Une vie de merde.
notation: +9+x

« Celle qui s'est souvenue. | Une vie de merde.»

Le 9 Mars 2017, Cellule B506, Site Aleph.

12H00.

Le Dr Adelphe Fulton était épuisé.

Ruminant ses pensées dans la cellule exiguë, il essayait désespérément de trouver une échappatoire. Mais le Dr Fulton n'était pas un personnage de fiction : aucune porte magique, aucune explosion, aucune ouverture creusée à la cuillère par quelque ancien prisonnier ne lui permettrait de s'enfuir de la cellule B506.

À droite ? À gauche ? En bas ? Ou peut-être… En haut ?

Non. Rien de nouveau ne se passerait. Et même si c’était le cas, il n’aurait pas su dire à quelle heure précise. Car le Dr Fulton était nu sous sa tenue orange réglementaire. Le Dr Fulton était désormais connu sous le nom de D-2091. Et il n'était plus considéré comme un humain. Car frayer avec les pires monstres transformait petit à petit les Classe-D en ces mêmes monstres. La Fondation n'aimait pas le changement, c'était donc une boucle infinie que l'institution gardait précieusement en place. La paix était venue progressivement mais c'était trop beau. C’était illusoire.

Comment des centaines d’états ne se souciant que de l’économie, du soft power, de la puissance militaire, pouvaient s'allier pour créer un nouvel état de paix ? C’était contre-productif, mais moral. Et n’importe quel chef d'État vous le dira : un concept pouvait être vendu par un autre. Et jusqu’à présent, la morale n'avait jamais eu un prix très élevé. Car tout le monde la demandait, mais extrêmement peu osaient en faire leur doctrine.

La paix, la paix. On ressassait ces mêmes mots chaque jour que Dieu fait, en espérant que l'on prenne conscience de ce qu'ils voulaient dire ! Mais personne ne sait ce qu'est la paix. Car aucun être humain ne l'avait véritablement connue. Alors on rabâchait le même terme sans arrêt en prétendant que tout serait parfait si les états faisaient un petit effort d'entente. Mais c'est ridicule de remplacer des trafics qui rapportaient gros, contre une utopie qui rend un état meilleur, certes, mais également faible. Or la faiblesse est humaine mais elle ne peut être sociétale.
Si d'autres ne veulent pas respecter cette doctrine qu'ils trouvent inutile, alors, il écraseront les plus faibles. Un groupe se doit d'être fort.

C'était triste, mais le monde avait toujours fonctionné ainsi. La loi du plus fort n'était pas la loi de la morale. D'ailleurs l'une avait été instaurée par la nature, et l'autre par l'Homme. Or l'une respectait toujours sa parole, tandis que l'autre pouvait la laisser de côté pour une autre, disons… plus avantageuse. La nature n'est pas cruelle, elle n'entretient pas de faux espoirs. Les Hommes en revanche, prônent la paix à chaque débat sans qu'aucun ne réussisse voire tente, de l'appliquer. Alors entre une bête qui était prévisible dans son choix de proies, et une bête menteuse qui tuait ses proies en secret en faisant bonne figure, laquelle est la plus crainte ?

Je pense que vous connaissez la réponse.

Or la loi du plus fort s'appliquait aussi dans les concepts. Et quel idéal est le meilleur selon vous ? Sûrement le second qu'on vous rabâchait depuis votre enfance pour une raison simple : le second concept était plus fort que le premier. L’Homme moral avait vaincu la nature juste. Et la justice était aussi un concept que l'Homme s'était approprié. Et la Fondation SCP était dirigée par des humains… enfin rien n'était moins sûr vu la décision prise par ses supérieurs qui pourraient réellement ne pas appartenir à l'espèce humaine. Et parmi les diverses décisions de la Fondation figurait la détention du Dr Fulton.

Tournant en rond dans sa cellule, il essayait toujours, en vain, de trouver une fissure ou un défaut dans celle-ci. Mais il ne trouvait rien d'autre que des murs en béton qui avaient sûrement abrité un jour un autre Classe-D. Mais le stock s’épuisait plus vite que la motivation d’Adelphe.

Une semaine qu'il était détenu ici. Car tout s’était passé trop vite depuis que le Classe-D était entré. Beaucoup trop vite. Comme pour eux.

Car le Dr Fulton avait perdu son petit-ami et sa petite fille dans une tentative de confinement d'un Keter se résultant en une ogive qui effaça les traces des deux êtres aimés en même temps qu'elle détruisit le cœur du docteur. Alors Adelphe Fulton fit ce qu'il savait faire de mieux :

Il attendit.


Le 9 Mars 2017, Cellule B507, Site Aleph.

12H00.

D-2468 était dans le coma.

Après qu'il est entré et qu'il a refermé la porte derrière lui, tout s’était passé très vite, trop vite.

