ACTE 5 - À la Régie
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~§ Scène 1 - Katharos §~



La scène se rallume. Les Drs Séchet, Cartel, Laustroff et l’Agente Gulat sont autour de la table. Silence.

DR SÉCHET. Il faudrait un miracle.

Silence.

DR SÉCHET. On ne pourra pas les retenir longtemps ici contre leur gré. Quelqu’un a des idées ?

Silence.

DR SÉCHET. Je vois que c’est sans issue, donc.

DR LAUSTROFF. Dr Séchet, je crois qu’il serait plus que temps de nous dire ce que vous savez.

DR SÉCHET. … Pardon ?

DR LAUSTROFF. Vous avez été plutôt tendu ces derniers temps. Plus nous avançons dans les recherches, plus vous vous faites distant.

DR SÉCHET. Je pense que n’importe qui serait tendu dans une situation pareille.

DR CARTEL. Melvyn, je sais très bien que ce n’est pas ton comportement normal, même sous pression. Que disait la lettre du Conseil O5 ?

Silence. Le Dr Séchet est visiblement gêné.

DR LAUSTROFF. Ce ne sera pas nécessaire de lui demander les détails, Dr Cartel. Je pense avoir la réponse quelque part… (il recherche alors dans ses documents) par là.

Il sort un petit dossier.

DR LAUSTROFF. J’ai élargi mon champ de recherche en cherchant par mots-clés au sein de la base de données. Je ne me suis pas arrêté à la Fondation SCP, oh ça non, j’ai été chercher parmi les documents que nous avions concernant d’autres groupes d’intérêts. Vous serez ainsi ravis d’apprendre qu’en 1813 la Fondation de Sa Majesté pour le Suivi des Curiosités et des Phantasmagories, l’un des nombreux ancêtres de notre organisation actuelle, a mené l’Opération Katharos dans l’enceinte de la Tour de Londres. En parallèle, il est mentionné qu’une représentation de La Tragédie du Roi Pendu a eu lieu sous le contrôle des soldats et des savants de Sa Majesté. Le document est censuré à foison, impossible d’en savoir plus. Cependant…

Il sort un rapport.

DR LAUSTROFF. Il suffit d’une rapide recherche croisée pour tomber sur ce rapport concernant une certaine anomalie confinée par nos soins, à savoir SCP-2264. Est-ce que cette anomalie vous dit quelque chose, Dr Séchet ?

DR SÉCHET. Jamais entendu parler, j’en suis certain. Je retiens toujours le numéro quand elles me marquent.

DR LAUSTROFF. Agente Gulat, vous voulez bien nous lire les passages que j’ai surlignés ?

L’Agente Gulat prend le rapport que le Dr Laustroff lui tend, l’ouvre et commence à le lire.

AGENTE GULAT. SCP-2264-A est une porte en fer située dans une pièce cachée sous la Tour Martin, qui fait partie de la Tour de Londres. La porte ne se déverrouille pas de manière classique, et son ouverture requiert un processus très codifié. Un appareil complexe, composé d'outils alchimiques comme des alambics, des cornues, ainsi qu'un creuset, est attaché à SCP-2264-A. (Pause) SCP-2264-B est une cité extra-dimensionnelle qui ne correspond à aucun lieu connu, terrestre ou non. Les objets qui proviennent de SCP-2264-B se dématérialisent lorsqu'ils traversent SCP-2264-A. Il a été découvert par la suite que ces objets se re-matérialisent là où ils ont été pris. Ceux qui traversent SCP-2264-A déclarent que tous leurs effets personnels disparaissent et que leurs vêtements sont remplacés. Les habits qui les remplacent sont décrits comme ressemblant à ceux que l'on porterait pour un bal masqué, et sont plus particulièrement associés au Carnaval de Venise. Ils se dématérialisent à la sortie de SCP-2264-B.

DR LAUSTROFF. Passez directement à la conclusion du second rapport d’exploration s’il vous plaît.

L’Agente feuillette un peu le rapport avant de tomber sur l’extrait en question.

AGENTE GULAT. Bien qu'ils n'aient pas été directement observés, l'Ambassadeur d'Alagadda et le Roi d'Alagadda ont reçu respectivement la classification SCP-2264-4 et SCP-2264-5.

DR LAUSTROFF. Ces noms ne vous rappellent personne ?

