Extrait du Journal d'Aframos Longvoyage, pèlerin
Annoté par Avos Torr, Érudit de la Bibliothèque de Rheve
Erevdi, dix-neuvième cycle, septième année, 81ème tour
Quarante-huitième jour dans les Arbres
J'ai vu quelque chose de magnifique aujourd'hui.
Là où le chemin contournait une grande colline, il y avait un chemin qui montait en haut. Il y avait un panneau indiquant "Maish Trascible, Marchand".
Nous étions méfiants, évdemment, mais le chasseur trop prudent n'attrape pas de gibier, et donc nous avons remonté le chemin. Il était surprenemment usé par le temps, avec des ornières qui semblaient avoir été laissées par une charrette.
Au sommet, j'ai vu un bateau. Il était semblable à ceux qui naviguent sur l'eau, mais plus grand. Ce que je voyais du fond était en forme de V plutôt que plat, ce qui me semblait étrange. Après tout, que se passerait-il s'il rencontrait des rochers ? Mais en même temps, je pensais au marais et à quel point l'eau y était profonde. Je me suis dit qu'il était tout simplement fait pour des eaux plus profondes que la Trescu. Au-dessus du pont se trouvaient deux morceaux de bois qui semblaient autrefois avoir été des troncs d'arbres. Entre eux étaient tendues des cordes.
Cependant, il était clair que ce bateau n'avait pas navigué depuis quelques temps. Il était à moitié enterré dans le sol de la colline et avait été converti en habitation. Il y avait une porte sur le côté et il y avait une chaise sur le pont au-dessus d'elle. Assis sur cette chaise se trouvait une personne.
Cette personne était couverte de fourrure blanche et noire. Torne disait qu'il ressemblait beaucoup à un animal qu'il appelle un blaireau. Cette personne nous a hélés et nous a dit d'entrer par la porte, et qu'il nous viendrait nous voir d'ici une ou deux minutes. Il a disparu et nous l'avons entendu se déplacer sur le pont.
Lorsque nous avons ouvert la porte, nous nous sommes retrouvés dans une pièce très encombrée. J'ai dû m'accroupir pour y tenir et la pièce était remplie de bric-à-brac. J'ai vu de nombreux rouleaux de cordes, des outils et des objets étranges accrochés aux murs, et de nombreuses boîtes un peu partout.
La personne que nous avions vue sur le pont est arrivé juste après nous. Il était costaud et portait une chemise rouge et un pantalon de cuir marron. Une de ses jambes se terminait par un pied taillé dans du bois.
C'était un homme sympathique mais dur en affaires. En fin de compte, nous avons échangé deux oiseaux que nous avions attrapés, la moitié de mon argent et les restes de mon ancienne robe. En retour, nous avons obtenu un rouleau de corde, une tente et un tissu épais avec lequel Torne m'a assuré pouvoir confectionner une robe d'hiver pour moi. J'ai aussi obtenu un petit couteau à sculpture, bien que je ne l'aie pas dit à Torne. Malgré son bavardage parfois pénible, nous avons été bons amis ces quelques derniers cycles. J'ai l'intention de lui tailler un bâton de marche.
Après avoir fini de marchander, Maish nous a invités à rester pour la nuit. Bien qu'il aie des visiteurs au moins une fois par semaine, ils ne restent que rarement assez longtemps pour lui parler. La plupart de ses clients sont des bûcherons ou viennent des villes dans les bois. Il connaît Pella Veypal, et c'était apparemment lui qui leur a vendu le métal utilisé pour faire les sphères qui plongent dans les marais.
Son histoire est intéressante. Le navire, qui a le nom de Sauvageresse1, n'était pas un navire d'eau. C'était en vérité un navire de l'air, et Maish en était le second. Ils exploraient les bois depuis les airs lorsqu'ils ont croisé le chemin d'une terrible et rapide tempête. Le vaisseau s'était écrasé au sommet de cette colline, et une fois la tempête passée, il n'était plus en état de voler. Les voiles magiques qui lui permettaient de se mouvoir en l'air étaient déchirées et ils n'avaient pas de quoi les remplacer.
