ACTE 3 - Dans les Coulisses
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~§ Scène 1 - Interrogatoire §~



L’Agente Gulat entre en tenant Boris avant de l’attacher à une chaise. Il ne dit rien. Après un temps, les Docteurs Cartel et Séchet entrent. Le Dr Séchet pose une valise sur la table, tandis que le Dr Cartel met un enregistreur en route.

DR SÉCHET. Boris Satié. Intermittent du spectacle, partisan de plusieurs troupes artistiques dans des domaines aussi variés que le théâtre, la sculpture et la musique. Auteur notamment de “Câlin Urbain”, sculpture mettant en scène un mobilier urbain esthétique et pour le moins pas banal ayant pour but de faire réfléchir sur la condition des sans-abris. Récupérée le 13 novembre 2018 par les services de la Gendastrerie Nationale Française pour atteinte au lois de la thermodynamique.

BORIS. Vous voulez dire Gendarmerie ?

DR SÉCHET. Non, pas cette Gendarmerie-là.

BORIS. C’était un circuit électro-thaumique tout ce qu’il y a de plus simple.

DR SÉCHET. Nous le savons très bien. Vous ne pensez pas pouvoir nous embrouiller avec du matériel que nous connaissons mieux que vous, j'espère ?

Boris souffle du nez, amusé.

DR SÉCHET. Qu’est-ce qui vous amuse, Boris ?

BORIS. Trois choses : petit un je n’essaye pas de vous embrouiller, j’étais plutôt certain que vous saviez de quoi je parlais. Petit deux non, vous ne connaissez pas le matériel mieux que nous et vous semblez bien incapable de comprendre les intentions, et même la condition artistique. Petit trois, si je suis si certain de ce que j’avance, c’est parce que je suis aussi persuadé que c’est votre collègue l’experte et que c’est elle qui vous a fourni les informations que vous venez de déblatérer sans la moindre profondeur. Aussi excusez-moi de répondre à ses questions à elle, et ses questions uniquement.

DR CARTEL. Boris, que savez-vous de la Tragédie du Roi Pendu ?

BORIS. Une bien étrange pièce de théâtre.

DR SÉCHET. Mais encore ?

Boris reste silencieux.

DR SÉCHET. Boris, nous n’avons pas le temps pour vos gamineries. Je regrette de devoir user d’un tel cliché, mais est-ce que vous savez au moins qui nous sommes ?

Boris reste silencieux.

DR SÉCHET. Putain de– Caligula, j’ai l’impression que notre ami a fait une mauvaise chute dans les escaliers en venant au travail ce matin, c’est regrettable.

L’Agente Gulat lui met un coup de poing.

BORIS. ARF ! Mais merde ! Qu’est-ce que–

DR SÉCHET, l’empoignant violemment, impassible. Je ne compte pas perdre mon sang froid, mais comprenez que la situation m’oblige soit à vous défigurer pour vous ramener à un comportement plus raisonnable, soit à bouder dans mon coin en attendant que toutes les personnes qui se trouvent dans ce putain de théâtre crèvent les unes après les autres. Vous comprendrez donc pourquoi une agente échauffée et prête à frapper est postée derrière vous.

BORIS. Comment ça ?

DR SÉCHET. Boris, faites-vous bien parti du mouvement “Et Maintenant On Est Cool ?” ? Non, allons directement à l’essentiel : la troupe en fait-elle partie ?

BORIS. … Non, pas particulièrement. Juste moi.

DR SÉCHET, soulagé. Bon. Je préfère ça.

BORIS. Il y a un problème avec mes pratiques ?

DR CARTEL. Avez-vous utilisé vos… compétences pour monter la pièce ?

BORIS. Hein ? Euh… non, la troupe n’a jamais fait autrement que par des méthodes traditionnelles.

DR CARTEL. Voyez-vous, nous avons de fortes raisons de penser que quelqu’un ou quelque chose interfère avec la mise en scène de façon plutôt regrettable.

BORIS. Du style ?

DR CARTEL. Et bien, disons que des choses qui ne devraient pas encore se passer sont en train d’arriver.

BORIS. … Qu’est-ce que vous êtes en train de nous faire monter, au juste ?

Silence.

BORIS. D’accord, j’ai bien compris que la pièce était anormale? mais qu’est-ce qui a dérapé, au juste ?

DR SÉCHET. Monsieur Satié, avez-vous déjà entendu parler de la Fondation SCP ?

BORIS. …Non. Non non non non…

DR SÉCHET. Visiblement si. Qu’est-ce que vous savez à propos de nous ?

BORIS. Bande d’enculés décérébrés. Je vous conseille de dégager et de nous laisser en paix.

DR SÉCHET. Visiblement pas grand chose. J’imagine que c’est parce que nous faisons bien notre travail. Enfin j’avoue tout de même que je m’attendais à quelque chose de moins agressif. J’aimerais dire que nous avons tout notre temps mais c’est faux. Quelque chose cloche avec l’expérimentation que nous avons débutée et que vous en soyez conscient ou pas, il y a de fortes chances que vous soyez impliqués.

BORIS. En tous cas, n’espérez pas que l’on continue à travailler pour vous.

DR SÉCHET. C’est un peu tard pour ça. Nous avons mis toutes les mesures nécessaires en place pour que l’opération se déroule sans accroc. Si l’on exclut votre familiarité avec le monde anormal et la manifestation prématurée de SCP-701-1 –enfin, du Roi Pendu.

BORIS. Sauf votre respect, ça semble mal parti pour nous faire respecter à la lettre vos indications.

DR SÉCHET. …Vous êtes amusant, Boris. Même face à l’organisation de sécurité paranormale la plus puissante de votre temps, vous continuez à faire le malin.

BORIS. Je ne fais pas le malin. J'énonce des faits et je tâche de garder mon sang-froid.

DR SÉCHET. Comprenez tout de même que ça peut être mal interprété. Et dans votre situation, ce n’est pas la meilleure chose à faire.

AGENTE GULAT. Qu’est-ce qu’on fait ? Il n’a pas l’air d’en savoir plus que nous, et je doute qu’il cherche volontairement à nuire à ses amis.

DR CARTEL. Melvyn, il est peut-être temps de mettre fin à cet entretien.