DR CARTEL, interpellée. Attendez… Qu’est-ce que vient faire l’Ambassadeur d’Alagadda là-dedans ? C’est un personnage mentionné dans la pièce !

DR LAUSTROFF. Il n’y a pas que lui. En prêtant attention aux mentions du Roi d’Alagadda, on peut soupçonner qu’il puisse s’agir du Roi Pendu lui-même. En d’autres termes, la Tragédie du Roi Pendu est une allégorie de la Cité d’Alagadda. Une ville située hors de notre univers à laquelle il est possible d’accéder par le biais de la Tour Martin, à Londres, grâce aux recherches anormales d’un certain Comte Percy de Northumberland autour de la fin du seizième siècle. Pour en revenir à l’Opération Katharos, les détails de la représentation de SCP-701 sont aussi nombreux que massivement censurés, et l’expédition menée au sein de SCP-2264-B est clairement désignée comme un échec. Aussi ma question est simple, Dr Séchet : y a-t-il actuellement une Force d’Intervention Mobile dans la Tour Martin ?

Silence.

DR SÉCHET. Oui.

DR CARTEL. Pour quoi faire ?

DR SÉCHET. Ce sont des informations qui ne sont accessibles qu’avec un Niveau 4 d’accréditation. Je peux toujours faire la demande auprès de–

DR CARTEL, se levant d’un bond. Mais merde, Melvyn ! Merde ! C’est pas le moment de respecter le protocole ! C’est comme si tu nous censurais des procédures de confinement, si on a pas toutes les informations on va droit dans le mur !

DR SÉCHET. … Je te prierais de t’adresser à moi par mon titre à l’avenir.

DR CARTEL. … Melvyn ?

DR SÉCHET, se levant d’un coup. C’est Docteur Séchet, compris ? Je reste ton supérieur hiérarchique, et c’est moi qui suis en charge du bon déroulement du Projet Catharsis ! Oui il suit les même objectifs que l’Opération Katharos, avec bien plus de moyens et de préparation. Mais ça n’est pas en distribuant des informations à tout va que je suis devenu un membre haut placé du Département de Censure et de Désinformation !

L’Agente Gulat se lève et sort son arme de service, la pointant sur le Dr Séchet.

AGENTE GULAT. Ça suffit !

Le Dr Laustroff se crispe sur sa chaise. Les Drs Séchet et Cartel se tournent vers l’Agente Gulat.

DR SÉCHET. Gulat, qu’est-ce vous foutez, bordel de Dieu.

AGENTE GULAT. On jure pas et on ferme sa gueule.

DR SÉCHET. Dans notre position et si Dieu il y a, on doit être dans son angle mo–

AGENTE GULAT. J’ai dit on ferme sa gueule !

DR CARTEL. Agente…

AGENTE GULAT. Vous ne me ferez pas croire que la situation est sous contrôle. Vous ne trompez personne.

DR SÉCHET. Pas par moi.

AGENTE GULAT. Comment ?

DR SÉCHET. La situation est sous contrôle. Mais pas par moi.

AGENTE GULAT. C’est facile, ça. Vous croyez que je vais gober un truc pareil ? Vous dites tout ou vous dites rien mais j’accepte pas les entre-deux.

Le Dr Laustroff se risque une brève intervention.

AGENTE GULAT, à Laustroff. Ne vous en mêlez pas vous.

Laustroff revient rapidement à sa position initiale, essayant tant bien que mal de garder son sang froid.

DR SÉCHET. Vous allez payer cette insubordination de votre grade, Gulat.

AGENTE GULAT. Rien à foutre. Je me suis engagée pour sauver les gens, pas pour les envoyer à l’abattoir.

DR SÉCHET. Je sais pas si c’est de l’égoïsme ou de l’inconscience. Tu as réfléchi à toutes les vies que tu condamnes et que tu prives de tes compétences ?!

AGENTE GULAT. Je ne construirais pas de réussites sur des échecs, ça n’a pas de sens. Je resterai fidèle à mes principes.

DR SÉCHET. La vertu au service de la médiocrité, donc. Très bien. Tire alors ! Tu vas ameuter toute la troupe. Tu pourras les sauver avec ton flingue après, c’est jamais rien qu’un fantôme ! Je suis sûr que le Roi Pendu n’est pas à l’épreuve des balles, va.

