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Calo

La lueur des flammes relayait celle du crépuscule à mesure que le soleil se couchait. Nombre de chasseurs de la tribu des Sept-clans, galvanisés par la chasse collective de la journée, dansaient avec ferveur autour du foyer central pour fêter les prises. Leurs pas rythmaient autant la musique que les chants et les percussions tout autour.
Un adolescent front-rouge du Rocher isolé, qui avait plus tôt été assez inconscient pour chercher à impressionner ses amis en suivant les chasseurs, avait reçu comme punition de distribuer la nourriture dont on l’avait privé. Il me tendit une part de cheval zébré chassé dans la journée. Je la saisis, et la croquai avec un appétit qui n’avait rien à envier à celui dans son regard. À défaut d’une situation agréable pour la communauté des Falaise, au moins pourrai-je espérer profiter des festivités.
Mon plaisir gustatif fut de courte durée. Un danseur Froid au corps couvert d’ocre regardait régulièrement dans ma direction. Limo, du clan des mèches-rouges, de la communauté de la Rivière. Il en était un rabatteur réputé, et un membre influent.
Je jetai un œil à ma belle-sœur Pupa, parmi les chanteurs. Un discret signe de chasse de sa frêle main de Fine me fit comprendre qu’elle avait aussi perçu son regard. D’un léger coup de coude, elle invita son jeune mari Vénia – le fils de Limo – à sortir de l’assemblée pour vaquer à ses occupations. Le jeune homme se leva. Il ne sembla pas comprendre qu'on l'éloignait d’une discussion sensible, trop heureux de pouvoir s’enfuir des obligations de son mariage arrangé. À mon tour, j’invitai mon voisin, mon premier mari et frère de Pupa, à aller danser pour me permettre de discuter.
La musique ralentit pour laisser les danseurs se relayer. Limo sortit de la danse et retrouva, dans la pénombre, ses affaires. Il cueillit un bol de tisane et s’enveloppa d’un manteau de fourrure de glouton pour se prémunir du froid qui le guettait à nouveau maintenant qu’il ne dansait plus.
Il avança vers moi d’un pas léger, sautillant au-dessus des obstacles pour atterrir à mes côtés. Il était étrangement fin pour son ossature de Froid.
« Une chance que les esprits gelés ne soufflent pas ce soir, hein ? »
Son léger sourire craquelait l’ocre peint sur sa peau hâlée. Il tournait autour du pot. Je lui répondis, levant un sourcil :
« Tu viens parler de Katumn, j’imagine.
-Par tout ce qu’il y a d’invisible en ce monde, on ne peut rien te cacher. »
Son visage projeté, comme tout Froid ou tout Fort, vers l’avant, formait une sorte de museau qu’une grimace gênée barrait. Il paraissait peiné. Depuis quelques Lunes, j’avais fait miroiter aux communautés les plus puissante de la tribu des Sept-clans un mariage avec mon fils aîné, Katumn. Son don d'explorer le monde des esprits faisait de lui un avantage majeur pour trouver le gibier par des visions, ou pour prévenir les malédictions.
La communauté de la Rivière avait été admirable de générosité. Elle nous avait offert de nombreux cadeaux, aidé à de multiples reprises à la cueillette et surtout, le fils de Limo avait été offert en mariage à Pupa. Un mariage qu’elle ne comptait pas consommer, mais qui lui apportait prestige et avait doté notre communauté d’un excellent artisan. Les autres communautés n’avaient même pas cherché à les concurrencer, et ceux de la Rivière auraient logiquement dû accueillir mon fils.
Mais Katumn avait eu l’idiotie de fuir chez son amante des Steppes du Nord il y a une demi-Lune. Et si j’avais pu éviter de me confronter à ceux de la rivière jusqu’à avant-hier, la chasse collective m’obligeait à voir des membres de chacune des communautés de la tribu. Entre les miens, ceux des Falaises, ceux de la Rivière et ceux des Steppes du Nord, la tension était palpable.
« Écoute, dit-il, ce n’est pas contre toi. Ça ne tiendrait qu’à moi, on en resterait là ; je vous dois trop de bons services pour ça. Ne serait-ce que la fois où tu nous as laissés pourchasser jusqu’à une journée de marche de votre campement !