Le Dr Cartel coupe l’enregistreur et va ouvrir la valise. Elle en sort une seringue et prépare son contenu.

BORIS. Qu’est-ce que–

DR CARTEL. Un Amnésique de Classe B. Ne vous en faites pas, vous ne sentirez rien. Ils sont plutôt performants.

BORIS. Vous avez tant que ça l’habitude d’effacer la mémoire de vos prisonniers ?

DR CARTEL. Les prisonniers, entre autres. Comme les civils et autres témoins gênants. Mais surtout le personnel de la Fondation.

BORIS. Vous avez donc tant de remords ?

DR CARTEL. Moins de remords que de pertes humaines, j’en ai peur. Enfin je ne pourrais pas vous dire, les chiffres ne sont plus ce qu’ils étaient.

BORIS. Je devrais vous frapper à l’instant.

DR CARTEL. Vous n’auriez peut-être pas tort. Mais comprenez-nous, parfois il est trop tentant d’oublier un proche que l’on a vu mourir sous ses yeux, lentement effacé de la réalité alors qu’il pleurait et appelait à l’aide.

Silence. L’Agente Gulat chloroforme Boris par surprise, et il se débat un instant. Le Dr Cartel lui administre l’amnésique. L’Agente Gulat sort de scène en emportant Boris avec elle. Le Dr Cartel continue la scène en nettoyant et rangeant le matériel.

DR CARTEL. Je voudrais te poser une question, Melvyn.

DR SÉCHET. Mmh. T’as l’air bien sérieuse d’un coup, je sens que ça va pas me plaire.

DR CARTEL. Qu’est-ce qu’il y avait d’écrit sur la lettre des O5 ?

Le Dr Séchet se décompose et répond presque immédiatement.

DR SÉCHET. Informations confidentielles.

DR CARTEL. S’il te plaît Melvyn… Il faut que l’on sache, Laustroff et moi. On ne peut pas continuer si on ne se dit pas tout. Le Commandement O5 est au sommet de la hiérarchie, on sait qu’il ne s'occuperait pas personnellement d’un si petit projet sans qu’il y ait quelque chose d’énorme.

DR SÉCHET. Écoute, Élisa… Je t’assure que j’aimerais vous en dire plus, mais c’est mon boulot de filtrer l’information. Je n’ai pas été engagé au Département de la Censure et de la Désinformation pour rien. Tout ce que je peux vous dire, c’est que l’on va être exfiltrés du projet avant que ça ne dégénère.

Silence. Le Dr Cartel s’éloigne en serrant les poings, la tête basse.

DR CARTEL. Alors ils sont condamnés.

DR SÉCHET. Je vois mal comment les en sortir. Les O5 ont besoin d’eux jusqu’au bout.

Le Dr Cartel n’attend pas la fin de sa réponse pour sortir en vitesse, cachant son visage. Le Dr Séchet finit par sortir sans un mot. Après un temps, l’Agente Gulat entre en regardant du côté de la sortie des Drs Séchet et Cartel. Elle a visiblement été témoin de l’échange.

AGENTE GULAT. … Oh que non, ça ne va sûrement pas se passer comme ça.

Elle ressort, déterminée.


~§ Scène 2 - Vase de Soissons §~



Tobias et les Wheeler entrent dans les rôles de Gonzalo, Petruccio, le Duc de Sortino et Alinda.

GONZALO. Vous me voyez ravi, Monsieur le Duc,
D’avoir accepté aussi promptement mon invitation.
J’aurais cru nos accords caducs
Compte tenu des récents évènements.

DUC DE SORTINO. Il est vrai, Sire,
Que ma confiance en vos désirs s’en trouve troublée.
Quelles sont ces accusations ? Que doit-on croire ?
Bah ! M’est d’avis qu’elles sont fondées.
Non pas que je vous accuse directement !
Cependant pourquoi inventer cette histoire ?
Vous savez que les Rois ne sont ni tout blancs ni tout noirs,
Et que quitte à vous revêtir du bien,
Isabella ne devrait pas se retrouver au couvent.

PETRUCCIO. Des mots ? Des menaces ?
Votre discours Monseigneur suinte de sous-entendus,
M’est d’avis que vous devriez faire face à votre Roi.

GONZALO. Laisse, Petruccio, mon Bon.
(au Duc) Mon serviteur cependant n’est point dénué de raison ;
Parlez droit, ou bien ne parlez pas.
Si vous parlez avec crainte celle-ci risque de se confirmer.

DUC DE SORTINO. Et bien…

ALINDA. C’est qu’il la croit, ô Sire !
Et qu’il a bien raison de vous craindre,
Si tel est le sort des importuns.
Pour moi, il attendait le pire.
Devant vous il n’a fait que feindre
Mais il sait que vous êtes bien plus malin.

DUC DE SORTINO. Alinda !

ALINDA. Laissez, père,
Soyons francs, ne retardons pas l’échéance,
Peut-être pouvons nous encore avec prière,
Obtenir sa grâce et nous réfugier en France !
Je vous implore, Gonzalo, de nous épargner.
Aucun mot, aucune conspiration ne sera fomentée !

PETRUCCIO. Sire, si je puis me permettre,
Nous ne pouvons pas nous fier à de simples paroles
D’autant plus si elle proviennent de ces deux êtres,
L’un fourbe et l’autre folle :
Il est évident qu’elle use de ses charmes,
Que ses émotions la montrent en larmes
Mais que ses intentions se cachent
Derrière ce masque qui lui voile la face.

GONZALO. Il suffit ! J’en ai assez de vous entendre gémir
Si tout du moins vous cessiez à l’heure de dormir…
Mais non, le risque court toujours que lors de votre sommeil
Vous laissiez échapper le récit de Sforza à la poitrine vermeil !
Vous, qui retenez vos mots,
Et toi, qui les fait couler à flots,
Faites preuves d’un jugement bien pitoyable
Et démontrez d’un esprit affable qui me portera atteinte, je le sais.
Ce que je ne sais, en revanche, c’est ce que je dois faire de vous.

PETRUCCIO. Sire, il me vient l’idée suivante :
Nous avions tous prévus de dîner ensemble,
Avec la cour au grand complet.
Aussi vos cuisiniers et servantes
Après une habile préparation, il me semble,
Devrait nous apporter le plus vengeur des mets.
Le Duc nous accompagnera certes, mais dans les assiettes,
Et puisqu’il a refusé de s’exprimer avec clarté,
Nous le cuisinerons de la bonne façon.

