ACTE 4 - Sous les Projecteurs
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~§ Scène 1 - Pires Auspices §~



Tobias et Kevin entrent, respectivement dans les rôles de Gonzalo et Lodovico. Gonzalo ramène une petite sacoche.

LODOVICO. Monseigneur, je viens aux nouvelles :
Le Duc de Sortino ne parlera plus,
Les cuisiniers l’ont haché menu
Sans se soucier de la nature de sa viande.
À la cour nous en feront offrande.

GONZALO. Et sa fille ?

LODOVICO. Alinda, la folle et belle
Est enfermée au couvent avec la reine.
Mais passons messire, il me tarde de savoir
Ce qui vous a traversé l’esprit
Alors que j’exposais mes pensées noires.
(Désignant la sacoche) Qu’est-ce donc que ceci ?

GONZALO. Ceci, mon bon Lodovico, est un poison
Que je viens à l’instant de me procurer
Chez un être qui en possède à foison
Contre un tribut certes cher payé.
Je parle de l’Ambassadeur d’Alagadda
Que l’on sait pour ce genre d’entreprise
Bien plus cruel que moi.
J’ai donc, de sa marchandise,
Suffisamment pour empoisonner le palais,
Et du même coup ceux qui savent mon secret.
Nous le verseront donc, avant le dîner
Dans le ragoût que tu as surveillé ;
Mes partisans et moi-même feront mine d’être rassasiés.
Tandis que les autres s’effondreront, étouffés.
Qu'en dis-tu ?

LODOVICO. Sire, c’est une solution parfaite !
Vos ennemis périront sans que témoin indécis ne subsiste.
Si ce souper y ressemble, c’est que c’est bien une fête !
Ces citoyens qui doutent, rajoutons-les sur la liste !
L’on est de votre côté, ou l’on ne l’est pas,
Tout comme l’on vit où l’on meurt,
Il n’y a pas d’entre-deux possible, c’est comme ça.
Donnez-moi ce poison, je l’apporterais dans l’heure.

Gonzalo confie la sacoche à Lodovico, qui sort de scène.

GONZALO. Ah, Lodovico…
Qu’il m’aurait plu que tu contestes mes mots !
Tu es un bon serviteur en ces temps troubles,
Mais tu restes le pire des scélérats.
Suis-je si sûrement insensible, moi,
Que mes sujets s’assouplissent devant mes viles actions ?
Qui donc contestera enfin mon fond ?
Je doute, car on ne s’oppose à mes idées
Que par des balbutiements égarés
Ou bien on les accepte !
Sans protester…
J’ai en moi un cœur et une raison
Empli d’orgueil et de pouvoir –mais là n’est pas la question.
Je regrette, voilà, je regrette d’avoir assassiné Sforza.
Tout serait plus simple, mais je ne serais pas Roi.
Oh ! Quelles sont ces pensées dont je souffre
Et qui s’échappent alors que souffle –traître !
Traître à moi-même, je ne peux me permettre
D’éprouver ces remords…
D’ailleurs il n’en est rien !
C’est l’ivresse du trône qui me donne tant d’effort.
Gonzalo, Roi de Trinculo, ce n’est pas rien !
Gonzalo à l’esprit conquérant,
Aux mains tachées de sang,
À l’âme aux mots… je divague !
Je regrette, que je l’admette
Et ce une bonne fois pour toute :
Je regrette Sforza scarifié, flottant parmi les feuilles !
Son sang nourrissant les racines, corrompant les rameaux,
De cet acte indigne je porte le deuil !
J’entends son râle par-delà les hameaux.
Depuis mon palais ou le poison s’immisce…
Cet acte se joue sous les pires auspices
Car l’arbre ployant et grinçant, c'est bien moi !
Mon esprit se trouble, et je souffre sous son poids
Sforza est dans tous les visages interdits, il me hante
Son souvenir me pourchasse, me précipite dans la pente béante
Dont je ne peux me sortir.
Je ne puis plus qu’avancer désormais,
Il m’est impossible de faire autrement.
Dans chaque visage je le traquerais,
Dans chaque festin, dans chaque couvent.
Le souvenir de Sforza restera avec toute cette fripouille
Accompagné peut-être de ces corbeaux perchés sur sa dépouille…
J’empêcherais encore ces derniers de croasser,
Mais il me faut éloigner les porteurs de ce masque angoissé.

