Un ciel bleu clair planait au-dessus des rues de Paris. Un vent léger, soufflant à travers les rues tortueuses, soulevait les auvents des restaurants bondés. De temps en temps, lorsque les rues se croisaient, il y a une petite place. Des petites fontaines ou des statues pittoresques se trouvaient au centre d'une petite cour, cernées par la cohue des touristes.
O5-13 était assis sur un petit banc en bois à l'une de ces intersections, regardant les gens passer. Bien qu'à l'Oneiroi de l'Ouest, le terme "gens" soit un peu vague ; c'était un paysage onirique, après tout. De temps en temps, des bagarres éclataient entre certains des individus les plus étranges, mais Treize attribuait cela principalement aux Oneiroi purs, qui s'étaient lassés de l'existence. Avant d'être coincé ici, il pensait que ces Oneiroi purs étaient la raison pour laquelle certains rêves étaient si chaotiques ; mais maintenant, vu d'ici, cela lui semblait être un peu plus complexe que cela.
Malgré toute cette agitation, Treize passait un bon moment. Des endroits comme celui-ci lui permettaient de se déconnecter et d'oublier la Fondation, de faire semblant d'être presque normal, de vivre la folie de l'extérieur plutôt que de l'intérieur.
Pendant un bref instant, tout s'arrêta sur place, comme dans l’œil d'un cyclone, les gestes figés en plein élan… avant que tout reprenne soudainement. En raison de la nature de l'Oneiroi de l'Ouest, lorsque le rêveur se réveillait, le paysage onirique devait être transféré vers un autre hôte. Mais dans des endroits comme Paris, il y avait souvent une abondance d'hôtes ; cela n'avait vraiment d'impact que dans des mondes oniriques plus restreints. Ce genre de choses le fascinait en tant que chercheur, même si c'était devenu presque normal pour lui à présent.
Voyant un couple d'Oneiroi purs se diriger vers lui, il se leva pour leur céder sa place sur le banc. Alors qu'il pouvait lui-même être considéré comme un des pus, ils le traitaient comme un visiteur, un de leurs inférieurs. Cela ne le dérangeait pas, ceci dit, car cela rendait sa promenade plus facile.
Alors qu'il déambulait dans les rues pavées, l'odeur des différentes cuisines traditionnelles se mélangeant dans l'air, il entendit une conversation chuchotée derrière lui. Il supposa que cela n'avait rien à voir avec lui, car il n'était pas différent des nombreux autres voyageurs. Continuant à flâner lentement dans les rues, il perçut un son distinct, l'écho de chaussures bien entretenues claquant sur les pavés, apparemment suivi par les chuchotements qu'il avait entendus plus tôt.
Comme les chaussures se rapprochaient, Treize s'écarta pour laisser passer la silhouette, mais celle-ci ne fit que lui emboîter le pas et calquer son rythme sur le sien. En tant que membre de l'Oneiroi de l'Ouest, le concept d'"étrange" n'était pas vraiment utilisé en raison de l'énorme différence au niveau de l'apparence et des comportements d'une entité à l'autre, mais il y avait clairement quelque chose de "bizarre" chez cet homme.
L'entité était vêtue d'une longue veste de feutre noire quelconque, avec un simple T-shirt et un jean. Son visage était caché derrière un masque noir, avec le chiffre "1" peint en doré sur sa joue.
"Vous êtes O5-13, n'est-ce pas ?" La voix était rauque, mais presque apaisante. Un ton paternel rassurant, en désaccord avec son apparence.
"En effet, bien que je préfère qu'on m'appelle Dr Ark. En quoi puis-je vous aider ?"
"Je m'appelle Phaedrus, je voulais juste vous parler."
"Venant d'un parfait inconnu, cela semble plutôt suspect. J'ai peur de ne pas faire un très bon otage pour une rançon, si c'est ce que vous cherchez"
"Non, non, désolé de vous avoir pris au dépourvu. Vos activités concernant l'archivage et le perfectionnement du confinement des anomalies m'intéressent."
"Eh bien, je ne dirais pas que ça soit réellement mon activité ; je donne plutôt des coups de main à certaines personnes de temps en temps." Treize ne pensait pas que la Fondation avait un autre de ses membres au sein du paysage onirique avec un tel niveau d'accréditation, mais il supposait que c'était possible.
"Ne vous inquiétez pas, je suis au courant de vos relations avec le Comité d'Éthique."
"Relations semble sous-entendre quelque chose de sournois - je ne fais que soutenir et encourager leur développement."
"Ce qui signifie que vous êtes plutôt contrarié par la tournure récente des événements, n'est-ce pas ?"