GONZALO. Voilà une idée cruelle, Petruccio.
Cependant il m’en vient une autre qui s’y marie à merveille.
Je vais régler notre affaire avant le prochain lever de soleil.
Retient la fille fort et bien, Petruccio.

Petruccio se précipite sur Alinda et l'agrippe. Cette dernière se débat, en vain.

ALINDA. Qu’est-ce que vous… Non ! Arrêtez !

Gonzalo sort une dague et se dirige vers le Duc de Sortino, qui recule, effaré. Le Duc trébuche et tombe en arrière. L’instant d’après, Gonzalo se jette sur lui et le poignarde.

ALINDA, hurlant. Non !

Silence.

ROBERT. Une petite minute.

TOBIAS. Quoi ?

ROBERT. Mon personnage est tué puis mangé dès l’acte trois ?

TOBIAS. On dirait bien.

ROBERT, en colère. Mais je n’ai fait que deux scènes ! Et celle-ci est la seule où j’ai la parole !

LILY. Et alors ? Juste et Alicia ont des petits rôles, eux aussi !

ROBERT. Mais ça n’a rien à voir ! Juste et Alicia sont des acteurs inexpérimentés, sans compter qu’ils passent plus de temps à se bécoter qu’à réviser leurs rôles. Un acteur de ma trempe devrait assurer un rôle de l'acabit de Gonzalo.

LILY. Et bien va falloir t’y faire. On peut pas toujours te laisser monopoliser l’affiche avec les gros rôles.

ROBERT. Je monopolise l’affiche, moi ? On a ce qu’on mérite ! De toute façon je suis plus intéressé par le beau jeu que par mon temps d'apparition. On dirait que ça n’est pas le cas de tout le monde, malheureusement.

LILY. Qu’est-ce que tu insinues ?

ROBERT. Ne fais pas l’imbécile, tu vois très bien de quoi je parle.

LILY. Pardon ?! Je te ferais remarquer qu’il n’y a rien de mal à vouloir se faire connaître !

ROBERT. Ben tiens ! Je te reproche surtout de te foutre royalement des autres !

LILY. Moi je la joue perso ?! Moi je la joue perso ?! Tu parles, je fais vachement attention aux autres !

ROBERT. Moi je crois surtout que si une relation ne va pas dans ton sens tu l’écartes, alors qu’il y a de fortes chances que tu sois en tort !

LILY. Si c’est ce que tu crois, laisse-moi te dire que t’es qu’un cas exceptionnel.

ROBERT. Rien n’est moins sûr…

VALENTIN. Fermez-la…

LILY. Reste en-dehors de ça Valentin.

VALENTIN, hurlant. Mais fermez-la !

Silence bref. L’attention est sur Valentin.

VALENTIN. Tu me demandes de rester en-dehors de vos conneries ?! Tu te prends pour qui ?! Tu crois que tu me connais ?! T’es tellement centrée sur toi-même que t’es incapable de voir quand ça va mal ! Je vous ai séparés lors de vos disputes en pleurant, en suppliant, et j’ai jamais eu droit à un peu de considération ! Ah ça oui, voilà, tu peux faire cette tête d’incrédule, on voit bien que t’as jamais eu à gérer d’autres caprices que les tiens ou ceux du vieux hein, que t’as toujours cru que j’étais acquis parce que j’étais ton frère, et ben tu sais quoi, il te déteste, ton frère ! Il te déteste parce que tu l’as jamais soutenu, et parce que la seule chose que tu sais faire quand ta petite réalité douillette échappe à ton contrôle, c’est cette gueule de morue vide et confuse ! (Sa rage redouble alors qu’il porte son attention et avance vers Robert, qui s'apprêtait à le rappeler à l’ordre) Et toi, toi, viens pas nous étouffer avec ta morale à deux balles ! Si t’avais peur de la nouvelle génération, fallait pas l’obliger à monter sur scène ! T’as honte de l’admettre mais t’es content qu’elle fasse du théâtre, ah pardon, qu’on fasse du théâtre ! Vous vous en foutez de ce que je peux bien vouloir, parce que vous êtes pourris jusqu’à l’os, et vous vous pourrissez mutuellement ! Je vais vous dire une bonne chose : sans moi, vous vous autodétruiriez, vous vous gueuleriez dessus jusqu’à ce qu’on vous expulse. Mais vous croyez quoi ?! Que toute cette frustration s’est barrée d’elle-même, s’est envolée ?! Je vais vous donner un indice : désormais, comptez plus sur moi pour absorber votre colère. D’abord je vais tout vous recracher à la gueule, et ensuite vous vous retrouverez affreusement seuls, comme moi je l’ai été, parce que le théâtre m’a volé ma famille, ma joie de vivre et mes rêves. J'espère que vous êtes fiers de votre exploit.

Silence alors que Valentin reprend son souffle, respirant bruyamment. Tobias s'apprête à parler mais Valentin l’interrompt.

VALENTIN. Tu penses pas qu’on t’a assez entendu Tobias ? T’aurais dû l’ouvrir au bon moment plutôt que de faire comme si de rien n’était. Si y’en a un seul qui ose répliquer quoi que ce soit…

Il cherche comment terminer sa menace mais échoue. Il sort, furieux. Tobias sort, résigné. Après un instant d’hésitation Robert sort, suivi de Lily.


~§ Scène 3 - Stagnation et Action §~



Sarah entre dans le rôle d’Isabella et va s’asseoir. Alicia entre dans le rôle de Béatrice. Aussitôt qu’elle l’aperçoit, Isabella se lève et vient à sa rencontre

ISABELLA. Béatrice ! Ma servante, ma confidente,
Dis-moi ce qui se trame en mon absence.
Gonzalo a-t-il fait transpercer la cour de ses lances ?
Comme je me maudis de m’être faite passer pour démente !

