Le Ménestrel

Vint un jour où la dame menant la Compagnie de la Madrone organisa un grand festin pour tous ses partisans dans son palais. Ils vinrent par dizaines et par centaines, et chacun amena avec lui autant d'invités, partenaires et domestiques qu'il le souhaitait, et ainsi, les escaliers et les tours, les salles de bal et les boudoirs, les alcôves et même les chambres privées étaient remplies à craquer. Leurs rires et leur allégresse se répandit dans toutes les pièces et au travers des treillis des fenêtres et dans les rues aux alentours.

Mais la dame n'était pas satisfaite. Elle passait dans toutes les conversations et les trouvait ennuyeuses ; elle goûtait à toute la diversité des plats mais leur trouvait tous un goût de cendres ; elle sortit même son propre luth et joua de la musique pour sa compagnie, car son talent dans ce domaine était considérable, mais elle ne trouvait aucun plaisir même à cela. Elle trouvait les chansons mornes et les danses prévisibles.

Et la dame - oh, mais nous devrions au moins utiliser des termes plus familiers, n'est-ce pas ? Après tout, nombreux parmi nous sont ceux qui ont eu affaire à elle de par le passé - Garance, l'appellerons-nous, à cause des empreintes de doigt et de patte, de griffe et de tentacule sur ses ourlets, qui sont tout ce qu'il reste de ses proies passées. Dame Garance faisait la moue en son for intérieur et réfléchissait à comment elle pourrait raviver le plaisir qu'elle trouvait en sa compagnie. La fête battait son plein tout autour d'elle, et pourtant elle demeurait en son alcôve, au milieu de ses nombreux trophées pendus, de rubis et de marbre et de nacre, sans se joindre aux réjouissances.

Mais il vint à l'esprit de Dame Garance que, tout comme une seule goutte de teinture peut tacher moult longueurs de tissu soyeux, peut-être qu'un nouvel ajout à sa compagnie - un autre jouet qu'elle pourrait manipuler à sa guise - pourrait lui donner l'excitation qu'elle désirait tant. Ainsi elle prit la résolution de se mettre en ordre de bataille, elle et sa compagnie, et de partir en chasse dans les contrées mortelles, à la recherche de nouveaux servants, amants, ou compagnons d'armes.

Ainsi donc Dame Garance se leva et annonça cela à toute sa compagnie - une chasse, pour laquelle il faudrait se rassembler le lendemain et partir en toute hâte ! Et ils poussièrent des cris d'enthousiasme et firent ses louanges, et nombre d'entre eux partirent immédiatement affûter leurs armes et seller leurs chevaux. (La Compagnie de la Madrone parvient fort bien à le dissimuler sous leur apparence lustrée. Le fait que certains de leurs membres délaisseraient volontairement les plaisirs de la fête et du bal pour patauger dans la boue et se voir griffé par des branches et se repaître de viande sans cuisson ni épices - voilà qui est fort déroutant à imaginer. Mais, ah, chacun a ses propres préférences, et un monde où nous serions tous les mêmes serait fort ennuyeux. Je m'efforce de ne point juger.)

Quoi qu'il en soit, les chasseurs partirent, et par leurs portails, ils sortirent dans les landes de la contrée des mortels. Ils arrivèrent au moment que les mortels nomment nuit, lorsque leur ciel noircit et qu'eux, tombant en léthargie, doivent s'immobiliser et attendre de longues heures avant de pouvoir reprendre leur activité. Bien peu d'entre eux étaient actifs à cette heure, mais la dame et ses partisans ne s'en souciaient guère - cela signifiait qu'ils pouvaient récolter autant de venaison, de bœuf et de mouton qu'ils le désiraient sans risque de piétiner leurs propriétaires affolés. Et les quelques mortels qui étaient à l'extérieur furent entravés par l'obscurité et fuirent les chasseurs, aveuglés et affolés. Leurs captures étaient faciles, et chaque membre de la compagnie pouvait en prendre autant qu'il voulait, et tous étaient fiers de leurs nouvelles acquisitions, et avait hâte de retourner triomphants à Alagadda.

