Veines de sorcière
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Jean Bernard leva les yeux de sa convocation pour mieux étudier la devanture de l’Institut François Saran, un petit bâtiment accueillant le conservatoire-école de la ville dans laquelle il avait été obligé de se rendre. Bien entendu, les arabesques musicales des frontons et les multiples affiches promouvant de futurs spectacles constituaient une illusion plus que convaincante, si consciencieuse que le jeune homme se demanda s’il ne s’était pas trompé d’adresse. Mais la preuve sur papier qu’il tenait dans la main le détrompa bien vite : qui plus est, la coïncidence des initiales du lieu, IFS, ne lui échappa pas. Il était au bon endroit.

Il était 16h. Lorsqu’il entra dans la salle d’accueil de l’institut, le bruit étouffé de guitares résonnait dans le plâtre, sans doute un groupe d’enfants qui finissaient leur cours, car les chaises étaient presque intégralement occupées par des parents impatients. Jean ne leur prêta guère attention et prit plutôt le chemin du comptoir pour se placer dans la file d’attente, heureusement très courte. Il lui fallut quand même attendre qu’une mère roucoulante termine l’inscription administrative de sa petite prodige en violon, laquelle n’avait vraiment pas l’air d’avoir envie d’être là, pour obtenir enfin l’attention du secrétaire.

« Bonjour Monsieur, lui lança-t-il dès que ce fut son tour sur le ton guilleret qui faisait partie des prérequis du métier. En quoi puis-je vous aider ?
– J’ai une convocation, se borna à énoncer le visiteur en lui faisant passer la feuille de papier tamponnée. »

L’employé y jeta un coup d’œil minutieux pour s’assurer que tout était en ordre et ne pas l’envoyer au mauvais endroit, ce qui aurait été gênant, avant de scanner la page et de la lui rendre, tout en lui indiquant :

« C’est dans le couloir là-bas, troisième porte à droite. Ne vous trompez pas. »

Jean le remercia et prit effectivement la direction du bureau auquel il devait se rendre. Au passage, il fut gêné par le flot d’une dizaine de gamins de dix ou douze ans qui sortaient de leur cours de théâtre. Il dut attendre que ceux-ci se soient éloignés, mais hésita à révéler la nature de la porte à leur professeur, ne sachant bien à quel degré ce dernier était impliqué. Par hasard ou par convention, toutefois, le maître s’empressa de quitter le couloir avant que Jean ne put prendre de décision, et ce dernier se retrouva seul.

Il entra.

Jean n’avait pas compris qu’on l’envoyait dans le bureau du directeur de ce pôle de l’IFS, mais il s’en rendit bien vite compte en voyant les multiples décorations honorifiques accrochées au mur : comme si son occupante souhaitait expliciter son statut, à défaut de pouvoir apposer sur la porte un panneau à son nom, discrétion oblige. La salle était très différente du reste du bâtiment, très épurée : les murs blancs n’étaient ornés que de médailles ou de photographies de plantes au teint vert renouveau, et les multiples objets de décoration reposant sur les meubles noirs faisaient très modernistes. La figure austère assise au bureau informatique face à lui le rendit mal à l’aise, car c’était, de toute évidence, un ponte de la hiérarchie. La femme leva ses yeux clairs sur le nouveau venu, impassible.

« Ah, collègue. Venez donc vous asseoir je vous prie. Mais claquez bien la porte avant tout. La dernière fois qu’un parent d’élève est entré ici alors que le double-chemin ne s’était pas réinitialisé, ça a fait bazar. Il pensait que c’était la porte des toilettes. »

Nerveusement, Jean Bernard s’exécuta. La directrice l’appelait certes ‘collègue’, mais c’était surtout par convention, entre agents de deux pôles différents d’une même organisation. Le jeune homme n’était pas du tout sur le même plan hiérarchique que la soixantenaire qui l’accueillait dans son bureau.

« J’ai une convocation, dit-il timidement en lui tendant le fameux document. »

Elle la prit en main et la posa de côté, sans même la regarder.

« Je sais. C’est moi qui l’ai écrite, Monsieur Bernard. »

En désespoir de cause, car il ne se souvenait plus de la signature en bas de sa convocation, l’homme se mit à chercher frénétiquement un quelconque chevalet portant le nom de son interlocutrice. Il en trouva un entre le pendule de Newton et la boule d’herbe artificielle décorative : lequel était au nom de Madame Aurélie Pavoni.

« Savez-vous pourquoi vous êtes ici ?
– La convocation disait ‘Motif non spécifié’, répondit ce dernier en s’attendant à être renvoyé d’un instant à l’autre.
– Ah oui c’est vrai… Eh bien, vous étiez dans les environs de Istres il y a quelques mois, n’est-ce pas ? Pendant vos congés.
– C’est exact.
– Et là, vous avez été victime d’un grave accident de voiture en tant que piéton. »

Jean frissonna sans répondre. Oui, bien sûr qu'il s’en souvenait. Malheureusement. Depuis, il sursautait toujours au moindre coup de klaxon ou bruit d’accélération, ce alors même qu’il n’avait gardé aucune séquelle physique de l’incident. La directrice dut prendre son sursaut viscéral pour une confirmation car elle enchaîna sans attendre :

« Vous avez été transporté dans l’hôpital le plus proche, où les médecins vous ont heureusement rafistolé et sauvé la vie. Là, vous avez été le bénéficiaire d’une transfusion sanguine du groupe A+. Est-ce vrai ?
– Oui, c’est cela.
– Bien. Maintenant, est-ce que le nom d’une certaine Ariane Mulon vous dit quelque chose ? »

L’homme préféra prendre le temps de réfléchir pour ne pas dire de bêtise. Ariane Mulon. Le genre de patronyme qu’on entend partout et nulle part à la fois. Une ancienne amie de lycée peut-être ? Une politicienne qu’il ne connaîtrait pas ? Un dossier phare de l’IFS qu’il aurait malencontreusement manqué ?

