femme et elle continua :

''Du Dr Sienowicz ?''

''Oui.''

''Le Dr Sienowicz est décédé la semaine dernière.''

''J'ai entendu la nouvelle, mademoiselle.''

La mademoiselle laissa échapper un sifflement, comme de l'air s'échappant d'un tuyau :

"'Mademoiselle'… Vous ne savez même pas qui je suis.''

''Toutes mes excuses.''

''Vous savez qu'il travaillait sur une substance bactérienne récupérée sur des cadavres à Laos ?''

''Oui.''

''Avez-vous personnellement observé la substance bactérienne ?''

''Oui.''

''Elle est étrange, n'est-ce pas ? Décrivez-la-moi comme si j'étais un enfant.''

Shi Mingxia haussa un sourcil, ne sachant pas si la femme verrait son expression. Le ton de la femme indiquait qu'elle savait déjà ce qu'était la substance. Peut-être qu'elle voulait que les hommes autour d'elle le sachent aussi.

''La bactérie est exceptionnellement réceptive aux environnements étrangers. Elle prospère lorsqu'elle est exposée à des températures extrêmes. Et elle semble muter de manière particulièrement suspecte.''

''Ce qui veut dire ?''

Elle haussa les épaules :

''Je ne sais pas comment l'expliquer simplement…''

''Elle écoute. N'est-ce pas ?''

''C'est une façon de voir les choses.'' Elle tenta une explication lorsque la femme devant elle resta silencieuse. ''J'observais la bactérie en question en discutant avec le Dr Sienowicz d'une autre bactérie non reliée. J'ai fait une remarque sur la rigidité de ses nucléotides, ce qui la rendait très fragile et peu susceptible de s'adapter si elle était exposée à une séquence similaire d'une séquence synthétique. Au même moment, la bactérie en question a commencé à muter. Ses nucléotides ont commencé à se séparer et à se restructurer. Bref, elle a commencé à se transformer pour prendre la forme dont je parlais, comme si la bactérie croyait à tort que je parlais d'elle.''


Sharpe remarqua rapidement une touche d'humour dans la situation de Priss :

''Allez, laisse-la tranquille un peu.''

Priss la foudroya du regard.

Sharpe grimaça d’embarras :

''Désolé. C'est vrai, par contre… techniquement, c'est toi qui as frappé en premier.''

Priss serra les dents en essayant de se frayer un chemin à l'intérieur du bâtiment — le tout nouveau Site-804. Sharpe se glissa facilement devant elle.

''Est-ce qu'elle a volé un truc à quelqu'un ? Tué quelqu'un ? Enfreint la loi ? Fait quelque chose qui pourrait te causer des ennuis ? Fréquenter des criminels potentiels ?''

''Non.''

Sharpe apparut de nouveau en face d'elle, les bras grands ouverts :

''Chérie.''

Priss renifla et essaya de cacher son sourire :

''Non.''

''Chérie. Ne réveille pas le chat qui dort.''

''Elle va empirer —''

''Ne réveille pas le chat qui dort.''

Priss éclata de rire, incapable de se retenir :

''Ça ne lui ressemble même pas.''

''Je fais bien l'accent cela dit. J'en reviens pas que ce connard ait réussi à être réélu. C'est de la fraude, c'est sûr.''

''Ari, écoute…''

Les portes de l'école étaient ouvertes. On pouvait entendre quelques murmures depuis l'intérieur, comme si une petite foule s'était rassemblée juste un peu plus loin que ce que l'entrée principale laissait entrevoir.

''En parlant de connards…'' dit Sharpe en grimpant les marches pour entrer, sa taille imposante rendant la tâche facile. Priss la suivit.

L'intérieur n'avait pas changé, mais de la poussière recouvrait maintenant les murs. Des manuels scolaires étaient empilés sur le bureau à la réception et l'ordinateur avait disparu. Sharpe était déjà loin devant elle et scrutait l'intérieur d'une des classes leur faisant face. Elle fit signe à Priss de venir jeter un coup d’œil. La pièce était remplie de cadavres desséchés placés dans des enveloppes de plastique, leur donnant un air de vieux tapis qu'on aurait entreposés. Seuls quelques-uns d'entre eux étaient habillés. Tous les corps semblaient être dans un état de sécheresse et de décomposition beaucoup trop avancé pour qu'ils aient été enterrés dans une école du sud de la Floride récemment.

''Et merde,'' s'exclama Sharpe en jetant un regard furtif aux cadavres. Elle s’avança prudemment et tendit une main pour voir si elle pouvait toucher les corps. Pour voir s'ils étaient réels. Le bruit de plastique froissé qui s'éleva au contact de ses doigts le confirma.