Le Dr Fulton le regarda premièrement avec un air de colère et de peine intense comme s'il se remémorait de vieux souvenirs. Puis il vit le visage boursouflé du Classe-D et comprit que quelque chose de terrifiant devait arriver. Ensuite, cette chose se manifesta sous la forme d'un coup extrêmement violent sur la porte qui se fendit sur toute sa hauteur avant de laisser passer une épaule d'homme. Celle du garde. Et enfin, il se mit à chantonner.

Tic. Tac.

L’épaule se retira de l’encadrement pendant quelques secondes. Ce temps permit au Dr Fulton de prendre pleine conscience de la situation, et permit au Classe-D boursouflé de se cacher en tenant maladroitement un bout de bois pointu provenant de la porte. Un nouveau coup. Un nouveau tic. Un nouveau choc. Un nouveau tac.

Puis la porte céda complètement tandis que le garde s’avançait en souriant vers les deux protagonistes. Et il riait.

-La petite souris tente de s’enfuir ?

Le Dr Fulton savait qui avait envoyé ce monstre souriant à sa poursuite. Et il attendit.

Le Classe-D tenta tout de même de s'interposer en espérant survivre. Mais c’était inutile. Courant vers le mastodonte, il brandit le bout de bois et tenta de l’enfoncer dans sa tête. Celui-ci se baissa et prit le bras du vieillard qu’il cassa en le faisant passer par-dessus son crâne chauve. Et il ria tandis que le Classe-D hurla. Les craquements de ses os se firent entendre alors que le garde lui lâcha le bras en donnant une pichenette sur le nez du Classe-D pleurant de douleur.

Alors qu’il se retournait, toujours hilare, vers le Dr Fulton, le Classe-D prit le bout de bois de sa main valide et l’enfonça dans la jambe du garde qui hurla à son tour. Tout en remuant l’arme dans la plaie sanguinolente qui laissa échappa un flot de sang écarlate, le Classe-D tenta de se redresser pour reprendre l’avantage. Mais l’agent Hindenburg retira l’arme de fortune d’un coup sec. Et, tout en jurant et en gémissant de douleur, en asséna un grand coup sur le crâne de son agresseur qui émit un craquement lugubre.

Le rire du garde ne se fit plus entendre.

Il lâcha le bâton, qui rebondit sur le sol pendant quelques secondes. Puis, celui-ci s’immobilisa en même temps que disparurent les gémissements du Classe-D. L’agent Hindenburg se retourna en boitant, une lueur folle dans ses yeux rouges de rage fixant le Dr Fulton, apeuré.

La suite était inutile à décrire. Un coup, un cri, un encadrement sans porte, des menottes, une douche, un sédatif, une cellule et un matricule. Et le Dr Fulton devint un Classe-D.

Une semaine plus tard, une infirmière entra dans la chambre blanche 36 destinée aux soins des Classe-D comateux. Elle était accompagnée d’un garde et regarda rapidement les constantes vitales du sujet.

-Bien, il est toujours dans le coma.

Tout en prononçant ces mots, l’agent Hindenburg boita vers le lit à roulette contenant le patient et le poussa vers le couloir en direction de la cellule de confinement 22 du Site Aleph. Celle-ci contenait un nouvel artefact anormal nécessitant des patients dans le coma. Elle les plongeait dans un sommeil éternel tandis que, quelque part dans l’univers, quelque chose se réveillait. Mais cette chose pouvait également être morte. Et la Fondation savait comment choisir cette personne,… tout du moins, en théorie.

Tandis que l’agent laissa le patient comateux entre les mains de l'infirmière, il se dirigea vers le quartier des Classe-D. Une voiture avec des petits Monsieurs attendait le Dr Fulton. Ils étaient arrivés il y a de cela trois jours, emportant avec eux un café et des images horribles d’enfants démembrés. Une routine.


Le 9 Mars 2017, Cellule B506, Site Aleph.

12H20.

Tout en faisant les cent pas dans sa cellule exiguë, le Dr Fulton réfléchissait à sa vie, à ce qu’il avait fait, à ce qu’il faisait et à ce qu’il ferait tandis que le garde peu sympathique entra dans sa maison provisoire. Il en connaissait chaque mur, chaque courant d’air, chaque grain de poussière et chaque aspérité. Mais il y a une chose que le détenu ne connaissait pas : une sortie que la Fondation ne voulait pas qu’il trouve. Mais ce n’était pas important. Connaître les issues revenait à n’en connaître aucune puisqu'elles n’existaient tout simplement pas. Et il en allait de même pour une grande partie de l’univers.

Mais ce que le Dr Fulton n’ignorait pas, c’était que quelqu’un boitait tout en passant un badge devant la porte de sa cellule. Le déclic de celle-ci confirma son intuition, de même que le regard rieur et haineux que lui lança l’agent Hindenburg.

Quelques provocations et un coup de poing plus tard, le Dr Fulton arriva en hoquetant vers ce qui semblait être une voiture de service contenant deux hommes : un homme et demi et un demi-homme.

À la place du sédatif destiné à le tenir tranquille durant toute la durée du voyage vers New York, le Dr Fulton fut frappé sans ménagement sur le dessus de la portière de la voiture. C’était tout aussi efficace et moins cher. La douceur ? Qui s’en soucie ?