"Vous n'êtes pas un agent de Onze, si ?"
"Non, non. Et même si je l'étais, Onze a actuellement des… problèmes. C'est celui qui est le moins susceptible d'enquêter sur vous."
"Hmm, je vois. Et vous me menacez des mêmes problèmes si je ne me plie pas à vos exigences ?"
La silhouette laissa échapper un rire étouffé. "Vous êtes vraiment méfiant à mon égard, n'est-ce pas ? Je suppose que ça vient de votre travail. Et si je vous disais qu'une analogie avec le serrage d'un nœud coulant serait étonnamment précise ?"
"Comment avez-vous…"
"Je n'aurais pas dû poser ce genre de question. Désolé."
"Je… je ne suis pas sûr de ce que vous voulez dire par cette analogie. Je ne faisais qu'évoquer un scénario hypothétique du pire des cas."
La silhouette fit un geste vers un autre petit banc isolé, caché dans une ruelle plongée dans l'ombre. Ils marchaient depuis un moment déjà, et la foule s'était considérablement raréfiée. Treize s'assit avec précaution, jetant un coup d'œil à la personne à côté de lui.
L'étranger fouilla dans son manteau, ce qui fit sursauter Treize.
" Détendez-vous. Jettez un coup d'oeil là-dessus."
Treize saisit les trois photos qu'on lui tendait. Des scènes de dévastation, des corps éparpillés dans les décombres de bâtiments enterrés dans des cratères récemment formés. Les cieux étaient d'un rouge sombre et incandescent. Des hommes et des femmes en blouse blanche gisaient en tas, leurs membres décrivant des angles peu naturels.
"Deux questions. D'où viennent ces photos ? Et qu'est-ce qui a mal tourné là-bas et qui me concerne ?"
"Premièrement, ces images proviennent d'une Terre extrêmement similaire à la vôtre, plus proche que des voisins, même, pourrait-on dire. Deuxièmement, un groupe d'anomalies humanoïdes s'est échappé, et l'un d'eux est devenu complètement fou, malheureusement. Et ils ne se sont pas arrêtés à une seule installation."
"Je vois. Pourquoi me dites-vous tout cela, alors ?"
"Nous avons besoin d'aide pour l'empêcher. Mais je comprends pourquoi vous ne voulez pas, et ne pouvez pas, me faire confiance. Je vous contacterai dans quelques jours."
La silhouette se retourna pour partir, faisant voltiger quelque chose en l'air par-dessus son épaule. Treize l'attrapa instinctivement.
"Si vous souhaitez me contacter, répétez les mots magnete lapide."
Sur ce, le curieux personnage disparut, sa silhouette s'effaçant lentement. Treize toucha la pièce, qui avait un cœur en argent brillant cerclé d'or et comportait les lettres "AV". Il regarda pensivement dans le vague, avant d'ouvrir une Voie vers sa maison. Il avait beaucoup de choses auxquelles il devait réfléchir, et quoi qu'il arrive cette semaine, il était sûr que ce serait intéressant.
Deux jours plus tard.
"Attention à toutes les unités de FIM sur place, veuillez vous rendre dans l'aile sud du Site. Je répète, toutes les unités de FIM à l'aile sud. Brèche en cours."
"Hé, commandant, qu'est-ce qui se passe ?"
"Cinq anomalies humanoïdes sans rapport entre elles ont brisé leur confinement en même temps, et l'une d'entre elles semble être un plieur de réalité mineur."
"Pourquoi on est là alors, on s'occupe principalement d'objets, nous, non ?
"Je pense qu'ils veulent juste des renforts supplémentaires, nous allons devoir les diriger vers les spécialistes."
"Compris."
O5-7 : Le Comité d'Éthique est votre projet favori, n'est-ce pas, Treize ? Quatre de ces anomalies étaient sous votre responsabilité. Que s'est-il passé ?
O5-13 : Plutôt gonflé de votre part, vu que vous avez voté pour réduire mon budget et mon personnel. J'espère que cela vous a ouvert les yeux. En raison de votre "diminution de l'interaction globale des Comités", un seul d'entre eux a du personnel dédié à l'Éthique.
O5-5 : Bon, vous avez suffisamment mis en avant vos politiques personnelles comme ça. Un, savez-vous ce qui a déclenché la brèche ?
O5-1 : D'après ce que j'ai entendu, le plieur de réalité a surchargé l'ARS stationnée devant sa cellule, la faisant exploser et fragilisant la porte. Il semble être plus puissant que ce que les chercheurs pensaient.
