ACTE 6 - Au Fond des Sièges
notation: +4+x
blank.png



~§ Scène 1 - La Cour d’Alagadda §~



La scène se rallume. La lumière est froide et légèrement crépitante. L’Agente Gulat, les Drs Séchet et Laustroff ainsi que toute la troupe sont effondrés au sol, éparpillés et inertes. Les membres de la troupe sont tantôt costumés, tantôt au naturel, ou même entre les deux. Au fond, bien au centre, se tient l’Ambassadeur d’Alagadda. Il correspond à la description faite par Sarah lors de sa rencontre avec le spectre à la Scène 5 de l’Acte 21. Seule le Dr Cartel est debout, consciente. Elle regarde un moment autour d’elle, confuse et encore en état de choc, avant de remarquer l’Ambassadeur. Elle recule, effrayée, lui faisant face (dos au public). Les mouvements de l’Ambassadeur sont d’une lenteur imperceptible, si bien qu’il donne l’impression de ne pas bouger. Les personnages se redressent au moment de donner leur réplique : ils semblent absents, mais leur discours n’est pas pour autant dénué d’émotion.

TOBIAS/GONZALO/FRANCISCO. Un jour après tant d’autres, le Roi des Hommes se rendit dans les cachots les plus noirs de son palais. Après avoir erré pendant des heures, il trouva les trois Dieux de la Mort. Se tenant avec arrogance devant leur inéluctable finitude, il leur dit qu’il souhaitait ne jamais mourir. Ainsi, le Roi des Hommes défia les Dieux de la Mort et il les défit à leurs jeux favoris.

SARAH/ISABELLA. Une fois que cela fut fait, les Déités Fatales lui annoncèrent qu’il lui faudrait mourir une première fois avant de pouvoir vivre indéfiniment. Le Roi enorgueilli d’espoir factice paya ainsi son tribut par son âme, celles qu’il gouvernait et d’autres qu’il ne gouvernait pas encore, et s’en retourna dans son Royaume. Les années passaient alors que le Roi vieillissait. Cependant, son Royaume se vit mourir à petit feu. La famine et la mort dissuadèrent jusqu’aux pays voisins de commercer ou de guerroyer avec le Roi des Hommes.

CLAUDE/ANTONIO. Le peuple du Roi des Hommes finit par se révolter. La masse victorieuse des habitants se pressa dans les ruelles, attrapant au passage ses armes de fortune, et se dirigea voracement jusqu’au palais du Roi des Hommes. L’édifice, massif de ses remparts et de toutes ses tours, s’élevait et écrasait le Ciel et la Terre réunis. La garde royale ne pu rien faire contre le peuple qui criait à la mort du Roi des Hommes. Il montèrent jusqu’au trône, et le palais résonna de leur fureur.

LILY/ALINDA. Quant aux intellectuels, aux artistes et aux sages, ils ramassèrent leur ouvrage, leurs instruments et leurs outils avant de s’enfuir. Ils savaient, sentaient que la folie qui se déroulait n’apporterait rien de bon, et qu'elle prenait son origine dans les arts les plus occultes. Ils savaient que les maux dont souffrait le peuple n’avaient rien de naturel. Ils remarquaient comme les gardes semblaient frêles, vidés de leur vigueur d'antan. Ils virent les corbeaux, et s’éloignèrent toujours plus loin de la Cour d’Alagadda, dans toutes les directions. De ces gens d’arts seul resta le Bouffon du Roi, pris au piège au sein du palais. Il fut sauvagement assassiné, et son corps fut jeté de la tour la plus haute. Son enveloppe désarticulée et son masque se brisèrent dans les douves tandis que la colère populaire pénétrait la salle du trône.

ROBERT/DUC DE SORTINO. Le Vieillard qui siégeait sur son fauteuil fut brutalement traîné hors du palais, couloirs après couloirs, escaliers après escaliers. Son sang tachait peu à peu son sillage. Une fois hors du palais les anciens, les jeunes, les filles, les fils, les hommes et les femmes le rouèrent de coups tandis qu’on le traînait vers le peloton d’exécution. Une voix inconnue s’éleva alors de la foule, et s’écria que ce Roi-là ne méritait pas un tel honneur. Le peuple rugit d’approbation et le Roi des Hommes fut conduit vers la colline la plus triste, à l’écart du Royaume. On brandit la corde.