BÉATRICE. Considérez que votre vie, ma reine,
Vaut toutes les folies du monde,
Et qu’en ce sens votre mort m’aurait donnée l’âme bien vagabonde !
Mais je suis rassurée de vous savoir en ce couvent,
en vie auprès de Dieu, et loin des malveillants
Qui sévissent en cette ère si sombre !
Cependant de toutes les folies, il en est une qui ment,
La plus vile, la plus téméraire sûrement
Qui vient jusqu’ici pour contrarier nos plans !
Antonio, votre fils héritier,
Souhaite s’introduire ici et vous rencontrer.
Depuis la matinée il divague, ce fieffé,
Cherchant à démontrer son instabilité,
Pour qu’enfin on l’envoie à vos côtés.

ISABELLA. Reprend ton souffle, Béatrice.
Mon fils, faux fou ? Qui l’eut cru !
Sa détermination pourrait être destructrice…
Si seulement je m’étais tue, n’avais point bu !
Nous n’en serions point à tous ces vices !
Il est la plaie, le furoncle odieux
Qui à Gonzalo fera brûler les terres et retourner les cieux !
Il faut alors qu’il meure !
J’en ai suffisamment sur le cœur ;
Et si un dernier crime peut disperser cette affaire dans le vent
Nous l’empoisonnerons à l’instant où il entrera dans ce couvent.

BÉATRICE. Si tel est votre désir
Et que sa mort puisse éclaircir l’avenir,
Je préparerais le poison qui lui sera destiné
Pour que l’avenir de ce pays soit protégé.

ISABELLA. En effet, car si l’héritier vit, c’est la guerre ;
Et je ne souffrirais que mes erreurs coûtent autant…
Oh ! Béatrice ! Pourquoi faut-il qu’il y ait des hommes puissants !
Leurs bontés garantissent à tous des vies prospères
Mais leurs querelles emportent des milliers d’innocents…
Ceux qui sont au sommet jouent à Dieu.
Mais rien ne soutient le Seigneur dans son œuvre,
Tandis que si les grands se tiennent si près des cieux
C’est qu’ils complètent la tour humaine qu’ils sabotent.
Il en sont la clé de voûte, et à trop forcer
Il se pourrait bien qu’on les en fasse tomber.
Tant de puissance n’est pas bonne, et déséquilibre l’ensemble
Serait-ce parce que l’homme domine, où qu’il y en a trop ?
Et si la femme se propulsait à son niveau ? Peut-être–

ALICIA. Attends attends, c’est pas ça.

SARAH. Hein ?

ALICIA. J’ai eu un doute, mais c’est pas du tout le texte. Environ à partir de… en fait difficile à dire mais t’as dévié progressivement du texte.

SARAH. Oui bon, j’ai fait quelques erreurs, ça va…

ALICIA. Non non c’est pas ça, c’est vraiment pas le texte ! À moi aussi ça m’a fait bizarre, j’avais l’impression que c’était bon, puis je me suis dit “wow, une critique de la royauté avec une touche de féminisme en prime, y’en avait dans des pièces comme ça ?” Et du coup non en fait, regarde ton texte.

Sarah regarde son texte, puis après un temps fronce les sourcils.

SARAH. Mais… Mais c’est pas du tout ce que j’ai appris !

ALICIA. Bah ! Et pourtant…

SARAH. Fais voir.

Sarah lui prend son texte et le compare au sien.

ALICIA. T’as peut-être révisé avec un texte annoté, ou je sais pas moi…

SARAH. Mais merde Alicia, je sais quand même ce que j’ai appris ! Et puis quoi, quelle mère assassinerait son fils ? J’en peux plus de cette pièce !

ALICIA. Hé calme-toi Sarah, c’est pas la mort…

SARAH. Pourquoi on pourrait pas moderniser tout ce texte ?

ALICIA. Roooh, allez… C’est quoi ton problème avec les textes anciens ?

SARAH. Je dis pas que c’est pas intéressant, hein. C’est juste que certaines pièces devraient rester à leur époque. Un texte est beaucoup plus pertinent dans son contexte, voilà. Tiens d’ailleurs, si t’enlève le texte de contexte, ça fait con, c’est bien la preuve, non ? Et bien voilà. Une tragédie où tout le monde se lamente, où on sert des gens à dîner et où l’on empoisonne son fils, moi je trouve qu’aujourd’hui ça fait con. On manque cruellement de textes qui parlent de nos vrais problèmes, qui nous vendent pas de la daube formatée ou du mensonge à la pelle.

ALICIA. Oui bon t'exagères un peu, c’est surtout que les gens savent pas contrôler leur consommation…

SARAH. Et alors ? On leur donne quelle image du théâtre là tu crois ? Les gens arrivent encore à voir une activité réservée à un public de niche, où les pièces sortent soit d’une époque poussiéreuse, soit d’un esprit enfumé ! Moi je vois toujours les même personnes qui vont au théâtre, toujours les mêmes, et tout le monde se connaît. Les nouvelles têtes sont beaucoup trop souvent de passage.

ALICIA. C’est vrai… Mais Juste m’a toujours dit qu’un bon acteur pouvait faire de n’importe quel torchon un chef-d’œuvre.

SARAH. Non mais je te parle du fond, pas de la forme…

ALICIA. Wow alors tu te prends trop la tête pour moi, désolé. Si le théâtre mérite vraiment son public, il le fera en touchant les gens. Si tu crois que t’as vraiment besoin de passer par tout ça pour changer bah libre à toi écoute, tu dois pas être la première à y penser. Y’en a peut-être qui écrivent déjà des pièces actuelles et pas forcément complètement perchées. En fait je suis pas experte, mais je suis sûre que ça existe déjà.

SARAH. Bien sûr que ça existe déjà. Mais tu ne les connais pas, tu commences à saisir le problème ?

Silence.

SARAH. Pourquoi tous les grands auteurs vivaient il y a plusieurs siècles ? Où sont les grands auteurs ? Est-ce qu’il y en a trop de nos jours, ou plus du tout ? Est-ce que comme en philosophie, ils ont déjà presque tout exploré il y a longtemps ?

Silence.

ALICIA. Erfff… Je sais pas quoi te dire… Je pense que tu devrais y penser plus tard, là on a une pièce à monter. Viens, on va se concentrer et réviser le texte ailleurs.

Sarah soupire. Elles sortent.


~§ Scène 4 - Pataphysiques §~



Le Dr Laustroff se précipite sur scène, regardant avec intérêt vers le pendrillon de sortie d’Alicia et de Sarah la scène précédente. Le Dr Séchet arrive à sa suite.

