Jusqu'à ce que la mort nous sépare
notation: +3+x

Elle ne l’avait pas entendu. Pas du premier coup.

A cette heure de la nuit, les laboratoires étaient déserts. La totalité du Site-120 était pratiquement vide : corridors sombres et silencieux, bureaux fermés, équipements expérimentaux tapis dans des chambres obscures. Aucune anomalie n’était confinée sur le site, donc seuls quelques agents de sécurité étaient présents dans le bâtiment. Et une chercheuse de soixante-trois ans penchée sur un bureau couvert de notes et de textes, une simple lampe brillant face aux ténèbres enveloppant le laboratoire.

Elle avait toujours été plongée dans le travail, disaient ses collègues. Personne ne l'attendait à la maison. Elle faisait partie de la Fondation depuis très longtemps, depuis tant de nuits qui se ressemblaient toutes, absorbée par les calculs et les corrélations étalées devant elle. Elle n’entendit donc pas le bruit, pas lorsqu’il débuta.

Un léger grésillement venant du coin le plus éloigné du laboratoire, comme des feuilles mouillées dans le feu. Comme des murmures d’une gorge sèche, juste à portée d’oreilles. Ce n’est que lorsqu’elle sentit une odeur -lointaine mais palpable, avec un relent de pourriture- qu’elle sortit de son travail, se tourna, et remarqua le son.

La chercheuse se leva de son tabouret, cette raideur familière dans ses hanches, souvenir mal accueilli des heures et des années qu’elle avait passées dans le laboratoire. Distraitement, elle rajusta ses lunettes et regarda attentivement autour de la salle obscure. Le bruit était encore là. Quelques secondes d'écoute ne réussirent pas à l'identifier clairement. Elle avait fait quatre pas dans le laboratoire lorsque l'ampoule de la lampe derrière elle s'éteignit.

Avalée par les ténèbres, elle s'immobilisa. Le bruit était parti. Sa respiration était devenue rapide et superficielle, et elle se s'imposa deux inspirations profondes avant de prendre son téléphone et allumer une lampe-torche. Après un instant d’hésitation, elle se retourna vers le plan de travail pour voir ce qui était arrivé à l'ampoule.

Alors que le rayon de lumière de la torche balayait la pièce, la première chose qu’elle remarqua fut qu’il y avait quelque chose de différent sur sa pile de travail. Quelque chose d'étrange. Noir. Humide. sanglant. Sa respiration s’accéléra : c’était un rein humain entier, urètre et enchevêtrement de vaisseaux sanguins inclus. Il luisait dans la lumière, une tâche rouge vif se répandait sur le papier en dessous. Sa gorge se resserra.

Le bruit recommença. D’une certaine manière, il était plus épais, humide. Elle regarda par-dessus son épaule. Indécise. Son cerveau était déconnecté, réagissant sans penser -un millier d’autres choix repoussés par la simple impossibilité de ce bruit, de cet organe mutilé devant elle. Rester là ou partir ? Presque avant de l’avoir réalisé, elle traversait précautionneusement la pièce obscure en direction de la source du bruit.

La torche éclaira le mur opposé, un coin derrière le spectromètre de masse. Une tache noire était apparue dessus, la peinture et le plâtre faisaient des bulles et s’écoulaient lentement. Le murmure grésillant était plus fort, et l’air était lourd, avec une puanteur de pourriture huileuse. A côté, elle pouvait voir que la surface du mur avait ramolli, s’affaissant en renflements humides. Elle hésita.

La main jaillit du mur plus vite plus vite que la pensée. Ses doigts étaient larges et gris, collants d’un mucus noir, attrapant son avant-bras. Instantanément, sa blouse commença à fondre, et alors qu’elle tirait d’un coup sec pour retirer son avant-bras, sa manche se déchira, se désintégrant. Les doigts la saisirent de nouveau, et elle laissa tomber son téléphone. Alors qu’elle reculait, la torche éclaira depuis le sol ce qui se trouvait en face d'elle, illuminant le visage qui avait traversé le mur tacheté semblable à de la chair.

Ça ressemblait à un vieil homme décrépi et pourri. C’était nu, sa peau noire et aussi brillante que possible. Sa chair était ridée et décomposée, avec des orteils manquants et des pieds difformes. Un ventre distendu dépassait sous une étroite poitrine, les bras largement ouverts dans une parodie de salutation. Au-dessus d’une gorge abîmée, elle vit une bouche trop largement ouverte bloquée dans un rictus, et des yeux -oh Seigneur, ces yeux. La chose émergeant du mur devant elle ressemblait à un homme, mais ses yeux étaient gris et aussi plats que ceux d’un requin.