Après un temps, Gonzalo sort.


~§ Scène 2 - Mort au Roi §~



Tobias entre en Francisco. Il est visiblement troublé et inquiet. Au bout d’un moment, Lily et Claude arrivent dans les rôles d’Alinda et d’Antonio. Francisco se précipite à la rencontre de son maître.

FRANCISCO. Grand Dieu vous voici, je me faisais un sang d’encre !

ANTONIO. Ton air concerné m’honore, Francisco,
Pas d’inquiétudes cependant, je m’étais juste perdu.
Les cloîtres d’ici ne sont pas comme les châteaux, ça !
Ils en ont les pierres, mais n’en soyons pas dupe ;
Les maisons de Dieu sont des dédales destinés à nous garder auprès de lui.

FRANCISCO, remarquant Alinda. Mais ! Que vois-je ?
Ne serait-ce pas Alinda de Sortino ?

ALINDA. C’est exact.

ANTONIO. Quel hasard ! Tu connais cette demoiselle ?

FRANCISCO. C’est la fille de l’éminent Duc de Sortino,
Responsable des relations diplomatique avec Trinculo.
Lui comme elle étaient au palais le jour fatidique.
D’ailleurs ! Pourquoi Isabella fut-elle aussi pudique ?

ANTONIO. Je suis d’avis, mon ami, qu’elle était folle à lier
Tout du moins fut-elle horriblement tourmentée.
Son discours fatal étant un ultime éclair de lucidité
Elle s’est évertuée malgré cela à me tuer !
Je lui ai demandé si j’étais son fils, moi, Antonio ;
Elle n’a eu de cesse d’éviter la question.
C’est par son étrange comportement que je remarquai le poison !
J’en souffre encore !
Je retournai le stratagème contre elle
Aveuglé par la colère, je n’avais l’esprit qu’à la querelle.
Je l’ai forcée enfin contre son gré à boire le breuvage.
La voilà qui s’effondre, et moi, en rage !
Je sens la culpabilité poindre, je l’ai occise !
Qu’ai-je fait Francisco, qu’ai-je fait ?
Me voilà orphelin de deux crimes de tromperie
Et je suis l’exécuteur du plus frais.
Je sais désormais que je suis l’héritier, d’une bouche autre que celle d’un esprit.
Mais quel prix fut à payer pour s’assurer de cette vérité !

FRANCISCO. Ainsi vous êtes l’héritier légitime
Et votre père Sforza feu notre Roi est donc une victime.
Plus de doutes alors, Gonzalo n’est pas le saint qu’il clame !
Il vous faut reprendre le trône, il faut qu’on le blâme !

ALINDA. Monseigneur ! Je sais que la décision vous est difficile,
Et qu’il en va de bien des responsabilités…
Moi-même, je savais ce qui m’attendait dans mes îles
Dès lors que j’y deviendrais Duchesse– hé !
Voyez bien que je m’y retrouve précipitée ;
Le Duc de Sortino, qui est aussi mon père,
S’est retrouvé face à Gonzalo dans une situation mortifère !
Le voilà qui parle mal, et moi qui parle trop…
L’instant d’après sa langue est au bout d’un couteau !
Et c’est la main de ce roi qui…
Mais de quoi est-il seulement le roi ?
De la mort, du crime et du mensonge ?
Son ombre plane sur toutes les parois,
Dans toute la ville qui est son songe,
Et le sang des autres suinte de son palais.
Oh, si seulement il avait laissé mon père en paix !
Mais je les ai vus, les bouchers, l’emmener loin de moi,
La bile écarlate coulait de ses lèvres, ses yeux au désarroi
Alors qu’ils le découpent et le dépècent, pressés et immondes.
J’implore ces monstres avec toutes les larmes du monde,
Mais ils continuent leur œuvre, monotones,
Se dirigeant vers les cuisines de leur œil morne !
Mon père que l’on torture ne peut crier, la gorge trouée,
Mais je vois et je ressens la souffrance l’envahir ;
Remplaçant sa vie et son sang qui finissent de se disperser.
Gonzalo n’aura de cesse de trahir, et moi de le haïr…
On m’a alors traînée vers Dieu, éloignée du crime,
Dans le vain espoir que son souvenir se supprime,
Mais mon âme est gorgée des émotions les plus vives et douloureuses.
Je ne me sentirais pas même en sécurité auprès de Notre Père
Si le sang corrompu du seigneur s’ébat blotti dans son cœur.
Qu’il se déverse de son corps abattu et je serais heureuse,
Car je veux m’assurer qu’il s’agit bien d’un homme et non d’une bête,
Qu’il soit mortel, son sang humain, qu’on puisse faire tomber sa tête.
Je vous implore de nous débarrasser à tout prix
De ce tyran parmi les rois qui m’a tout pris !
Celui-là a souillé sans vergogne ma vie.
Et c’est un fardeau qui déchire mon esprit…