DR LAUSTROFF. Vous avez vu ça ?

DR SÉCHET. Quoi ?

DR LAUSTROFF. Son texte…

DR SÉCHET. Et bien elle a fait une erreur, ça arrive…

DR LAUSTROFF, prenant sa copie du texte à témoin. C’est plus que ça, regardez : c’est tout un pan du texte qui a sauté et elle était persuadée de l’avoir appris tel quel !

DR SÉCHET. Hein ? Oui mais–

Le Dr Séchet se suspend. Soudainement il attrape le Dr Laustroff par les épaules, inquiet.

DR SÉCHET. Attendez, ne me dites pas que…

DR LAUSTROFF, fébrile. Si, ça a commencé, ils dévient du texte original ! L'événement progresse !

DR SÉCHET. Et merde Laustroff, qu’est-ce vous proposez ?! Le temps passe et nous n’avons aucune piste !

DR LAUSTROFF. Pas d’inquiétude, j’y travaille. J’ai fait jouer mes contacts des branches anglaises et italiennes pour analyser la pièce. Nous devrions avoir une meilleure vue d’ensemble d’ici demain matin. Mais là n’est pas la question ! Tous les documents dont on dispose concernant SCP-701 font acte de modifications cohérentes avec la pièce !

DR SÉCHET. Une petite minute. Dans ce cas-là, que viennent faire toutes ces conneries modernistes et féministes là-dedans ?

DR LAUSTROFF. C’est là que ça devient fascinant ! Quelque chose est à l’œuvre et fait en sorte que la pièce s’adapte !

DR SÉCHET. Fascinant ? Terrifiant oui ! Dois-je vous rappeler comment se termine un Événement 701 ? Vous êtes certain que c’est différent cette fois-ci ?

DR LAUSTROFF. Pas certain, mais c’est la première fois que les changements ne sont pas tout à fait cohérents avec la teneur de la pièce. Vous voyez, généralement, les anomalies narratives agissent selon leur style et leur genre. La réalité d’une œuvre est celle que son écriture lui impose. Vous avez déjà entendu parler de SCP-4028 ?

DR SÉCHET. Pas du tout. Je ne suis pas expert des anomalies confinées par la branche anglaise.

DR LAUSTROFF. SCP-4028 est l'appellation que nous avons donné au Don Quichotte de Cervantès. Il faut bien comprendre que la Historia de Don Quixote de la Mancha est considérée comme véritablement le précurseur de la littérature moderne, mais pas seulement : il a beau avoir été écrit au dix-septième siècle, il brisait déjà le quatrième mur de façon magistrale. C’est sur cette œuvre que Pierre Ménard, le fondateur du Département en charge des anomalies narratives, a travaillé. Savez-vous ce qu’est une fanfiction, Dr Séchet ?

DR SÉCHET. Pas vraiment. J’imagine que c’est une fiction écrite par les fans d’une œuvre, une histoire qui doit reprendre le même univers, une façon de prolonger l’histoire ou de rendre hommage, a priori, en gros. Ma collègue en sait sûrement plus que moi.

DR LAUSTROFF. Mais tout à fait ! Gardez ça en tête, et dites-vous bien que Don Quichotte possède une fanfiction à propos de lui-même au sein de sa propre histoire, et que cette histoire est elle-même présentée comme la fanfiction d’une histoire qui n’existe pas. C’est le livre de la métafiction par excellence.

DR SÉCHET. Bordel. C’est compliqué.

DR LAUSTROFF. C’est là que ça devient plus simple. En 2005, on a retrouvé un manuscrit considéré comme perdu d’un texte ancien écrit par un moine espagnol. La surprise fut de constater que vers la fin du texte, Don Quichotte apparaissait pour défier un autre personnage en duel.

DR SÉCHET. Ça aurait pu être une coïncidence, un hommage.

DR LAUSTROFF. Nous avons voulu nous en assurer. Alors on a envoyé Fred.

DR SÉCHET. SCP-423 ? L’anomalie consciente qui voyage dans des bouquins et s’adapte à leur style d’écriture ?

DR LAUSTROFF. Exact. On a envoyé Fred et ça a mal tourné. Don Quichotte s'est déplacé en personne dans nos bases de données, et a modifié un tas de documents sous prétexte que nous ne respections pas les valeurs vertueuses de la chevalerie.

DR SÉCHET. Ben tiens ! Si on pouvait faire autrement…

DR LAUSTROFF. Il a aussi débarqué dans un tas de fictions différentes ! Harry Potter ? Il a abattu Hagrid, clamé que les géants et les sorciers étaient des engeances du diable, puis appris aux Dursley à se comporter en gardiens vertueux ! Le Seigneur des Anneaux ? Il a pris l’anneau pour lui-même au Conseil d’Elrond, l’a amené à Sauron parce celui-ci était sa propriété, puis l’a défié et vaincu après s’être rendu compte que Sauron n’était pas des plus vertueux ! Le Corbeau d’Edgar Allan Poe ? Il a abattu le Corbeau à la hache et a passé le reste du poème à débattre avec le narrateur de qui portait le plus d’amour à sa dulcinée ! Avant qu’on réussisse à l'arrêter et à le confiner, ça a été la plus grosse crise métanarrative à laquelle la Fondation a dû faire face. Enfin, ça nous a changé des reptiles destructeurs et des démons interdimensionnels…

DR SÉCHET. Pas faux. Quelle classe de confinement on lui a attribué ?

DR LAUSTROFF. Auparavant Keter, mais maintenant Euclide. Mais autant dire Neutralisé, dans l’état actuel. Le fait est que l’anomalie ne pouvait pas se comporter autrement qu’en appliquant son style d’écriture et sa réalité dans les œuvres qu’elle affectait.

DR SÉCHET. Donc si je vous suis, ça nous prouve bien que quelque chose de conscient est à l’œuvre dans La Tragédie du Roi Pendu.

Le Dr Cartel entre.

DR CARTEL. Pas exactement, à vrai dire.

DR LAUSTROFF. Dr Cartel ! Vous nous écoutiez ?

