ACTE 1 - Sur Les Planches
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La scène se déroule sur une scène, et il en ira de même durant toute la pièce. Quelques chaises sont posées aléatoirement vers le fond de scène et servent au bon vouloir de la mise en scène et en fonction du jugement des acteurs concernant leurs personnages. Ils sont dans un théâtre, qu’ils s’y mettent à l’aise.


~§ Prologue - Historique §~



L’ambiance est blanche, froide et impersonnelle. La Productrice entre dans la pièce, en costard, un dossier confidentiel sous le bras. Elle ne semble pas remarquer la présence du public, exactement comme tous les personnages après elle. Elle s’assoit à une petite table située sur le côté opposé à celui où elle est entrée, ouvre le dossier et le feuillette longuement, avant de s’arrêter sur une feuille qu’elle sort et qu’elle lit à voix haute.

PRODUCTRICE. Historique : la première publication connue de La Tragédie du Roi Pendu est un quarto daté de 1640. L’auteur de la pièce n’est pas référencé. L’éditeur, un dénommé William Cooke, a disparu des archives historiques peu après. Curieusement, le texte n’apparaît pas dans les registres de publication. Le premier événement documenté remonte à mille huit c– (pause) hum. lors d’une représentation de la pièce à– (pause. Elle regarde autour d’elle et dans le public). D’autres incidents marquants incluent la représentation de… hum. Bref. (En parcourant le document) Censure, censure, censure… premier événement supprimé avec succès… représentation étudiante… adaptation télévisée… production arrêtée avec succès avant qu’elle ne soit diffusée… Historique de publication : quarto original de 1640 (toutes les copies connues sont en possession de la Fondation). Édition Folio de 1733 (ré-éditée en 1790). Édition des Presses Universitaires de Cambridge de 1813. Édition à couverture souple de 1965. Édition à couverture rigide de 1971. Les agents doivent noter que des copies de la pièce ont souvent été publiées par erreur sous des titres différents ou sous une version erronée du titre. De plus, des photocopies du texte de 1965 ont été retrouvées en circulation dans des cours de théâtre à travers de très nombreuses universités des États-Unis et du Royaume-Uni. (Elle sort une autre feuille) Résumé de l’intrigue : l’intrigue de La Tragédie du Roi Pendu ressemble fortement à plusieurs autres pièces plus anciennes du même genre, y compris le Hamlet de Shakespeare et Titus Andronicus. En fait, certaines enquêtes portant sur des évènements passés ont montré que La Tragédie du Roi Pendu était souvent choisie pour une représentation en tant qu’alternative moins violente aux deux pièces susdites. Les deux assassinats mentionnés dans la pièce dans le texte peuvent facilement être modifiés pour qu’ils se passent hors-scène, et le cannibalisme impliqué dans l’Acte III peut facilement être retiré du script. Acte 1 : la pièce commence par le cou–

Des cris viennent des loges, probablement du fin fond des coulisses, et se rapprochent. La Productrice s'interrompt et referme précipitamment le dossier avant de le mettre sous son bras et de sortir rapidement par les coulisses les plus proches.


~§ Scène 1 - Dramatis Personae §~



TOBIAS, SARAH, CLAUDE, ROBERT, VALENTIN, KEVIN, JUSTE et ALICIA entrent sur scène. Tobias mène la marche, c’est sa réplique qui est à l’origine de la fuite de la Productrice. Ils s’installent comme bon leur semble. Tobias porte une copie par personne du texte de //La Tragédie du Roi Pendu.//

TOBIAS. Allez ! Tout le monde sur scène, on suit ! Annonce importante, Daniela veut voir toute la troupe ! C’est une annonce exceptionnelle, on a besoin que tout le monde soit au courant pour commencer la mise en scène le plus vite possible !

KEVIN, à Valentin. Trente balles.

VALENTIN. Quand même pas, soit sérieux !

KEVIN. Trente balles.

VALENTIN. Tsss… Allez va pour trente balles.

CLAUDE. Tobias ! Juste, pour te prévenir, Boris ne peut pas être là aujourd'hui.

TOBIAS. Mince ! Qu’est-ce qu’il a ?

CLAUDE. Va savoir… Il ne m’a rien dit de plus, comme toujours !

VALENTIN, à Tobias. Lily arrive, elle se prépare.

ROBERT. Qu’elle se dépêche un peu, elle nous fait le coup à chaque fois !

