L'Exposition

Je n’avais jamais été aussi déçu.

Ce soir était supposé être mon grand soir, l’exposition d’anart qui définirait ma carrière. Elle était organisée par les personnes les plus riches du monde de l’anormal, Marshall, Carter & Dark, et des célébrités de tout le multivers étaient venues voir notre travail.

Je me souviens de la surprise et de l'excitation que j'ai ressenties en voyant la lettre m'informant que j'avais été accepté pour l'exposition. Recevoir l'une de ces lettres était mon rêve depuis que j'étais petit et que j'apprenais toutes les merveilles de l'anomalie sur les genoux de mon père. La lettre était tellement solennelle, avec le logo de MC&D imprimé en bas, que j'ai cru qu'elle scellait mon avenir pour toujours.

J'ai passé cinq heures à angoisser avant l'ouverture. J'ai fini par choisir un costume avec un motif d'échiquier noir et blanc, mais avec de vraies pièces d'échecs qui se déplaçaient et jouaient des parties dessus. J'avais expressément demandé qu'il recrée quelques-unes des parties les plus célèbres de l'histoire du jeu, mais lorsque je les regardais se déplacer, je n'arrivais pas à distinguer quelle partie était laquelle. Avant de pouvoir remettre en question mon choix vestimentaire, j'ai regardé l'heure, réalisé que j'étais légèrement en retard, et je suis parti en vitesse, me précipitant vers le portail que la lettre m'avait indiqué, entre une librairie et une salle de bowling.

À mon arrivée, je n'oublierai jamais ma stupéfaction en découvrant les lieux. C'était ridiculement surréaliste, comme si M. C. Escher avait peint un musée, et que le musée était lui-même rempli de peintures d'Escher, et que les peintures elles-mêmes étaient vivantes. Les lustres étaient faits de cristaux lumineux, ressemblant plus à des boules disco qu'à des lustres. La foule était aussi impressionnante que ce qui était exposé, avec toutes sortes de personnes venues de toutes les dimensions, vêtues des plus beaux costumes, capes et manteaux que l'on puisse acheter. En m'approchant de l'hôte, un personnage grand et imposant vêtu d'une robe grise, avec un masque de métal et une crinière de cheveux blancs, je me suis senti très intimidé.

"Oui, oui, j'attendais votre arrivée avec impatience, Natura", dit-il à une femme devant lui, une humaine portant une robe verte - dont je remarquai rapidement qu'elle était en réalité faite de feuilles - et des cheveux vert foncé assortis, tombant sur ses épaules, avec des fleurs dans ses cheveux et dans ses vêtements. "Vos œuvres vous attendent dans l'aile ouest".

La femme, que je supposais être Natura, acquiesça avec enthousiasme et regarda vers sa droite. Elle se mit à marcher si vite qu'elle faillit me rentrer dedans.

"Whoa !" dit-elle brusquement en s'arrêtant. "Désolée…"

"Non, non, tout va bien, tout va bien", dis-je maladroitement. "Je dois juste aller parler à notre hôte, pour savoir où ils ont exposé mon travail…" Tant qu'à faire, pourquoi pas frimer un peu, me suis-je dit.

"Oh, tu es anartiste, toi aussi ?" demanda-t-elle.

"Oui," ai-je répondu en souriant. "Artifex", ajoutai-je en lui tendant la main.

"Natura," confirma-t-elle en me serrant la main. "Bon, je ferais mieux d'y aller. Bonne chance !", dit-elle en partant. "Et n'oublie pas… regarde la chance que nous avons ! Nous avons réussi !" Avec un dernier sourire, elle fila.

Heureux pour elle et inquiet pour moi, je me suis dirigé vers l'hôte.

"Euh, bonjour," me suis-je présenté. "Je m'appelle Artifex, je suis l'un des anartistes qui…"

"Ah, oui", dit-il d'une voix presque métallique qui résonnait jusque dans mes oreilles. "Artifex. Votre travail se trouve dans l'aile est, dans le coin le plus à gauche. Vous ne pouvez pas le rater si vous le cherchez."