O5-2 : Tous les êtres vivants ont tendance à devenir plus puissants dans des conditions stressantes, non ?
O5-7 : Ah, vous défendez Treize, maintenant ?
O5-13 : Deux ne fait que souligner un phénomène connu, Sept. Qu'est-ce qui vous rend si nerveux ?
O5-2 : Je crois bien que les chercheurs qui étudiaient trois de ces anomalies sont membres de départements que Sept dirige.
O5-3 : Je peux confirmer cela. Bien que, étant donné le nombre de personnes que Sept gère, ce ne soit pas particulièrement étrange.
O5-4 : Toutes ces petites querelles ridicules mises à part, je suppose qu'ils ont tous été reconfinés ?
O5-3 : Toutes sauf une, qui a été tuée accidentellement pendant la capture.
O5-11 : C'est très regrettable.
O5-1 : Très bien, étant donné que cette conversation semble ne mener nulle part, je suis enclin à terminer la réunion prématurément.
05-2 : Treize, j'aimerais vous dire deux mots après cette réunion.
05-13 : Faites donc.
[O5-1, O5-3, O5-4… se sont déconnectés]
05-13 : Hé, Deux, merci pour le soutien. Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?
05-2 : Vous n'êtes pas seul à penser comme vous le faites. Prenez soin de vous.
[O5-2 s’est déconnecté]
Alors que Treize allait fermer l'application, une autre demande d'appel vocal apparut, de la part d'un "correspondant inconnu ". Il la regarda avec méfiance, avant de cliquer sur accepter.
"Rebonjour, Dr Ark, je vous avais bien dit que nous nous reverrions bientôt."
"C'est plutôt impoli de vous manifester sans y être invité. Surtout en détruisant l'illusion de sécurité personnelle que j'aime cultiver."
"Oh, votre sécurité est parfaite, j'ai juste des moyens… inhabituels de la contourner. Comment avez-vous trouvé le spectacle ?"
"Alors comme ça, c'était votre faute ?"
"Vous vous méprenez, Dr Ark. Je ne suis pas du tout intervenu, c'était juste une bonne occasion pour exprimer mon point de vue."
"Vous êtes en train de me dire que le plieur de réalité est devenu extrêmement stressé par hasard ?"
"Pas du tout, des chercheurs venaient juste de lui faire subir des tests particulièrement invasifs auxquels le sujet ne s'attendait pas. Cela mettrait n'importe qui en colère."
"Comment diable savez-vous tout cela ? Une grande partie est classifiée au niveau O5. Avez-vous un agent à l'intérieur ?"
"Je peux facilement consulter votre réseau sécurisé, Dr Ark. Si je voulais vous faire chanter, vous ou vos collègues, j'aurais un moyen bien plus facile de le faire. Je veux juste que vous me fassiez confiance."
La voix marqua une pause, presque comme si elle étudiait Treize à la loupe.
"Je vois que vous n'êtes pas entièrement convaincu. Laissez-moi vous montrer quelque chose."
Un flash lumineux remplit la vision de Treize avant que tout ne devienne noir.
Treize examina les dunes qui s'étendaient devant lui, sa nausée s'atténuant peu à peu. Quelques mètres devant lui, une silhouette était assise, immobile, observant quelque chose au loin. Les yeux de Treize s'écarquillèrent lentement, sa vision remplie d'un homme venu de son ancienne vie, son meilleur ami et étudiant.
Il allait crier son nom, mais Phaedrus posa une main sur son bras.
"Ce n'est pas le James dont vous vous souvenez. Votre version a été tuée il y a longtemps, dans une grande brèche au Site-41."
"Mais… Je l'ai entendu, il m'a parlé, enfin, nous avions parlé pendant que j'étais dans la simulation."
"Comme je l'ai dit, nous vous surveillons depuis un moment ; nous avons dû faire venir une version alternative. Ne soyez pas trop triste, j'ai entendu dire que celui-ci appréciait votre compagnie."
Phaedrus sortit une petite télécommande, suivant le regard de Treize vers une nouvelle silhouette sur les dunes. "Regardez par vous-même, pour étayer mon histoire."
En regardant dans le lointain, Treize ne voyait que des dunes s'étalant sur des kilomètres et des kilomètres. Une légère pression guida sa vision plus bas, vers une silhouette marchant lentement sur le sable. Un humanoïde grand et mince portant une blouse de laboratoire, des cheveux couleur jais et un simple T-shirt noir. Pendant qu'il regardait, la blouse tomba sur le sol, une petite plaque argentée attirant son attention ; on pouvait y lire "Dr Ark".
"Mais comment pouvons-nous voir ça ? Comment suis-je ici ?"
