Vaincre la vie
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Salut ! Je suis le Dr Théodore, assistant-chercheur en biologie et chercheur généraliste. Vous avez l'air un peu tendue dites-moi ! Je sais exactement comment vous redonner le sour…
Oh, ok ok, on se calme. Je place mes mains en l'air, voilà, tout va bien. Ce n'est que ma guitare, elle est pas dangereuse tant qu'elle est en possession de quelqu'un qui sait en jouer. Oui, ahah, pardon, pardon, je comprends, l'urgence tout ça, non non, ce n'est pas un reproche… Oh, des questions d'identification dites-vous ? Oui, avec plaisir, pas de souci !
J'ai 24 ans ! Niveau 3. Le site Yod, entre quatre et six semaines par an. Cinq la dernière fois. Hmm… ? Oh ça ! C'était au nez, et c'était un coup de crosse, ahah.
… Ma femme et mes enfants ?

Ils sont en surface oui. Non, pas sur Aleph, une autre ville. J'espère qu'ils vont bien, eh. Normalement, ils sont hors de danger, oui.
Normalement.Dr Théodore


Théodore voulut s'élancer pour plonger les mains dans la créature, en arracher sa collègue avant qu'il ne soit trop tard ; mais le Pr Nephandi le saisit par l'épaule et le tira en arrière, vers l'une des autres sorties.

« – Va-t-en.
– Mais Tara… bafouilla-t-il, des larmes plein les yeux lorsqu'il réalisa qu'il ne la voyait déjà plus.
– Cours. »

La voix de Clarence était rauque de terreur, dans ses yeux dansaient le spectre d'une douleur bien trop proche. L'ordre était presque plaintif.
L'assistant-chercheur abandonna la lutte et s'élança sur ses talons.

Ils déboulèrent dans le couloir principal en se cognant aux murs, et se mirent à tracer comme des dératés. Derrière eux, la masse-mère les suivait, immense, implacable. Le Dr Théodore regarda derrière lui : elle avait du mal à passer dans l'encadrement des portes, mais les suivait néanmoins. Une fois dans le large corridor, la chasse serait plus aisée pour elle.
Il n'avait aucune idée de la façon dont une chose aussi difforme, aussi large pouvait se mouvoir, mais les faits étaient là.

Incrustée dans la masse, il lui sembla voir une paire de lunette ressurgir, crevant la membrane telle un appel à l'aide d'un bateau en naufrage, avant de sombrer, définitivement.

« – Ne vous arrêtez pas. Courez, souffla le Pr Nephandi, quelques mètres à peine devant lui. »

Son rythme respiratoire était lourd et chaotique, il traînait du pied. Seule la peur agitait cette carcasse en mouvement.
Cela fit frissonner son compagnon.

Jusqu'à quand le biologiste pourrait-il tenir ce rythme effréné ?

Brusquement, le Dr Théodore hurla : surgissant au détour d'un couloir, une créature difforme venait pratiquement de se coller à ses côtés. Il ne dut son salut qu'au brusque sursaut de regain que cela lui donna, et à la lenteur particulièrement prononcée du monstrueux bipède, bien moins rapide que la créature dont il était né ; il finit par être écrasé par le poids insupportable de cette dernière lorsqu'elle lui passa dessus, toujours en quête des deux intrus ayant pénétré son domaine. De tous les couloirs, leur venaient des bruits de glissement sur le carrelage, de chair arrachée péniblement au sol en raison de son propre poids.

Les enfants de l'abomination se joignaient à la traque.

« – Plus vite, plus vite ! intervint alors le Pr Nephandi, qui distançait le docteur malgré sa fatigue évidente et croissante.

L'intéressé ne pipa mot, suant sous l'effort, grimaçant de douleur.

Dans l'armoire. Le genre de vermine immonde avec laquelle il s'était retrouvé coincé, dans un espace aussi exigu.
Elle l'avait mordu à la jambe.

Il n'avait rien voulu dire aux autres, par peur de les inquiéter inutilement.
Et la plaie avait enflé. La plaie s'était étendue, à faible rythme, mais sans discontinuer. Elle était remontée jusqu'au genou.

Il avait mal, très mal. Il faisait abstraction.

Mais pire que tout, les voix dans son esprit. Dangereuses, terrifiantes, à peine présentes, juste assez pour lui donner envie de les arracher de ses oreilles comme l'on ôterait une épine du pied.

Et maintenant, il ne pouvait pas courir aussi vite qu'il l'aurait fallu.

Clarence ne cessait de marmonner, de façon très basse, une suite de chiffres sans queue ni tête. Ses jambes accomplissaient le mouvement de fuite, pour que ses bras puissent se concentrer sur autre chose.

Il avait dans les mains l'émetteur alternatif, et rentrait lentement, trop lentement, les chiffres sur le clavier numérique.