AGENTE GULAT. Si tu savais ce que j’en ai à foutre.

DR SÉCHET. Pourtant il y a d’autres vies qui sont en jeu en ce moment même. La réussite de notre mission en dépend, et je pense que vous reconsidérerez l’opportunité de baisser votre flingue et de vous excuser une fois que je vous aurais dit de qui il s’agit.

AGENTE GULAT. Essayez toujours.

DR SÉCHET. Vous vouliez à ce point savoir ce qu’il y avait d’écrit sur le billet transmis par le Dr Laustroff, Dr Cartel ?

DR CARTEL. Bien sûr.

DR SÉCHET. “Lambda-88 rend une petite visite au Roi Pendu. Continuez à occuper son chien de garde autant que possible. - O5-8”

Silence. Gulat vacille un instant.

DR CARTEL. Qu’est-ce que ça signifie ?

DR LAUSTROFF. C’est elle. C’est elle, la FIM de la Tour de Londres.

AGENTE GULAT. La Force d’Intervention Mobile Lambda-88, alias “Angle Mort de Dieu”.

DR SÉCHET. Spécialisée dans la surveillance et la traque d’entités divines et de plieurs de réalité de haut niveau. Ou plus particulièrement, l’équipe dont vous auriez dû avoir la charge, Caligula. De très bons collègues à vous, je me trompe ?

AGENTE GULAT. J’ai rien qui me prouve que vous racontez pas de la merde. Vous êtes du DCD, raconter des conneries c’est plus ou moins votre travail.

DR SÉCHET, gêné. En effet, j’ai brûlé la lettre. Et il est vrai que donner sa parole en tant que membre du Département de Censure et de Désinformation, ça peut paraître absurde.

DR CARTEL. Calliope, écoutez, je ne crois pas qu’il mente…

AGENTE GULAT. Oh ben oui tiens, comme par hasard, ça tomberait sur cette FIM-là…

DR SÉCHET. Vous savez pourquoi j’arrête pas de vous appeler Caligula, Caligula ? C’est pas juste un surnom à la con. Si on se fie à votre dossier, ça paraît plutôt évident que vous auriez désapprouvé nos méthodes et fait tout foirer à un moment. Certaines de vos convictions ne sont tout simplement pas compatibles avec les compromis que l’on doit faire en travaillant à la Fondation. Pour ma part je suis persuadé que les O5 voulaient parer cette éventualité.

L’Agente, tendue entre la colère et le trouble, finit par abandonner.

AGENTE GULAT. Je vous emmerde, Melvyn. Je vous emmerde, j’emmerde les O5, et j’emmerde le Roi Pendu.

Elle quitte la scène.

DR LAUSTROFF. Bon, et alors ? Ça nous avance à quoi Dr Séchet, vous pouvez nous le dire ? Ne croyez pas que je vais me laisser mourir ici pour quelque chose qui ne me concerne pas !

DR SÉCHET. Je sais. Mais je ne sais pas quoi faire, voilà tout. J'espérais que vos recherches permettent de trouver une faille, n’importe quoi… Je n’ai pu faire que mon travail, c’est-à-dire mentir pour préserver l’unité et pour le bien commun… Vous savez à quel point il est difficile de garder son sang froid dans ma position ? Il faut faire preuve de discernement… C’est plutôt moi qui devrait m’inquiéter pour mon grade, étant donné ma gestion de la crise… Ça ne pourrait pas être pire…

DR LAUSTROFF, faisant un bond. Dr Séchet, en tant que chercheur en anomalies narratives, excusez ma superstition mais je pense que c’était la pire manière de conclure votre phrase.


~§ Scène 2 - DANIELA §~



Boris entre en trombe, furieux, suivit par Kevin, Tobias et Claude qui tentent de le raisonner. Le Dr Cartel range précipitamment les documents éparpillés sur la table. Pendant la scène, le Dr Laustroff tâche discrètement de les remettre en ordre, et au passage les relit dans l’espoir de trouver plus d’informations.

BORIS. Lâchez moi ! Mais laissez-moi leur casser la gueule !

CLAUDE. Boris, ça suffit ! Tu ne sais plus ce que tu racontes.

DR SÉCHET, exaspéré. Qu’est-ce qu’il lui arrive encore ?