VALENTIN/PETRUCCIO. Une fois sur place, le Roi fut vêtu comme le plus pauvre des pauvres, puis pendu sans autre forme de procès. Sa dépouille fut laissée au corbeaux, qui se réjouirent avec le peuple. La joie barbare était à son paroxysme et le peuple sans roi fêta trois jours durant sa libération, se complaisant dans les péchés et les délices les plus purs. Chacun fit mine d’oublier que si le Roi avait été jeté et traîné au sol, c’est parce qu’il n’avait opposé aucune résistance. Que s’ils l’avaient lynché et défiguré, c’est parce qu’il souriait. Que s’ils avaient hurlé et pendu le Roi, c’était pour couvrir et finalement étouffer ses rires et les mots inconnus qui s’étaient échappés de sa gorge.

KEVIN/LODOVICO. Le troisième jour, la présence du Roi Pendu là-bas au loin, sur la colline, devenait insupportable. Trois hommes seuls s'y rendirent et ensevelirent rapidement sa dépouille, presque à même le sol, puis abattirent l’arbre. Chacun s’en retourna chez lui, satisfait de ses ressources nouvellement acquises. Le matin du quatrième jour, beaucoup tombèrent malades et crachèrent du sang à longueur de journée. Il y eut bientôt plus de morts que de vivants pour les enterrer, et des rivières écarlates sillonnaient sinueuses les interstices entre les pavés. Plus personne ne trouva la force de sortir de chez lui le cinquième jour.

AGENTE GULAT. Au crépuscule du cinquième soir, la tombe du Roi Pendu remua et les corbeaux s’envolèrent au loin. Le Roi des Hommes n’était plus, et ce fut tout à fait autre chose qui sortit du sol et se traîna à l'air vicié. Il traversa les ruelles, les pieds trempant dans le sang, et se rendit jusqu’au château. À nouveau, le corps se rendit aux cachots, et se perdit des heures durant de la même manière que lors de sa précédente visite. Il arriva enfin nulle part, là où il avait rencontré les trois Dieux de la Mort. Cependant, ceux-ci n’étaient plus en ce lieu ; à leur place se trouvait un trône de roche sombre et de fer noir, déchiqueté, dont les débris rouillés et acérés saillaient de toutes parts. Le Roi Pendu prit place sur son trône alors que celui-ci le transperçait de part en part, et tout son corps frémissait d’agonie et de haine.

JUSTE/CORNARI. Partout en Alagadda, le peuple du Roi Pendu se relevait, plus tout à fait vivant. Chacun cacha son visage ravagé par la maladie et la honte derrière un masque. Le Bouffon du Roi, désarticulé, ramassa sa face ébréchée et la réajusta tant bien que mal. Il sortit alors des douves, tandis que les flots boueux de sang impie s’y précipitaient, aspirés par les profondeurs du château. Le Bouffon s'y rendit et descendit lui aussi jusqu’aux cachots, plus loin encore, avant d’arriver devant le Roi Pendu. Le sang des âmes passées, présentes et futures se réunit en une coupe, et le Bouffon tendit humblement la Coupe à son Roi.

TOUS, hormis le Dr Cartel et l’Ambassadeur. Avec ceci, notre sang, payons son tribut au Roi Pendu.

ALICIA/BÉATRICE. Le Roi Pendu se saisit de la coupe et de son immortalité. Seulement, son bras de mort avait été bien trop faible et pressé. La coupe bascula, et le sang vint éclabousser les sols du cachot. Le Roi Pendu venait de gâcher sa seule chance, et les trois corbeaux s’envolèrent au loin en riant. Condamné à l’incomplétude et l’agonie, le Roi hurla d’un râle sourd, sa gorge transpercée par son trône. Son désespoir se répandit dans tout le Royaume Incomplet. Le palais, les terres, le peuple et le Roi basculèrent lentement à travers les seules dimensions et le Royaume d’Alagadda se referma sur lui-même. À l’aube du sixième jour, le Royaume d’Alagadda n’était plus de ce monde.