Théodore…

Il frissonna, sentant des gouttes de sueur froide, dues à la peur cette fois-ci, glisser le long de sa colonne vertébrale.

Viens rejoindre ta consœur, Théodore…

Sans mot dire, il accéléra le pas, aggravant encore son boitement déjà légèrement plus prononcé qu'en début de course. Son esprit était hermétiquement fermé.

Le Pr Nephandi, devant lui, perdit de son avance et se mit à tituber violemment. En désespoir de cause, le Dr Théodore lança un bras autour de ses épaules pour le soutenir, et le mena jusqu'à la porte la plus proche, verrouillée par carte magnétique. Au hasard il usa de la sienne – oui elle marche, merci mon dieu, merci – et entra dans la pièce, refermant à toute volée la porte derrière eux.

Un lourd grincement indiqua qu'ils venaient de précéder la masse, tentant de forcer le passage maintenant qu'ils lui avaient coupé l'herbe sous le… fondement.

De l'autre côté de la salle, à la seconde porte, des grattements peu accueillants indiquaient que les autres monstres, venus par des voies détournées, attendaient eux aussi leur part du festin.

Clarence s'adossa au mur, pendant que le Dr Théodore lui lançait :

« Encore pour longtemps ? »

Il ne lui répondit pas, concentré qu'il était. L'assistant-chercheur frissonna, sentant une fièvre délirante, produit de l'adrénaline autant que de sa blessure, s'insinuer en lui.

Sa tête comme sa jambe le tançaient violemment, lui donnant le tournis.

« Presque fini… Voilà ! » jubila d'un filet de voix le chercheur.

La porte arrière céda, laissant entrer un flots de choses informes.
Au même moment, l''émetteur se mit à émettre une dizaine de notes, légères et hautes, d'une simplicité indécente. Même pas un son, une mélodie, gaie et joyeuse, facile à écouter comme à reproduire.

Et la marche des créatures se fit plus lente, plus saccadée ; avec des grondements, ils se mirent à reculer, laissant derrière eux membres et monceaux de chair atrophiée, fondant presque sous ces ondes qui les détruisaient.

Derrière l'autre mur, la masse-mère n'abandonna rien, bien plus résistante : et des sifflements atroces leur parvinrent, expression d'une rage terrible.

« – Tout va bien, tout va bien… marmonna le Dr Théodore, voyant son collègue vaciller. Nous allons nous en sortir. »

Les trois notes se répétaient, en boucle. Leur seul espoir de survie.
Il commença à prendre des objets aléatoires dans la pièce, et à les lancer sur les monstres. Ces derniers esquivaient mal, se prenant les projectiles et reculant sous les impacts.

« – Je suis si fatigué…
– Vous pouvez. Attention, ne tombez pas. Attention à vous. Nous allons nous en sortir, tout va bien. Tout va bien. Tout va bien… »

Les créatures étaient maintenant toutes étendues au sol, mortes ou agonisantes. Les bruits à l'extérieur se faisaient moindres, lui laissant entendre la respiration, presque mourante, de Clarence. Il était couvert, sur le cou surtout, de marques mortifiées, de griffures et de chair atrophiée, qui tranchaient sur son teint pâle, beaucoup trop pâle, si pâle que l'on aurait dit qu'il n'allait pas tarder à…

Il pencha dangereusement.
L'émetteur lui tomba des mains, en chute libre, pour aller s'écraser à quelques centimètres à peine de ses pieds.

Les éclats volèrent dans tous les sens.
La mélodie se tut.

Les deux chercheurs observèrent les morceaux brisés dispersés à terre.

Le Dr Théodore tourna la tête vers le Pr Nephandi. Ce dernier, muet, observait d'un air hébété l'émetteur fracturé au sol, la main encore tendue, comme pour attraper son fantôme.
Le chercheur se laissa, lentement, glisser au sol, vaincu par la fatigue, vaincu par la douleur, vaincu par le désespoir.

Derrière eux, les grincements et la pression reprirent, victorieux.
La masse-mère avait faim.

« – Clarence. »

L'intéressé ne réagit pas.

« – Clarence. Il faut partir. »

Il ne bougea pas. En désespoir de cause, le Dr Théodore se mit à le secouer par l'épaule, hurlant.

« – Clarence il faut partir ! Clarence ! »

Inutile. Le chercheur était épuisé, hors de lui-même.

Alors, le docteur inspira, maîtrisant ses larmes.
Il fit quelques pas en arrière, prit sa guitare.

Et se mit à jouer, en continu, quelques notes bien précises, dans un vain espoir de survivre.

La masse-mère émit un long gémissement.

Le Dr Théodore s'arrêta.
Puis reprit, comme un fou, comme un désespéré, la mélodie. Il jouait de tout son corps, de toute son âme. Un deux trois, un deux trois, un deux trois. Un deux trois, un deux trois, un deux trois.