VALENTIN. Papa, s’il te plaît !

TOBIAS. Robert, qu’est-ce qu’on a dit à propos des embrouilles familiales ! Gardez ça pour vous si possible, d’accord ? Merci Valentin, on commencera sans elle, c’est pas grave.

JUSTE, dans les bras d’Alicia. Tobias ! Qu’est-ce que Daniela nous a prévu cette fois-ci ?

TOBIAS. Une seconde, Juste, une seconde. Bien ! Écoutez ! S’il vous plaît ! Je vais faire l’annonce maintenant, Daniela a dû monter à la régie.

Kevin tape sur l’épaule de Valentin.

VALENTIN. Attends !

KEVIN. Tsss… Mauvais joueur.

TOBIAS, sans interrompre sa réplique précédente. Vous transmettrez aux absents. Nous avons eu une proposition de parrainage ! Une tournée aux frais d’une boîte de production et non de la troupe !

KEVIN. Sans déc’ ?!

ROBERT. Les types en costard du festival de juin ?

TOBIAS. Ceux-là même ! Je te sens perplexe, Robert.

ROBERT. Non, non, continue donc…

TOBIAS. Ah vrai dire, il y a un hic. C’est une opportunité unique, mais la pièce est imposée.

ALICIA. Imposée ? Voyez-vous ça ! Et depuis quand on nous impose notre jeu ?

TOBIAS. Il y a une première à tout, et ça nous permettra de sortir de notre zone de confort…

JUSTE. Attends, qu’est-ce que tu entends par là ?

TOBIAS. Nous devrons jouer La Tragédie du Roi Pendu, une pièce en cinq actes contant un récit de vengeance dans-

JUSTE. Ah non, par pitié ! Pas de tragédie classique !

ALICIA. Mais si, y’a toujours des couples dans les tragédies…

TOBIAS. Ah vrai dire… Daniela s’est déjà chargée de la distribution des rôles.

ALICIA. Ah ! Et pourquoi devrait-on jouer cette pièce, hein, on peut savoir ?!

CLAUDE. Si je peux me permettre, il me semble que nous n’avons pas le choix. C’est tout juste si l’on nous accepte dans les festivals de théâtre de rue. Nous n’avons plus les moyens de nous payer une salle comme celle-ci, alors soit on se plie aux exigences de nos producteurs, soit on plie bagage et on dissout la troupe Oblique & Cie.

ROBERT. Claude a pas tort les enfants, c’est plus le moment de faire des concessions, si on tire un peu plus sur la corde elle va casser. Néanmoins, Tobias, je n’ai jamais entendu parler d’une telle pièce.

TOBIAS. Ah vrai dire moi non plus. Le texte est assez classique cependant, vous vous y retrouverez. Oh, et on garde toute la pièce, semble-t-il, même le cannibalisme.

SARAH. Le cannibalisme ?!

TOBIAS. Oui, demande express des producteurs, approuvée par Daniela. Le public veut du violent, pas des tragédies lentes avec la moindre goutte de sang hors scène. On verra avec elle pour la mise en scène.

KEVIN. On verra… Tu verras…

TOBIAS, sans relever le sarcasme. Oui, oui, si on veut… Je vous distribue les textes. Sarah, tu interpréteras Isabella, la reine de Trinculo ; auparavant épouse de Sforza, le roi assassiné, et désormais mariée à Gonzalo.

SARAH. C’est… C’est dans mes cordes… Mais il ne faudrait pas une actrice un peu moins jeune que moi ?

TOBIAS. Un grand homme a dit un jour que les actrices n’ont pas d’âge (Robert souffle du nez et secoue la tête). Claude, tu interpréteras Antonio, noble mineur et protagoniste, fils caché d’Isabella et de Sforza et par conséquent héritier légitime du trône.

CLAUDE. Très bien.

TOBIAS. Robert, tu interpréteras le Duc de Sortino, et Lily interprétera Alinda, ta fille. Je te charge de lui remettre son texte. Valentin, tu feras Petruccio, un seigneur noble allié à Gonzalo.

VALENTIN. D’accord. Qui est Gonzalo ?

TOBIAS. C’est moi. Enfin… c’est le Roi de Trinculo, qui a épousé Isabella et assassiné le Roi Sforza. Kevin, tu feras Lodovico, le serviteur de Gonzalo.