BORIS/COURTISAN/GARDE. À la Cour du Roi Pendu, c’est toujours la fête. Les marionnettes du Roi dansent et se complaisent dans leurs délices et leurs vices. Le Roi est piégé sur son trône, vide et souffrant, mais il n’a pour autant pas renoncé à son immortalité. Sa volonté et sa voix demeurent. Telle est la nature de l’Ambassadeur d’Alagadda, condamné à suivre son maître hors de la cité. Les quatre Seigneurs Masqués qui règnent sur Alagadda ne sont que des souverains de paille, et l’Ambassadeur les contrôle tous. Il est celui qui traverse la frontière des réalités, celui qui plie la volonté et la vérité des hommes. Il est l’émissaire arrogant d’un trou en forme de dieu. Il s’est rendu auprès de ceux qui, comme à la Cour, cachaient la vérité derrière le mensonge et les masques, et auprès de ceux qui les écoutaient. Il leur suggéra une tragédie qui l’autoriserait à venir récolter le tribut de son Roi.

DR CARTEL, toujours dos au public. Pas besoin d’en dire plus.

Ils se retournent de concert vers elle. Silence.

DR CARTEL. Vous avez suggéré à un pauvre homme d’écrire SCP-701 en votre nom, peut-être est-il même devenu fou, tout ça pour pouvoir récolter des âmes pour le Roi Pendu. Combien de personnes se sont sacrifiées en jouant cette pièce ou en la regardant, au juste ?

Silence.

DR CARTEL. D’accord. Je doute que vous m’accordiez de l’attention, en fin de compte. Vous êtes largement plus puissant que ce que je dois pouvoir imaginer. Vous aviez juste besoin d’un peu plus de violence pour vous manifester, j’imagine ? Est-ce que la balle a vraiment touché Kevin ?

Silence.

DR CARTEL. Non, attendez, quelque chose cloche. Le simple fait que vous apparaissiez maintenant alors que vous n’auriez pas dû en temps normal. Et toutes ces incohérences, ces inconsistances par rapport aux manifestations habituelles décrites dans le rapport. Et pourquoi je ne suis pas affectée par ce qui leur arrive ?

DR SÉCHET. Il est celui qui traverse la frontière des réalités, celui qui plie la volonté et la vérité des hommes. Il est l’émissaire arrogant d’un trou en forme de dieu.

DR CARTEL. Il est complètement perturbé et affaibli. Ça a un rapport avec la Force d’Intervention envoyée dans la Tour Martin à Londres ?

Elle se précipite et parcourt rapidement le rapport de SCP-2264 à la recherche d’indices tout le long de la prochaine réplique.

DR LAUSTROFF. Des hommes et des femmes se sont par deux fois introduits en Alagadda sans se présenter à l’Ambassadeur, et par deux fois ils cherchèrent à assassiner le Roi déjà mort et à détruire le Royaume. Tout comme la première fois, ceux d’aujourd’hui rejoindront son tribut.

DR CARTEL. Ah ah ! Il est écrit dans un rapport d’exploration : "Je sens que l'Ambassadeur d'Alagadda est revenu. Je me retire de cet endroit, et je vous enjoins d'en faire autant. Partez ; n'attendez pas. Je passerai peut-être dans votre dimension un jour." Vous voulez que je vous dise ce que j’en pense ? J’en pense que vous ne pouvez pas être partout à la fois, et que dès lors qu’une représentation de La Tragédie du Roi Pendu est lancée le Roi Pendu est sans défense. Oh ! Il y a peut-être des gardes, ou ces Seigneurs Masqués, mais vous m’avez bien fait comprendre qu’ils ne vous arrivaient pas à la cheville. C’est tout l’intérêt du Projet Catharsis, je pense. Laissez-moi deviner : vous avez presque terminé de reconstituer votre tribut ?

Tous s’effondrent. Dès lors que l’Ambassadeur d’Alagadda s’exprime, chaque syllabe qu’il prononce dégouline de narcissisme, de haine et d’arrogance, et ceci peu importe la teneur de la phrase qu’il formule.