La masse derrière le mur se mit à siffler rageusement. Et d'une égale fureur, les voix martelaient son cerveau.

Jamais jamais jamais jamais jamais jamais jamais

Un deux trois, un deux trois, un deux trois.

À nous beaucoup. Tu ne peux pas… Jamais !

Il joua à s'en briser les doigts.

Tara est nous. Clarence est à nous. Tu es à nous. L'humanité. À nous beaucoup !

À s'en faire saigner les phalanges.

L'unicité. Viens. L'unicitéééé…

Il joua à en crever, conscient que chaque mauvaise note renforçait la bête, que chaque corde pincée avec justesse l'affaiblissait tout au contraire.

Tu es à nous. Tu es à nous, pour toujours.

Enfin, pour faire taire les voix, il se mit à chanter, et faux :

« – Il était une fois – à nous – un chanteur maladroit – Non, stop – qui – stop – qui chantait faux, ahah – Ce n'est pas l'unici – Va-t-en vilain monstre – Tu ne peux pas – Va-t-en va-t-en va-t-en casse toi – Jamais – S'il te plaît casse toi – Tu à nous, Clarence à nous, Tara – Tu as mangé Tara, salaud, tu as mangé Tara, ahah – L'unicité – Ta mère l'unicité – Ce n'est pas – Ton père aussi – Arrête ça – Je crache sur toute ta famille – Nous sommes uniq – JE CRACHE SUR TOUTE TA FAMILLE – Nous ne – J'ai plus d'inspi à l'aide aidez moi – Nous pouvons t'ai – Ta gueule bordel ta gueule – veux-tu – AAAAAAAAAAAAAAAAAAH…. »

Et le Dr Théodore se mit à hurler.
Il hurla encore quand les voix se gonflèrent de rage, puis de peur. Quand elles perdirent en dynamisme, en ferveur.

Quand elles diminuèrent, supplièrent.

Quand, fracturées, elles se turent.

Petit à petit, le Dr Théodore sentit qu'il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Il tomba brusquement au sol, laissant tomber sa guitare, qui laissa échapper un dernier son creux, pathétique, le dernier cri d'un instrument rendant l'âme.

Dans le couloir, tout bruit avait cessé.
Dans la tête de l'assistant-chercheur, tout bruit avait cessé.

« – M. Théodore… »

Il releva, la tête, les joues empourprées de douleur. Clarence le regardait, faiblement.
Les plaies sur son visages semblaient s'être nécrosées, comme si les derniers restes de chair anormales étaient morts sur place.
Mais il était vivant. Il allait bien.

« – M. Théodore.. Je suis… Vous…
– J'adore… ma… guitare. »

Son interlocuteur lâcha un petit rire sec.

« – Si vous avez abîmé la vôtre, je vous la repayerai volontiers. »

Lentement, le professeur se leva. Il était vacillant, mais tenait debout.
L'absence de voix dans sa tête devait également aider.

« – Nous devons communiquer avec le centre de communication. Depuis le centre de surveillance, oui. Et… Oh mon dieu, Tara. Nous devons aller chercher Tara. »

Le Dr Théodore ne répondit pas. Ses yeux fixaient un point fixe un peu plus bas, et il était tétanisé.

« – Je… je vais la chercher. Ne bougez pas… »

Cette fois-ci, le musicien héroïque se força à parler, sans bouger le regard toutefois.

« – Ce n'est pas la peine.
– Nous avons été libéré de son influence. Peut-être que… Peut-être que Tara…
– Ce n'est pas la peine. Je sais ce qui lui est arrivé. »

Le Pr Nephandi suivit le regard de son collègue. Quand il parvint au dit point, il se figea, horrifié.

La jambe du Dr Théodore, qu'il tenait à l'air libre en ayant remonté son jean bleu clair à mi hauteur. La chair anormale qui l'avait pratiquement remplacée.

Disparue, la jambe.

Ne restait plus qu'un amas de chair fondue, tuméfiée, révélant l'os et les muscles, en un macabre tableau d'un organisme expurgé.

« – Je ne crois pas… que nous pourrons la sauver. »

Et le Dr Théodore, de douleur, s'évanouit.
Dans le fond de sa conscience, quelques notes.

Un deux trois.


Projet Unicité

  • Pr Agente infiltrée ? Tara Lucy : (X) Capacités physiques remarquables. Grande prudence. Réticence à se confronter à l'anormal. Mort accidentelle. Non conforme.
  • Pr Clarence Nephandi : (o) Mémoire exceptionnelle. Semble rechercher le danger. Capacités d'analyse poussées. Faible résistance mentale et physique, mais fatigue peut fausser résultats. Conforme ?
  • Dr Théodore : (o) Irréalisme primaire mais résistance à la douleur. Non-conforme Mode de pensée unique. Grandes capacités d'improvisation. Original. Conforme.

Projet Unicité : 2/3

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