TOBIAS. Encore ? Tu les as déjà emmerdé, Boris ?

BORIS. Il n’y a pas de Daniela ! Il n’y a jamais eu de Daniela ! Vous nous avez bernés en beauté, vous êtes une belle bande d’enfoirés !

KEVIN. Wow ! Bon ça suffit, je pense que t’as vraiment besoin de repos, hein ?

BORIS. Putain mais Kevin, ouvre les yeux ! T’es le premier à l’appeler la régisseuse fantôme ! Il leur fallait un prétexte pour qu’on bosse pour eux, c’est ça ! Je sais pas quelle putain de technique d’hypnose ou de manipulation mentale vous avez utilisée, mais je vais pas…

CLAUDE. Merde, Boris ! Arrête de te donner en spectacle ! On passe pour quoi, nous ?!

BORIS. Mais ce sont des putains de meurtriers ! Vous savez quoi ? Je pensais me battre contre votre pièce maudite de merde là, et bien vous pouvez toujours courir ! Je vais rien foutre, niet, nada ! Je sais pas combien de mensonges vous avez encore en réserve, mais j’ai encore le choix de ne pas jouer ! Bravo, vous avez réussi à retirer son jeu à un acteur !

Pendant sa tirade, Kevin et Claude l'emmènent hors de scène. Tobias le suit du regard sans rien dire puis s’assoit au sol, la tête entre les mains.

DR CARTEL. Comment est-ce qu’il s’est souvenu ? On lui avait pourtant administré un amnésique suffisamment puissant !

DR SÉCHET. Caligula. Cette imbécile ne pouvait pas supporter de les voir comme des rats de laboratoire. Ou alors on a vraiment pas eu de bol…

Ils remarquent Tobias. Après un temps le Dr Séchet regarde le ciel, soupire et se dirige lentement vers lui.

TOBIAS. Désolé… Vraiment désolé… Je comprendrais tout à fait que–

DR SÉCHET. Il n’y a pas de Daniela.

Tobias et le Dr Cartel sont tous les deux surpris d’entendre ces mots.

DR SÉCHET. Le Danger-Informationnel Léthargique d’Autorité, abrévié en Dan-ILA, est un système mis au point par notre société pour les opérations incluant les civils. Il s’agit d’une image anormale suggestive qui a été envoyée à chacun d’entre vous par mail, et a instantanément inclus dans votre esprit à tous le concept d’une Daniela au sein de la troupe. Daniela qui, bien sûr, était en charge de la majorité des décisions et faisait figure d’autorité.

TOBIAS. Je ne comprends rien à ce que vous racontez… Comment il pourrait ne pas y avoir de Daniela ? Boris disait la vérité ?

DR SÉCHET. Oui. C’était ma décision, et j’ai sous-estimé l’importance de votre esprit de troupe. C’était nécessaire pour assurer une bonne coopération, mais il semble qu’au final ça n’ai créé que des problèmes.

TOBIAS. Mais… mais vous avez des fiches ! (S’adresse au Dr Cartel) Lily m’a dit que vous aviez des fiches sur tous les membres de la troupe ! Qu’est-ce qu’elles disent, les fiches ?

Le Dr Cartel sort un porte-document et le tend à Tobias. Celui-ci se relève et va pour le saisir, frénétique, mais le fait tomber au sol dans sa précipitation. Les fiches s’éparpillent. Tobias tombe à genoux, et cherche désespérément la fiche de Daniela.

DR SÉCHET. Qui était chef de la troupe en temps normal, Élisa ?

DR CARTEL. Et bien… Si on met à part le fait que la plupart des décisions étaient prises en groupe, bien sûr, la gestion générale était assurée par Tobias.

DR SÉCHET, morne. Oh ! Tiens donc.

Tobias s’arrête sur sa feuille. Il met un temps pour lire et enregistrer l’information.

TOBIAS. J’étais le régisseur…

DR CARTEL. Oui.

TOBIAS. Mais c… comment, je… ça n’est pas possible, ça n’est juste pas possible…

Il se lève confus et titubant et sort de scène. Le Dr Cartel regarde le Dr Séchet, intriguée.

DR CARTEL. Je ne… Pourquoi lui avoir dit ?

DR SÉCHET. Ça faisait longtemps que je n’avais pas simplement dit la vérité.

