
Il avait perdu une sandale, ses poumons étaient en feu, et le tonnerre continuait de s’abattre sans fin sur la dernière cité du monde libre.
Il n’y avait plus aucune issue.
Le bateau à rames des envahisseurs continuait de pilonner Nojpetén, la ville du lac, avec ses canons. Des guerriers ennemis en armure de métal avaient commencé à débarquer du côté par lequel les habitants les mieux avisés avaient réussi à fuir dans les premières minutes de l’assaut. Plus loin sur le lac, il y avait sûrement encore toutes sortes de petites embarcations remplies de gens et des affaires de toute une vie, fuyant le carnage. Malheureusement pour lui, Aj Kin était un érudit, et comme chacun sait, les érudits ne sont pas toujours les mieux avisés. Ils sont même complètement aveuglés devant la perspective de voir détruire leur précieuse bibliothèque. Surtout s’il s’agit de la dernière du monde civilisé. Tout ce qui allait échapper aux canons finirait en tas sur la grande place ou au sommet des marches du temple, et un de ces barbares y mettrait le feu. Ils étaient connus pour ça.
Un boulet siffla et transperça un toit de chaume. Haletant, trébuchant, Aj Kin eut tout juste le temps de voir, avant de se réfugier derrière un mur, que la bande de terre et le pont qui lui auraient peut-être encore permis de fuir étaient déjà sous le contrôle des envahisseurs. Serrant contre lui le seul codex qu’il avait réussi à sauver avant de s’enfuir, il repartit en courant en sens inverse, vers la pyramide. Au milieu du chaos, incapable d’assimiler l’ampleur du désastre, il enregistrait de petits détails pendant sa fuite éperdue – de la fumée s’échappait d’une fenêtre. Quelqu’un courait en portant un sac après avoir abandonné un jouet d’enfant dans l’embrasure d’une porte. Deux céramiques rituelles, de façon incongrue, étaient restées posées sur un banc.
Oui, il était un érudit, un homme de science, un de ceux qui s’usent les yeux à lire des rouleaux de papier d’écorce et les doigts à les enluminer de délicats personnages tracés à l’encre. Un de ceux qui pâlissent à l’ombre des salles de pierre et dont la santé est si fragile que leurs vieilles mères leur envoient de chaudes couvertures à motifs traditionnels rouges et bleus tous les hivers, juste au cas où. Un paysan aurait su quoi faire pour s’enfuir à temps, un guerrier aurait eu une armure de coton, une bonne lance – Aj Kin, lui, n’avait même pas eu la présence d’esprit de mettre des sandales solides avant de commencer à courir.
Il arriva enfin à la pyramide au centre de l’île. Une des statues avait déjà été emportée par un coup de canon avant son arrivée. Il n’y avait plus personne d'autre par ici, et il ne savait plus quoi faire. Après quelques longues secondes, il s’assit juste contre un bas-relief d’un temple attenant et se mit à pleurer de dépit.
Il réalisa qu’il ne savait même pas ce que contenait le codex qu’il avait emporté. Il en déplia les deux premiers segments. Même aveuglé par le chagrin, il ne put s’empêcher d’admirer le travail d’enluminure du copiste : ici, un dieu s’avançait vers un autre devant un décor rouge sombre du plus bel effet ; là, un serpent bleu s’enroulait tout autour des pictogrammes et montrait ses crocs…
Il tenta de déchiffrer le texte à travers le voile des larmes. C’était une histoire où sept dieux se réunissaient – ceux des points cardinaux, Tepeu le grand ouvrier, Gucumatz tout paré de quetzal, et Hurakan, le cœur du ciel, avec sa jambe humaine et sa jambe-serpent. Ils brillaient comme des étoiles dans les ténèbres. Ils décidaient de créer quelque chose de nouveau. Alors Hurakan attrapa une poignée de la foudre du ciel, et il-
Al Kin interrompit sa lecture, réalisant qu’il lisait tout bêtement la création du monde. Un rire hystérique, désespéré, s’ajouta à ses sanglots – quelle ironie, que ce soit ce qu’il ait tenté de sauver à la fin de tout !
Un second boulet siffla, et il préféra fermer les yeux. Tous les sons se coupèrent immédiatement.
C’était donc ça, être mort ? Le chemin de Xibalba était-il toujours aussi silencieux ?

Il n’ouvrit à nouveau les yeux qu’au bout d’un long, très long moment, lorsque les larmes s’arrêtèrent de couler et que son corps frêle eut cessé de trembler. Il n’était plus appuyé contre le bas relief. En réalité, il n’était plus à Nojpetén du tout, mais dans ce qui ressemblait à l’intérieur du plus grand temple qu’il ait jamais vu, avec – avec des murs qui -
« Ah, enfin, » dit une voix qui parlait itzá, mais avec un accent tout à fait étrange. « Je me demandais quand vous alliez arrêter ça. » Aj Kin leva les yeux, et son regard se posa sur une personne ailée, toute parée de jade et de quetzal précieux, perchée sur une écritoire de pierre. Elle n’avait pas de bras, mais elle tenait un rouleau de papier d’écorce dans l’une de ses serres. « Pouvez-vous vous lever ? Voulez-vous de l’aide ? » demanda l’apparition.
Bouche bée, il balbutia « Vous êtes… qui êtes-vous ? Êtes-vous ma guide vers Xibalba ? »
La personne ailée le dévisagea d’un air surpris, puis se mit à glousser. « Oh, je vois ! Vous êtes entré ici par accident, c’est bien ça ? Par la méthode du passage du vieux temple de Nojpetén ? Celle du rire et des larmes ? » Il ne put que lever les mains silencieusement en signe d’ignorance. « Vous étiez appuyé contre l’effigie d’Hurakan, pas vrai ? poursuivit-elle. Loué soit-il, il vous a donc pris en pitié. Bienvenue, en tout cas ! Oh, vous allez aimer cet endroit, vous verrez. »
« Mais comment… mais où… » continua-t-il de balbutier, desserrant ses mains toujours crispées sur le codex.
« Ohhhh ! Et vous nous avez même apporté un livre ? C’est merveilleux ! Venez, venez, je vais vous montrer où le ranger ! » s’exclama-t-elle en déployant ses ailes, filant entre deux rangées d’étagères de pierre qui, il ne le réalisait que maintenant, étaient couvertes de codex et de rouleaux de toutes sortes, plus qu’il n’en avait jamais vu de toute sa vie, que ce soit à la bibliothèque de Nojpetén ou ailleurs.
Suivant avec hésitation sa guide improvisée, son pied gauche nu touchant la pierre froide, la lumière surnaturelle de ces lieux baignant tout d’une lueur vert-doré se perdant dans l’infinie noirceur du plafond, Aj Kin finit par murmurer, impressionné : « Où donc ai-je atterri ? »
L’oiselle se percha à nouveau, faisant bruisser ses parures de quetzal, et lui dit, de l’air d’un enfant qui confie un secret : « Nous sommes au premier lieu que créa le grand Hurakan. Lorsqu’il créa la Terre et tous les autres mondes, il lança ses divins éclairs à travers les ténèbres, déchirant l’espace et le temps, créant des passages à travers la réalité. De sa jambe humaine, il se posa sur Terre, et de sa jambe-serpent, il établit résidence en ce lieu qui se trouve au confluent des choses. »
Elle déploya à nouveau ses ailes en souriant, son envergure effleurant presque le visage d’Aj Kin.
« Bienvenue à la Bibliothèque. »