« Non, finit-il par répondre. Ça ne me parle pas.
– Le contraire m’aurait surprise, même si ça ne m’arrange pas. Bon. Inutile de tourner autour du pot plus longtemps, Monsieur Bernard. Je vous ai convoqué ici car Istres et ses alentours constituent une zone qui se trouve sous la juridiction de mon pôle de l’IFS. Vous avez été traité dans son hôpital, vous avez reçu du sang de plusieurs donneurs, parmi lesquels figure une prénommée Ariane Mulon, précédemment inconnue de nos services. Il se trouve que… nos agents ont effectué un contrôle de routine et ont découvert que le sang de l’intéressée était sous l’emprise d’un sortilège. »

Le cœur de Jean rata un battement.

L’annonce qu’il venait de recevoir était la hantise de tous les agents de l’Inquisition Française contre la Sorcellerie. Ils n’étaient que des humains, après tout, des humains fragiles s’opposant à des forces bien plus puissantes et bien plus maléfiques qu’eux. Ce n’était pas tout de disposer d’alliés de taille et du support d’organisations mondiales spécialisées. Sur le plan individuel, chacun d’eux était vulnérable et pouvait tomber aux mains des mêmes créatures qu’ils affrontaient quotidiennement. Mais Jean n’était qu’un nettoyeur runique, habilité à retirer les résidus anormaux sur les scènes de crime une fois que ses collègues avaient éliminé la menace, rien de plus. Quelle mesquine sorcière aurait pu lui vouloir du mal ?

« Ce n’est pas possible, répondit-il tout d’abord avec dérision et déni. I-Ils n’ont pas testé le sang ? Contre les malédictions, les virus, l-les MST ? Magiques ou non ?
Mes effectifs le font systématiquement. Ce n’est pas le problème. Notre science n’évolue pas toujours assez vite pour contrer les innovations perpétuelles de la sorcellerie. Ce qui circule dans votre sang était inconnu de nos algorithmes et n’a donc pas activé d’alarme quelconque lors des tests obligatoires.
– Vous ne savez pas ce que j’ai ?
– Non, pas encore. Écoutez-moi. Je vais avoir besoin de votre témoignage. Vous allez me raconter en détail ce qui s’est passé le jour de l’accident. »

Jean se tassa dans sa chaise, la gorge obscurcie. Sa peau était luisante de sueur depuis qu’il avait appris la nature du terrible mal résidant en lui, et tenter de se souvenir de l’accident n’arrangeait en rien sa nervosité. Ses mains tremblaient, le rythme de son cœur s’accélérait comme si ce dernier souhaitait échapper à la prison de ses côtes. Syndrome post-traumatique, avait dit son psychiatre.

Il se souvenait assez bien des circonstances dans lesquelles l’accident avait eu lieu, moins des événements en eux-mêmes. L’homme marchait dans la rue. Il portait un chapeau pour se protéger du soleil de la Provence, mais ses vêtements amples et peu adaptés lui tenaient chaud. C’était son premier congé payé depuis des années, et il regrettait de l’avoir gaspillé à descendre dans un département aussi surpeuplé qu’il était surcoté. L’autre option aurait été d’aller voir sa famille en Normandie, mais il ne les appréciait pas beaucoup. Son père le méprisait pour être devenu un simple ‘technicien de surface’, la seule couverture professionnelle assez plausible pour être crue. Autant dire, donc, que penser à ses vacances le répugnait et rendait son pas tapageur.

Il était parvenu à un passage piéton sur le chemin menant à son hôtel et s’y était arrêté. Une femme aussi pressée que lui lui rentra légèrement dedans et s’excusa, sans qu’il ne daigne réagir. Sur sa droite, un père tentait désespérément de calmer un bambin surexcité qui babillait des incohérences à tout bout de champs. Les cris de l’enfant lui cassaient les oreilles. Et ce feu interminable qui ne passait jamais au rouge…

Enfin, le flux des voitures fut suspendu par la lumière vermeille d’une signalisation. Jean ne perdit pas un instant et s’engagea sur le passage piéton. Il ne fut pris de vitesse que par l’enthousiaste gamin, qui dans sa précipitation fut surpris par le nivelé et tomba. Son nez s’aplatit sur le bitume, ses dents râpèrent contre le goudron. Il se mit à pleurer et hurler comme un animal blessé. Le vacancier accéléra le pas avec une forme de satisfaction mauvaise qu’il ne voulait pas s’avouer, tandis que le père de l’enfant et la femme pressée s’attardaient à son chevet en s’assurant qu’il allait bien et en lui murmurant des mots doux. La dernière chose dont il se souvenait ensuite, c’était des cris du bambin et d’un vague bruit de klaxon.