-Les anciens étaient excédés, ce jour-là, ris-je tristement. L’une d’elle m’en voulait déjà, elle a demandé à pouvoir me porter cinq coups. Mais je ne regrette rien, l’hiver vous affamait déjà.
-Mais les jeunes de la Rivière sont nombreux et doués, compléta Limo. Et ils n’ont pas le souvenir de ces aides. La situation ne se prête pas à ce qu’ils renoncent à la justice. »
Et soit on règle ça à l’amiable par une épreuve risquée, soit ça se fera par l’assassinat compensatoire, complétai-je mentalement.
Je n’avais laissé de ma part de cheval qu’un os. Je pris une pierre ronde pour la briser et en extraire la moëlle.
« Mon bon ami, répondis-je, c’est normal que vos jeunes se sentent lésés. Je n’ai moi-même pas amené mon aînée ou mon second époux ; je ne veux pas que le situation dégénère à coup d'insultes ! Vous nous avez offert beaucoup, et nous avons brisé une promesse de mariage. Je te demande simplement d’attendre un peu avant de mener un rite de jugement.
-Attendre quoi ? Vous ne vous êtes toujours pas vengés de ceux des Steppes du Nord ! Tu imagines l’image que ça renvoie de vous ? Vous risquez de subir un jugement d’autant plus sévère que vous paraîtrez réticents à vous venger !
-Voyons, tempérais-je, ça se saurait si un tort ne se corrigeait que par les armes. »
Je vis sa peau brune se couvrir d’une légère chair de poule, et son sourire s’effaça.
« Vous… Vous les avez maudits ? »
Mon simple sourire ne lui donna pas tort.
« Mais… Tu es certaine que les esprits vous ont écoutés ? Ils n’ont ni mort, ni blessé, ni malade. Tu ne crains pas que les dons de ton fils ne les aient protégés ?
-Patience ! ajoutai-je malicieusement. Certaines vengeances prennent du temps. Je vais te demander de faire attendre ceux de la Rivière une Lune, rien d’autre. Dès lors, ceux de la Steppe Nord auront eu une leçon pour avoir enlevé mon fils. On se soumettra au procès que tes jeunes demandent, et nous serons en position d’en minimiser le résultat par une « simple » épreuve compensatoire. »
Il massa une de ses mèches enduite d’ocre rouge, symbole de son lignage.
« J’espère que tu sais ce que tu fais. Si tu nous laisses juste attendre une Lune sans résultat, tu…
-Je sais. Ça n’aura fait qu’attiser votre colère et, par là même, risque de démultiplier le nombre de morts. »
De l’os, il ne me restait que des esquilles. Je les fourrai dans un sachet de cuir ; elles finiraient dans un bouillon d’os.
« Sur ce, il est tard et le travail de boucherie a été long. Entre ce qui reste à en faire, les pièges que j’aurai à relever, et une invitation à lutter dans l’après-midi, je n’aurai pas le temps de finir mon manteau si je me réveille tard. »
Je partis rejoindre les abris sommaires que nous avions dressés pour le rassemblement tribal. Me voyant approcher, un jeune homme s’empressa de venir ajouter quelques têtes d’os au feu1. De tête, il s’appelait Apim. Du clan des capuches-grises, de la communauté des steppes du Sud. Les efforts qu’ils déployait devaient être pour espérer obtenir mon approbation quant à un mariage. Ma fille Rukuy, ou Epreni qu’avait prise sous son aile Pupa. À moins qu’il n’espérait un soutien auprès d’une de mes nièces, dans un autre campement, ou un appui politique.
J’avais encore quelques années avant de devenir une ancienne. Mais mon talent en tannerie et couture, ainsi que mes cadeaux et services aux bonnes personnes m’avaient garanti ce type de petits conforts auxquels on prend si facilement goût.
Après l’avoir envoyé me chercher un dernier bol d’eau, je le remerciai et partis me coucher. Bien que le feu à mes côtés et une épaisse fourrure de bison me fournirent rapidement un confort raisonnable, je ne trouvai une température agréable que lorsque mon époux finit par me rejoindre.