Silence.

DR CARTEL. Et alors ?

Silence. Le Dr Séchet ouvre la bouche, puis se ravise.

DR SÉCHET. … Non, rien. Ça faisait longtemps, c’est tout.

Le Dr Séchet sort.


~§ Scène 3 - De Bout à Bout §~



DR LAUSTROFF. Un instant.

DR CARTEL. Quoi ?

DR LAUSTROFF. Il y a quelque chose qui me chiffonne… Vous vous souvenez que nous avions déduit que les acteurs modifiaient inconsciemment le texte selon leurs propres convictions ? Combien de fois c’est arrivé ?

DR CARTEL. Environ trois fois.

DR LAUSTROFF. J’ai besoin de votre aide, Dr Cartel. J’ai moins suivi l’évolution de la troupe, vous pouvez me rappeler les événements en détails ?

DR CARTEL. Euh, oui, bien sûr… Et bien déjà Tobias vient d’apprendre qu’il était le régisseur, ce qui l’a un peu bouleversé, et–

DR LAUSTROFF. Stop !

Il fait tourner les pages du script pour arriver à la répartition des rôles, le rapport SCP-701 dans l’autre main.

DR LAUSTROFF. Tobias, Tobias… Ah, Tobias : Gonzalo et Fransisco. C’est bien ses rôles n’est-ce pas ?

DR CARTEL. Oui ?

DR LAUSTROFF. Gonzalo le faux Roi, et Francisco le conseiller ?

DR CARTEL. Je ne suis pas certaine de savoir où vous voulez en venir…

DR LAUSTROFF. Moi non plus. Je suis une piste, c’est tout. Continuez, s’il-vous-plaît…

DR CARTEL. Et bien, la famille Wheeler s’est quelque peu dissoute à cause des disputes du père et de la fille, et Valentin a décidé d’arrêter tout avant de monter l’Acte 5. Mais il me semble qu’il est resté dans le coin, ça n’est pas comme s’il pouvait quitter l’influence de SCP-701 aussi facilement…

Il cherche de nouveau.

DR LAUSTROFF. Nous avons donc le Duc de Sortino, Alinda et Petruccio. Extrait de l’Acte 3 concernant nos deux premiers :
“Il suffit ! J’en ai assez de vous entendre gémir
Si tout du moins vous cessiez à l’heure de dormir…
Mais non, le risque court toujours que lors de votre sommeil
Vous laissiez échapper le récit de Sforza à la poitrine vermeil !
Vous, qui retenez vos mots,
Et toi, qui les fait couler à flots,
Faites preuves d’un jugement bien pitoyable
Et démontrez d’un esprit affable qui me portera atteinte, je le sais.
Ce que je ne sais, en revanche, c’est ce que je dois faire de vous.”
C’est plus ou moins ce qu’on leur reproche dans la vie réelle, leurs mots qui coulent à flots ! Quand à Petruccio il y a bien une action qui le concerne dans l’Acte 5, mais elle se déroule hors-scène. Qui plus est il s’agit d’une trahison !

DR CARTEL. Attendez… Vous ne seriez pas en train d’avancer que…

DR LAUSTROFF. Ah mais je n’avance rien pour le moment, je suppose, je suppute. Tenez regardez ! Avez-vous vu beaucoup d’affaires du côté de Juste Dupin et Alicia Tebani ?

DR CARTEL. … Non…

DR LAUSTROFF. Très bien, très bien… Si je vous dis ça c’est qu’ils n’avaient qu’une scène chacun. En revanche je vois beaucoup de petits rôles attribués à une seule personne… Une personne qui avait donc une meilleure vue d’ensemble de la pièce, je suppose, ou oserais-je dire de la situation ?

DR CARTEL, se précipitant sur les documents du Dr Laustroff. Boris !

DR LAUSTROFF. Dans une situation pareille, il n’y a pas beaucoup de place pour les coïncidences… Mais je vous le demande quand même : est-ce que les situations de jeu dans lesquelles un acteur se met, ou bien simplement ses rôles, peuvent influencer sa personnalité ou tout du moins sa façon d’agir ?

DR CARTEL. Et bien… Je… Je n’avais jamais vraiment réfléchi à cette question… Ça passe par la tête de n’importe quelle personne qui doit jouer un rôle, j’imagine… Mais… De toute manière certains des membres de la troupe agissaient ainsi avant de jouer la pièce, c’est dans leurs dossiers !