AMBASSADEUR D’ALAGADDA. Les sages et les artisans se sont dispersés et regroupés. Certains d’entre eux ont commencé à voir plus loin que les autres, ou plutôt à cacher aux autres ce qui pourrait leur nuire. Ils sont devenus puissants, et ont surpassé leurs semblables pour venir rivaliser avec l’impensable. Ils ont perdu beaucoup, mais à de multiples occasions ils ont réussi. Vous avez limité le tribut pendant des décennies, brûlé et censuré les passages entre Alagadda et ce monde, vous avez enfermé le bouffon du Roi dans vos cages par inadvertance. Et vous avez continué encore et encore, si bien que certains Dieux vous ont considérés comme une menace. Certains ont fui, d’autres se sont battus et ont péri. Nous ne sommes pas des Dieux, mais Nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer vos entraves plus longtemps. Après ce soir Nous retrouverons ce qui Nous est dû et la Cité d’Alagadda continuera sa fête au-delà de son exil hors de la réalité, hors de sa prison bâtarde.

DR CARTEL. Vous êtes affaibli. Les rapports disaient que nos soldats s’étaient entretués rien qu’en entendant votre voix. Pourquoi ne pas m’avoir soumis à votre volonté comme tous les autres ?

AMBASSADEUR D’ALAGADDA. Il est vrai qu’en ce monde Notre pouvoir est faible, particulièrement maintenant à l’Acte Final alors que vous devriez être en train de vous égorger mutuellement. Ceux qui vous gouvernent ont été plus malins que la dernière fois.

DR CARTEL. Le Projet Katharos ?

AMBASSADEUR D’ALAGADDA. Notre Volonté, Nos Intentions sont humaines. Pour le reste, nous n’avons rien de comparable. Nous sommes l’Absence, l’Incomplétude et le Vice. Nous sommes ce qui arrive quand on arrache le divin et l’éternité de leur juste place, et qu’on les gâche par inadvertance. Nous sommes l’Angle Mort des Dieux, un vide qui prend leur forme.

DR CARTEL. C’est un dialogue de sourd. Vous ne répondez pas à mes questions. Vous répandez simplement votre haine en utilisant mes propres mots et les expressions que j'ai pu entendre, le vocabulaire qui est le mien. Ce n’est pas vous qui parlez, vous n’avez pas d’âme, pas de conscience.

AMBASSADEUR D’ALAGADDA. La violence Nous appelle, cette même violence qui Nous détrôna et qui anime les foules et les individus. Elle s'immisce dans ces mondes que Nous racontons, auxquels vous décidez de croire, et qui Nous transforment.

DR CARTEL. Ce ne sont pas vos mots, ce sont les miens… Qu’est-ce que vous me faites ? Pourquoi suis-je la seule à… Vous êtes dans ma tête. Vous étiez déjà dans ma tête.

AMBASSADEUR D’ALAGADDA. Vous vous êtes jetée entre elle et lui juste avant qu’elle ne se décide. Vous avez pris la balle. Nous n’avions pas encore tout à fait pris le contrôle, quel gâchis. Vous êtes morte en vain alors que Nous rentrions sur scène. Vous Nous avez retardé, vous vous accrochez à Nous pour ne pas mourir. Nous sommes suspendus entre les limbes, Nous qui étions si proches du but. Nous vous ferons lâcher prise.

DR CARTEL. Depuis combien de temps suis-je ici ?

AMBASSADEUR D’ALAGADDA. Bien assez à Notre goût. Votre âme finira quoi qu’il arrive dans Notre dû, Notre tribut. Abandonnez. Nous continuerons à Nous insérer dans votre esprit et à vous plonger sur les terres de l’illusion et du mensonge.

DR CARTEL. Donc tout le monde va bien ? Tout ça n’est qu’une illusion destinée à me faire lâcher prise ? Alors autant résister, aussi longtemps que possible. La vie de beaucoup de monde en dépend. J’ai eu le temps d’accepter la mort en travaillant pour la Fondation, elle m’a frôlée au moins quatre fois. Je ne lâcherais pas. On nous a visiblement chargés de vous retenir le plus longtemps possible. Vous ne dites plus rien quand je parle ? Je dois occuper mon esprit. Je dois mourir, le plus lentement possible, mourir dans l’ombre pour que les autres puissent vivre dans la lumière.

Fondu au Noir alors qu'Élisa Cartel répète cette dernière phrase en boucle et que tous chuchotent indistinctement et haineusement. Les chuchotements s'évanouissent progressivement. Fin de la couche narrative tertiaire.