Le lendemain matin, un brin d’herbe bercé par le vent me réveilla en me chatouillant le nez. J’aperçus le ciel rosissant, signe que les esprits du soleil repoussaient ceux des ténèbres derrière l’horizon, loin sous la terre.
Je m’étirai et élevai mon tronc hors de la chaleur des fourrures. Le froid glacial de la toundra me força à plonger vers ma chemise beige, bientôt complétée d’un gilet de panthère, d’une grande fourrure de bison, d’un pantalon, d’une capuche et de chausses en zokor. Je pris un mélange de charbon pilé et de graisse, et étalai des lignes sur ma joue gauche – le signe de mon clan, les joues-noires.
Je m’assis un moment pour poser mes yeux sur le campement du rassemblement tribal. Le foyer central avait été entretenu par des guetteurs. Tout autour, une douzaine d’abris accueillait les délégations des huit communautés de la tribu. De branches et de peaux, ils étaient trop sommaires pour être qualifiés de huttes mais formaient une paroi efficace contre le vent.
À l’opposée, les grandes peaux des chevaux chassés la veille qu'on avait commencé à tanner s’étalaient sur le sol, telles des tapis humides et sanglants. Je me dirigeai vers ces elles. Par expertise, je ne pus m’empêcher de racler un morceau de graisse par-ci, replanter les piquets d’orme pour retendre une fourrure mal tendue par-là, ou ajouter un peu d’ocre pour garantir une belle couleur orangée à certains cuirs.
Je repris en main l’habit amorcé la veille. Je saluai le guetteur, m’assis près du feu et commençai à lacer le manteau en regardant le paysage. Un trou percé, puis l’autre. Une fois la bordure terminée, je passai un lacet de cuir au travers pour lier les deux pièces, puis recommençai le travail de perçage.
Au loin, le soleil dévoilait lentement le paysage à mesure que l’aurore faisait place à l’aube. La steppe-toundra estivale se ridait sous le vent, ses couleurs rouges, vertes, jaunes, mauves, brunes et oranges ondulant au rythme des esprits de l’air. Bientôt, lorsque d’autres seraient réveillés, nous pourrions relever les pièges disposés la veille. Ma fille Rukuy était quelque part, au Nord, seule, dans un tel environnement.
Ma pauvre Rukuy. J’espère que je ne t’ai pas faite prendre un risque inutile. Epreni est sans doute une bonne pisteuse, mais…
Je chassai ces pensées. Non, de toutes manières, si je ne l’avais pas chargée de sa tâche, elle aurait couru le risque d’être tuée dans un jugement ou par assassinat compensatoire.
Un bruit brisa le fil de mes pensées. Une sagaie s'était plantée devant moi, largement noircie au feu et peinte d’une section rouge. Faute d’une meilleure arme, je sortis mon racloir, prête à me défendre. Je l'abaissai immédiatement en constatant avec amertume que le projectile provenait de Bladon, de la communauté des Steppes du Nord.
Malgré sa soixantaine passée, la Froide était meilleure à la chasse que je ne l’avais jamais été. D’ailleurs, son appartenance au clan des Ours était symbolisée par une cape en fourrure de d’un animal éponyme qu’on la disait avoir chassé récemment avec sa communauté.
Elle était flanquée de Nikip, un jeune homme à la peau mate. La présence à la fois d’un menton et de reliefs osseux sur son front ne laissait guère de doute sur son hybridation Forte-Fine.
« Pour une fois que je me lève de bon matin, il faut que ce soit sur toi que je tombe », grimaça l’ancienne de sa voix aigüe de Froide comme si elle venait de me remarquer.
« Une lance dédiée aux esprits du combat, commentai-je l’arme. Dois-je y voir une mise en garde ?
-Si peu ! Je n’ai rien à craindre de toi. Si tu veux une mise en garde, je suis là toute entière, lance ou pas ! S’il arrivait malheur à l’un d’entre nous, je saurais à qui m’en prendre, n’est-ce pas ?