La suite était confuse. Le choc, la douleur, des mots prononcés aussitôt perdus dans les méandres de son esprit, le chant des sirènes de l’ambulance qui accompagnait son inconscience. Il s’était réveillé dans un lit d’hôpital, après moult transfusions et opérations pour sauver sa vie tout d’abord, puis sa mobilité. Il ne garderait aucune séquelle, il avait eu de la chance. Aucune, croyait-on. Si ce n’était une réaction de crainte déraisonnable à la moindre évocation de l’événement, et maintenant, ça…

« Vous croyez que c’était dirigé vers ma personne ? balbutia ensuite Jean lorsqu’il eut fini de faire le récit des événements.
– J’en doute. L’intéressée a fait autant de dons du sang que possible lors de ces trois dernières années, vous n’êtes pas le seul élément touché. Les autres sont des civils, par contre, ce qui me laisse penser que votre relation à l’IFS n’est pas le motif d’une telle malédiction. Vous avez peut-être été victime d’un sort de punition circonstanciel qui aurait précipité l’accident, mais rien n’est moins sûr. Nous sommes encore en train d’essayer d’appréhender Ariane Mulon. Naturellement, vous connaissez la procédure…
– La quarantaine…
– Exact. Nous vous avons préparé une chambre ici-même pour le temps de votre isolation.
– Je dois…
– Notifier votre employeur ? Nous avons d’ores et déjà averti votre pôle. Le directeur vous donne le congé maladie et vous souhaite un bon rétablissement. Vous verrez, il n’y a pas de quoi craindre la quarantaine. Vous aurez tout le confort moderne, l’accès à Internet, une bibliothèque et un téléphone accessible, ainsi qu’une porte donnant sur un petit jardin privé en extérieur. Ce n’est qu’une mauvaise semaine à passer.
– Mais je… J’aurais aimé me préparer à cette éventualité… »

Les doigts de la directrice tapotaient le rebord de son bureau en suivant un rythme grandissant, ce qui faisait légèrement trembler ses jolis ornements aquatiques et verrés. La patience de cette femme était comme le papier, fine et aisément déchirée. Jean sentait ses mots se mêler dans sa gorge. Il se demandait ce qu’il avait : ce n’était pourtant pas son genre, d’habitude, de craindre les émotions d’autrui. Mais cette dame spécifiquement l’impressionnait.

« Vous me pardonnerez, reprenait d’ailleurs celle-ci d’une voix mûre, mais par la force de l’habitude, je me suis permise d’examiner votre dossier. Je sais que vous vivez seul et que vous n’êtes pas très proche de votre famille, une semaine sous le radar ne paraîtra donc pas trop anormale pour votre personne. Et comme vous disposerez de tous les éléments de votre quotidien dans votre chambre d’isolation, je vois mal ce qu’il vous faudrait de plus.
– J’ai pris un chat, répondit-il enfin après quelques déglutitions. Enfin, un chaton. À la SPA. Il ne figure pas dans le dossier, ou pas encore. Je ne peux pas le laisser seul une semaine entière. »

Là-dessus, les rides qui avaient envahi la peau tout autour des yeux de son interlocutrice, du fait de la méfiance et du grand âge, s’adoucirent quelque peu. Elle comprenait. Peut-être qu’elle aussi n’avait plus qu’un chat de compagnie pour partager sa vie. Et, en hochant doucement la tête, elle le rassura.

« J’enverrai quelqu’un s’en charger pour vous, c’est promis. Autre chose ?
– Non, merci.
– Monsieur Bernard… Tous les agents de l’IFS ou presque passent par l’isolation un jour ou l’autre. Ne vous en faites pas trop. Nous allons trouver un moyen de vous guérir. En attendant, profitez bien de votre séjour parmi nous. »

En vérité, ce qu’on lui avait pompeusement vendu comme étant une bibliothèque n’était rien de plus qu’une étagère presque vide ne contenant que quelques bandes-dessinées et magazines. Jean ne demanda pas de remboursement pour autant : il n’avait jamais apprécié la lecture de toute façon, et il avait la tête ailleurs.

Globalement, la chambre n’était vraiment pas si mal. Le lit était au format extra-long et il avait deux oreillers bien rembourrés, des draps propres, une couette qui n’était PAS mise en portefeuille et une lampe de chevet à portée de main. Il n’y avait pas de fenêtre en revanche, rien qu’une porte à double-chemin qui n’ouvrirait que sur un petit jardin européen tant que la période d’isolation ne serait pas terminée ou qu’un motif impérieux ne l’obligerait pas à écourter cette dernière. On lui avait remis un téléphone personnel, lequel sonnait toutes les demi-heures en journée pour qu’il valide son état de conscience et de bien-être : et toutes les deux heures, c’était un véritable individu qui l’appelait directement pour lui demander un rapport de situation. C’était pénible, car cela demandait de découper son sommeil en tranches courtes et en siestes, mais bon, c’était toujours mieux que le rythme infernal que lui imposait parfois son travail lorsqu’il était en mission.

Le convalescent avait pris le temps de tracer quelques runes de protection à l’aide d’une crème spécialement bénite par un prêtre du Vatican. Elles ne réagirent pas, et l’homme soupira de soulagement. C’était peut-être idiot de craindre une influence mauvaise au sein même des quartiers d’un pôle de l’IFS, mais sa paranoïa était exacerbée en ce moment, et cela pouvait se comprendre. Mais non, rien à craindre ici. Il était en sécurité, sans compter les peurs assaillant son esprit et dont il ne pouvait jamais se défaire tout à fait.