''C'est un cimetière,'' répondit Priss en commençant à assembler les morceaux du puzzle, ''Il devait sans doute y en avoir un à proximité, dans un univers ou un autre. L'Anabase les a amenés ici. Par contre, c'est vraiment une façon merdique d'entreposer des cadavres.''

Cette explication sembla apaiser Sharpe. Elle trouva même un moyen de sourire et retira le plastique recouvrant un des cadavres pour observer son visage :

''Regarde celle-là. Elle a des pommettes. Elle me fait penser à cette connasse de Dr Marlowe.''

Elle continua de retirer le plastique, puis s'arrêta soudainement.

''C'est quoi ton putain de problème ? Pourquoi est-ce que tu les touches ?'' s'écria Priss.

Sharpe tira légèrement sur le cadavre. Il était toujours habillé, mais ses vêtements paraissaient aussi décrépits que son corps. Un badge en plastique tordu était attaché à eux. Il était toujours possible de lire sur la partie restante 'Dr Jaime'.

''Tu penses que c'est Dr Jaime Marlowe ?'' demanda Sharpe en levant les yeux vers Priss.

Priss ricana et s'agenouilla pour frotter le badge en plastique. Le reste était illisible, mais il y avait bel et bien une ressemblance avec les badges d'identification remis aux membres de la Fondation :

''Comme je l'ai dit. C'est un dépotoir provenant d'un univers alternatif.''

''Alors ce n'est plus un cimetière maintenant ?''

Priss ouvrit la marche jusqu'au sous-sol, où l'Anabase elle-même était stockée. Malgré son aplomb apparent et sa certitude que la pile de cadavres faisait partie des tests de l'Anabase, elle avait été grandement troublée par le caractère soudain de ce qu'elle avait vu. Compte tenu de la nature des affaires de la Fondation, suffisamment de doutes lui pesaient sur la conscience pour rendre ses pas raides et hâtifs avant de faire irruption dans la pièce contenant l'Anabase. Ce fut un soulagement de voir Dr Marlowe assise à côté d'elle, derrière un ordinateur.

''Hé salut, Jaime,'' balança Sharpe.

Marlowe lui jeta un regard placide, ses yeux glacials dégageant juste assez de malveillance pour montrer son dégoût.

''Juste au cas où tout ça ne serait qu'une blague de très mauvais goût, tu es au courant pour le merdier de cadavres planqué dans une des salles de classe à l'étage ?''

Marlowe continua de la regarder d'un air absent.

''Oh putain de merde.''

Marlowe se leva en silence, frôlant les deux agentes en sortant de la pièce. Sharpe et Locke la suivirent. Le bâtiment semblait avoir changé — les murs n'étaient plus recouverts de poussière. L'ordinateur était de retour à la réception. Sharpe guida Marlowe jusqu'à la salle de classe. Elle était vide, mis à part pour quelques pupitres et des chaises.

''Vous avez dit que vous avez vu des cadavres ?'' demanda Marlowe d'un ton ferme.

Priss prit la parole :

''Un tas de cadavres. Desséchés, bruns et gris. Tous enveloppés dans du plastique. Un d'entre eux…'' Elle jeta un coup d’œil au Dr Marlowe, remarquant alors ses pommettes, ''Tu étais un d'entre eux. Je crois qu'on a aperçu ton badge.''

La voix de Sharpe fit écho dans le couloir :

''Hé ! T'es qui putain ?''

Les deux femmes s'empressèrent de sortir et observèrent Sharpe se ruer sur un petit homme chauve doté d'une barbe fournie. Il transportait une poubelle et avait l'air terrifié par la grande femme qui s'approchait de lui.

''T'es qui putain ?'' répéta Sharpe.

''Je travaille ici !'' s'exclama-t-il.

''Sharpe !'' fit Marlowe d'un ton sec, ''Reviens ici.''

Sharpe obtempéra, mais continua de se défouler :

''Je n'ai jamais vu ce gars ici auparavant — il a fait quelque chose, j'en mettrais ma main au feu. Il doit être un genre de… d'apparition anormale qui essaie de foutre en l'air tout notre travail d'une manière ou d'une autre.''

Il ne fallut qu'un regard sévère de la part de Marlowe pour faire taire la grande femme. Une fois silencieuse, Marlowe reprit d'une voix plus douce :

''Si c'est ce qui est pour se produire à chaque fois que vous manquez une journée de travail, je vais m'assurer que vous soyez réassignées. Sharpe, tu ne peux pas crier après des gens comme ça. Tu es censée être une agente de la Fondation, pas une gamine.''

Sharpe se tortilla, mal à l'aise, puis Marlowe se tourna vers Locke :

''Écris tout ce que tu as vu et fais-moi parvenir ton rapport dès que possible. Ne parle à personne sur le site de ce que tu as vu jusqu'à ce que les témoignages de tout le monde aient été corroborés.''