KEVIN. Compris chef !

TOBIAS. Les tourtereaux ! Alicia, tu feras une servante de la reine, et Juste, tu feras un prêtre.

JUSTE. Un prêtre ?! (Alicia est morte de rire) Arrête un peu Licia !

TOBIAS. Et un prêtre bouffon s’il te plaît ! Ça te changera de ton registre habituel. Hem… Qui veut s’occuper de donner son texte à Boris ?

SARAH. Je veux bien m’en charger !

TOBIAS. Parfait ! Tiens, il a le Courtisan, le Garde du palais, l’Ambassadeur de Milan et l’Ambassadeur de Florence.

SARAH. Tout ça ?! Bon sang !

CLAUDE. Tobias, je vois que j’ai un serviteur, un certain Francisco… C’est le rôle de qui ?

TOBIAS. Le mien.

CLAUDE. Tu fais pas le roi déjà ?

TOBIAS. Si, mais ce sont des rôles moyens, je peux me permettre de les cumuler.

CLAUDE. Mmh. De toute façon c’est Daniela qui décide.

JUSTE. Oui et bah justement j’aurais deux mots à lui dire à notre régisseuse !

TOBIAS. Oui bon on verra ça en temps et en heure Robert, mais il vaut mieux commencer à travailler la pièce maintenant, on est déjà dans le rouge concernant la location du théâtre ! Allez, chacun voit avec ses partenaires pour apprendre son texte ! Moi je vais chercher Daniela.

Chacun part de son côté dans les coulisses, s'interpelle pour savoir qui peut travailler avec qui. Seuls Kevin et Valentin restent sur scène. Kevin tend la main et Valentin y dépose trente balles.

VALENTIN. Putain, tu fais chier Kevin.

KEVIN. Merci quand même, hein.

VALENTIN. Mais merde, au moins pour la distribution des rôles.

KEVIN. Elle est insaisissable j’te dis ! Daniela, la régisseuse fantôôôôme ! Si ça se trouve, elle apparaît que quand t’as besoin d’aide. Comme un genre de mentor.

VALENTIN. Admet quand même que ça la fout mal pour une metteuse en scène.

Kevin hausse les épaules. Ils sortent.


~§ Scène 2 - Société Culturelle de Production §~



Le PRODUCTEUR entre.

PRODUCTEUR. Elisa ! Elisa !

ROBERT. Peut-on vous aider monsieur ?

Robert entre, le Producteur est surpris.

PRODUCTEUR. Et bien à vrai dire je cherche ma collègue.

ROBERT. Et à qui ai-je l’honneur ?

PRODUCTEUR. À la production.

ROBERT. Et elle à un nom, cette production ?

PRODUCTEUR. Je représente la Société Culturelle de Production.

ROBERT. Peut mieux faire.

PRODUCTEUR. Je sais. C’est pas moi qui choisit les acronymes.

ROBERT. En tout cas jamais entendu parler.

PRODUCTEUR. C’est assez récent. Vous n’avez pas une pièce à apprendre ?

ROBERT. Si. C’est même vous qui nous l’avez imposé.

PRODUCTEUR. Moi ?

ROBERT. Enfin votre société.

PRODUCTEUR. Je préfère. C’est agaçant de devoir porter toutes les responsabilités, vous n’avez pas idée. Vous savez que des présentateurs météo se font lyncher pour avoir annoncé des tempêtes aux États-Unis ? Si c’est pas affligeant.

ROBERT. Enfin, nous ne sommes pas des américains non plus !

Le Producteur le dévisage en silence.

ROBERT. Vous êtes plusieurs, si j’ai bien comp–

TOBIAS, entrant en trombe. Ah ! Monsieur ! Monsieur… Monsieur…

PRODUCTEUR. Ça suffira amplement.

TOBIAS. Ah, euh, très bien, d’accord… Robert, tu peux aller aider Sarah à répéter la première partie s’il te plaît ?

ROBERT. …Bien.

Robert sort.

TOBIAS. Excusez-le… On a pas l’habitude de se voir imposer des pièces.

PRODUCTEUR. Il y a un début à tout.

TOBIAS. C’est bien ce que je leur ai dit.

PRODUCTEUR. C’est un sacré théâtre que vous avez là. C’est très…

TOBIAS. …Oui, je vois ce que vous voulez dire… Il a son charme, vous savez ?

