Pierres polies

Maman,

J'ai encore tout foutu en l'air. Je ne veux pas être comme ça, je ne veux pas. Je n'arrive pas à me rappeler si les choses ont été différentes un jour.

Je suis perdue, je flotte dans la mer du tout, je sens le courant qui m'entraîne lentement vers le bas et dans ma lutte pour respirer, je ne peux pas m'empêcher d'admettre que tu avais raison. Je n'ai jamais été prête pour ça. Je ne sais pas qui je suis sans toi. J'ai besoin de toi.

J'ai besoin de pleurer comme je le faisais quand tu me disais que

Je ne me reconnais pas. Je ne me souviens de rien avant toi. Je ne suis même pas sûr de me souvenir de toi, du moins de rien de réel à ton sujet. À mon sujet.

Je ne veux plus rien. Non. Non, c'est un mensonge, en fait. Peut-être que s'il y avait un moyen de savoir qui a raison et qui a tort, de savoir qui tu es, sans l'ombre d'un doute, je pourrais aller de l'avant.

Mais la vie n'est pas un long fleuve tranquille. La vie est un lac trouble, boueux, avec des débris qui flottent à la surface et qui retombent au hasard, des visages qui apparaissent et disparaissent sous l'eau, chacun chuchotant ses propres secrets. Nager vers le fond ne me rapproche pas de la compréhension.

Je veux être traitée avec tendresse. Je veux que quelqu'un me prenne dans ses bras et me dise que je suis belle et parfaite et que rien n'est de ma faute, mais je n'arriverais pas à y croire. J'essaie d'en prendre par petites doses, avec des psys et des amitiés éphémères. et des hommes et des hommes et des hommes et des

J'ai aussi besoin de l'amertume. J'ai besoin que les saveurs contradictoires se fondent sur ma langue en un mélange parfait de souffrance et de bonheur. J'ai besoin d'être en colère, d'en vouloir à tout le monde et à moi-même. J'ai besoin de recoller les morceaux qui me restent en forme de personne.

J'ai besoin que quelqu'un me dise à nouveau que je ne vaux rien, j'ai besoin de quelque chose de concret, de quelque chose que je puisse être. Peut-être que si je broie tout cela en une poudre suffisamment fine, je pourrai en faire un château de sable. Construire des douves pour que les vagues ne puissent pas s'abattre sur moi et me détruire à nouveau.

Mon corps est un templ

Mon corps est un brasi

Mon corps est un four. Je passe des journées entières à tourner à vide, à respirer la cendre et la suie et à serrer mes mains noircies l'une contre l'autre en une prière silencieuse pour qu'un jour mes poumons en soient enfin remplis. D'autres jours, je suis vivante et le feu lèche mon visage, évaporant des larmes qui n'auront jamais l'occasion de couler. Je suis enflammée par la haine et elle n'a nulle part où aller. La pression me déchire et je n'arrive pas à me souvenir de l'endroit où les morceaux sont censés se trouver.

Mon esprit n'est plus ce qu'il était. Je ne peux pas être seule, je ne peux pas être désœuvrée. Tout disparaît trop vite.

Comme toi, d'une certaine manière.

Tu me manq

Je ne suis plus humaine. Est-ce que tu m’aimes ?

Est-ce que ça va s’arranger ?

Ma vieille prof d'anglais disait qu'on était tous des pierres, et que la vie était un ruisseau plein de rapides qui nous débarrassait lentement de nos angles durs et nous polissait peu à peu, nous transformant en quelque chose de différent. Elle n'a jamais dit "quelque chose de mieux". Juste "différent."

Est-ce que c'est bizarre de regretter les angles ?

Peu importe. Tout va bien. Je vais bien. J'espère que tout va bien de ton côté. Dis bonjour à Carmen de ma part.

-Ché

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License