Tandis que la compagnie se rassemblait de nouveau et se préparait à rentrer par son portail, leur chemin les amena entre deux des fines clôtures que les mortels établissent sur leurs terres, et face à eux apparut la silhouette d'un autre être à cheval - celui-ci n'était pas aussi bien pansé que ceux de la Compagnie de la Madrone, mais plutôt un vieux canasson ensellé au harnachement usé et aux sabots recouverts de poils. Mais il n'en était pas moins assez vif pour s'effrayer lorsque le tonnerre de leurs sabots retentit sur la route en le poursuivant, et il rua et désarçonna la petite silhouette pâle qui lui tenait lieu de cavalier, et s'enfuit dans les champs. Et Dame Garance et sa compagnie ralentirent, et encerclèrent le mortel tombé au sol du haut de leurs montures, souriant largement à ce plaisir inattendu - ils avaient déjà eu moult occasions de s'amuser ce soir, et l'opportunité de continuer à s'y adonner les faisait saliver, et leurs lèvres s'incurvaient pour capturer jusqu'à la moindre particule de l'odeur qui se dégageait de la créature.

Et le mortal clama que l'une des nouvelles acquisitions de Dame Garance était en vérité sa fiancée, et ordonna sa restitution. Un grand tremblement parcourut la compagnie en entendant cela tandis que l'hilarité les submergeait - ils riaient à gorge déployée, les mains agrippées à la crinière de leurs montures de sorte à ce que leurs propriétaires ne choient pas du fait de leur agitation. Mais quel idiot ! Qui eut cru qu'un gueux comme celui-ci aurait l'audace d'adresser une requête à la dame, sans parler d'un ordre !

Mais la dame était d'excellente humeur cette nuit - en effet, plus qu'excellente, même, grâce à la richesse de leur chasse - et elle se dit donc qu'elle pourrait tirer de ce mortel une autre sorte d'amusement, et le railler avec ce qu'il désirait. Car il n'y a rien de plus doux et acéré que l'espoir que l'on a presque atteint et que l'on perd, l'échappatoire détruite juste avant qu'on ne l'emprunte. Et la dame avait vu que ce mortel portait sur son dos un luth grossier taillé dans la carcasse d'un arbre et aux cordes faites de boyaux de son bétail, indiquant qu'il était une sorte de ménestrel, et avant qu'elle ne l'achève, elle désirait également tourner son talent en ridicule.

Alors elle sourit au mortel depuis sa monture, et lui fit signe de s'approcher d'elle, et à sa grande surprise, il s'éxécuta, faisant preuve d'une bravoure ou d'une curiosité anormale. Et Dame Garance dit au mortel qu'il pourrait récupérer sa dulcinée s'il s'avérait capable de la défaire dans un tournoi de musique.

Et son raisonnement était le suivant : si le mortel venait à réaliser à quel point son talent pâlissait face à celui de la dame, et s'il se rendait sans lutte, elle pourrait retourner satisfaite à Alagadda avec sa récompense. Si le mortal s'avérait être trop stupide pour réaliser cela et tentait tout de même de l'affronter, sa compagnie pourrait ainsi repartir avec non seulement leurs proies mais également un souvenir risible de son ignorance. Et enfin, elle connaissait la tentation que les chants d'Alagadda pouvaient représenter pour les créatures mortelles, et si ce ménestrel venait à être subjugué par elles et à suivre sa compagnie, elle obtiendrait deux belles babioles pour le prix d'une. La dame ne pouvait pas y perdre quoi que ce soit.

Ainsi Dame Garance posa ses mains sur ses cordes, et la nuit mortelle sombre et balourde fut emplie de notre musique. Avec assurance, la dame joua pour sa compagnie la corrente et la volta, et tous ensemble ils rirent et chantèrent en se délectant des sursauts du mortel à chaque fois qu'ils frappaient le sol du pied et qu'ils faisaient claquer leurs dents.

Lorsque la dame eut achevé son chant, elle baissa son luth et étendit ses mains devant elle, et les ourlets de sa robe tourbillonnèrent devant elle comme les vagues sur le rivage, et elle ordonna au mortel de la surpasser, si tant est qu'il le pouvait.