PRODUCTEUR. Peut-être. Je vous avouerais être assez peu sensible sur ces questions-là. L’experte en théâtre, c’est plutôt ma collègue. Vous ne sauriez pas où je pourrais la trouver par hasard ?

TOBIAS. La femme qui était avec vous ? Non non, je ne l’ai pas vue.

PRODUCTEUR. Ça ne fait rien. Elle était censée vérifier si le théâtre était aux normes. Je vais l’attendre ici, on finira bien par se croiser.

TOBIAS. Le théâtre…

PRODUCTEUR. Quelque chose ne va pas ?

TOBIAS. Hein ? Oh ! Non, rien d’important. C’est juste que… Je ne sais pas si continuer est une bonne idée.

PRODUCTEUR. Je peux vous assurer que c’en est une, compte tenu de ce que nous avons investi dans ce projet.

TOBIAS. Bien sûr, et nous avons besoin de cet argent, seulement… j’ai peur que cela ne nuise au groupe. Il se dissout, je le sens, des fissures apparaissent jusque dans ma volonté de jouer… Sans compter que l’ordre d’expulsion arrivera d’un instant à l’autre et que nous n’aurons même plus le droit de jouer dans un théâtre. Le temps nous est compté.

PRODUCTEUR. …C’est embêtant. Mais Daniela, elle, approuve à cent pour cent notre entreprise.

TOBIAS. Daniela ? Oui… C’est vrai. C’est un peu grâce à elle que la troupe existe aujourd’hui. Il faut que l’on se fie à son instinct…

PRODUCTEUR. Si vous le dites.

TOBIAS. Désolé de vous embêter avec nos histoires.

PRODUCTEUR. Bah, que voulez-vous. Il faut bien que je me montre un minimum concerné. Je ne suis pas vraiment ici par choix, vous savez. Donc c’est moi qui vous présente mes excuses. Les discours d’encouragement, c’est plutôt ma collègue.

TOBIAS. Je vois… Si vous voulez bien m'excuser, j’ai une pièce à jouer.

Tobias sort. Le Producteur reste un instant seul sur scène, avant d’être rejoint par la Productrice.

PRODUCTEUR. Elisa ! Je te cherchais.

PRODUCTRICE. Je terminais juste de récupérer les informations nécessaires à la préparation des installations. Les gars de l’ASIA ont été un peu frileux.

PRODUCTEUR. Les archivistes ? La branche internationale n’était pas censée régler le problème des transferts de dossiers ?

PRODUCTRICE. Il semblerait que ce soit différent pour notre cas.

PRODUCTEUR. C’est toujours différent, autant dire que c’est toujours la même chose. Si y’avait pas ces putains de tensions avec la branche anglophone…

PRODUCTRICE. C’est pas non plus la mort. Et puis le budget alloué au projet est assez restreint.

PRODUCTEUR. Et en même temps quelle équipe de bras cassés ! C’est toujours la même chose avec les saltimbanques ?

PRODUCTRICE, amusée. Sensiblement.

PRODUCTEUR. Ils sont même pas foutus de payer le loyer de ce théâtre. Va falloir que je fasse une demande de subvention supplémentaire pour qu’on puisse payer à leur place. Oh et, surtout, ne leur dit pas. Ils termineront bien plus vite en se sachant sous contrainte de temps.

PRODUCTRICE. Sur ce point, on est tranquille. Il savent juste que l’on va évaluer leur prestation avant de les envoyer en tournée. Officiellement, on a pas encore engagé le moindre centime.

PRODUCTEUR. Nickel. Reste qu’il va falloir les surveiller, à en croire celui qui parle beaucoup le groupe est sur le bord de la rupture.

PRODUCTRICE. Tobias ? C’est toujours comme ça avec ceux qui ont la langue facile. Ils ont tendance à exagérer les faits. Y’a des tensions dans tous les groupes.

PRODUCTEUR. Mouais. Dans tous les groupes. Reste que j’ai pas envie que ça foire, et plus vite se sera terminé plus vite je pourrais retourner sur Yod.

PRODUCTRICE. Wow ! Je te comprends pas, comment on peut avoir envie de travailler là-bas ?

PRODUCTEUR. Pour ma part je suis relativement tranquille. C’est plus pour les agents que… Tiens, d’ailleurs, combien d’effectif on a pour ce projet ?

PRODUCTRICE. Un agent.

PRODUCTEUR. Et ?