DR CARTEL. Bien évidemment. En fait, on dirait plus que la pièce s’adapte à ses acteurs. Vous avez remarqué comme Sarah a dévié de son texte pour que celui-ci reflète exactement le fond de sa pensée ?

Le Dr Séchet est soudainement visiblement mal à l’aise. Il lance des regards inquiets au sein du public.

DR LAUSTROFF. Bon sang, mais vous n’avez pas tord ! Qui plus est, elle est la première à qui cela arrive et la première à avoir voulu modifier du texte !

DR CARTEL. Voici ma théorie. Actuellement SCP-701-1, c’est-à-dire le fantôme qui terrorise les acteurs, apparaît pendant la mise en scène alors que jusqu’ici il ne s’était manifesté que lors de la représentation. Je pense que l’entité a décidé de se libérer de sa condition et de passer de la pièce au monde réel, ce qui, on peut le supposer, serait catastrophique. Le seul moyen dont elle dispose pour mener son plan au mieux, c’est de se rendre à la frontière de l’histoire et de la réalité…

DR LAUSTROFF. Autrement dit, la période où l’on monte la pièce ! Ingénieux ! Mais pourquoi seulement maintenant ? Il y a déjà eu une tonne de représentations avant la nôtre.

Le Dr Séchet semble encore plus troublé. Il se met discrètement à part et tente de se reprendre.

DR CARTEL. Je ne sais pas. Peut-être que la présence de la Fondation y est pour quelque chose ? En tout cas ce qui est certain, c’est que SCP-701-1 n’est pas dans son élément, et que toute la structure de l’anomalie doit être perturbée. C’est cette perturbation qui rend les déviations du texte aussi malléables.

DR LAUSTROFF. Ça se tient… C’est même plutôt cohérent si l’on se fie à l’hypothèse de Kuzco-Bueller concernant les déplacements internarratifs ! Il faudra que je relise deux ou trois études pour en être sûr, mais ça signifierait que nous avons encore une chance de reprendre le contrôle de la situation ! Vous entendez ç– (il s’arrête alors qu’il se retournait vers le Dr Séchet, remarquant son état)… Tout va bien, Dr Séchet ?

DR SÉCHET. … Oui, oui… Excusez-moi, c’est du charabia tout ça, ça me donne mal à la tête… Je vais aller me reposer, si vous voulez bien m’excuser…

Le Dr Séchet sort hâtivement. Après un temps d’inquiétude, Cartel et Laustroff sortent dans la direction opposée, retournant à leur travail.


~§ Scène 5 - Termina §~



Claude et Lily entrent, respectivement dans les rôles d’Antonio et d’Alinda. Les personnages se positionnent à l’opposée l’un de l’autre.

CLAUDE. Tu comprends, Sarah m’a dit qu’elle avait vraiment besoin de réviser son texte. Alors pour le moment on saute la scène où Antonio, mon personnage, s’introduit dans le couvent et déjoue les plans de la reine.

LILY. Elle est morte donc ?

CLAUDE. Oui, je l’ai prise au piège et forcée à boire le poison après qu’elle m’ait révélé la vérité. Sa servante est morte de chagrin, mais je sais désormais de source sûre que Sforza était mon père et me prépare à reprendre le trône des mains de Gonzalo.

LILY. Et donc tu erres dans le couvent, complètement perdu, et par inadvertance tu viens me libérer de là où Gonzalo m’a enfermée après avoir tué mon père.

CLAUDE. C’est ça.

Silence.

CLAUDE. Tu as appris ton texte ?

Lily hoche la tête, silencieuse.

CLAUDE. C’est Valentin, c’est ça ?

LILY. Vous l’avez entendu jusque dans les loges ?

CLAUDE. On l’a entendu dans tout le théâtre.

LILY. Il a raison. Je n’arrive pas à comprendre…

CLAUDE. C’est pourtant pas bien compliqué.

LILY. Mais on lui a offert quelque chose de génial ! On lui a montré ce que c’était d’être acteur !

CLAUDE. Et lui, qu’est-ce c’était son avis sur la question ?

LILY. Il a toujours montré un tas de capacités et joué avec nous avec toute son énergie ! C’est pas un avis suffisant ?

CLAUDE. Désolé mais… Pas pour moi. Ça m’a même l’air plutôt alarmant.

LILY. Comment ça ?

CLAUDE. Ça ne peut vouloir dire qu’il ne faisait que porter un masque tout ce temps. Ironique pour quelqu’un qui déteste le théâtre.

LILY. Mais pourquoi ne jamais l’avoir dit ?!

CLAUDE. Lily… Tu sais que je te soutiens à mille pour cent, mais… Il faut que tu comprennes que ton frère déteste le conflit. Ça n’a pas dû être simple pour lui de grandir dans une famille d’extravertis comme toi et ton père.

LILY. … C’est vrai qu’il a toujours été plus proche de ma mère que de mon père.

CLAUDE. Justement, tu imagines ce qu’il a pu ressentir quand elle est… Quand elle a eu son accident.

LILY. Il a pleuré pendant plus d’un jour. Il ne comprenait pas pourquoi elle n’était pas venue lui raconter son histoire avant de dormir. Il ne comprenait pas pourquoi elle ne lui avait pas préparé son jus d’orange pressé à la main. Il ne comprenait pas pourquoi on devait aller voir des hommes en noir enterrer une boîte avec toute la famille, sauf sa mère. Il n’a pas arrêté de dire qu’il voulait voir maman, qu’elle ne lui avait pas fait son bisou avant de dormir, qu’elle… (Silence) J’étais en colère. Il ne voulait pas la fermer, il ne voulait pas… Mon père était tout aussi frustré, et il avait abandonné tout espoir de le raisonner. Valentin s’accrochait à lui en tirant, en pleurant, et lui gardait sa mine dure, tendue, il bouillonnait à l’intérieur. On avait envie de lui dire “La ferme, Valentin, on a compris, Valentin, je t’en supplie tais-toi, tais-toi, s’il-te-plaît, ferme-là, c’est déjà assez dur comme ça…”. Il a finit par accepter ça de lui-même.

Silence.

CLAUDE. Tu sais que–

LILY. J’ai été injuste, oui.

CLAUDE. Tu peux facilement comprendre qu’il n'a rien osé dire, qu’il a continué de vous séparer dans vos disputes, qu’il–

LILY. Qu’il avait trop peur de perdre quelqu’un d’autre.