ANTONIO. Cessez, Grand Dieu !
Ce sont plus d’horreurs que je ne peux en supporter.
Ce félon a tué mon père, corrompu ma mère,
Trompé et torturé tous ceux qui sont passés à sa portée.
Je n’aurai pas de crise de légitimité à l’éliminer
Car comment faire pire Roi qu’il ne l’aura été ?
Oui, je spécule désormais sur sa mort
Et vous affirme mon intention de réparer ses torts.
Seul son décès saurait faire cesser ses exactions,
Et je m’en vais chercher la lame qui occira ce cochon.
Quand à vous, Duchesse de Sortino,
Je vois qu’en complément d’être une femme d’esprit
Nous partageons des blessures infligées par le même bourreau.
Aussi, si le cœur vous en dit,
Je vous propose de vous faire Reine de Trinculo,
Et ceci dès lors que j’aurais récupéré mon trône.
Nous pourrons ainsi nous partager la couronne
Et la lourde tâche de régner sur ces terres et vos îlots.

TOBIAS. Et bien c’est pas trop mal, tout ça !

LILY. Oui, mais je commence à rejoindre l’avis de Sarah. C’est hyper gore quand même.

TOBIAS. … Oui, c’est vrai que ce passage-là est plutôt fourni en descriptions, mais… Au moins c’est écrit avec style.

LILY. Mouais. Ça change rien au fait que ce soit très violent.

TOBIAS. Oh ! Mais après tout, c’est pour de faux, tu sais bien…

Claude a un petit rire.

TOBIAS. Qu’est-ce qui te fais rire ?

CLAUDE. Oh rien, rien, juste que… Pourquoi on sort toujours cette phrase, à ton avis ? “C’est que du théâtre”, “c’est que du cinéma”… En réalité je pense qu’on se le sort justement pour se rappeler que ce sont des artifices, et pour s’assurer à soi-même que ce qu’on a vu n’était pas réel.

LILY. Tu crois que c’est comme ça que certains ignorent la réalité en se disant que ça n’arrive qu’au cinéma, des horreurs pareilles ?

CLAUDE. Ha ! Va savoir…

TOBIAS. Bon, je m’excuse d'interrompre cette discussion très sympathique, mais du coup qu’est-ce qu’on fait ?

LILY. Hé ! On la garde, j’ai encore rien dit… Je ferai plus de réclamation, on a besoin d’argent, j’ai bien capté ça. Pas de soucis…

TOBIAS. Je parle de la troupe. Valentin est sur le point de partir, Sarah est sur le point de vomir, et je n’ai aucune idée d’où est passé Robert. J’ai croisé Boris tout à l’heure sur son texte, l’air complètement névrosé… Et ça me fait penser qu’il y a ce fantôme qui terrorise tout le monde.

LILY. Tu l’as vu toi aussi ?

TOBIAS. On l’a tous vu. Presque tous, je crois… Mais tout ça pour dire qu’avec la moitié des acteurs dans la tourmente et l’autre qui n’est presque pas montée sur scène, je panique un peu. C’est complètement hors de contrôle… Et Daniela, mais que fout Daniela, merde !

Tobias quitte la scène au pas de course.


~§ Scène 3 - Au Tournant §~



Valentin entre, un sac de course dans les mains. Il s’arrête en voyant Lily et Claude, qui se retournent. Silence.

LILY. … Qu’est-ce que c’est ?

VALENTIN. Des affaires à moi qui trainaient dans les loges.

CLAUDE. Tu t’en vas comme ça ?

Silence.

LILY. Valentin, je suis vraiment désolée, je…

Valentin la coupe avec un bref éclat de rire, avant de secouer la tête.