Jean passa le plus clair de son temps sur l’ordinateur, à écouter de la musique, à rattraper son retard dans certains dossiers, à envoyer des mails et à consulter les actualités du monde extérieur. La connexion Ethernet était très bonne, d’autant plus qu’il avait également accès à l’intranet de l’IFS ; et comme il connaissait ses identifiants par cœur, il put facilement accéder aux bases de données. Mal lui en prit ; la tentation fut trop forte, et il commença à chercher les plus grandes affaires de malédictions liées au sang, au détriment de sa santé mentale.

Il y avait bien évidemment le cas du sang contaminé en 1985, durant lequel des activistes atteints d’une forme rare et anormale du sida avaient donné leur sang en guise de protestation contre le manque de ressource et de normes sanitaires pour lutter contre leur maladie. Ce qu’ils n’avaient pas escompté, c’était que le virus muterait pour se rapprocher du sida classique et contaminerait même les civils. De nos jours, les tests comme les lois avaient été renforcés, et le traumatisme était encore assez récent dans les mémoires pour que seuls quelques illuminés puissent vouloir réitérer une opération de cette gravité. Et pour revendiquer quoi ? Il y avait bien quelques druides assez fous pour causer de grands dégâts au nom de l’écologie, mais ils n’accompliraient rien par ce biais précis.

Non, ce qui l’inquiéta davantage fut l’histoire de la cadavérine… et toutes les autres.

Nouvelle-Zélande, 2014. Des sorciers homophobes se révoltent contre la décision d’autoriser les hommes pratiquant l’acte sexuel avec d’autre hommes à donner leur sang, même avec une année d’abstinence. Partisans du New Magical Age1, les criminels s’inspirent de la religion vaudou pour concocter une malédiction qui ne toucherait que les personnes concernées2 osant donner leur sang. Peu après les premiers dons, les individus maudits commencent à être atteints d’une déficience ciblée du métabolisme de la lysine, qui se transmet jusqu’aux voies sanguines jusqu’à les remplir de cadavérine. La malédiction entame le processus de putréfaction du corps sans pour autant tuer la cible, les amenant à un état proche de celui du zonbi créole : à l’exception près que même s’ils deviennent effectivement soumis au bon vouloir des sorciers les ayant maudits, les victimes gardent conscience de leur corps et de leur être ; ce afin de pouvoir les juger ‘en bonne conscience’ lors de simulacres rituels de procès de Salem qui ont lieu sur une plage reculée. Naturellement, la plupart des individus se perdent à la nécrose ou à leur environnement avant de pouvoir parvenir sur le lieu où le sacrifice doit se tenir, mais c’est en examinant les cadavres de ces derniers que les autorités locales en matière de sorcellerie identifient l’emplacement indiqué par le sortilège, ce qui permet ultimement de retrouver les coupables et de les coffrer pour meurtre, malédiction, torture, crime haineux et utilisation de la sorcellerie sans licence.

Oui. Certains pays donnent des licences pour faire le mal… Ce n’était pas le cas de la Russie, en revanche, qui condamne aujourd’hui encore fermement l’appel du démon.

Ukraine, 2013. La crise nationale sert de prétexte pour démanteler définitivement l’ordre des sorcières de Kiev, les mères de toutes les sorcières de Russie, et tester de nouvelles cyberarmes permettant de lutter contre les sortilogiciels inventés par ces dernières. La probabilité que Jean soit la cible d’une malédiction numérique était nulle, cela dit. Il passa à l’article suivant concernant les malédictions sanguines.

France, 2017, affaire de l’IFS. Une invocatrice convoque un élémentaire liquide à partir du sang de plusieurs civils proches, par erreur si l’on en croit ses dires. Elle voulait prétendument piocher dans la Seine. Le bilan s’élève à cinq morts.

États-Unis, 1918. Les cadavres de trois pratiquants sont retrouvés dans un squat abandonné au sein de l’état de New-York. Ceux-ci, deux individus d’origine européenne et un d’origine amérindienne, semblent avoir tenté de pratiquer d’anciens rituels iroquois de transformation animale rendant hommage à Oranda. Leur inexpérience leur coûta la vie, puisqu’ils ne parvinrent qu’à métamorphoser leur sang et non pas le reste de leur corps, respectivement en celui d’un opossum, d’un bison et d’un élan. Bon débarras.

France, 2020, quartiers de l’IFS. Quelqu’un entre dans la chambre de Jean pour lui prélever du sang afin de faire davantage d’analyses. La combinaison de protection l’empêche de détailler la personne en-dessous, ce qui n’allège donc aucunement sa solitude. Il retourne à sa quarantaine monotone.

Australie, 1999. Encore un adepte du New Magical Age, un junkie sans pouvoir cette fois-ci. Mais avec trop de rêves, trop de connaissances ésotériques et biologiques pour son propre bien. Le cerveau est déjà grillé, bien sûr, sinon jamais cette idée malade ne lui serait venue. Il crée une nouvelle espèce d’araignées dont la morsure injecte dans le sang une nouvelle forme de venin, une drogue essentiellement. Le premier test, il l’effectue sur lui-même et meurt d’une overdose, le sourire aux lèvres. Les arachnides s’échappent, se reproduisent et contribuent encore à ajouter au cauchemar animalier que constitue le continent océanique.