La chercheuse fit deux autres pas en arrière, cherchant derrière elle quelque chose, n’importe quoi de solide pour s’y accrocher. Sa gorge était nouée. Le vieil homme se tenait toujours au même endroit, répandant une substance noire sur le sol, tandis que le carrelage commençait à se liquéfier sous lui. Son téléphone coula sous le sol, la torche clignota puis s'éteignit. Dans les ténèbres, elle courut.

Elle était essoufflée lorsqu’elle atteint les portes du laboratoire, la faute à son âge, au poids supplémentaire qu'elle portait, à ces séances d'exercice remises au lendemain. Alors qu’elle se tournait pour se rapprocher des portes derrière elle, elle put voir ce visage hideux se déplacer d'une manière délibérément tranquille à travers la pièce. Quelque chose dans sa lente allure la troublait profondément. Elle se força à courir dans le couloir, appelant le garde de nuit, espérant qu’il ne soit pas loin.

"Frank ! Frank !"

Elle le vit après le second tournant, à mi-chemin du poste de garde, un revolver à la main.

"Qu’est-ce qu’il se passe ?" Frank accourut vers elle, et elle accéléra, la vision embrumée.

"Frank, merci mon Dieu. C’est -" Sa poitrine lui pesait, et elle avait du mal à parler. Comment pouvait-elle décrire ce qu’elle venait de voir ?

"Hé, calmez-vous. Prenez une seconde pour-" Frank, et elle leva les yeux pour voir son regard fixé sur le fond du couloir sombre. Elle savait ce qu’il avait vu.

Le vieil homme marchait vers eux, traînant dans son sillage un horrible exsudat. Lorsque Frank dirigea sa lampe sur lui, ses yeux brillaient de vide et d'avidité. A six mètres d’eux.

"Hé ! Arrêtez-vous, maintenant !" cria Frank. "Ou j'ouvre le feu !"

Le cadavre souriant continua d’avancer. Quatre mètres. Trois.

Frank tira, trois balles. Deux atteignirent la poitrine.

Le vieil homme s’arrêta, se pliant progressivement vers l’avant. La chercheuse laissa échapper un souffle. Le corps brillant coula dans le sol, avalé par la substance visqueuse qu’il avait créé. Encore sous le choc, elle se sentit mal.

"Putain, qu’est-ce que c’était ?" Frank commença à se diriger vers le sol noirci, mais elle le retint par la manche.

"Attendez ! C’est – Je pense que c’est un genre d’acide." Sa voix était étouffée, sa gorge semblait sèche. "On doit appeler quelqu’un."

Frank prit sa radio, mais fit une pause, son pouce sur le bouton. "Pas avant que je sache quoi dire sur le rapport."

Soudain, elle ne voulut plus qu'il bouge, même pas d’un pas. "S’il vous plaît," dit-elle, emboîtant le pas à Frank, "il n’y a rien de ce genre dans la base de données, il n’y a rien ! On a besoin d’une FIM."

"Hé, me dites pas ce que je dois faire" dit Frank, semblant vexé. "D’abord, j’ai besoin de -"

"Non !" elle agrippa ses manches. "Frank, je connais les anomalies dimensionnelles, et c’en était une. Je l’ai vue sortir du mur !"

Frank essaya de la repousser, mais poussa trop fort. Elle tomba mal, et ressentit une violente douleur dans la cheville. Des larmes perlèrent au coin de ses yeux, et Frank regretta aussitôt.

"Oh mon Dieu, je suis désolé. Je ne voulais pas -"

Il stoppa net, alors qu’un mucus noir atterrissait sur sa radio, la faisant crépiter. Frank la jeta comme s’il avait été piqué, et jeta un coup d’œil en haut. La goutte suivante tomba dans son œil droit.

La chercheuse se rua en arrière alors que Frank rugissait et se tenait le visage. Elle pouvait entendre le sifflement de la corrosion tandis qu'elle rongeait son orbite de l’intérieur. Puis elle vit ce visage grimaçant émerger de la tache noire au plafond et le vieil homme tomber dans le dos de Frank. Une main s’introduisit dans son épaule comme si c’était de la pâte, et le rugissement de Frank devint un hurlement. Alors qu’il se heurtait au mur du corridor, elle vit l’autre main s'enfoncer dans la gorge de Frank et la déchirer, et le hurlement fut abruptement stoppé. Frank s’enfonça dans le mur qui commençait à noircir autour de lui. La dernière chose qu’elle vit fut ces yeux, plongés dans les siens alors qu’ils sombraient dans les ténèbres. Des yeux vides mais d'une certaine manière pleins de promesses.