''Tu veux dire qu'il y a d'autres personnes qui ont également vu ça ?''

''Je n'ai pas l'autorisation de discuter de ces informations,'' répondit Marlowe en coupant court à la conversation. Elle se redressa légèrement, ''Allez-y maintenant. Ana m'attend…''


Rhiannon s'accroupit sur le petit futon au centre de la pièce. Tout le monde avait la même voix ici ; par respect, les gens restaient silencieux lorsque quelqu'un prenait la parole. Elle serait le centre d'attention pour aussi longtemps que la patience de ses auditeurs le permettrait. Cela signifiait qu'elle allait devoir les divertir pour faire passer son message.

''Laissez-moi vous raconter l'histoire d'un homme de l'époque…

''Cette histoire commence dans un petit foyer en Oklahoma, où deux filles ont été élevées dans une petite maison par deux petits cerveaux qui leur ont offert une vie avec peu d'obstacles. Papa était le fils d'un vétéran, Maman était une bonne à rien venue de quelque part en Asie. Elle se disait 'blanche pure' et racontait qu'elle était 'une gamine militaire née sur une base militaire'. Papa n'avait rien à redire là-dessus, pourvu que sa femme au teint d'ivoire continue d'être belle et sexy pour lui.

''Est-ce une si mauvaise chose pour un homme de l'époque de se conformer à ce qui est considéré comme 'bon' et 'juste' ? N'importe qui considérant les noirs et les Asiatiques comme des amis potentiels était traité de 'dégénéré'. Qu'est-ce que ça change si un beau petit garçon naît avec des yeux un peu trop bridés pour son propre bien ? Est-ce une si mauvaise chose pour un homme de l'époque de se conformer à ce qui est considéré comme 'bon' et 'juste' lorsque sa femme au teint d'ivoire s'avère ne pas être tout à fait blanche ? Elle était belle et sexy, mais ce beau petit garçon empoisonnait son âme par sa simple présence.

''Pauvre petit garçon. Non — pauvre homme de l'époque. Le beau petit garçon a eu la chance de se reposer pour l'éternité, tandis que l'homme de l'époque s'est retrouvé avec un petit squelette à cacher. Mais avec sa femme au teint d'ivoire qui se faisait belle et sexy pour lui, comment l'homme de l'époque pouvait-il abandonner sa belle vie de blanc à cause d'un petit secret blanc ? C'est alors que sont apparues deux petites fillettes blanches et rousses. La garantie ultime de la pureté de l'homme de l'époque. Décidément, ce pauvre petit garçon avait été le fruit d'un incroyable hasard ; peut-être que sa femme au teint d'ivoire, étant belle et sexy, avait eu une aventure avec un homme se trouvant un peu plus bas sur les échelons de la chaîne alimentaire.

''Repartant à zéro, l'homme de l'époque et sa femme au teint d'ivoire ont bâti une petite maison heureuse pour leurs deux petites fillettes blanches et rousses au sommet d'une pauvre petite tombe, oubliée à jamais. L'homme de l'époque et sa femme au teint d'ivoire se sont assurés que leurs deux petites fillettes blanches et rousses grandissent en connaissant leur place dans le monde. C'était un monde d'hommes, certes, mais compte tenu du pouvoir détenu par les blancs, même une petite fillette pouvait se retrouver à la tête du monde blanc entier.

''Pourvu qu'elle soit blanche, bien sûr.

''L'homme de l'époque péta les plombs lorsque la pauvre petite tombe du pauvre petit garçon refit surface. L'homme de l'époque enterra son crime et le ferma à clé. Il l'oublia et déménagea avec sa petite famille dans une nouvelle maison, laissant à un autre homme le plaisir de déterrer son passé lorsque ce dernier voudrait creuser un petit trou dans la Terre pour que sa propre petite famille puisse profiter d'un petit luxe aquatique.

''Résultat final, l'homme de l'époque découvre la vérité de son époque — les enfants sont des enfants, peu importe la couleur de leur peau. Un crime terrible, pour lequel l'homme de l'époque devait répondre. Plus jamais il ne verrait la lumière du jour. Peu importe à quel point ses intentions étaient pures et blanches, le sang qu'il avait versé sonna sa fin.

''La femme au teint d'ivoire et les deux petites fillettes font face à quelques obstacles. Il se trouve que le monde dans lequel elles vivent n'est peut-être pas aussi tendre que l'homme de l'époque ; elles n'allaient peut-être pas être à leur place. Cependant, l'homme de l'époque avait laissé à sa petite famille un cadeau précieux avant de partir — un petit mensonge blanc. Un petit mensonge blanc qui souillait la femme au teint d'ivoire, mais épargnait les deux petites fillettes, toujours bien rousses et bien blanches.