France, 1975, affaire de l’IFS. Un mercenaire solitaire torture ses victimes et les tue en leur infligeant de multiples coupures à l’aide d’une lame enchantée les rendant hémophiles. Simple, mais efficace. Il est arrêté par une opération conjointe entre leurs propres forces et celles de Primordial. Par la suite, ces opérations cesseront en raison de différents politiques et éthiques entre les deux organisations.

Royaume-Uni, 1943. Une relique chrétienne est dérobée à un sanctuaire lors de la Seconde Guerre mondiale. Parmi les victimes décédées lors de l’événement, l’autopsie d’une d’entre elles révéla que son sang s’était changé en posca. Depuis, ce qu’il est advenu de la Sainte Éponge est un mystère.

France, 2020, quartiers de l’IFS. La quarantaine de Jean est terminée.

Les personnes qui l’accueillirent à la sortie non-jardin de sa porte à double-chemin ne portaient pas de combinaison. Il en déduisit que sa condition n’était ni dangereuse ni contagieuse, heureusement. On l’escorta à nouveau dans le bureau de la directrice du pôle, trajet durant lequel il ne cessait de baisser les yeux pour ne croiser le regard de personne. Sans doute que ça lui donnait l’allure d’un prisonnier, mais il ne se sentait pas à l’aise. Cette semaine d’isolation lui avait retourné le cerveau et l’âme. Il se savait apeuré de revenir au monde extérieur, et se sentait presque sale.

Le fait que Madame Pavoni ne prenne même pas la peine de lui serrer la main renforça encore cette dernière impression.

« Heureuse de vous retrouver en bonne santé, se borna-t-elle à le saluer sans autre cérémonie. J’ai de bonnes nouvelles pour vous. »

Le regard de l’homme se cantonna aux yeux clairs et âgés de son interlocutrice, car le bureau autour de lui n’avait pas changé en une semaine. Toujours aussi ordonné, aussi propre, aussi pétant de blanc. Jean en avait bouffé, du blanc, durant toutes ces journées passées dans une chambre aseptisée et sur un écran scintillant. Il n’en pouvait plus.

« Merci, j’espère que vous allez bien aussi, répondit-il d’une voix maussade, impatient de retrouver le soleil. Quelles sont-elles ?
– La première, c’est que nous avons interpellé Ariane Mulon. Elle est actuellement détenue dans l’infrastructure pénitentiaire pour sorciers d’Entressen. »

L’homme se redressa sur sa chaise, soudain alerte. Le bruit du pied de meuble raclant sur le plancher fit trembler jusqu’à l’aquarium dans la salle d’attente.

« Vous l’avez ?
– Oui. Elle n’a pas beaucoup résisté, ce qui nous a permis de la prendre vivante. Mais elle ne coopère pas non plus. Tout ce que nous savons sur votre malédiction, ce sont nos laboratoires qui nous l’ont appris.
– Et alors ? demanda l’intéressé d’une voix tremblante.
– C’est un sortilège très complexe, mais bénin. Il a demandé des préparations démesurées pour un effet très moindre, ce que nous ne comprenons pas encore tout à fait. Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’il s’agit d’une altération légère de personnalité, voire peut-être même d’être. Rien qui ne vous transforme en meurtrier du jour au lendemain, je vous rassure, mais c’est censé subtilement changer votre perception des choses. Peut-être pour vous rendre plus réticent à la cause, plus distrait et propice aux erreurs ? Nous ne savons pas encore bien. Quoi qu’il en soit, vous êtes libre de circuler librement et de reprendre votre vie de tous les jours. Il faudra attendre encore un peu avant de permettre une pleine reprise professionnelle, mais vous compenserez par du télétravail.
– Je vois. Je vois.
– Avez-vous besoin que l’on vous ramène chez vous ? Je peux arranger un convoi si vous préférez. Ce serait peut-être plus sûr.
– Non, je… Ne le prenez pas mal, mais j’ai assez vu l’IFS pour le moment, vous comprenez.
– Ah ! s’esclaffa la directrice. Pas du tout. Mais je vois ce que vous voulez dire. Votre directeur me mettra un message lorsque vous serez rentré de toute façon. Je ne peux donc que vous souhaiter un bon voyage. »

Jean s’accrocha à ces mots de bon congé, alors même qu’il quittait l’IFS d’un pas frêle et le teint blême. Bon voyage, cela il en doutait. Si ses pieds le menaient jusqu’à la gare par automatisme, son esprit était ailleurs. Quel que soit le sortilège qu’on lui avait jeté, il n’en était toujours pas libéré, et si Madame Pavoni lui en avait annoncé la nature sans grande inquiétude, il n’en était pas moins mortifié. Une altération de son être. Le viol de ce qu’il avait de plus cher et de plus personnel, son intimité la plus profonde, déformée pour servir les plans vicieux d’une sorcière couarde qui instrumentalisait une action aussi généreuse que le don du sang afin de mieux couvrir ses méfaits.