~§ Scène 2 - Jusqu’à la Prochaine §~



La scène se rallume sur les Drs Séchet et Laustroff, occupant chacun leur part de la scène, les yeux tournés vers le public. Le Dr Séchet a son attaché-case et le Dr Laustroff porte ses documents sous le bras.

DR LAUSTROFF. Alors ça y est ?

DR SÉCHET. Oui. Apparemment l’opération menée au sein de SCP-2264 est un succès. Ce qui veut dire que le Conseil O5 considère qu’on a fait du bon boulot. Je vais pouvoir rentrer au Site-Yod. Et vous ?

DR LAUSTROFF. Site-Mayim.

DR SÉCHET. Mmh. C’est sympa la Suisse ?

DR LAUSTROFF. Ça dépend. Ça dépend de pas mal de choses.

DR SÉCHET. Mmh.

DR LAUSTROFF. Je suis désolé pour elle.

DR SÉCHET. Mmh. Calliope Gulat sera mise aux arrêts pour insubordination, sabotage et pour sa perte de sang-froid en général. Quant à Kevin Chevalier, et bien… Disons qu’on ne peut pas faire grand-chose. Il va rester en examen au Site-Aleph quelques temps histoire qu’on puisse voir si il y a un truc auquel son esprit ne résiste pas. Faut pas espérer grand-chose cependant, les gars du service des amnésiques risquent d’y aller fort avec un cas comme lui. Isolés, ce ne sont pas des nuisances, mais les gens comme lui se sont regroupés en une organisation depuis un bon bout de temps. Ils mènent régulièrement des attentats contre les groupes religieux et anormaux, c’est une vraie plaie, quoique encore peu puissante.

DR LAUSTROFF. La Société Athée Pour la Halte de l'Idéologie Religieuse ? J’en ai vaguement entendu parler, oui.

DR SÉCHET. Pour la troupe, il a fait une mauvaise chute et se retrouve en observation en centre hospitalier pour une durée indéterminée. Ils ont tous été lourdement amnésiés et on a vérifié qu’il ne leur restait pas de résidus de danger-info anormal, plus d’autres petits traitements complémentaires. Pas de soucis de ce côté-là.

DR LAUSTROFF. Pardonnez-moi, encore un fois je ne veux pas avoir l’air de remuer le couteau dans la plaie, mais pour le Dr Cartel ?

DR SÉCHET. J’en ai discuté avec son Superviseur. Sans surprise, le Dr Sophes m’a dit qu’elle ne recevra pas de médaille de bravoure, d’honneur ou n’importe quelle autre babiole. Élisa n’est pas morte pour la Fondation ou pour sauver l’humanité, elle s’est jetée entre une Agente ratée et un civil armé. Une mort si stupide et inutile. Bien sûr que ça m'attriste, mais je ne peux pas me permettre de… Elle savait très bien à quoi elle s’engageait en entrant à la Fondation. Sa famille a reçu la compensation habituelle.

DR LAUSTROFF. C’est triste, de savoir que ces gens ne sauront jamais vraiment pourquoi elle se battait.

DR SÉCHET. Oh non, pas de soucis de ce côté-là. Son mari travaillait aussi sur Aleph au Département Historique. Jamais eu l’occasion de le rencontrer. Je ne sais pas trop si ce serait l’occasion, remarquez. Peut-être un peu trop lugubre.

DR LAUSTROFF. … Est-ce qu’elle avait– ?

DR SÉCHET. Oui.

Silence.

DR LAUSTROFF. Je ne peux pas m’empêcher d’être soulagé d’avoir survécu, cependant. Quel égoïste.

DR SÉCHET. Pas d’inquiétude, vous pouvez être soulagé. Je pense que c’est la moindre des choses en fin de compte, de mesurer rien qu’un peu la valeur de sa propre vie. Qu’en est-il de SCP-701-1 ?

DR LAUSTROFF. Et bien… La répétition de la pièce ne provoque plus aucune manifestation anormale, et personne n’a revu SCP-701-1.

DR SÉCHET. Vous ne pensez pas que l’on devrait annuler les répétitions ?