DR LAUSTROFF. Mmh… Qui a fait la répartition des rôles, alors ? Ça me paraît bien trop minutieusement calculé…

DR CARTEL. Pas moi, et maintenant que vous le dites je ne crois pas que Melvyn s’en soit occupé. C’est peut-être Tobias, qui a attribué son travail au Dan-ILA ?

DR LAUSTROFF. Non, non, je pense que cette répartition suivait un objectif précis…

DR CARTEL. Est-ce que ça peut être d’influence anormale ? Une sorte de fatalité tragique dans laquelle se serait englués les acteurs et qui les pousserait à suivre les inclinations de leur rôle ?

DR LAUSTROFF. C’est une théorie intéressante, plutôt logique même…

KEVIN. Ne vous embêtez pas avec ça, rien d’anormal là-dedans.

Les Drs Cartel et Laustroff se retournent. Kevin Chevalier entre, une dague à la main.

KEVIN. Ça n’est pas non plus de la manipulation mentale, holà, non ! Je ne vois pas en quoi une répartition de rôles est une technique de manipulation mentale. Au pire, ça a juste précipité un peu certaines choses.

DR LAUSTROFF. Qu’est-ce que ça signifie ? Qui êtes-vous ?

KEVIN. Je suis une personne saine d’esprit, moi, monsieur ! Pas du genre à succomber à de vraies techniques de manipulation mentale, ou à croire à des histoires de fantômes ou de pièces maudites !

DR LAUSTROFF. Comment est-ce que vous–

KEVIN. Oh, je ne suis pas sourd. Je ne sais pas bien ce que vous avez fait à la troupe, mais il semblerait que je sois le seul à prêter attention à vos discussions depuis les coulisses.

DR LAUSTROFF. Est-ce que ce serait encore l’influence de SCP-701-1 si–

DR CARTEL. Taisez-vous Docteur ! Nous ne savons pas à quel point il en sait !

KEVIN. Oh, bien suffisamment ! Dès votre mail avec cette image étrange, j’ai senti qu’il y avait quelque chose de louche. C’est quand les autres m’ont parlé de cette Daniela que j’ai compris que quelque chose n’allait pas. Ils ne voulaient pas en démordre. Je leur prouvais par A plus B qu’il n’y avait pas de Daniela, mais ils faisaient la sourde oreille ! J’en ai fait une blague, Daniela la régisseuse fantôme, et j’ai gagné un paquet d’argent en pariant sur sa présence aux réunions de troupe ! Puis j’ai discuté un soir avec Tobias, qui m’a dit qu’on aurait des producteurs et qu’on monterait une pièce classique ! Ça faisait beaucoup d’un coup… Par prévision j’ai piqué son exemplaire et fait la répartition des rôles moi-même, j'espérais que ça réveillerait de vieilles plaies et ferait fuir les producteurs.

DR CARTEL. Mais pourquoi ?

KEVIN. Hé, pas plus d’informations qu’il n’en faut hein ! Si on reconnaît les gentils dans les histoires, c’est bien parce qu’ils gardent leurs intentions cachées, alors que les méchants dévoilent tout comme des gros cons ! Après pour tout vous dire, c’était une idée très égoïste au départ. Je ne suis pas très fier de moi. J’étais juste opposé à l’idée qu’on ait des producteurs, ou quoi que ce soit d’autre. Est-ce que c’est le bon terme, d’ailleurs ? Vous avez pas juste pris ça au pif au moins ? Enfin bon finalement, Tobias a cru que c’était Daniela qui avait fait la répartition des rôles, et je suis pas mécontent d’avoir empêché vos fantaisies. Bah, la troupe s’en remettra. Elle a vu pire.

DR CARTEL. Mais… Le fantôme, tu l’as vu, non ?!

KEVIN. Wow ! Déjà d’où tu me tutoies ? Bien sûr que j’ai vu votre truc, c’est rigolo cinq minutes, “ouhouh je suis un drap qui traîne mes chaînes ouhouh !” J’ai cru que c’était un genre de mauvaise farce mais non non. Vous avez l’air de prendre ces conneries paranormales très au sérieux, c’est encore plus marrant. Enfin pitoyable, mais marrant. Vous allez me sortir quoi après, que la Terre est plate et que Dieu existe et que vous le traquez depuis quoi, 1950 ?