PRODUCTRICE. Nous.

PRODUCTEUR, se prenant la tête dans les mains et gémissant. Mais bordel, je comprends pas pourquoi la hiérarchie prend pas ça au sérieux. Trois personne pour cette… chose ?

PRODUCTRICE. Petite production, peu de rôles !

PRODUCTEUR. C’est de l’ironie ? Une forme d’humour peut-être ? Parce que si seulement c’était le cas ! Mais le taré anonyme qui a écrit cette pièce s’est dit que mettre une quinzaine de rôles c’était plus intéressant ! Et nous voilà à trois pour gérer une troupe d’acteurs au bord de l’implosion, dans un théâtre qui ne leur appartient même plus, à monter ce qui doit être la pièce la plus dangereuse de tous les temps !

PRODUCTRICE. Pas si fort, Melvyn ! On pourrait nous entendre.

PRODUCTEUR. Désolé… je… je vais faire la demande de subvention, ça va me calmer. Quand arrive l’agent ?

PRODUCTRICE. Je n’ai pas encore reçu la confirmation de son transfert.

Le Producteur part en se contenant avec peine. La Productrice le suit, entendant des acteurs se rapprocher de la scène dans les coulisses.


~§ Scène 3 - Aube sur Trinculo §~



TOBIAS entre en GONZALO, une serviette sur les épaules en guise de costume temporaire. Il a son texte à la main mais ne se repose pas dessus, comme tous ceux qui viendront après lui (sauf indication contraire). Ici, son texte remplace l’accessoire du verre.

GONZALO. Ce verre, ce soir, je le lève
D’une main hésitante certes, mais flagrante.
Car c’est de la mort d’un frère que je reçois cette Charmante,
Ainsi que cette place qui ne me revient ni d’Adam, ni d'Ève.
Serko, Trinculo, Isabella, ce trône, je ne les obtiens de personne
Sinon du Malin, en l’être qui, il y a de cela… de cela…
Non c’est si soudain, je ne m’en remets pas.
Oui, je les obtiens de ceux-là qui ont ôté sa vie à Sforza !
Aussi, je me tiens devant toi, partisan, peuple noble
Qui arrache des mains de mon frère, pendant que le glas sonne
Ce flambeau qui semblerait-il me revient de droit !
Je n’en veux pas ! Où plutôt, je le retiens, à contrecœur,
Car s’il faut qu’il y ait un Roi à Serko, un souverain pour Trinculo
Vous y êtes parvenus : autant que cela soit moi !
Ma seule douleur fut-elle que l’ancien roi ne meure,
Laissant la place vacante et sa reine aimante.
Amante sans moitié, frère sans roi, peuple sans guide…
Chacun y a perdu.
Aussi j'espère me montrer digne.
Digne de la mission que Dieu avait auparavant confié à Sforza.
Ses voies sont impénétrables, mais me voilà debout dans son domaine
Par le pouvoir du peuple, qui crie à un nouveau souverain !
Et de Trinculo jusqu’en Alagadda le ciel puisse entendre vos prières, mes frères,
Et concéder à ma bonne fortune. Quant à moi,
Je vais de ce pas rendre mes hommages au Seigneur et à mon peuple
En endossant mon rôle, et ce jusqu’à ma mort.

GONZALO finit son verre et sort. Il est remplacé par SARAH, accompagnée de ROBERT. De temps à autre, elle endosse le rôle d’ISABELLA, texte à la main.

SARAH. Ça fait quand même beaucoup d’informations et de texte.

ROBERT. Il me semble que tu as déjà travaillé avec plus de texte que ça. Tiens, sur Jardin de Verre par exemple…

SARAH. Oui, mais c’était absolument pas le même registre. Là c’est plus… moins…

ROBERT. C’était une belle pièce quand même.

SARAH. Et un beau théâtre… Bon, allez, on s’y met.

ROBERT. On aura pas souvent l’occasion de rejouer dans des salles comme ça.

ISABELLA. Tant de palabres pour une mort naturelle…
Il la personnifie, l’infâme, il lui donne les traits du mal !
Malgré tout, c’est bien de cela qu’il s’agit…

ROBERT. Autant dire que cette société de production tombe à point nommé.

ISABELLA. Sforza n’est pas mort, du moins pas comme il le décrit.
Ce n’est ni Dieu ni le Diable qui se chargea de me l’enlever,
Mais celui-là même qui lui prit du même coup le pouvoir !