-Et de fait, il est arrivé malheur à l’un des miens, et je sais à qui je devrais m’en prendre. »
Elle renifla. Elle avait beau savoir que recueillir un membre d’une autre communauté en fuite était considéré comme un enlèvement, elle se devait de défendre les siens.
« Tu ne pourras rien faire, vipère, maugréa Bladon. Tu es douée pour mener les procès, te souvenir d’anciennes lois. Mais cette fois, les autres groupes craignent trop la présence de ton garçon chez nous pour se ranger derrière toi. »
Nikip arracha la lance du sol, la tendit à l’ancienne qui en tâta la pointe de chaille pour constater la résistance du goudron de bouleau. Sa voix, aigüe comme celle d’une Forte, se fit plus douce encore lorsqu’elle la teinta d’ironie :
« Je devrais te remercier, ma petite Calo. Après tout, tu lui as donné naissance. Un des rares hybrides de Fin ! Et il s’avère que c’est l’homme qui a vu le plus clairement les esprits de toute la tribu.
-Les esprits soient loués de l’avoir mené jusqu’aux tiens sans l’approbation de notre communauté. J’espère vraiment qu’ils ne reviendront pas sur leur décision », dis-je négligemment en coupant une lanière de cuir.
« C’est une menace, petite idiote ? »
Bien qu’elle fût un peu plus petite que moi, sa musculature de Forte était plus importante que la mienne. Et surtout, c’était une chasseuse entraînée, quand je n’avais jamais brillé dans cette discipline.
« Non, fis-je mine de concéder, juste un constat d’échec de mauvaise grâce de ma part. Regarde-moi, tu l’as dit : je suis douée pour m’attacher les services des autres, connaître les lois ancestrales et discourir. Or, votre communauté est actuellement trop puissante pour que l’on gagne un procès, et je ne saurais pas mener une vendetta. Et ma nièce a beau être douée pour contacter les esprits, je ne prendrais pas le risque de maudire la communauté où mon fils est accueilli. Alors si tu veux m’enlever ce qu’il me reste de dignité en m’arrachant une bénédiction sur sa présence chez les tiens, tu devras te contenter de cette phrase : je ne ferai rien contre toi, cesse de me tourmenter et laisse-moi finir tranquillement ce manteau. »
Me voir m’énerver eut l’air de la contenter suffisamment.
« Fais attention à toi lors des luttes, quand même. Ce serait dommage qu’elles te secouent plus que prévu après être tombée sur le mauvais adversaire. »
Un sourire narquois se dessina au travers de son visage, et elle s’éloigna. Nikip, lui, traîna un peu le pas. Son regard se plissa tandis qu’il croisa le mien.
« Et surtout, ajouta-t-il, c’est dommage que Rukuy ne soit pas là. J’imagine qu’elle est occupée. »
Bladon ne fit pas attention à la phrase, mais je fronçai le nez en réponse. Je remerciais intérieurement les esprit pour que Bladon soit assez idiote et trop fière pour éclipser quelqu’un qui, à n’en point douter, était plus intelligent qu’elle.
Rukuy

« Au printemps on m’a invitée
Au loin dans la steppe à mammouth
On a chassé le bovidé
On en a trouvé un qui broute
Son attaque m’a presque tuée
Son coup a fait couler des gouttes
Alors un jeune homme m’a soignée
Alors j’ai fui « Celle qu’on redoute »
Et alors nous avons parlé
Et maint’nant c’est lui qui m’envoûte
Comme je voudrais le retrouver
Comme j’aime quand nul ne nous écoute. »
Mikin maugréa. Il était aussi maussade que d'habitude, mais ça n'était aidé ni par le parcours d'un territoire peu exploré, ni par nos rêves agités des nuits précédentes. Mikin les interprétait comme une mise en garde des esprits quant à l'alliance que nous allions mener. De mon côté, j'essayais plutôt de le convaincre que nous subissions de telles nuits précisément tant que nous n'avions pas encore mené notre vengeance.
« Tu n’apprécies pas les chansons de notre guide, beau-papa ? ironisai-je.
-J’ai hâte qu’on arrive, c’est tout. Et arrête de m’appeler comme ça.