VALENTIN. J'espère bien, mais va me falloir un peu plus de temps.

LILY. Je veux vraiment me rattraper Valentin, dis-moi juste ce qu–

VALENTIN. Non, vraiment, Lily. Il y a des choses qu’on ne peut pas réparer. Tu ne pourras pas faire table rase sur quoi, sept ans ? Sept années où je me suis senti forcé de faire ce que je ne voulais pas faire.

CLAUDE. Je sais que ça doit sonner un peu hypocrite, mais tu pourrais attendre la fin de cette pièce. Au-delà des querelles familiales, tu fais partie d’une troupe.

VALENTIN. Hé, tout n’était pas toujours tout noir hein ! J’ai passé de très bons moments avec la troupe, vous êtes fantastiques, vraiment. Mais ce n’est pas mon univers.

LILY. Mais t’es un super acteur !

Silence.

VALENTIN. Honnêtement. Tu me sors ça maintenant ? T’aurais pu dire ça avant. Mais non, jamais. Et maintenant que tu es au bord du désespoir je devrais t’accorder du crédit ? Ça marche pas comme ça, désolé. Tu essayes de réparer le passé là, c’est pitoyable. Mais au moins je pense que je t’en suis reconnaissant, puisque ça veut dire… Je sais pas, j’imagine.

Valentin avance, passe entre Lily et Claude. Lily ne fait rien, prostrée. Avant de sortir de scène Valentin se retourne vers elle.

VALENTIN. J’ai pas croisé papa aujourd’hui. Je sais pas s’il va venir, je ne sais pas s’il me déteste ou s’il se remet en question. Je ne pense pas le revoir de sitôt, mais je vous souhaite… enfin je vous supplie de ne pas vous taper dessus. J’espère que vous vous en sortirez sans moi.

Valentin sort. Lily et Claude sortent.


~§ Scène 4 - Secondaires §~



Alicia et Juste entrent sur scène. Juste a son texte à la main.

ALICIA. Alors toi aussi tu l’as vu, on est bien d’accord ?

JUSTE. On était dans la même pièce. Donc oui, a priori je l’ai vu.

ALICIA. Non mais désolée, pardon, t’as pas besoin de le prendre comme ça. C’est juste… Ça avait pas l’air réel, c’est tout.

JUSTE. C’est sûr qu’il était pas ordinaire.

ALICIA. Carrément flippant, oui ! Avec son putain de drap et ses chaînes et tout.

JUSTE. Avec ça on doit être les derniers, non ?

ALICIA. Les derniers à quoi ?

JUSTE. Les derniers à l’avoir vu.

ALICIA. Chais pas. Y’a p’t’être Daniela encore, non ?

JUSTE. Ah ça ! Peut-être.

Silence.

ALICIA. T’en penses quoi de tout ça ?

JUSTE. Mmh ?

ALICIA. La pièce, la troupe, le fantôme, enfin tout ça quoi ?

JUSTE. Pas plus que toi je pense. J’veux dire, on est restés un peu hors de tout ça jusqu’à présent. Y’a beaucoup de choses qui sont arrivés ces derniers temps et bon… Voilà quoi.

ALICIA. Mouais.

Silence.

JUSTE. Tu sais, c’est cette impression qu’il y a quelque chose qui arrive et t’es que spectateur, genre…

ALICIA. Genre personnage secondaire ?

JUSTE. Oui voilà.

ALICIA. Valentin est parti quand même, on peut pas faire semblant de rien.

JUSTE. Ouais. Après je le connaissais pas tant que ça. On a fait quoi en quatre ans, genre, deux scènes ensembles ? Donc bon.

ALICIA. Tu penses qu’on devrait avoir un meilleur esprit de troupe ?

JUSTE. Mmph… Ça se discute. Je sais bien qu’on est pas hyper investis dans la vie de troupe en dehors du jeu, mais après chacun sa vie… T’imagines si on se mêlait en permanence des histoires des autres ? Ça serait hyper confusant.

ALICIA. Alors chuis pas experte mais ce mot existe pas.

JUSTE. On s’en fout, t’as compris le principe. C’est plus pour le père et la fille que je m’inquiète. Et cette histoire de producteurs…

ALICIA. Oh mais ça on s’en fout !

JUSTE. Mais ouais, carrément. Qu’est-ce qu’ils ont tous à se plaindre… Juste quand même, ils sont un peu bizarres.