Elle pensait qu'il acquiescerait sans même la défier, tant il penchait la tête et tant ses bras étaient flasques ! Mais contrairement à ses attentes, le mortel prit son luth et posa ses mains dessus et commença à jouer.

Et la compagnie écouta, par la force des choses - et contre leurs désirs, et contre toutes leurs attentes - ils se trouvèrent fascinés comme s'ils observaient les risées d'une eau pure dans un bassin réfléchissant d'argent. Ce n'était pas une imitation maladroite de nos valses ! Ce n'était pas une vulgaire ritournelle jouée au flûtiau ! Des rosaces du luth sortait une musique claire et pure, semblable au strathspey mais pourtant distincte, et à vrai dire différente de tout ce qu'avait pu connaître la compagnie jusqu'alors.

Il est bien connu qu'il existe des personnes comprenant la nature de la mort et de la vie. En effet, c'est de ce pouvoir que nos alliés d'Adytum tirent une grande partie de leur renommée : par cela ils peuvent remettre le sang dans les corps, éclaircir la vue, et faire se relever les morts.

Mais qu'il soit possible qu'un être si banal que celui-ci soit capable de restaurer ces voix ! Les chevaux agitèrent leurs têtes, nerveux, et les cavaliers agrippèrent plus fermement les rênes lorsque la carcasse d'arbre ouvrit sa bouche et se mit à chanter. Et ils furent encore plus abasourdis qu'elle ne parle pas de sa mort, de ce grand bouleversement traître qu'il avait autrefois subi. Dans les terres mortelles, dit-on, l'air se refroidit et les cieux deviennent d'opale, au contraire des tons jaunes qui nous sont familiers. En cette période, les arbres perdent leurs branches et se balancent nus dans les vents. Mais ah ! pleura le luth sous les doigts habiles du mortel. Ah ! Dans les terres mortelles, les changements ne cessent jamais, et la sève monte du sol, inondant les branches et apportant avec elle le souffle de la vie, et en ces temps elle narra l'histoire d'une jeune fille et d'un homme tous deux mortels qui se rencontrèrent sous la lune. Elle parla de la chaleur du feu brûlant dans leur foyer, de la marmite miséreuse sur ce feu, et de la joie qu'ils trouvaient tous deux rien qu'en ces choses simples. Elle parla de vêtements déchirés maladroitement rapiécés mais toujours portés avec gratitude, et d'un vent qui secouait les gouttières et déposait le givre sur les gens à l'intérieur de leurs maisons. C'était un chant d'une joie passagère au milieu des changements incesssants, mais de joie tout de même, plus profonde et plus âpre que le plaisir.

La compagnie l'observa, émerveillée, à demi-piégée dans des rêves mortels, et était assez affaiblie pour ciller et frémir lorsque le mortel lâcha son luth, et tous leurs yeux se tournèrent vers Dame Garance. Et en eux elle vit ce consensus : la musique du mortel était bien plus grandiose et belle que la sienne.

Sous le regard de toute sa compagnie elle ne pouvait guère mentir, et ainsi contrainte, elle fut forcée de restituer ses acquisitions au ménestrel mortel, et de retourner à Alagadda en laissant derrière elle une grande partie de sa vanité et du respect de ses partisans. Par la suite, plusieurs membres de la Madrone décédèrent dans d'étranges circonstances, et son orgueil a été graduellement restauré. Mais la dame en a retenu, tout comme je vous enjoins de vous en souvenir, que les créatures mortelles doivent être approchées avec précaution. Bien qu'elles soient faibles et facilement fascinées par les myriades de mondes qui leurs sont étrangers, elles n'en possèdent pas moins un pouvoir et une fascination propres, et trop souvent les arrogants peuvent se prendre dans les fils d'un piège qu'ils ont eux-mêmes tendu sans le comprendre.

Un dernier mot d'avertissement, cher lecteur : si vous veniez un jour à parler à la Dame Garance et que vous tenez à la vie, ne mentionnez jamais cette histoire ; et si vous tenez à la mienne, ne lui faites pas savoir que c'est moi qui vous l'ai contée.

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