ROBERT. J’ai croisé l’un des producteurs. Il ne m’a pas laissé une bonne impression.

ISABELLA. Je vous l’affirme, Trinculo est gouverné par un assassin.
Et pour moi à jamais par l’assassiné.
Que l’on a fait disparaître, par le biais d’un poison peut-être,
De ce somnifère assez puissant pour le retirer à son devoir.

ROBERT. Je ne sais pas toi, mais j’ai l’impression d’être jeté pieds et poings liés dans un grand lac trouble.

ISABELLA. Laissez, laissez, je n’ai pas tant bu.
Et quand bien même, la boisson viendrait me délier la langue,
Là où elle a fait se taire à jamais mon époux.

ROBERT. On a pas le choix, mais je la retiens Daniela. Nous jeter comme ça sans aucune consultation en pâture à des producteurs…

ISABELLA. C’est un meurtrier, un assassin, qui se tient sur le trône de Trinculo
Laissez vous dis-je, je suis sobre, il est encore tôt…
Un scélérat, un imposteur, un usurpateur.
Qui prend ce qui revient à un autre pour l’heure.

ROBERT. Oblique & Cie existe pour la liberté. Pas pour le bon plaisir de quelques costards coincés qui brassent l’argent et les textes du passé. C’est ce qu’on avait convenu.

ISABELLA. Car oui, Sforza a un héritier,
Laissez, c’est là toute la vérité.
J’en suis la mieux placée, car j’en ai enfanté.

ROBERT. Je n’ai pas la volonté d'exercer contre mon gré. Je suis désolé, mais je n’ai pas la volonté de le faire, pas quand je vois sa tête…

SARAH, s'interrompant. Qu’est-ce que vous croyez, Robert ? Vous avez plus d’expérience que nous tous, mais nous ne sommes plus au siècle dernier et même à l’époque on avait besoin de mécènes. C’est peut-être révoltant que ceux-ci n’aient, a priori, pas grand-chose à faire de nous et du théâtre, mais c’est le public qui compte. Nous devons être capables de tailler un bijou de représentation à partir des conditions les plus brutes et inamicales.

ROBERT. Ma foi, répéter ce texte te rend presque lyrique ! Sages paroles, mais mon agacement est plus fort, j’en ai peur. Crois-moi que je prends cela en considération, mais je jouerais tout de même à contrecœur. Enfin je t’en prie, continue, j’arrête de t'embêter.

ISABELLA, reprenant. … j’en ai enfanté.
Il me semble le reconnaître parmi l’assemblée !
Assis juste là – par les cieux, ce sont ses traits !
Enlevé, perdu, troqué, échangé… Que sais-je,
Quelle honte pour une mère de perdre son enfant !
Mais elle ne l’oublie jamais, jamais – laissez vous dis-je !
Le voilà, je le reconnais, le seigneur pardonne mon égarement.
Le voilà, l’héritier de Sforza !
Ce jeune homme que je vois pour la première fois
Et qui pourtant me semble terriblement familier.
C’est sa première visite à Serko, n’est-ce pas ?
Ah ! Je le pressentais. Lâchez-moi, vous dis-je !
Peut-être suis-je saoule, mais je ne suis pas folle !
Sauf peut-être de chagrin…
Cependant, j’y vois clair entre les larmes et le vin,
Cet enfant est le mien, et son père m’a été enlevé
Comme lui m’a été enlevé Sforza.

SARAH, après un temps. C’est bon ?

ROBERT. Mais oui, c’est bon, pas parfait bien sûr…

SARAH. Des conseils ?

ROBERT. Pas vraiment. Travaille les pauses dans le texte, et ta pose tant qu’on y est.

SARAH. Tu dis ça pour avoir des choses à dire.

ROBERT. Un peu. Je ne suis pas bon pour conseiller et je t’avouerais que je n’ai pas vraiment la tête à cela. Mais si c’était médiocre je ne me serais pas fait prier pour le dire.

ROBERT, regardant le texte avant de se redresser. Une petite seconde.

SARAH. Quoi ?

ROBERT. Où est passée toute cette partie-là ?

SARAH. Quelle partie ?