Et quels étaient ces plans, d’ailleurs ? Quel aspect de sa personnalité avait été touché par le mal ? Était-il si déprimé avant dans sa vie, cela allait-il lentement mais sûrement le pousser jusqu’au suicide ? Ou alors peut-être que c’était sa vision des choses qui était impactée ? Le ciel avait-il toujours été aussi bleu, aussi grand, aussi intimidant ? Les gens avaient-ils toujours été aussi présents dans son champ de vision, dans sa conscience de l’existence ? Ou encore, et cette idée lui paraissait plausible, le sortilège n’était qu’un méchant tour ayant provoqué sa peur démesurée des routes et des passages piétons après son accident.

Justement, il était arrêté à l’un d’entre eux, lequel passait au vert sans que l’homme n’ose pour autant s’y engager. Le sang battait si fort à ses tempes qu’il craignait de ne pas entendre un éventuel véhicule grillant la priorité. Il se sentait mal jusqu’à en vomir.

Puis, il se rendit compte qu’une petite vieille dame peinait à traverser d’elle-même, et curieusement, ses craintes s’évanouirent en un instant.

« Venez, je vais vous aider Madame. Prenez mon bras. »

Jean ne se sortit pas Ariane Mulon de la tête les semaines qui suivirent, et elle obséda toutes ses pensées. Les sentiments qu’il éprouvait à son égard étaient confus, furieux sans pour autant s’étendre jusqu’à la haine. Les premiers jours, il avait à peine osé sortir de chez lui, à peine vivre. Son seul réconfort avait été son chaton joueur, lequel n’avait pas l’air d’avoir trop souffert de l’isolation de son maître, ce qui montrait bien que Madame Pavoni avait tenu sa promesse. Maintenant, avec l’écoulement du temps, ses craintes se dissipaient progressivement ; mais pas ses questions, lesquelles ne trouveraient le repos qu’avec des réponses.

Aussi, lorsqu’il reçut un appel de la directrice du pôle de l’Istre le convoquant à la prison d’Entressen pour qu’il soit confronté à la sorcière l’ayant maudit, ce dans une démarche d’interrogation et d’observation, il accepta immédiatement.

La prison pour sorciers d’Entressen avait été camouflée en maison de retraite. Lorsqu’il y pénétra, l’odeur de vieux et de produits anti-runes saisit son odorat, un mélange curieusement agréable bien qu’un peu piquant, car trop propre. La plupart des visages ridés et anciens qu’il croisa appartenaient, il le savait, à des sorciers et sorcières imprudents, dont les expériences ratées avaient accéléré la déliquescence charnelle. Certains étaient immortels, d’autres non ; certains disposaient encore de leurs pouvoirs magiques, bien qu’ils aient été verrouillés, d’autres non. Ce n’était que la façade du décor ; et pour rencontrer enfin Ariane Mulon, Jean fut escorté au plus profond de l’institut pénitencier, là où les apparences se dévoilaient lentement, où les guirlandes et les murs colorés laissaient place aux caméras de surveillance et aux revêtement métalliques et bénits.

Cette partie là du bâtiment n’était pas accessible au public, mais parce que l’homme était un employé de l’IFS, il put y évoluer sans encombre sous la surveillance des gardes. Ce n’était pas un métier facile que celui de gardien de prison, et il n’aurait pas eu envie de prendre leur place, pas même pour tout l’or du monde. Ils avaient l’air si durs, si las… Comme tout le monde ici en fait. Geôlier ou prisonnier, personne ne trouvait le bonheur en ce lieu sombre et misérable.

Ils arrivèrent devant la salle d’interrogatoire de l’institut, et l’esprit de Jean se vida de toute pensée cohérente.

« Soyez rassuré, collègue, elle ne peut rien vous faire, le rassura aimablement l’adjoint de la prison qui l’avait briefé avant la rencontre. On espère juste tirer d’elle davantage d’informations. C’est toujours plus facile de les faire parler en les confrontant à leurs victimes ou à la famille de ces dernières. »

On lui ouvrit la porte. Il y entra.

Ariane Mulon était… oubliable. Certes, sa combinaison brune ne laissait pas beaucoup de place à l’expression vestimentaire et personnelle, mais il ne reconnut pas dans sa personne les signes d’une sorcière se revendiquant fièrement en marge de la société. Elle n’avait pas les cheveux teints, pas de tatouage ou de piercing. C’était une petite Française blanche et brune, au nez en aquitaine, un peu jolie mais pas trop quand même. La chose qui le frappa vraiment, ce furent ses yeux. Noirs et fatigués, sombres et las, qu’elle leva sans précipitation sur lui, avec indifférence.

Jean s’assit en face d’elle, joignit ses mains sur ses genoux et ouvrit la bouche, hésitant. Il avait la gorge sèche.

« Bonjour. »

Le regard de la jeune femme le parcourut de haut en bas, sans précipitation, sans rien laisser transparaître. Puis, elle riva ses yeux dans les siens.

« Vous êtes le mec de l’IFS qui a reçu mon sang, c’est ça ?
– Oui, répondit honnêtement son interlocuteur. »

Il était pris au dépourvu. Elle n’était pas censée avoir les détails, ça ne faisait pas partie de la procédure. Un sourire sans joie naquit sur les lèvres fines de la criminelle. Elle lisait en lui comme dans un livre ouvert. Peut-être parce qu’ils étaient, d’une façon presque perverse, adelphes de sang désormais.