DR LAUSTROFF. Non, non, je crois… C’était un évènement très particulier. Monter La Tragédie du Roi Pendu ne présente un risque d’Évènement 701 que dans environ 37% des cas et je pense pouvoir affirmer que la représentation est désormais sans aucun risque. Il s’est manifesté durant la répétition et pas pendant un spectacle. Un peu comme si la… Non, je pense trop, il faut d’abord que je me repose et que j’analyse toutes les informations correctement avant de théoriser quoi que ce soit.

DR SÉCHET. Et la troupe ? Je sais que ça peut paraître étrange venant de moi, mais qu’est-ce qu’ils vont devenir ?

Le Dr Laustroff se tourne vers lui un instant, avant de revenir vers le public, pensif.

DR LAUSTROFF. Et bien… Chacun son histoire. Les choses ont bougé, certes. Mais je pense que c’est dans le bon sens, en bout de course. Leur futur leur appartient, nous avons nous aussi nos choses à faire. Je sais bien que nous n’étions pas censés réellement les payer, mais je pensais faire une demande au Comité d’Éthique histoire de leur verser une petite compensation, enfin de quoi leur permettre de monter encore quelques spectacles, vous voyez. Ils ont subi beaucoup de torts et nous ont été d’une aide précieuse à leur insu, je pense que le CE ne sera pas opposé à la chose.

DR SÉCHET. Laissez-moi donc m’en occuper. Je connais du monde au Comité d’Éthique, je pense pouvoir y arriver plus rapidement et facilement. Je vous tiendrai au courant.

DR LAUSTROFF. Pas de problème.

Silence.

DR LAUSTROFF. Ils vont répéter la scène finale, et après faire un filage.

DR SÉCHET. Oh. Un quoi ?

DR LAUSTROFF. Jouer toutes les scènes montées sans interruption.

DR SÉCHET. Il faudrait peut-être que l’on sorte de scène, alors.

DR LAUSTROFF. En effet. Ce fut un plaisir, malgré les circonstances.

Ils se tournent l’un vers l’autre.

DR LAUSTROFF. Dr Séchet.

DR SÉCHET. Dr Laustroff.

Après ce bref salut, ils se retournent et sortent de chaque côté de la scène. Fin de la couche narrative primaire.


~§ Scène 3 - Épilogue §~



Sarah et Robert arrivent ensemble, en courtisans différents de leurs personnages habituels. Tobias entre en Gonzalo, Juste en Ambassadeur de Florence, Alicia en Béatrice et Boris en Ambassadeur de Milan. Ils reproduisent au mieux des conditions similaires à la première scène, bien que leurs costumes soient cette fois-ci complets

GONZALO. Ce verre, ce soir, je le lève
De nouveau en votre présence,
Car c’est dès à présent que je me parachève
En tant que Roi, de cette tâche immense.
Ici se tiennent en cette soirée les Ambassadeurs,
De Florence, de Milan et bien d’autres encore.
Comprenez bien que leur présence m’honore
Et que je compte m’occuper de leurs projets dans l’heure.
Nos contrées respectives ne se veulent plus la Guerre
Et c’est aussi ce qu’aurait souhaité mon frère.
Réjouissons-nous de la paix naissante en cette ère,
Et espérons que plus aucun crime ne soit nécessaire ;
Que les heures les plus sombres nous aient menés ensemble
À l'extrême espoir qui nous rassemble en ce soir, et qui nous est si cher.
D’un instant à l’autre nous ouvrirons les festivités,
Et toutes les querelles du passé seront oubliées,
Je le souhaite ! Que plus rien ne nous divise,
Que plus jamais l’on ne médise, qu’on se le dise.
Aussi le festin sera servi séant,
Et que chacun ait la bouche pleine et le ventre pesant.
Il ne pourra en être autrement.

Claude se précipite alors en Antonio, une missive dans la main, accompagné de Lily en Alinda.

ANTONIO. Il suffit, Gonzalo !
J’apporte ici la preuve de ton méfait.
Usurpateur, tueur et escroc,
Sans compter ce qui n’a encore été fait.
Reculez vos bols, jetez vos couverts et recrachez votre boisson
Ce ragoût est de viande humaine, et gorgé de poison !

Les courtisans sont perturbés, et murmurent entre eux. Gonzalo coupe court aux bruits.