DR LAUSTROFF. Et bien en vérité il me semble qu–

DR CARTEL. Docteur Laustroff, ça n'est clairement pas le moment.

KEVIN. Mmh. Enfin tout ça pour vous demander gentiment de retirer cette Daniela de la tête de mes amis et de gentiment vous barrer, parce que je pense que vous ne tirerez plus grand chose de cette troupe-là.

DR CARTEL. Je ne crois pas que ça va être possib–

DR LAUSTROFF. Dr Cartel.

DR CARTEL. Quoi ?

DR LAUSTROFF. Sa dague.

DR CARTEL. … Où avez-vous trouvé cette dague ?

KEVIN. Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Elle devait bien traîner quelque part, en tout cas elle tombe pile à l’heure.

DR LAUSTROFF. Apparition spontanée d’objet sur la scène. C’est la dernière phase, Dr Cartel, ça veut dire que la dernière phase a commencé.

DR CARTEL. Bon merde Alfred, calmez-vous, ça ne sert à rien de paniquer !

KEVIN. Vous remettez ça, hein ? Les ignorants comme vous c’est ce qui fait reculer l'espèce humaine. Quand je pense que je vous ai là, juste là… Dites, tant qu’à vérifier si ce couteau est un fantôme lui aussi, ça vous dirait pas de faire le test ?


~§ Scène 4 - Nostram Assulam Pavete §~



L’Agente Gulat entre, l’arme au poing.

AGENTE GULAT. Posez l’arme à terre, tout de suite !

KEVIN, levant les mains en l’air. Ah merde, j’avais oublié le chien de garde.

AGENTE GULAT. T’as du cran pour un gamin face à une arme à feu.

KEVIN. Ben tiens, essaye seulement de tirer. On verra comment vous expliquerez ça. Pourquoi j’aurais peur face à vous ? Votre travail, peu importe ce que c’est exactement, toutes vos recherches, votre entraînement j’imagine ou je sais pas quoi, eh ben ça repose sur du vent et des superstitions.

AGENTE GULAT. J’ai dit l’arme au sol, pas les mains en l’air. Vas-y doucement.

Kevin fait lentement descendre son bras, et pose la dague au sol.

KEVIN. Je vous la fais glisser aussi ?

AGENTE GULAT. Hors de question. Tu la gardes avec toi.

DR LAUSTROFF. Qu’est-ce que c’est que ça, encore ?!

AGENTE GULAT, à Laustroff, sans relâcher sa garde sur Kevin. Vous avez déjà entendu parler du Syndrome de Filbuson, Dr Laustroff ?

DR LAUSTROFF. Non, mais en quoi cela justifie que vous ne lui preniez pas son arme ?

AGENTE GULAT. C’est un test que font tous les gardes et les agents de terrains durant leur entraînement, pour vérifier qu’ils ne souffrent pas de ce syndrome. On les confronte à plusieurs anomalies de Classe Sûr tout au long de leur entraînement et on leur demande de prendre des notes détaillées. Pendant ma formation pour devenir chef de FIM j’ai pu m’entretenir avec Michel Saëmons, le Coordinateur des Forces d’Interventions françaises, et il a pu m’apprendre l’origine de ce test. Dans les années vingt en Amérique, la Fondation avait recruté des anciens militaires parmi les meilleurs pour constituer une Force d’Intervention. Parmi eux il y avait le Capitaine William Filbuson. Le meilleur parmi les meilleurs, si l’on en croit Mr Saëmons. Toute l’équipe s’était entraînée, avait reçu une formation théorique sur les mesures à adopter face à toute une variété de phénomènes anormaux. Cependant, le jour de leur première mission, Filbuson s’est retrouvé face à une anomalie qu’il n’arrivait pas à accepter. Très calme, son cerveau a bloqué tout ce qui ne rentrait pas dans sa conception de la réalité pour le protéger. Résultat, il est mort. Je pense qu’on a affaire à la même chose avec lui.

KEVIN. C’est rigolo votre histoire, là, hein, bien trouvé. Remarquez c’est pratique pour justifier le fait que certains ne croient pas à vos conneries.