''Tout le monde joue le jeu et une nouvelle vérité, meilleure que l'ancienne, est gravée dans le marbre ; ces deux petites fillettes sont innocentes des crimes de leurs parents. Elles sont envoyées chez le papa de Papa, et une des petites fillettes découvre ce qui se passe réellement dans le monde. L'autre petite fillette persiste à écouter les vieilles histoires de soldat de grand-papa afin de garder les yeux fermés et préserver son esprit pur et blanc.

''Vous vous demandez peut-être 'C'est tout ?'. Quelle petite famille n'a pas déjà eu un problème ou deux, perdu un homme de l'époque ou une femme au teint d'ivoire, ou été témoin des multiples obstacles que les petites fillettes ont dû traverser jusqu'à ce qu'elles atteignent l'âge adulte ? Les gamins à l'école avaient des yeux encore plus aiguisés que la loi. Peu importe la rousseur et la blancheur des deux petites fillettes, ils ne voyaient que des sous-hommes métissés. Ils les ont battues et mordues, frappées et fouettées.

''Au fil du temps, les deux petites fillettes ont commencé à s'éloigner l'une de l'autre. Les coups de pied sont devenus de plus en plus violents, et la souffrance pénétra à l'intérieur de la peau blanche couverte de taches de rousseur. Peu importe la couleur de leurs yeux brillants, peu importe la fougue des Locke, ou le nombre de taches de rousseur sur leur peau, aucun jeu légal ne pouvait changer le fait qu'elles n'étaient simplement pas assez blanches. Une des petites fillettes s'est conformée et est tombée follement amoureuse d'un garçon du nord de la Géorgie, allant même jusqu'à renier ses racines pour lui. L'autre petite fillette refusa de cracher le morceau et encaissa la torture grandissante. Des punaises sur sa chaise, des carcasses d'animaux dans ses sacs, toujours plus de souffrance et d'abus et d'humiliation ! 'Jusqu'où peut-on dégrader une personne ?' ont-ils demandé. La réponse : très, très loin. Vous n'avez simplement aucune idée.

''À ce moment, toute cette histoire est devenue trop difficile à supporter pour une des petites fillettes. Qui d'entre nous ne raconterait pas ce genre d'histoire — un petit secret blanc pour cacher sa honte ? Les deux petites fillettes n'étaient pas blanches. 'Une goutte, c'est tout ce qu'il faut', disait le président lors de sa campagne. Une goutte de sang non blanc pour faire de quelqu'un un sous-homme métissé. La petite fillette voit et entend tout ça, et elle sait que 'Nous vs Eux' veut en réalité dire 'Eux vs Nous'.

"'Plus jamais !' dit l'autre petite fille à sa sœur ! ''Tais-toi et laisse-moi tranquille !'' Elle ne veut rien entendre. Elle est prête à devenir une femme au teint d'ivoire, belle et sexy comme sa maman, avec un bel homme de l'époque venu du nord de la Géorgie. Finalement, un gouffre se crée entre les deux petites fillettes rousses et blanches alors qu'elles empruntent des voies différentes dans la vie. La blanche suivit les rêves du vieux grand-papa soldat et se cacha derrière un petit secret blanc. Une autre brique dans le mur.

"'Très bien.' déclara la fillette sous-humaine. 'Va, et puisses-tu trouver le bonheur. Ne devenez qu'un avec la société, ma chère Priss, toi et ton cher garçon du nord de la Géorgie,'

''Oh, que se passe-t-il ? La grande horde blanche ne pardonne pas, et la grande horde blanche ne fait aucune exception ! ''Nous tolérons ta présence dans notre société blanche parce que tu as l'air blanche, mais là tu dépasses les bornes.'' Tu dois en payer le prix et obéir à la loi !

''Le prix est ta féminité, chère Prissy. Ton amour n'aura jamais pu porter ses fruits. Mais le garçon du nord de la Géorgie… il ne pouvait pas supporter ce que tu avais fait ! Il a refusé de rester avec toi ! Et comme ça, il est parti trouver quelqu'un d'autre pour porter ses fruits. Tu as pleuré pendant des semaines, tu as perdu goût à la vie, petite Prissy, et j'étais là pour toi, pour te sauver de toi-même. Je savais alors quelle était la valeur réelle de nos petits mensonges blancs.

''Des atrocités… C'est ce que j'ai vu lorsque j'ai ouvert les yeux. Regardez les terres au-delà de nos frontières et voyez les montagnes de corps de sous-humains métissés sur lesquelles nous nous tenons ; les États-Unis de la civilisation occidentale ! Les meilleurs au monde !

"'Fini les petits mensonges blancs,' plus besoin de se conformer, plus besoin d'être une femme de l'époque. La majorité n’a pas le droit de décider ce qui est bien et ce qui est mal. La vérité a du pouvoir, et elle n'a besoin que de la voix du peuple pour réellement prospérer.''

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