« Vos… collègues m’ont bien fait comprendre que l’un des leurs avait souffert par ma faute. Ils n’aiment pas trop qu’on touche aux leurs, je l’ai découvert à mes dépends. »

Elle ne se tenait pas droite. Pourquoi elle ne se tenait pas droite ? Qu’est-ce qui n’allait pas dans la courbe de son dos, de ses épaules, de sa nuque ? Est-ce qu’il se faisait des idées, ou bien le sourire s’était transformé en grimace de douleur ?

« Je suis ici pour qu’on parle, lui annonça-t-il de sa voix la plus douce possible. Vous… Vous n’avez jamais voulu expliquer aux officiers de cet établissement la raison de votre geste, la nature de votre malédiction.
– Une malédiction, uh. Une malédiction. C’est comme ça que vous voyez mon don, dans votre petite organisation.
– Que je sois de l’IFS ou pas, je pense que vous me devez au moins une réponse, une explication. Ne serait-ce que parce qu’aucune de vos autres victimes ne pourra jamais entendre votre version, de votre bouche. C’est l’occasion ou jamais de vous exprimer sur votre ‘don’. »

L’argument parut la toucher, car elle abandonna toute posture défensive. Ses lèvres tremblaient. Elle ne devait pas souvent avoir l’occasion de parler de magie, de parler tout court.

« Demandez toujours.
– Qu’est-ce que vous avez fait à votre sang ? Qu’est-ce que, par extension, vous m’avez fait ?
– Vos petits copains ne peuvent pas le déterminer tout seul ?
– Nos laboratoires n’ont rien donné jusqu’alors.
– Ça ne m’étonne pas. Le biais et le préjugé existent aussi dans le monde scientifique, vous savez. S’ils cherchent à lire dans mon sang des malédictions, des maux, des catastrophes à venir, ils seront déçus.
– Alors quoi ? Qu’est-ce que vous aviez prévu ? »

Ariane baissa les yeux pour regarder ses mains menottées, jusqu’à ce que son regard soit caché par ses mèches brunes et tombantes. Ses lèvres, encore visibles, tremblaient et tâtonnaient à la recherche de mots enfouis sans doute trop profondément pour retourner aisément à la lumière. Jean le sentait bien, il n’y avait pas qu’une sorcière en cette femme menue et brisée. Il y avait une histoire à raconter, à écouter.

« J’ai perdu ma sœur il y a un an à peu près, commença-t-elle très sobrement une fois qu’elle eut retrouvé son calme. Nous étions les dernières de notre ordre. Notre aînée et tutrice a été abattue un peu avant par vos gens de l’IFS alors qu’elle incantait un simple sort de protection pour nous permettre de fuir et que vous n’avez pas réfléchi avant de donner l’ordre de tirer. Safi Bekale. Retenez son nom. Safi Bekale.
– Safi Bekale. Je suis désolé. »

Il sentit qu’elle le scrutait à travers le rideau de cheveux qui cachait son visage ému, sans doute pour s’assurer qu’il était sincère. Il l’était. Elle reprit donc.

« Lorsque je me suis retrouvée seule, j’ai… J’ai déconné. Je me suis tournée vers l’alcool, la drogue, la petite criminalité. J’ai abandonné la magie, j’ai laissé mon familier à la SPA parce que je me suis retrouvée à la rue et que c’était pas une vie pour un chat… Je… Ça s’est mal passé quoi. J’ai vu ce que l’humanité avait de pire à offrir, j’ai pensé à la mort, au suicide. Et puis j’ai… J’ai renoué avec mes racines, dirait-on. La magie, ça fait partie de nous. On ne peut pas s’en passer complètement, elle revient en force, en overdose. Je me suis retrouvée confrontée à un gars qui m’avait violée et je… Eh bien, je l’ai écrasé. Sous un train. J’ai juste… J’ai juste pensé que le monde serait mieux s’il se jetait sur les rails du métro et l’instant d’après, il avait disparu et il était… J’ai déjà fait cette confession à vos collègues, hein, c’est pas du nouveau ce que je raconte. Mais le fait d’être responsable d’un mort, d’être aussi dangereuse, ça m’a… Je m’en foutais du gars, il aurait pu crever encore et encore que je m’en foutrais toujours autant, mais ça m’a fait prendre conscience que j’étais capable de faire le mal. Alors je me suis remise à la magie, pour mieux la contrôler. Ça m’a aidé à m’en sortir. De ma situation de merde, je veux dire. Et puis, j’ai voulu commencer à utiliser ma magie pour… Pour faire le bien, vous voyez ? Pour rendre mes sœurs fières. Mais vous, vous et le reste de ce monde, vous autorisez pas ce genre d’initiative. Pour faire le bien ou faire le mal, la sorcellerie, pour vous, c’est monstrueux. »

Jean se souvenait des avertissements qu’on lui avait inculqués lors de sa formation. Que même avec les meilleures intentions, la magie et la sorcellerie n’étaient pas éthique, qu’elles étaient dangereuses. Que ses utilisateurs étaient inconscients et que le cas échéant, mieux valait les détruire eux avant qu’ils ne nuisent à autrui dans leur quête de pouvoir.

Il n’en dit rien. Ariane continuait son récit.