La plupart de l'équipage sont rentrés chez eux. Maish, cependant, était resté, puisqu'il avait perdu son pied dans le crash. Avant qu'ils ne partent, le reste de l'équipage et le capitaine l'avaient aidé à convertir le navire en une maison pour lui. Ils avaient pris les provisions qu'ils pouvaient, mais en fin de compte, ils en avaient laissé le plus gros avec Maish.
Avec le temps, d'autres avaient appris que le navire existait et qu'on pouvait s'y fournir en provisions. Il avait commencé à faire du troc avec ceux qui venaient le voir, et il s'était rapidement fait une réputation de marchand fiable auprès des habitants des bois.
Quand il n'a plus de stock d'un objet, la Compagnie Commerciale lui vend ce dont il a besoin. Lorsque Maish a dit cela, Torne a pâli et a reculé d'un pas. En voyant cela, Maish a haussé les épaules. "Je ne vends pas d'esclaves," a-t-il dit. "Mais je dois bien vivre de quelque chose, et il n'y a personne d'autre auprès de qui je puisse acheter. J'aimerais qu'il y ait d'autres avec qui commercer, mais ce n'est pas le cas. C'est ainsi pour beaucoup de gens dans les bois." Torne a acquiescé mais je voyais que cela le dérangeait.
Nous nous sommes assis sur le pont ce soir-là, et il nous a dit de regarder juste au-delà des collines d'un côté de sa maison. Vers l'ouest, disait-il, bien que je doute que les notions d'est et d'ouest aient beaucoup de sens ici.
Tandis que le soleil baissait sur l'horizon, j'ai vu des formes apparaître petit à petit au loin. Elles étaient hautes, quoi qu'elles puissent être, et fines. J'ai rapidement pu discerner leur nature : c'étaient des bâtiments. De hautes tours grâcieuses avec des dômes à leur sommet. Elles étaient baignées du rouge et de l'or du couchant, et je ne pouvais donc pas dire quelles étaient leurs véritables couleurs. Elles semblaient transparentes au premier abord, puis ont commencé à devenir plus tangibles. Je ne pouvais pas vraiment dire à quelle distance elles se trouvaient, excepté qu'elles étaient au-delà de la prochaine colline. Elles devaient toutefois être assez imposantes pour qu'on les voie de si loin.
Des silhouettes se déplaçaient entre elles. Quelque chose volait dans la cité. J'essayais de me concentrer dessus, mais le soleil m'en empêchait.
"Des vaisseaux," nous a dit Maish. Il m'a tendu un long tube de métal effilé avec du verre à chaque extrémité.
J'ai regardé au travers, et j'ai vu qu'il disait vrai. Ils étaient comme des bateaux qui volaient de tour en tour. Il y avait des gens à l'intérieur mais je n'aurais pas pu dire à quoi ils ressemblaient. J'ai passé le tube à Torne, qui a également jeté un coup d'oeil au travers.
Puis le soleil est passé derrière la colline et la cité s'est évaporée.
On l'appelle la Cité Etincelante, nous expliquait Maish. Torne a hoché la tête en disant qu'il en avait entendu parler. Apparemment, on peut la voir de n'importe quelle colline dans les bois si on y regarde pendant le coucher du soleil. Si on essaye de l'atteindre, on ne la trouve jamais.
Il y a aussi des récits d'un vieil humain qui tente de l'atteindre mais n'y arrive jamais. Maish affirme avoir déjà rencontré l'homme une fois, lorsqu'il s'était arrêté pour prendre des provisions.
Maish disait qu'on lui avait raconté que c'était une ville remplie d'anges, rejetés d'un paradis lointain, mais qu'ils étaient encore trop vertueux pour les nombreux enfers que les étrangers comme lui ont imaginés. Le vieil homme était un diable qui tentait de trouver le salut. Torne, lui, disait que c'était la ville où les étoiles se reposaient pendant la journée et qu'elle devenait visible lorsqu'elles se préparaient à prendre leur place dans le ciel. Le vieil homme était une étoile filante qui s'était perdu lorsqu'il avait atterri et qui essayait de rentrer chez lui2.
Même sans savoir ce que sont cette ville ou ses habitants, je trouvais que c'était un panorama à couper le souffle.