ROBERT, récitant le texte d’Isabella. En la campagne de Milan, où nous avions l’habitude de nous reposer,
À l’ombre des oliviers, je les ai vus
S’engouffrer par légions avec Gonzalo à leur tête,
Armés jusqu’aux dents, méchants et bêtes,
Ces mercenaires qui brisèrent les fenêtres
Et qui enfoncèrent la porte pour mieux faire connaître à mon mari, endormi,
Drogué sûrement, le métal impie de leurs lames.
Ce somnifère qui l’incapacita, je le reconnais,
Il leur vient de moi.
Dans ma faiblesse ma plus cruelle, je l’abandonnai à ses ennemis.
Cependant j’avais mes raisons pour ma haine envers lui
Celle-ci désormais a cessé,
En voyant ce qui lui a été infligé !
Oh !
Non ! Non ! Ne me retenez pas,
Ce n’est pas du vin que je chancelle cette fois.
Mais il vous faut savoir, qu’en marque d’ultime déshonneur,
Sforza, désormais, se balance à l’ombre des oliviers !
Son corps mutilé, charcuté,
Recouvert d’un sac comme le dernier des condamnés
A été pendu !
Sur la plus haute branche, et sous un soleil d’acier
Les restes de Sforza se déversent, son sang vient nourrir le sol.
Le roi pendu, le bouffon sur son trône,
Je ne supporte pas de participer à la mascarade…
Aussi je me livre à vous
Qui l’avez élu sans l’avoir vraiment souhaité !

SARAH. Je… Un oubli.

ROBERT. Un oubli ? Un sacré gros alors. Il vient s’intercaler vers le début, comment est-ce que tu-

SARAH. Je viens juste de commencer à apprendre la pièce !

ROBERT. Je pense surtout que tu n’es pas à l’aise avec ce passage. Mais permet moi de te rappeler que ce n’est pas toi qui décide. Si Isabella parle de pendaison, tu joues Isabella, tu parles de pendaison. Encore une fois, la production veut que l’on travaille le texte en entier. Ça ne m’amuse pas plus que toi.

SARAH. Je sais, mais je… Je vais voir où en sont ma servante et notre prêtre.

ROBERT. Fais donc, fais donc… Je dois moi-même avoir une petite discussion avec ma fille…

SARAH, appelant en sortant. Alicia ? Juste ? Je peux vous déranger une minute ?

Robert reste un temps sur scène, pensif. Il sort durant les premières répliques de la scène suivante.


~§ Scène 4 - Début des Troubles §~



Tobias et Claude entrent, respectivement en Francisco et Antonio, texte à la main.

FRANCISCO. Assurément, voilà un aveu troublant…
Monseigneur, qu’en pensez-vous ?

ANTONIO. Francisco, mon bon serviteur,
J’ai en respect la reine de ce pays,
Cependant il est évident que le chagrin trouble le jugement de sa majesté.

FRANCISCO. C’est tout de même de vous qu’il s’agit !

ANTONIO. Très juste ! Et je n’apprécie guère, mon cher,
D’être mêlé à ses divagations !
Cette femme doit se ressaisir,
Il en va de son rang et de sa nation.
Moi-même, son fils !
Qui vient seulement d’arriver en ville !
Sans doute y a-t-elle vu une forme de providence divine,
Cependant je peux vous prouver que je connais ma mère
Et que ce n’est point cette femme-là, assurément !
On ne perd ni n’échange aussi facilement
Un enfant royal par son sang.

FRANCISCO. Mais… Et si c’était le cas ?
Si, par quelque coup du sort
Votre mère n’était pas votre mère
Et ce trône vous revenait de droit ?

ANTONIO. Ma mère, pas ma mère ?
Allons, Francisco, pour l’amour du ciel,
Cessez ces sottises donc je ne saurais souffrir !

FRANCISCO. Soit, j’y consens. Cependant…
Qu’en est-il de Sforza
Que Gonzalo aurait pendu comme un scélérat ?

ANTONIO. Je ne prendrais pas part à des suppositions.
La dépouille de Sforza est à l’ossuaire
Et je n’en serais assuré que de son nom.
Il est taillé, sur sa tombe, en gros :
“Sforza Albedo Citrinitas, Roi de Trinculo”
Je m’y fie volontiers, et n’irai pas tâter ses os
Voir s’ils portent la marque de la corde ou du couteau.
Quant à Gonzalo, il ne me semble pas si fourbe,
Du moins ne le laisse pas paraître.
Aussi, ne vous en déplaise,
Sur cette affaire je ne m’exprimerais
Qu’en fonction des apparences,
Car sans preuve on laisse courir la vermine
Et le mensonge, sans le moindre recul.
Et laissez-moi vous dire que ce genre de propos
Sont ceux des ivrognes et des profiteurs,
Des plus basses vilenies qu’ait engendré ce monde.
Me voilà peut-être hors de ma patience,
Mais mon nom est mêlé à l’affaire,
Ce qui encore une fois ne m’enchante guère.