-Ça vous a plus ? s'enquit Eprebi. C’est une chanson que je suis en train d’élaborer pour-
-Pour Draman, soupira Mikin. On se doute, Epreni, tu n’as pas d’autre sujet de conversation. »
La mauvaise humeur de Mikin le rendait plus franc que moi. Epreni fit une moue désagréable, puis partit en trottinant dans la mer colorée de la steppe en pleine floraison.
Je donnai un coup de coude au second époux de ma mère :
« Déride-toi un peu, Mikin ! Elle nous rend service, on ne va pas lui reprocher sa bonne humeur. »
Epreni était une cœur tendre qui passait d’une amourette à une autre. Depuis qu’elle était tombée amoureuse de Draman, elle se rendait régulièrement au clan du Bouquetin de la tribu des vieilles steppes. Elle était de plus une pisteuse d’exception, et nous devions rallier leur territoire en profitant du fait que les communautés aient toutes envoyé une délégation au rassemblement tribal. Malgré cette distraction, nous avions minimisé la prise de risque en contournant les terres de chasse des Steppes du Nord.
Notre bon trajet dépendait entièrement de sa bonne volonté, et je voyais d'un mauvais œil l'énervement de Mikin à son égard.
« Tu sais, même si elle n’a pas de lien de sang avec Pupa, elle l'aurait écoutée dans tous les cas, commença mon cousin. Et retrouver Draman la motive déjà assez. Je ne pense pas non plus qu’elle renoncerait à la promesse de Calo d’organiser une rencontre avec ceux du bouquetin.
-Et c’est une raison pour tirer la gueule et la casser ? »
Il haussa les épaules.
« Même si c’est légitime, on s’apprête quand même à tuer quelqu’un. Ça n’invite pas vraiment à la bonne humeur.
-Pas vraiment, on va…
-Oui, d’accord, on va demander au clan du bouquetin de régler nos comptes à notre place. »
Il s’en voulait sans doute parce le clan du Bouquetin allait le faire de bonne grâce après que Mikin leur ait levé une malédiction, deux ans plus tôt. Il ne m’exaspérait pas moins pour autant, étant tout aussi grincheux que lorsque tout allait bien.
Dans une tentative de le faire sourire, je délaissai le jeu de javelots et la sagaie encombrant mes bras, et plaçai mes doigts au niveau de ses côtes pour le chatouiller :
« Allez, beau-papa, souris un peu !
-Hahaha ! Arrête ça ! Haha ! Bon, stop ! »
Je finis par lui laisser du répit pour que nous ramassions chacun notre équipement. Il n'en ressortait pas plus souriant. Quel râleur invétéré. Je perçus même un peu de contrariété, sans doute à l'évocation de notre filiation. Même s'il était bien marié à ma mère, ce n'était qu'un arrangement pour lui prodiguer du prestige et, au fond, nous étions plus cousins qu'autre chose.
Nous traversâmes encore quelques rivières et étendues. Gelés jusqu’à l’os, et refusant de faire un feu qui risquerait de nous faire repérer par des Steppe du Nord restés dans leur campement, nous dressâmes un campement avant même que la nuit ne tombe.
Mikin déploya ses talents de constructeur pour bâtir un abri confortable contre le vent. Avec des fourrures et en s’y serrant à trois, nous pourrions passer une bonne nuit.
Epreni et moi partîmes inspecter les environs, à la recherche de baies ou d’insectes pour nous rassasier sans une braise. C’est au cours de mes recherches que je vis un élément d’intérêt. Je repartis immédiatement vers le campement, franchissant la bute qui m’en séparait.
« Mikin, viens voir ! Tu ne vas pas en revenir ! »
Mikin me suivit sur-le-champ, laissant le nœud qui l’occupait pour se munir de son jeu de sagaies. Il m’emboita le pas tandis que je me remontai en haut de la petite montée qui nous coupait du vent.
Je montrai un point à l’horizon. Il scruta le paysage, à la recherche de ce que je pouvais lui indiquer.