ALICIA. C’est-à-dire ?

JUSTE. Bah disons que j’ai entendu deux trois trucs pas nets, bon après j’imagine que c’est du jargon de producteurs hein, mais j’ai rien compris. Et j’ai rien retenu d’ailleurs.

ALICIA. Sinon du coup pourquoi on est sur scène ?

JUSTE. Ah mais je bosse, je bosse, je dois réviser la scène du garde et du prêtre. J’attends juste Boris.

ALICIA, morte de rire. Ah mais oui putain c’est vrai que tu joues un prêtre toi !

JUSTE. Mais ferme-la un peu… Déjà que c’est ma seule scène en plus !

ALICIA. Hé moi aussi j’ai qu’une scène d’abord !

JUSTE. Et encore j’ai gratté un autre rôle muet à Boris ! Il a servi un peu de bouche-trou pour les petits rôles comme il aime bien ça. Mais Daniela a pas pris le temps de vérifier s’ils n’apparaissaient pas en même temps sur scène, je te jure !

ALICIA. Mais… Moi je t’assure que je suis certaine de l’avoir déjà vu assurer deux rôles sur scène !

JUSTE, s'esclaffant. Et voilà, t’es repartie avec ça !

ALICIA. Je te jure ! Moi non plus j’ai pas remarqué parce que c’était super différent ses deux personnages, mais ils étaient là en même temps ! C’était sur Le Souffle Sauvage.

JUSTE. Je sais, il jouait le Roi Noham.

ALICIA. Et Daphnée !

JUSTE. Hein ? Non ça c’était… Ah non, oui, c’était lui. Mais le Roi Noham c’était pas Tobias ?

ALICIA. Non.

JUSTE. Ah oui, peut-être. Mais ils n’apparaissaient pas dans la même scène, c’est tout. C’était peut-être même Madeline, le personnage de la scène.

ALICIA. Non, je te jure qu’il était tous les deux… Enfin ils… il faisait les deux rôles en même temps quoi. J’ai un grand respect pour ce gars, je suis sûre qu’il a un tas de trucs de magicien.

JUSTE. Ah ! Mouais, en tout cas il a pas l’air d’être dans son assiette. Il était en train d’annoter et de répéter frénétiquement son texte quand je l’ai vu. Moi je te le dis, y’a des trucs qui se passent et on comprend rien. Bon c’est pas non plus la fin du monde ou des trucs extraordinaires, mais y’a plein de trucs qui se passent et ça sent pas bon.

Silence.

ALICIA. Je me suis toujours demandé…

JUSTE. Mmh ?

ALICIA. Qu’est-ce que ça aurait donné si on avait pas eu les mêmes rôles ?

JUSTE. C’est-à-dire ?

ALICIA. Et ben genre que Daniela avait fait les choses différemment ? Si là par exemple, toi ou moi on avait eu plus de rôles et que du coup on avait passé moins de temps ensemble mais plus avec les autres ?

Juste réfléchit un temps.

JUSTE. Bah à vrai dire, c’est comme dans la vraie vie. Quand tu fais un choix par rapport à un autre il se passe pas la même chose. D’ailleurs c’est la vraie vie, hein.

ALICIA. J’ai toujours trouvé que c’est une grande leçon de la vie de comédienne ça.

JUSTE. … Pas sûr de te suivre.

ALICIA. Tu vois, genre, choisir avec qui tu veux passer du temps dans ta vie. C’est pas genre tu remets ça à plus tard, tu sais que vous vivrez pas les mêmes expériences si… enfin tu vois quoi. Quand j’étais plus petite et que je faisais du théâtre, des fois je regrettais de pas avoir passé plus de temps sur scène avec certains.

JUSTE. Je vois ce que tu veux dire, mais ça dépend des gens je pense. Par contre, c’est pas rigolo de se dire que si Daniela avait fait une autre répartition des rôles tout ça se serait peut-être passé autrement.

ALICIA. Ouais.

Silence.


~§ Scène 5 - L’Interlude §~



Boris entre dans son rôle de Garde sans montrer aucune forme de trouble. Il jette sa soutane à Juste qui doit rapidement endosser le rôle de Cornari, puis enchaîne son texte sans ménagement.

GARDE. Halte-là, mon Père !