« Je me suis dit qu’on vivait quand même dans un beau monde de merde. Que les gens étaient égoïstes, que la société était mal foutue, que personne ne ferait rien pour guérir tout ça à part… à part moi, quoi. Mais toute seule, ça n’irait pas. Alors j’ai… J’ai concentré tous les meilleurs sentiments possibles, j’ai exilé tout ce qu’il y avait de sombre de mon cœur… Et croyez-moi, y en avait pas mal… Pour concentrer un sortilège sur mon sang. Mais pas une malédiction. Une bénédiction. »

La femme se mit à s’agiter avec détresse face à lui, comme si elle mourrait d’envie de le prendre à partie, de saisir sa chair, ses joues et sa gorge afin de mieux pouvoir lui faire passer son émotion, de communiquer peau à peau avec lui. Mais les menottes l’en empêchaient.

« Je vous supplie de me croire. C’est une bénédiction. Je n’ai jamais voulu faire de mal à personne avec ça, ça ne fera de mal à personne. Au contraire. Ils ne doivent pas les désensorceller.
– Quelle bénédiction ? pressa Jean, sentant bien qu’il était sur le point d’avoir sa réponse. Quelle était son but ?
– Je voulais juste qu’ils aient une vie meilleure, lâcha Ariane d’une voix sur le point de céder. Les gens qui souffraient. Et que ceux qui manquent de bonté, de gentillesse pour autrui, connaissent le goût de l’empathie et de la compassion. Qu’ils l’éprouvent, et qu’ils fassent tout pour que la douleur disparaisse de ce monde. C’est ça, mon don. C’est un sortilège de chance et un sortilège d’altération. Pour vous rendre plus sensible aux autres. »

L’homme ne dit mot. Il se contenta de fermer les yeux, de s’adosser à sa chaise, et de songer. La respiration de son interlocutrice était devenue saccadée, alors qu’elle tentait de reprendre la pleine maîtrise de ses émotions. Mais oui, bien sûr, c’était évident. Le Jean d’autrefois n’aurait jamais éprouvé de compassion pour une sorcière condamnée ; alors que ses sanglots actuels lui déchiraient le cœur…

Il savait, maintenant.
Il savait, et ça lui faisait du mal, car il n’était pas sûr de savoir ce qu’il préférait entre son état naturel et son éveil ensorcelé.

Il attendit que Ariane ait retrouvé un semblant de constance pour lui annoncer, doucement, la mauvaise nouvelle.

« L’IFS. Ils vont essayer de me soigner. Moi et tous les autres. Vous vous en rendez compte, n’est-ce pas ?
– Et vous seriez d’accord ?
– Je ne crois pas que j’ai le choix, éluda-t-il dans un murmure. »

Les yeux plein de larmes, la femme se mit à rire. Un rire terrible, car il n’avait rien d’heureux.

« Vous et moi de même. Vous et moi. »

Il n’y avait plus rien à dire. Jean se leva, la salua et demanda à ce qu’on le laisse sortir.

D’une certaine manière, le jour où le sortilège affectant Jean fut effacé constitua à la fois une délivrance et un déchirement. Délivrance, car le fait de souffrir à la vue des maux d’autrui était incroyablement handicapant. Déchirement, car il y avait une forme de douceur dans un tel partage, une douceur qui lui échapperait désormais à jamais, car l’homme n’avait pas une grande empathie naturelle.

Mais il n’oublia jamais Ariane.

C’était curieux. Sans magie, cette fois-ci, elle avait contribué à le changer : s’il était incapable de comprendre ou d’assumer la douleur des autres, il l’acceptait toutefois comme étant digne d’intérêt et tentait de la soulager quand il le pouvait, par compassion, par principe cette fois-ci. La différence était subtile, mais pour le réformé, elle avait une valeur biblique et une importance primordiale.

Jean avait longuement hésité avant de quitter son travail à l’IFS, dont il ne partageait plus les valeurs. Principalement, la possibilité de visiter Ariane dans son établissement pénitencier grâce à son statut l’avait motivé à supporter le service pesant qui était désormais le sien ; mais lorsque son directeur lui avait interdit ces visites, il avait déposé son avis de démission sans un regret.

La reconversion avait été… compliquée. Déjà parce qu’il se refusait à retourner dans sa famille, avec laquelle il tentait maintenant de couper tout pont par souci de préservation ; il était donc seul dans sa quête. Et puis, il y avait aussi la question de savoir s’il voulait continuer de travailler dans le domaine de l’anormal, qui était de toute façon le seul dans lequel il dispose d’un tant soit peu de compétence, ou retourner à la vie civile ; mais cela impliquait, conformément aux accords passés avec la Fondation SCP, de passer par la case de l’amnésie, or il ne voulait pas oublier Ariane. Ses autres options étaient donc de s’engager dans les diverses organisations qui voudraient bien de lui, et ça tombait bien, car elles avaient toujours besoin de nettoyeurs runiques. La Fondation justement lui offrit une jolie prime pour qu’il se mette aux ordres de leur Département de la Censure, car ses talents étaient essentiels à la dissimulation de l’anormal aux yeux du grand public.

Mais il avait décliné. Il craignait trop que l’ambiance et les valeurs de l’institution ne lui rappellent celles de l’Inquisition. Plutôt, il avait déposé sa candidature du côté de Primordial, chez qui la machine administrative était plus souple et moins froide. Il lui semblait important de rester fidèle à ses nouveaux idéaux.

Pour que Jean ait une meilleure vie, certes, cela était nécessaire.
Mais aussi pour qu’il participe à la création d'un monde meilleur.

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