Son cœur lui déchirait la poitrine, et elle avait un goût de bile dans la gorge. Elle essaya de se tenir debout, mais elle était étourdie, et sa cheville l’élançait. Elle devait courir. Elle devait courir - chaque seconde sans courir la rapprochait de la mort. Elle se traîna dans un cabinet, elle essaya de réfléchir, ses yeux passant de la radio détruite aux tâches plissées sur le mur et le sol, vite, courir. Où ? Le bureau des gardes. L’alarme.

Elle se força à avancer, haletant à cause de la douleur de son pied. Ses poumons étaient brûlants. Chaque ombre dans le couloir à demi-éclairé apparaissait comme une menace. Plus très loin maintenant. Ne pas regarder en arrière. Chaque pas était un combat : essayer d’aller plus vite, ne pas trop solliciter sa cheville. Avancer était la seule chose qui comptait. Elle passa le dernier angle du couloir, et vit la salle des gardes au bout du hall. Celle-ci semblait vide. Elle pouvait le faire. Avec un râle d'effort, elle se lança dans une course finale, parcourut les derniers mètres, et s’écrasa contre les portes de la salle de garde.

Le premier pied qu’elle fit à l’intérieur s’enfonça dans le cloaque écumant qui en temps normal constituait le sol. Elle tomba et ses mains s'enfoncèrent, sa peau brûlant tandis qu’elle était aspirée plus profondément dans le sol. Regardant en haut, elle pouvait voir la console et le bouton d’alarme, juste hors de portée, et elle hurla de désespoir. Ce fut le dernier son qu’elle émit avant que le monde ne soit consumé par l'obscurité.

La mort ne vint pas. Elle était submergée dans un lac de poix, mais d'une façon ou d'une autre elle pouvait toujours respirer, elle pouvait toujours penser. Tombait-elle toujours ? Elle ne pouvait rien affirmer. Toutes ses sensations s’étaient évanouies, sa peau ne la brûlait plus, alors que le sang battait toujours dans sa cheville. Elle resta là, suspendue pendant plusieurs minutes, incertaine du temps qui passait, de ce que ça voulait dire. Puis l’obscurité s’éclaira, devint floue, et révéla un sol carrelé.

La lumière grise lui montra une salle qu’elle ne reconnut pas, mais qui lui était, d’une certaine manière, familière. Poussière, feuilles mortes et bouts de métal jonchaient le sol, et l’un des murs était tordu. Elle se précipita vers la porte et vit un vestibule délabré, de la rouille et de la moisissure recouvrait le plafond et le sol était contorsionné comme un serpent. Il n’y avait pas de lumières, mais le hall était éclairé par une lueur gris-vert, une aura blafarde ondulant lentement sur chaque surface.

Elle avait raison : c’était une anomalie dimensionnelle. Probablement contrôlée par cette chose. La chercheuse se sentit désespérée. Il avait probablement créé cet endroit ou y avait vécu pendant des années. Il devait donc en connaître les moindres recoins. Mais si elle était entrée là-dedans, ça signifiait qu’il y avait un moyen d’en ressortir. Elle devait simplement continuer à marcher, et elle le trouverait.

Elle boita dans le couloir, se hissant sur des meubles effondrés et essuyant le plâtre sur ses mains. La familiarité de cet endroit occupait ses pensées, mais elle essaya de les ignorer. Continuer d’avancer. Chercher une sortie. Ne pas penser à ce qui pourrait être derrière soi. Ne pas penser à Frank. Ne pas penser à ce sourire, à ces yeux.

Un bruit de grésillement métallique se fit entendre, et elle réalisa qu’il était audible depuis son arrivée dans cet endroit. Elle essaya d’aller plus vite. Une rafale de vent souffla autour d’elle, fétide. Son cœur battait de nouveau à toute vitesse. L’endroit était familier, mais de quelle manière ? Elle avait besoin de s’arrêter, juste un moment. Elle s’agrippa à une poignée de porte, soulagée lorsqu’elle s’ouvrit.

Elle marcha dans son vieil appartement, et fut plongée dans la confusion. C’était impossible. Le désordre des halls était parti, tout était à sa place. Mais rien de cet endroit n’était normal – elle avait quitté cet appartement il y a vingt ans, l’immeuble avait été démoli.

La chercheuse accéléra à travers la pièce, oubliant le besoin de se reposer. Tout ici était à elle : ses livres, son mobilier. La fenêtre montrait la même vue, celle d’une journée ensoleillée de manière incongrue. Comment ? Elle courut vers le lit soigneusement fait. Elle ouvrit le placard et les cadavres lui tombèrent dessus.

C’était une montagne de membres et d’organes mous et noircis. Ils glissèrent vers elle sous le poids, laissant traîner un filet de sang. Elle eut un haut le cœur à la profonde et infecte odeur de putrescence, s’agitant vigoureusement pour se dépêtrer. Une main bouffie caressa sa jambe en tombant, et elle sentit quelque chose de glissant et doux sous son pied alors qu’elle se tenait debout.