CORNARI, enfilant maladroitement sa soutane. Ho ! Et bien mon fils, que nous vaut cette rigidité ?

GARDE. Et bien voyez-vous, mon Père,
Gonzalo, notre roi prospère,
Renforce la sécurité du palais.

CORNARI. Cela est-il vrai ?
Cependant je suis homme de Dieu
J’ai droit de passage, c’est un fait,
Je suis le plus pieux de nous deux.

GARDE. Vraiment ? Je ne suis pas expert…
Mais pourquoi Dieu vous ouvrirait-il toutes les entrées ?
Loin de moi l'idée de vous offenser, mon Père,
Mais bien que croyant j’ai déjà perdu mes clés.

CORNARI. C’est là le lot de la nature humaine,
Mais j’ai droit de passage sur tout Son domaine.
Je suis son messager, je dispose de cette possibilité.

GARDE. Et si j’ai moi-même perdu les clés ?

CORNARI. Comment ?

GARDE. Les clés. Cette porte-ci est complètement fermée.
Gonzalo en a fait verrouiller l’entrée.

CORNARI. Je ne suis pas sûr de comprendre…
Pourquoi rester devant à attendre ?

GARDE. Je suis Garde, c’est là mon métier,
Je me poste devant les portes fermées.
Les gardes d’entrée sont des gardes d'apparat :
Ils n’ont rien à garder puisque tout le monde passe par là !
Tandis que moi, c’est tout autre chose,
Je suis un vrai garde puisque cette porte est close.
C’est bien là l’utilité d’une porte en fer :
Protéger ce qu’il y a derrière.

CORNARI. Qu’y a-t-il derrière cette porte ?

GARDE. Aucune idée.

CORNARI. Vous ne savez même pas ce que vous gardez ?
Cela ne pourrait être rien, et vous auriez l’air fin !

GARDE. Holà ! Pas de ça avec moi !
Êtes-vous conscient de ce que vous dites-là ?
On ne discute pas les clauses du contrat !
Est-ce qu’il se demande ce qu’il gouverne, le Roi ?
Vous-même, vous servez quelqu'un que vous n’avez jamais vu
Vous y croyez, et moi de même, pas besoin de m’en faire un compte-rendu.

CORNARI. Allons bon ! Ne comparez pas le Seigneur à cette porte !

GARDE. Pas la porte ; ce qu’il y a derrière.
Je fais de mon travail un devoir comparable.

CORNARI. Allons bon, mais ne blasphémez pas !

GARDE. Mes excuses, mon Père !
J'ignorais qu’il s’agissait-là d’un blasphème.

CORNARI. Et bien voilà, je vous le dis ;
Le Seigneur trouve que vous blasphémez.

GARDE. Serait-ce blasphémer que de vous demander comment ouvrir cette porte ?
Je suis croyant mais pas très malin, je le sais bien.
Mais je suis impatient de voir si malgré ses voies impénétrables
Il peut forcer cette serrure d’une façon inoubliable.

CORNARI. Allons bon, ce n’est pas de mon ressort,
Vous ne croyez simplement pas assez fort.

GARDE. Comment ça ?

CORNARI. Je ne suis qu’un pieux prêcheur
Et vous êtes le gardien des lieux en cette heure.
Si vous consacrez à ce que vous gardez plus de ferveur
Que vous n’en consacrerez jamais au Seigneur,
Il est bien normal qu’elle ne veuille point s’ouvrir.

GARDE. Mais je n’en ai pas la clé !
Faut-il que je prie pour qu’elle me tombe sous le nez ?

CORNARI. Avez-vous au moins essayé ?

GARDE. Non, c’est bien vrai, je l’avoue volontiers…

CORNARI. Et bien voilà qui est réglé !
Pourquoi croyez-vous qu’il existe des prédicateurs,
Et que l’on organise régulièrement des croisades ?
C’est bien pour faire entrer le Seigneur dans le cœur
De ceux qui gardent la foi fade.
C’est une affaire de géographie en vérité,
Car sur la Terre on trouve tant de portes fermées.
La terre sainte est partout, il suffit de la reconquérir.

GARDE. Ce palais serait-il donc l’antre du diable ?

CORNARI. Inévitablement. Pas d’inquiétude cependant,
Attendez simplement que je rentre dans l’instant.