La voiture accéléra jusqu'à atteindre l’autoroute de campagne où des voitures de diverses marques, appartenant à des civils, circulèrent comme autant de fourmis cherchant à atteindre leur maison. Alors que Simon Mourne conduisait la voiture et ses passagers à travers le dédale que constituait les rues de la petite ville française où ils entrèrent, Georges Boomer tourna ses yeux vers le ciel sans nuages d’un regard perçant, il jura apercevoir une tache marron se déplaçant rapidement vers le Site Aleph.

C’était le cas mais ce n’était pas Magalie et son monstre fécal. Il s’agissait d’un vautour anormal pouvant absorber l’air pour le transformer en bombes nucléaires. Autant dire que ce n’était pas un réel danger pour la Fondation qui le confinerait bientôt. La routine.


Le 9 Mars 2017, quelque part au milieu de l’Arizona.

N’importe qui se situant aux coordonnées géographiques 33°26′54″ Nord de latitude et 112°04′26″ Ouest de longitude à 12h34 vous le dira :

“À cet instant précis, une enfant mangeait un sandwich crudités à 100 mètres d’altitude dans les serres d’une créature constituée de caca.”

Et cette description n’aurait pas été fidèle à la réalité. En effet, la petite fille mangeait un sandwich au poulet et non pas aux crudités. Hormis cette affirmation erronée, le reste était plutôt correct mais certains détails furent omis comme le fait que la petite fille jeta les cornichons à la créature, que celle-ci les apprécia et émit un ronronnement proportionnel à son apparence. Soit assez bruyant et peu ragoûtant.

Durant une grande partie de sa non-vie, Richard avait eu une apparence plus majestueuse et un cerveau un peu plus développé.

-Pfrtprft pffffffffffffffffffffff tuuuut pffffrtpppfrt ppfpffftr prft

Oui. Il n’avait pas toujours été aussi limité intellectuellement, mais voilà, Richard s’adaptait à son environnement… ou plutôt aux hommes.

Certains le qualifieraient de “Singularité”, d’autres de “SCP”, et la majorité le présenterait comme “un bon gros tas de merde avec des ailes”. Bien qu’elle ne soit pas des plus distinguée, cette appellation correspondait bien à son état actuel. Un ancien Dieu qui était devenu… oui, un étron, c’est le mot.

-Gnnnn pffffffrt prffft ptpttttpttptpp pfrrttt.

À travers ces “mots” se cachait un être sensible et hors du commun qui n’avait pas choisi ce qui lui arrivait. Apparu dès l'avènement des Hommes, Richard se nourrissait des croyances et les remplaçait par de la foi. Mais la pollution massacra son espèce et il en fut le dernier représentant. Les Hommes firent une “crise de foi” et se mirent à douter jusqu'à penser que… Dieu était mort.

Pour Richard, Dieu était juste un moyen de se nourrir mais les Hommes avaient cessé de croire jusqu’à fonder des institutions comme SAPHIR. Autant dire que le dernier représentant de la race des Diarhanges ne pouvait absorber la croyance de tous les Hommes et certains s’en sortaient déjà sans croire à un quelconque Dieu. Alors Richard faisait de son mieux et tentait de survivre malgré son grand âge en farfouillant dans les esprits les plus dépravés pour leur inculquer de la foi. Et cela avait influé sur son apparence qui s’était transformée en ce que l’on connaissait actuellement. Mais cet état resterait inchangé tant que les Hommes auraient perdu la foi. Or croire nécessite l’influence indirecte des Diarhanges qui n’étaient plus de ce monde. Alors Richard fit ce que son esprit gangréné lui indiqua de faire : aider la petite fille avec qui il avait conclu un pacte.

Il devait lui obéir car sinon il mourrait. Car la petite fille croyait. Elle ne croyait pas en un Dieu quelconque ou au destin, mais elle croyait en lui. Alors il devait lui obéir pour qu’elle y croit encore et qu’il survive. Non, il n’avait plus la force de chercher un autre humain. Ce sera son dernier voyage. Un voyage vers le Site Aleph. Et pour l’atteindre, il se dirigea vers un bateau contenant des centaines de “nouveaux” Classe-D. Mais contenant aussi un grand nombre d’acteurs de cette pièce mondiale.

Pour le bateau à destination de la France… Un bateau vers lequel se dirigeait Magalie, l’agent Boomer, l’agent Hindenburg, l’agent Mourne, Éleanore et le Dr Fulton… Un bateau qui lèverait bientôt l’ancre tandis que celles de leurs vies commençaient à devenir plus ternes et à disparaître, comme Richard, derrière la montagne. Il bougeait encore.

Mais c’était la routine depuis quelques jours, une routine ennuyeuse qui s'arrêterait bientôt… Enfin.

Richard était heureux.

Il avait enfin une destination, un lieu pour en finir avec sa vie. Une vie que Richard puisse qualifier de merdique. Littéralement.

« Une vie de merde. ¦ Survivre en temps de paix.»

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License