Le tas devait comporter des dizaines de corps, pensa-t-elle, toujours incapable de parler. Alors qu’il s’affaissait, il exposa un visage qu’elle reconnut. Frank. Un trou profond là où était son œil, et son cou était déchiré, une gelée noire s’écoulant de sa chair. Ses yeux observèrent les contours de son corps et virent sa jambe horriblement tordue vers le haut ; l’os était visible, saillant, là où le pied avait été déchiré. Elle essaya de retenir un cri lorsqu’elle entendit un mouvement au fond du placard.

Sans réfléchir, elle se mit à courir. Derrière elle, le son de membres maigres et nerveux qui s'arrachaient au mur corrodé. Elle fila à toute vitesse de son appartement, sa cheville hurlant de douleur. Elle pouvait entendre le vieil homme entrer dans la salle, à seulement quelques pas derrière elle. Le grésillement métallique se resserra autour d’elle lorsqu’elle sortit.

Chancelant dans le couloir, la révélation la bouleversa. Ce n’était pas quelque vieil hôpital ou école. Son appartement lui avait donné la réponse. C’était déformé, corrompu, mais c’était le Site-120. Elle ne pouvait pas réfléchir au pourquoi du comment. Ce que ça pouvait signifier, c’est qu’elle pouvait trouver une issue.

Elle tourna encore à gauche, dérapant sur le sol mouillé et se cognant la tête contre le mur opposé. Ses oreilles résonnaient. Les bruits de pas derrière elle était plus bruyants, plus proches. Elle se traîna vers l’avant, sa respiration semblable à un gémissement en raison de la douleur à son pied. Encore un couloir et elle arriverait à la salle de garde. Elle espérait au plus profond d’elle que la dimension parallèle s’arrête. Les pas se rapprochaient. Elle pouvait entendre s'écouler du sang mêlé de pus.

Sa vision se voilait de plus en plus. Le hall apparut devant elle. Une main agrippa son dos, sa blouse de laboratoire tombant en lambeaux. La salle des gardes était droit devant. Elle était épuisée. Elle n’y arriverait pas. Le sol en dessous d’elle commença à faire des bulles.

Avec un hurlement, elle tomba de nouveau à travers les portes de la salle de garde, se tirant à travers la flaque huileuse derrière elle, et refaisant surface dans le véritable Site-120. La goule était toujours derrière elle. Elle s’écroula sur la console, et abattit sa main sur l’alarme. Les sirènes beuglèrent et la lumière d’urgence apparut. Elle se retourna, se terrant aussi vite qu’elle le pouvait contre le coin de la console, mais le vieil homme s’était arrêté au milieu de la salle. Fixant la lumière.

Elle entendit un nouveau bruit, comme un profond grognement. Elle réalisa soudain que le corps devant elle avait un morceau de chair dans la gorge, sanglant et grossièrement taillé. La gorge de Frank, réalisa-t-elle, et se pétrifia. Elle regarda de nouveau le vieil homme, voyant sa carcasse difforme, rapiécée et pleine de cicatrices.

Le vieil homme était toujours pétrifié par la lumière. Son grognement augmenta en intensité. "Rrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrouge."

Sa bouche était sèche.

La chose la regarda de ses yeux morts. "Aaaaanna, dit-il comme dans un soupir. Anna."

Elle n’émit aucun son. Son esprit hurlait.

Le vieil homme fit un pas vers elle. Un autre.

Cinq ans, onze mois, vingt-deux jours. Et encore vingt-cinq ans après ça. Tombant en pièces, se reconstruisant, reconstruisant son monde. Pour elle.

Il leva sa main gauche. Elle put voir la marque laissée par l’anneau.

Elle ne pouvait pas bouger. Ne pouvait pas respirer. Ne pouvait pas penser.

Le vieil homme se rapprocha d’elle, tenant tendrement sa joue. Sa peau se plissa et se liquéfia, la chair tombant de son visage. Il approcha sa bouche souriante vers elle et l’embrassa, et ses dents devinrent de la cire chaude, fondant et se corrodant.

Elle se mit à hurler. Le vieil homme accentua son baiser contre sa bouche ouverte, sa langue grise et enflée faisant fondre la sienne et remplissant sa gorge de muscles fondus et de gelée caustique. La dernière chose qu’elle ressentit fut leurs poids, coulant à l’intérieur du sol, serrés dans une brûlante et dernière étreinte.

Auteur original : psulpsul
Titre du conte : Until Death
Source Originale : The SCP Foundation
Date : 20/06/2017

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License