GARDE. Il est vrai que je ne suis plus si certain
De vouloir garder le repaire du Malin.
Que dois-je faire de mon devoir ?
Est-ce Dieu qui plante en moi son étendard ?

CORNARI. Assurément.
Vous aurez ouvert cette porte en un rien de temps.

GARDE. Sans clé ? Je reste confus.
Et que dites-vous du pont-levis qui est toujours abattu ?

CORNARI. C’est là la voie du bas peuple et des païens.
C’est par la voie la plus rude que se rendent les vrais chrétiens.

GARDE. Assurément ?

CORNARI. Assurément.

Kevin entre en Lodovico derrière le Garde.

LODOVICO. Ah ! Père Cornari ! Nous vous cherchions !
Venez, sa Majesté requiert une Extrême Onction.

CORNARI. Seigneur ! Pas pour Elle, j'espère ?

LODOVICO. Non non, ne prenez pas cet air,
Notre Roi Gonzalo se porte à merveille,
Mais un noble qu’il connaissait quelque peu
A été victime d’un accident fâcheux.
Son apparat en ruisselle de vermeil.

Cornari suit Lodovico par où il est entré, devant un Garde ébahi.

GARDE. Ça par exemple ! Voilà bien un Homme de Dieu !

Il se signe et sort du côté opposé en trébuchant un peu sur le chemin, toujours ébahi. Alicia (qui était restée sur scène à les regarder répéter) réprime un rire et sort à sa suite.









~§ Intermède - Notes Complémentaires §~



Le Dr Cartel entre, le rapport SCP-701 dans les mains. Elle déplace la table en milieu de scène et attrape une chaise au passage. Elle s’y assoit et commence à lire.

DR CARTEL. Notes Complémentaires : Compte tenu de la forte probabilité de… données supprimées, je recommande de nouveau que SCP-701 soit reclassé en Keter. Le virus mémétique SCP-701 pourrait bien être l’avant-garde d’un plan d’invasion à plus grande échelle. Qui plus est… données supprimées. Dr L, 1 237 116 060. (Pause). Rejeté. Aucune des informations dont nous disposons sur SCP-701 n’indique la possibilité d’un scénario de classe XK. Tant que nous n’aurons pas de données supplémentaires, la classification restera en Euclide. – Regardez les faits en face, Docteur. Ça fait très longtemps que la mèche a été vendue au public concernant l'existence de ce truc. Et en prenant ça en compte, nous pouvons nous estimer heureux si nous ne perdons qu’une centaine de personnes tous les dix ans. O5-8, 1 237 197 060.

Le Dr Cartel se pose un instant.

DR CARTEL. Ce n’est pas une invasion. Je… je pense que quelqu’un, quelqu'un dans ce théâtre, joue avec le feu. Cette anomalie ne se comporte pas comme elle le devrait, et je… Ça se passe mal. Quelque chose se passe mal et je ne suis même pas certaine que ce soit involontaire. Il ne leur reste plus qu’un acte, rien qu’un petit acte ! Mais quand Gonzalo sera jugé, que se passera-t-il ? SCP-701-1 va-t-il se manifester à nouveau sur scène ? Et nous, nous allons les laisser s’entretuer pour son bon plaisir ? Nous Sécurisons, nous Confinons, nous Protégeons… Nous mourrons dans l’ombre pour que vous puissiez vivre dans la lumière. J’ai beau me le répéter encore et encore, c’est une vérité écrasante qui sonne faux… Comme si je ne voulais pas l’accepter. Sommes-nous en train de neutraliser La Tragédie du Roi Pendu ? Est-ce une expérience complexe destinée à l'empêcher définitivement de faire des morts ? Ou bien sommes-nous en plein milieu d’une brèche de confinement, abandonnés à notre sort par nos directeurs, par le Conseil O5, par le Comité d’Éthique ! Est-ce que le Comité d’Éthique est au courant du projet Catharsis ? Est-ce que le Comité d’Éthique existe ? Je sais que c’est censé être une blague des équipes en charge des anomalies les plus immondes, mais…

Pause. Elle a un rire nerveux.

DR CARTEL. Ah ah ! Et dire qu’on craignait que la troupe fasse tout foirer en étant pas assez soudée ! Même nous, on est pas fichus de rester ensemble dans le même bateau. Au final, je crois que les masques commencent à craquer de toutes parts.

Elle secoue la tête. Fondu au noir.

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