CLAUDE. … Peut-être.

Lily se retient visiblement un instant, puis s’effondre en sanglot. Claude se précipite et l’enlace. Lily frappe au sol dans un accès de rage contre elle-même.

LILY. J’aurais dû… j’aurais dû…

CLAUDE. C’est trop tard pour ça… Tout ce que tu peux faire c’est réfléchir à ce que tu dois faire maintenant.

LILY. Mais je… j’ai été si injuste ! Et mon père aussi… C’est déjà suffisamment compliqué avec lui, alors…

CLAUDE. Je suis là pour toi, ne t’en fais pas… Je t’aiderais du mieux que je peux, mais tu n’es pas toute seule…

Claude l’enlace plus fort, et Lily lui renvoie la pareille. Claude l’aide à se relever, et elles sortent.


~§ Scène 6 - Caligula §~



L’Agente Gulat et Boris entrent sur scène. Boris la fuit visiblement, sa première réplique se fait en coulisse.

BORIS. Mais lâchez-moi, qu’est-ce vous me voulez bon sang ?!

AGENTE. Boris Satié, écoutez-moi !

BORIS. Sûrement pas !

AGENTE. Boris, vous faites partie du collectif “Et Maintenant On Est Cool ?”.

Boris la dévisage un instant, surpris. Il s’enfuit de plus belle jusque dans les coulisses. L’Agente Gulat part à sa poursuite, bien plus rapide. On entend Boris crier depuis les coulisses.

BORIS. Ah ! À moi ! À m– mmh !

Ils ressortent des coulisses. L’Agente le tient fermement et l'empêche de crier.

AGENTE. Je vais vous demander de vous calmer, Boris. Après ça je vous relâcherais. J’ai quelque chose d'extrêmement important à vous dire. Si vous n’êtes pas un minimum coopératif, vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous-même. C’est compris ?

Boris se calme. L’Agente finit par le relâcher. Boris prend une distance raisonnable avec elle, encore sur ses gardes.

BORIS. Comment vous connaissez EMOEC ? Et qu’est-ce que vous faites ici, d’ailleurs ?

AGENTE. Essayez de vous souvenir, Boris. Vous avez été amnésié, vous ne vous souvenez plus de notre conversation. Mais les amnésiques de Classe B ont beau être performants, ça ne les empêche pas d’être imparfaits.

BORIS. Je ne comprends rien à ce que vous racontez ! Amnésié ? Pourquoi vous m’auriez amnésié ? Si j’ai perdu mes souvenirs, ce n’est sûrement pas en me concentrant que je vais les retrouver, comme ça, pouf ! Et puis normalement, c’est pas plutôt un choc qui est censé faire retrouver la mémoire ? La prochaine fois, essayez de trouver une histoire plus convaincante.

L’Agente lui assène le même coup de poing que lors de l’interrogatoire.

BORIS. ARF ! Mais merde ! Qu’est-ce que– (il a soudain une illumination) vous ! C’est vous !

AGENTE. C’est moi.

BORIS. Mais pourquoi est-ce que–

AGENTE. J’ai besoin de votre aide, Boris. Nous n’avons pas beaucoup de temps. J’ai coupé les caméras pour qu’on soit tranquilles, mais je dois vite aller les rallumer avant que mes supérieurs ne s’en rendent compte.

BORIS, regardant autour de lui. Parce qu’il y a même des caméras ! Vous n’y êtes pas allés de main morte ! Qu’est-ce vous comptez nous faire faire au juste ?

AGENTE. Je n’ai pas tous les détails. Tout ce que je sais, c’est que ça va mal finir.

BORIS. J’ai entendu assez peu d’histoires sur la Fondation… Tout ce qu’on sait entre membres du collectif, c’est que vous volez nos œuvres et que vous emprisonnez nos artistes.

AGENTE. La Fondation SCP se charge du maintien de la normalité à travers le monde.

BORIS. Ah ! Et qu’est-ce que la normalité ?

AGENTE. Tout ce qui permet de faire en sorte que le haut reste le haut, le bas reste le bas, et tout ce qui devrait normalement appartenir aux légendes, aux mythologies, aux histoires, et à l’imaginaire tant qu’à l’inimaginable n'en déborde pas.

BORIS. Ça m’a tout l’air d’une manière de faire en sorte que les choses restent d’un ennui mortel.

AGENTE. Pourtant la majeure partie des phénomènes que l’on confine n’hésiteraient pas à tuer de façon toujours plus absurde et violente.

BORIS. Vous considérez que vous protégez l’humanité ? En lui cachant tout ça ?

AGENTE. SCP signifie Sécuriser, Confiner et Protéger. Nous nous chargeons de sécuriser les phénomènes, les entités et les lieux anormaux avant de leur attribuer des mesures de confinement adaptées et de les étudier pour protéger l’humanité de leur existence.

BORIS. En sommes, vous êtes une bande de blousards et de militaires qui mettent les monstres en boîte.

AGENTE, amusée. C’est parfois infiniment plus complexe que de simples boîtes.

BORIS. Mmh. Je vois. C’est les Américains, c’est ça ? C’est toujours les américains.

AGENTE. Non, nous sommes une initiative internationale.

BORIS. Oh ! Comme l’ONU ?

AGENTE. Non, plutôt comme une organisation privée. L’ONU a déjà la Coalition Mondiale Occulte pour ça. Et disons que la CMO est un peu plus… radicale. Du genre à détruire plutôt qu’étudier.

BORIS. Excusez-moi si je préfère en venir à l’essentiel et gagner du temps, mais… J’imagine que si vous me révélez tout ça, c’est que vous comptez vous rebeller ?

AGENTE. Je ne supporte plus de devoir impliquer des civils. En cas de catastrophe surnaturelle en milieu peuplé, c’est normal qu’il puisse y avoir des pertes humaines, mais des meurtres commandités par la Fondation elle-même ?

BORIS. Pardon ?! Vous comptez nous tuer ?!

AGENTE. Pas directement, il me semble. Mais la pièce que vous êtes en train de monter est une de ces anomalies, SCP-701 pour être plus précise. Nous étions censés arrêter la représentation avant que la situation ne dégénère, mais il y a eu des imprévus…

BORIS. Comment ça ?