Autant j'étais déçu de ne pas être placé près de Natura pour l'exposition, autant je m'inquiétais de ce qu'il voulait dire par "si vous le cherchez".

"Ah, merci", ai-je maladroitement répondu d'un signe de tête, avant de me dépêcher de partir.

Il s'est avéré que j'avais toutes les raisons de m'inquiéter. Lorsque je suis arrivé à mon emplacement et que j'ai regardé autour de moi, mon travail était exposé dans un recoin du musée et ne recevait que très peu d'attention de la part des gens, à l'exception de ceux qui en avaient assez de côtoyer les riches et les puissants et qui avaient besoin d'un endroit pour se détendre pendant un quart d'heure avant de retourner dans la foule.

"Mon Dieu, mon Dieu, n'est-ce pas pittoresque ?" s'exclama l'un des visiteurs de la galerie, un homme grand et mince au sourire doux, mais au regard dur et autoritaire. "Je verrai bien quelque chose comme ce tableau sur une plaque commémorative un de ces jours, soyez-en sûr !"

"Si vous voulez dire par là qu'il sera largement diffusé et apprécié par le grand public, alors oui, vous avez peut-être raison", répondis-je en ricanant, mais cela tomba à plat car l'homme se contenta de sourire et de s'éloigner.

J'étais de si mauvaise humeur que je commençais à envisager de prendre mes affaires et de partir, quand quelqu'un s'approcha de moi.

"Excusez-moi !" a lancé une voix nerveuse derrière moi, et je me suis retourné pour voir un homme à lunettes dans un costume gris bon marché qui tenait un bloc-notes.

"Oh, bonjour," ai-je dit en levant les yeux au ciel. "Vous êtes venu cataloguer mes oeuvres, n'est-ce pas ? Voir si ça correspond à votre budget pour un cadeau de Noël ?"

"Quoi ?" fit-il en inclinant la tête, confus. "Non, non, ne soyez pas ridicule. Je représente les hôtes de l'exposition de ce soir, Marshall, Carter & Dark."

"Vous représentez… ?" L'optimisme fit revenir un sourire sur mon visage. "Oh, bon sang, eh bien c'est un plaisir de faire votre connaissance, monsieur !" ai-je dit en lui serrant la main, bien qu'il ne me l'ait pas offerte. "Puis-je connaître votre nom ?"

"Il n'a pas importance, monsieur", répondit l'homme en baissant les yeux sur son bloc-notes.

"Oh". Je n'étais pas d'humeur à m'attarder sur ce genre de réponse énigmatique. "Je peux donc vous appeler Bob ?" ai-je plaisanté.

"Si vous voulez", dit-il en haussant les épaules. "Vous êtes Artifex, c'est bien ça ?"

"Oui, en effet," ai-je dit en souriant. "L'artiste montant du mouvement "Et Maintenant On Est Cool ?"."

"Si vous le dites, monsieur", dit-il sans lever les yeux de son bloc-notes. "Euh, appréciez-vous l'exposition ?"

"Oh, oui, c'est très bien !" ai-je menti.

"Heureux de vous l'entendre dire", répondit Bob platement. "Parlons maintenant de votre travail, Artifex…"

"Ah, oui !" ai-je dit en souriant à nouveau. "Vos employeurs s'y intéressent-ils ?"

"Eh bien, en fait…" Bob leva les yeux avec un sourire gêné. Ce n'est pas bon signe, me dis-je, inquiet. "Ce n'est pas votre meilleur travail, monsieur, si je ne me trompe pas ?"

"Qu'est-ce que vous insinuez par là ?!" m'emportai-je. "Regardez cette oeuvre, par exemple !" Je lui désignai mon tableau sur le mur, représentant une belle femme - qui, je ne le réalisais que maintenant, ressemblait étrangement à Natura - assise au milieu d'une prairie, la nuit. "Si vous regardez ce tableau trop longtemps, vous tomberez bientôt irrémédiablement amoureux d'elle ! Il n'y a aucun moyen d'inverser le processus, d'après mes expériences. Vous êtes en train de me dire que c'est du vent ?"