AGENTE GULAT. Je vous ai écouté attentivement histoire de récolter le plus d’informations avant de venir, et il semblerait que ce gamin possède une forte résistance naturelle aux danger-infos et aux agents mémétiques. Autrement dit, on est face à un négationniste de l’anormal de premier choix. J’ai lu le rapport de SCP-701, Dr Laustroff. Et je ne veux pas savoir ce qui se passera quand une personne lambda se saisira de cette dague.

KEVIN. Quoi, vous pensez que cette dague est maudite ou un truc du genre ? Meh, me suis pas senti très maudit.

DR CARTEL. C’est lui qui a foutu la merde. Depuis le début, il joue avec le feu et en ignore parfaitement les conséquences…

DR LAUSTROFF. Vous êtes en train de suggérer que ce taré garde la dague ?

AGENTE GULAT. Difficile de faire autrement.

DR LAUSTROFF. Fort bien, du coup on le garde en joue indéfiniment comme ça ?

KEVIN. Hé, il a pas tort. Je vais peut-être vous lancer la dague, histoire de voir si vous êtes suffisamment lobotomisés par vos conneries pour vous tuer tous seuls.

AGENTE GULAT. Le moindre mouvement de ta part et ça part.

DR LAUSTROFF. Surtout ne laissez pas ce petit con nous lancer la dague ! C’est pas le moment de… Pensez à vos collègues en mission en Alagadda !

AGENTE GULAT. Merci, mais je sais très bien quoi faire toute seule, Docteur.

Kevin explose de rire.

KEVIN. Oh, franchement ! C’est de plus en plus ridicule ! Vous avez une sacrée imagination… Mais encore une fois, vous serez gentils de la tenir loin de moi et de mes amis.

AGENTE GULAT. Ferme-la ! Y’en a qui risquent leur vie pour sauver la tienne !

KEVIN. Ouais, mais bien sûr… Ouh, attention Kevin, les chasseurs de fantômes sont là pour te protéger ! C’est sérieux, attention ! On peut facilement en mourir de ces conneries ! Ah ah ! Oh, en tout cas moi je suis mort de rire.

AGENTE GULAT. Tu peux éviter de plaisanter là-dessus ?!

KEVIN. Quoi ? Attends, tu déconnes j’espère ? Y’en a quand même pas qui sont morts en vous suivant dans vos conneries ?

AGENTE GULAT. J’ai des amis qui sont morts pour protéger la population !

DR CARTEL. Agente…

KEVIN. Wow, et bien c’est allé loin. Sérieusement. Pourquoi y’a des gens qui peuvent pas s'empêcher de fuir la réalité, qui pourraient se chercher un vrai travail utile, et qui crèvent bêtement d’une overdose.

AGENTE GULAT. C’était pas… Comment est-ce que tu… Mon flingue est chargé, connard !

DR CARTEL. Agente Gulat, s’il vous plaît !

KEVIN. Tu crois que j’ai peur de ton flingue ? J’ai bien trop la haine contre les raclures de votre espèce, qui se donnent des grands airs et qui tirent toute l’humanité vers le bas… Oh, je serais ravi de mourir pour mes principes ! C’est du manque de respect à tout le monde ça, c’est pas possible. Vous venez chez nous, vous lavez le cerveau à ma troupe, vous vous permettez d’apporter toutes vos conneries ici, vous m’obligez à faire des choses… Même moi j’en ai honte, et vous me menacez avec un flingue ! Un flingue, merde ! Mais franchement, qu’est-ce qui ne va pas chez vous ? Si ça c’est pas du manque de respect à vos amis soi-disant morts !

AGENTE GULAT. La ferme !

Le noir tombe d’un coup alors que le coup part. Le Dr Cartel pousse un cri. Silence. On entend des pas, de plus en plus nombreux. Des plaintes s’élèvent, de plus en plus fortes, elles crient “À mort le Roi !” ou même “Tous à la Colline !” ou encore “Serrez la Corde !” et toutes sortes d’autres clameurs accompagnées de rires. L’atmosphère est à la fête, une fête malsaine, forcée. Les pas s’intensifient, de même que les clameurs et les rires. Puis d’un coup, elles s'abattent et s’évanouissent d’un coup. Après un temps, les coups du théâtre retentissent, ici onze coups rapides suivis de trois.

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