AGENTE. La Tragédie du Roi Pendu est un genre de pièce maudite. Les acteurs qui la jouent dévient du texte, et adoptent un comportement suicidaire lors de la représentation principale, tandis que le public devient hystérique et s’entretue.

BORIS. Je sais pas si je dois être mort de trouille ou en colère. Comment est-ce que vous pouvez–

AGENTE. La pièce est sous clé, au fond d’un coffre, et nous faisons tout notre possible pour détruire les copies qui circulent à travers le monde et pour arrêter les représentations avant qu’elles aient eu lieu. Seulement chaque année, des centaines de personnes meurent de représentations de La Tragédie du Roi Pendu.

BORIS. C’est de la folie… Pourquoi provoquer soi-même une représentation, alors ?

AGENTE. Le Projet Catharsis, c’est son nom, avait pour but de provoquer un Événement 701 de manière contrôlée et surveillée, de façon à affiner notre compréhension des effets anormaux de La Tragédie du Roi Pendu. La représentation devait être annulée au dernier moment mais il y a eu des incidents inattendus…

BORIS. Vous voulez parler du fantôme que les autres ont vu ? C’est quelque chose d’anormal ? Je veux dire, en considérant que la pièce est déjà anormale, bien sûr…

AGENTE. En effet. SCP-701-1, enfin l’entité, ou le fantôme, appelez ça comme vous voudrez, n’est pas censé se manifester avant la représentation. C’est de ce que je sais. C'est le premier événement qui se déroule ainsi depuis plusieurs siècles de représentations, le premier tout court à vrai dire… Et il semblerait qu’il soit prévu que nous allions jusqu’à la fin d’un événement.

BORIS. Je vois… Et donc ?

AGENTE. Je ne peux pas me permettre de me soulever contre mes employeurs. J’ai une bonne position et je suis fière de travailler dans l’ombre pour que l’humanité puisse vivre dans la lumière, mais je ne peux pas tolérer qu’on sacrifie des civils, même si c’est pour la bonne cause.

BORIS. Vous n’avez pas de règles éthiques ? Je ne comprends pas comment une telle chose est possible….

AGENTE. Il y a bien un Comité d’Éthique, mais… disons que ceux qui ne doutent pas de son efficacité doutent plutôt de son existence… Tenez.

L’Agente Gulat sort un ensemble de feuilles agrafées et le donne à Boris qui le prend.

AGENTE. C’est le rapport SCP-701. C’est tout ce que vous avez besoin de savoir sur La Tragédie du Roi Pendu, agrafé comme ça on pourra le confondre avec votre texte pour le camoufler. Je ne veux pas risquer la sanction disciplinaire, mais ça ne m’empêche pas de vous donner un moyen de vous défendre. À vous de jouer, Boris. Et s’il s’avère que vous m’impliquez là-dedans, la seule chose que je pourrais faire pour ne pas être virée ou pire, c’est amnésier tout le monde et terminer le Projet Catharsis. Et ça ne ferait plaisir à personne.

L’Agente Calliope Gulat sort.









~§ Intermède - Seconde Description §~



Boris, encore un peu confus, ouvre et le dossier et le feuillette un temps avant de lire.

BORIS. Qu’est-ce que… C’est censuré de partout ! Qu’est qu’elle veut que je fasse avec ça ? Pour consulter une étude d’un cas de manifestation typique, voir le Rapport d’Incident SCP-701-mille-neuf-cent-je-sais-pas-1 , une analyse des évènements ayant conduit au dernier évènement SCP-701 non-confiné en… et bien à la date censurée, j’imagine, pendant une représentation théâtrale universitaire… Pour plus d’informations sur le texte publié de la pièce, voir le Document SCP-701-1640-B-1. Pour simplifier, SCP-701 est un virus mémétique auto-évolutif, transmis par des moyens inconnus à travers le texte de la pièce. Le Dr “L” machin a émis la théorie selon laquelle les évènements liés à SCP-701 impliquent… données supprimées, d’accord… Cette hypothèse est étayée par un pic des niveaux de… d’accord, censure… détecté par satellite aux alentours de l’incident de mille-neuf-cent-quelque-chose, ce qui semble indiquer que données supprimées. Ah, me voilà bien avancé ! Les agents de la Fondation ont pour ordre permanent de supprimer toute représentation ou publication de SCP-701 dès qu’ils en repèrent ou soupçonnent une. Malgré nos efforts dans ce domaine, cependant, la pièce continue d’être librement disponible en ligne, parfois sous des titres différents. Toutes les tentatives visant à détecter ou à isoler l’origine de la mise en ligne de ces copies ont jusqu’ici été infructueuses. La suppression de la publication de la pièce sous forme de livre a plus ou moins été un succès, la plupart des exemplaires d’une édition universitaire de 1971 ayant été détruits avant qu’ils ne soient distribués. Malgré cela, des copies de l’édition à couverture souple de 1965 apparaissent régulièrement dans les bibliothèques des lycées et des universités. Les Agents doivent récupérer ou détruire ces objets dès que possible.

Boris passe sa main dans ses cheveux, complètement abattu.

BORIS. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de fous ?! Mais merde, qu’est-ce que je peux faire ? Soit la troupe est dissoute, soit elle meurt ! Toute cette pièce n’était qu’un mensonge, cette Société Culturelle de Production était un mensonge, l’argent qui nous aurait sûrement sauvé était tout aussi sûrement un mensonge… Nous sommes face à deux forces qui nous dépassent, l’une veut nous tuer et l’autre nous observe… Qu’est-ce qu’une troupe de théâtre sans le sou peut bien faire face à un texte démoniaque et une organisation surpuissante ?

Boris s'assoit. Il réfléchit longtemps, la tête entre les mains, froissant le rapport au passage. Finalement, il se relève.

BORIS. Nous monterons cette pièce. Nous la monterons de la façon la plus vraie qui soit, et je me battrais avec tout ce que j’ai pour que nous résistions à son emprise. Et si je recroise ce fantôme, ce Roi Pendu, il prendra mon poing en plein ventre ! Et tant pis si c’est la dernière chose que je ferai. Nous nous battrons et nous passerons à travers, puisqu’on ne veut pas nous laisser nous enfuir.

Sur ces mots, il sort.

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