GONZALO. Qu’est-ce que cela veut dire ?!
Qui a laissé entrer cet homme-là ?!
Peut-on l’autoriser ainsi à médire
Et troubler la paix qui s’instaurait jusque-là ?!

ANTONIO. Cesse tes simagrées, Souverain sans âme,
Personne ici ne souffrira plus sous tes lames.
Et pas un de plus ne te suivra dans ton entreprise.
Tous ici doutent de toi et craignent ton emprise.
Qu’ils se rassurent, je leur apporte la délivrance,
Car j’ai ici une lettre qui fait acte de toutes les souffrances
Passées, présentes et futures que tu as infligées !
Le meurtre de Sforza, de ta main !
L’enfermement d’Isabella qui avait trop parlé !
Le meurtre du Duc de Sortino enfin,
Dont tu as confié le cadavre à tes cuisiniers !

La Cour est choquée.

LILY. Je vous prie de l’écouter, Messeigneurs,
Cet homme dit la vérité, de tout son cœur !
C’est bien de mon père dont il s’agit,
Et vous alliez dévorer son corps en hachis !
Celui qui se tient-là n’est pas votre Roi,
Mais l’homme à mes côtés est bien de ceux-là !
Il est le fils caché d’Isabella et de Sforza la victime,
Il est le véritable héritier légitime !

GONZALO. Seigneur Tout Puissant !
Lui, le fils perdu de Sforza ?

ANTONIO. Avant que ce serpent ne s’exprime à nouveau,
Je tiens à vous montrer bien haut le signataire de cette confession
Qui n'est nul autre que son serviteur dévoué, Petruccio !
Celui-ci a fui les actes de son maître par confusion.

GONZALO. Petruccio, traîtrise !

La Cour outragée crie à l’Usurpateur, on chahute Gonzalo. Antonio tire son épée, mais son bras est retenu par Alinda.

ALINDA. Antonio, je vous prie !
Il me vient tout juste à l’esprit :
Faut-il toujours qu’un meurtre vienne conclure nos affaires ?
C’en est assez des morts et de toutes ces guerres,
Nous voyons bien où finissent les instigateurs de ces crimes.
Ne pensez-vous pas qu’il vous faudrait être Roi magnanime ?

Gonzalo se jette à genoux devant Antonio, implorant silencieusement sa pitié.

ANTONIO, rangeant son épée. Je suis moi même fatigué de toute cette barbarie.
C’est tout de même à contrecœur que je te laisse la vie.
Une vie de piété ne saurais pas expier tes péchés
Et c’est tout de même au couvent que tu iras séjourner,
Comme ma mère et ma future Reine avant toi.
Accompagnez-le prestement vers son nouveau destin !
Et qu’on entende plus parler de lui après le matin !

Une partie de la Cour escorte Gonzalo hors de scène.

ANTONIO, s’approchant du trône. Me voici, mon père,
Je reprends votre place.
Je serai bon, je l’espère,
Mais je ne me voilerai pas la face.
Cette place je n’en ai pas voulu,
Et je ne peux la choisir seul.
Cependant, avec elle à mes côtés
Je pense que nous pourrons la supporter.
Elle me retiendra, sera mon pilier
Et nous bâtirons ensemble cette nouvelle réalité.

Tobias entre de nouveau en trombe, dans le rôle de Francisco cette fois, suivi par la portion de la Cour qui était partie escorter Gonzalo.

FRANCISCO. Antonio, vous voici !

ANTONIO. Francisco ! Mon ami, mon frère d’arme,
Toi qui m’a toujours soutenu jusque dans ton âme
Je veux de toi que tu t’occupes de notre mariage,
Ce serait une fierté, ainsi qu’un honneur de t’avoir dans les parages.

FRANCISCO. L’honneur est partagé, mon frère.
Soyez assuré que j’organiserais plus belle festivité que l’on ai pu voir naguère !
Avec notre joie, réjouissons-nous de l’alliance du Roi Éperdu !
Trinculo a retrouvé ses suzerains, et nous danserons jusqu’au matin !

Silence. Les acteurs sont figés. Tobias brise finalement le silence.

TOBIAS. Hé ben, c’était pas si mal !

Les acteurs échangent gaiement alors que le rideau tombe. Noir complet. Fin de la couche narrative secondaire.

Fin d’Une Tragédie du Roi Pendu.

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License