"Oh, Artifex," dit Bob en secouant la tête. " Nous savons tous les deux que des gens comme la Fondation et la Coalition pourraient facilement traiter une anomalie comme celle-là. Et puis, ce n'est pas vraiment percutant, n'est-ce pas ? Un tableau qui fait tomber amoureux ?"

"Euh- !" commençai-je. "Je veux dire, non, c'est plutôt banal, enfin c'est plutôt modeste", me corrigeai-je. Je fis un geste vers un vase posé sur la table, un vase décoré de belles gravures et contenant un bouquet de fleurs mortes. "Mais ce vase tuera tout ce que vous y mettrez ! Ces fleurs ? Mortes ! Vous y mettez la main ? Elle meurt ! J'ai même mis une souris dedans, et devinez quoi !?"

"Elle est, euh, morte ?"

"Précisément !" ai-je conclu en levant les bras.

"Hm, un vase qui tue les choses", dit Bob en regardant son bloc-notes. "Franchement, c'est encore plus simpliste que le précédent. Vous savez que cette exposition est destinée à l'anart, n'est-ce pas ? Vous feriez mieux de laisser tomber le monde de l'anormal et de…"

"NON !", ai-je crié soudainement. En désespoir de cause, je montrai une petite sculpture à côté du vase, représentant un archer de la Grèce antique, prenant la pose, prêt à décocher une flèche.

"Hm ?" fit Bob en regardant la sculpture. "Oh, oui, ça. Qu'est-ce que c'est ?"

"Eh bien, c'est…" commençai-je nerveusement. "Les yeux vous suivent où que vous alliez ! Est-ce qu'il pourrait vous tirer dessus ? Êtes-vous prêt à prendre ce risque ?" m'étranglai-je un peu.

"Oh, Artifex…" dit Bob en secouant la tête. "J'ai bien peur que ce ne soit pas à la hauteur des exigences de mes employeurs. Vous savez que vous n'avez été invité ici que grâce aux connexions de votre père, mais maintenant je commence à douter qu'il puisse davantage tirer les ficelles pour vous à l'avenir." Il commença à s'éloigner.

"Décevant."

"Attendez, ne partez pas !" ai-je crié après lui, mais il a continué à marcher. "J'en ai d'autres !"

Il était trop tard. Il avait déjà disparu dans la foule.

Tandis que je le perdais de vue, je soupirais, me résignant à mon sort. Père va être tellement déçu. Retournant vers mon emplacement, j'ai entendu une voix familière derrière moi.

"Comment tu te débrouilles ?"

Je me suis retourné. C'était Natura.

"Oh, euh, plutôt bien, je crois," ai-je menti.

"Tu crois ?", me dit-elle en haussant un sourcil. "C'était fantastique ! Toute la soirée, tout le monde est venu me poser des questions sur mon travail, un type a failli se faire manger - je suppose qu'il ne s'attendait pas à ce que la peinture de la plante carnivore soit si réaliste - c'était incroyable !"

"Ouais, eh bien, c'était un bon début, je suppose", ai-je dit en haussant les épaules nerveusement. "Il faut que j'y aille, je crois que je vais remballer mes affaires et décoller". Mes yeux faisaient des allers-retours entre mon installation et elle. "J'ai été ravi de te rencontrer", ai-je conclu, et je me suis éloigné. Ouais, c'était vraiment très classe, me dis-je avec sarcasme.

"Enchantée de t'avoir rencontré aussi !" me cria-t-elle de loin.

Tandis que je commençais à ranger mes œuvres et à décrocher le tableau du mur, l'effervescence de l'exposition sembla passer à l'arrière-plan et je n'entendis plus que mes propres pensées.

T'es vraiment un raté, Artifex.

Je ferai mieux la prochaine fois.

C'est obligé.

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License