"Vous n'y êtes pas. J'ai créé un environnement artificiel Oneiroi et relié toutes les informations sensorielles à mon drone. Vous êtes ici parce que vous vouliez plus de preuves, quelque chose de tangible."
"Vous pouvez difficilement appeler ça tangible étant donné mon statut actuel."
"Nous avons tendance à demander aux nouvelles recrues de se pincer et de s'allonger dans le sable, mais votre absence de corps nous empêche malheureusement de le faire au cas présent. Je pourrais me pincer, mais je doute que ça vous aide."
"Supposons que je vous crois, quel est cet endroit, exactement, alors ?"
Phaedrus leva les yeux, son doigt traçant distraitement des formes dans le sable. "Bienvenue dans votre futur, Dr Ark. N'est-ce pas magnifique ?"
Treize se redressa lentement sur son siège lorsque sa vision revint, ses mains tremblant presque imperceptiblement. "Eh bien, je suis très certainement à votre écoute, maintenant."
" Désolé pour la frayeur, mais j'ai pensé que c'était le moyen le plus rapide pour que vous me fassiez confiance. "
"Alors, qu'est-ce que vous attendez de moi ? Il est clair que vous n'avez pas fait tout ça uniquement pour que je vous fasse confiance."
"Bien sûr. Le temps nous donne l'impression d'être des poissons nageant à contre-courant. Mais, parfois, une pierre bien placée peut changer le cours des choses."
"On dirait que vous avez répété cette réplique devant un miroir," dit Treize avec un sourire en coin, effaçant une petite larme. "Je suppose que vous voulez que je sois cette pierre ?"
"Ce serait bénéfique pour nos deux organisations si vous l'étiez."
"Et donc, je suppose que vous avez un plan pour ça ?"
"Anderson Robotics… où ai-je déjà entendu ce nom ?"
"C'est une petite entreprise de technologie anormale, fondée à l'origine par Vincent Anderson et Phineas Frostman. Cependant, vos collègues ont ruiné ses activités il y a quelques années. Elle est actuellement dirigée par Noah Frostman, le petit-fils de Phineas."
"Je doute fort qu'un descendant de Phineas veuille travailler avec quelqu'un de la Fondation, dans ce cas, non ?"
"Nous nous chargerons des négociations, ne vous inquiétez pas. J'ai juste besoin de votre soutien pour le développement de la technologie nécessaire."
"Alors pourquoi avons-nous besoin d'eux ?"
"Anderson Robotics est célèbre pour ses "unités Saker". Ce sont pour ainsi dire des androïdes conçus pour imiter les humains. Avec l'aide de Noah, nous devrions être en mesure de vous créer un corps dans le monde réel, que vous pourrez utiliser une fois que le monde commencera à partir en vrille."
"Je suppose que vous avez vous aussi un moyen de survivre à l'apocalypse ?"
"Bien sûr, mais c'est un secret commercial." Treize eut l'impression bizarre que Phaedrus lui faisait un clin d'oeil. Il poussa un gros soupir.
" Dans ce cas, si jamais tout cela se réalise, puis-je vous faire confiance pour surveiller le nouveau monde jusqu'à mon arrivée ? La Fondation n'est peut-être pas toujours bienveillante, mais nous faisons de notre mieux."
"Ne vous inquiétez pas, beaucoup de mes collègues étaient auparavant des membres de la Fondation ; ils ont tout intérêt à ce que tout cela réussisse."
"En parlant de ça. Nous avons répertorié de nombreux groupes d'intérêt jusqu'à présent, et je n'ai jamais rien vu vous concernant."
"Ah oui, nous opérons souvent en dehors de votre radar, et nous n'intervenons que si les choses commencent à partir en vrille. Vous pouvez nous appeler les Archivistes ; nous préservons et conservons des histoires, après tout."
"Cela répond à très peu de mes questions, mais j'ai le sentiment que vous ne m'en direz pas plus."
"En effet. J'espère que nous nous parlerons bientôt en de meilleurs termes. Bonne chance, Dr Ark."
Sur ce, il disparut, laissant Treize dans un état de grande confusion. Etant donné le nombre de Scénarios de Classe K qu'ils avaient évité jusqu'à présent, la Fondation s'était sentie invincible, comme un barrage se dressant contre le flot des anomalies. Mais un barrage s'érode avec le courant, et parfois, il s'écroule.
Malgré les pensées qui tourbillonnaient dans sa tête, il se sentait étrangement calme, presque comme s'il avait su que tout cela allait arriver.
Adieu au monde qu’il croyait connaître.