« C’est le troupeau de rennes ? Oui, on pourrait revenir chasser ici, mais…
-Non non, regarde : là-bas ! »
Il plissa un peu plus ses yeux enfoncé sous la visière formée par ses sourcils pour tenter de voir quelque chose. C’est ce moment que je choisis pour le pousser. Il chuta, et roula tout droit vers la magnifique bouse de bison que la pénombre empêchait de voir.
« Par les esprits, t’es idiote ! » Pesta-t-il. « J’ai déjà froid, maintenant je vais devoir me nettoyer dans le ruisseau ! Et sans feu, comment veux-tu que je fasse du savon ? »
Je descendis lui tendre une main pour le sortir de la bouse. Il n’osa pas essayer de m’y entraîner à mon tour. Dans tous les cas, il n’aurait sans doute rien pu y faire ; par une étrange farce des esprits, les hybrides étaient particulièrement robustes. J’étais à moitié Forte, et j’entretenais cette puissance depuis mes jeunes années.
Mikin se releva en maugréant dans sa barbe noire de jais. Il s’apprêtait à repartir quand un bourdonnement retentit dans l’air.
Au loin, dans les ombres d’un soir d’été, des oiseaux s’envolèrent. Dans les troupeaux lointains, les beuglement des animaux s’élevèrent en cacophonie tandis que les bêtes s’éveillaient pour guetter quelque chose venant de l’Ouest.
Sur la ligne d’horizon, une lueur grossissait. Ce n’était d’abord qu’un simple point lumineux. Mais lorsqu’un trait de feu partit d’est en ouest, il n’y eut plus de doute que c’était une manifestation des esprits. Bien vite, un second, puis une myriade de lignes lumineuses parcoururent le ciel d’un horizon à l’autre.
Les animaux, éclairés par cette lueur soudaine et effrayés par le tonnerre l’accompagnant, cédèrent à la panique en tentant de fuir vers le sud. Le vacarme nous fit boucher nos oreilles. Et l’étrange étoile de l’ouest grossit, se détacha du ciel et nous survola. Elle plana au-dessus de nous comme un bâton de lancer, évoluant en arc de cercle. Vu de plus près, on distinguait vaguement la forme d’un rocher en feu de taille et de distance difficile à évaluer.
La boule de feu finit sa course au nord, derrière l’horizon. Le vacarme lointain signifiait qu’elle n’avait pas rejoint le soleil sous terre, mais s’était bien écrasée au loin. Comme pour appuyer cette supposition, des lueurs continuèrent à faire rougeoyer le ciel lointain un moment.
Epreni revint vers nous, héberluée, sa cueillette encore dans les bras.
« Que… Qu’est-ce qui se passe ?
-Je ne sais pas, répondit Mikin, la voix tremblante. Peut être un signe des esprits ?
-Mais… Qu’est-ce que ça veut dire ? compléta la pisteuse. Qu’est-ce qu’on fait ? On essaie d’aller voir ce que c’est ?
-Je vais peut être essayer de les contacter, réfléchit Mikin à voix haute. Oui. Je vais les prier pour obtenir des rêves de leur part. »
Il nous fallait une solution.
« Non, dis-je. On continue notre trajet de base. C’est peut-être un signe des esprits, et il sera toujours l’heure de les questionner plus tard. Cette étoile tombée peut attirer des gens jusqu’ici ; si on dispose quoi que ce soit pour un rite, ça peut être retrouvé. Si on va voir cette étoile tombée, on risque de tomber sur d’autres expéditions parties d’autres communauté ; si nos pistes de rejoignent, ils sauront très rapidement que quelqu’un est passé par là. Et ça compromettra le plan. Si on se contente de tracer à travers la steppe, on peut atteindre le camp du Bouquetin au plus vite. Ou même, avec de la chance, un de leurs groupes de chasse.
-Pour continuer vers cette étoile après, j’imagine, comprit Epreni. Comme ça, nos empreintes se confondront.
-C’est ça. Mikin, préviens-nous de chacun de tes rêves, d’accord ? Tu as toujours été meilleur que nous pour interpréter les signes des esprits. Dormons. Je commence par monter la garde, et demain matin nous aurons une longue route. »
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