FRANCISCO. Je comprends messire, mais cette dernière est troublante
Et suffisamment construite pour que l’on cogite.

CLAUDE. Tu peux tenter de la faire en étant plus soucieux et moins… moins amusé ? Ça le fait pas vraiment là.

TOBIAS. Désolé. Hum…

FRANCISCO. Je comprends messire, mais l’affaire est troublante
Et suffisamment construite pour que l’on cogite.

CLAUDE. C’est mieux. Pour le reste c’est pas trop mal.

TOBIAS. Intéressant comme texte ! Pas trop mal, y’a matière à travailler quelque chose de super.

CLAUDE. Va pas lui jeter des fleurs non plus. C’est pédant et plein de facilités d’écriture. Presque parodique parfois.

TOBIAS. Faut croire que ça correspond bien à la période.

CLAUDE. C’est de quel auteur ?

TOBIAS. Auteur inconnu.

CLAUDE. Oh. Ça explique qu’on en ait jamais entendu parler.

Boris entre et jette son manteau sur une chaise. Il a son texte sous la main.

TOBIAS. Boris ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

CLAUDE. Tu ne m’avais pas dit que tu étais occupé ?

BORIS. Oh, rien de grave, j’aidais juste des amis pour une installation, ils exposent dans deux jours. Si Claude, mais ils n’avaient plus besoin de mon aide.

TOBIAS. Super, super… On t’a briefé ?

BORIS. Oui, il m’a dit tout ça par message. Ben dites donc ! On s’en fait pas, une maison de production !

TOBIAS. Mais oui, en effet ! Les affaires reprennent.

CLAUDE. Oh elles prennent surtout ! Je vais boire, vous n’avez qu’à répéter la suite pendant mon absence.

TOBIAS. Comment ? Tu as ton texte, Boris ?

BORIS. Kevin me l’a donné en arrivant, mais Claude a pris le début en photo et me l’a envoyé. J’en ai pris connaissance en arrivant.

TOBIAS. Nickel ! Ça ne te fera pas trop de rôles ?

BORIS. Non mais attends tu plaisantes ? Des petits rôles bouche-trous à foison, c’est parfait, je remercierai Daniela pour si bien me connaître à ce niveau-là ! Le courtisan donc ?

On voit Claude qui ressort des coulisses à reculons, horrifié, levant progressivement un doigt tremblant pour pointer l’objet de sa terreur.

TOBIAS. C’est exact !

BORIS. Je l’ai.

TOBIAS. Alors…

CLAUDE, tombant à la renverse en hurlant. Là ! Là ! Le Spectre de Sforza !

TOBIAS, se tournant vers lui, perplexe. Alors, non, ça vient à la fin de l’échange avec Boris. Antonio ne revient qu’après pour dire qu’il a vu son père décédé lui confirmer les dires d’Isabella, tu es un peu tôt dans la nar–

CLAUDE. Je ne joue pas ! Là ! Au fond des coulisses !

TOBIAS. Hein ? Quoi ? Je ne vois rien ?

BORIS. Attends…

Boris va en coulisse, fait valdinguer les pendrillons à la recherche du spectre.

BORIS. J’ai bien cru voir une ombre étrange mais a priori il n’y a plus rien.

CLAUDE. Il avait pourtant l’air bien réel ! Je me suis presque heurté à lui !

TOBIAS. Du calme ! N’excluons pas la possibilité que Kevin t’ait fait une farce…

CLAUDE. Non… Non, Kevin est loin d’être aussi grand…

BORIS. Wow. En tout cas ça t’a bien choqué. Écoute, va t’asseoir boire un coup dans les loges, je t’accompagne.

Boris et Tobias l’aident à se relever, et ils sortent de scène.


~§ Scène 5 - Descente Narrative §~



Le Producteur et la Productrice entrent. La Productrice a un PC et un porte-document sous le bras. À un moment durant la scène, elle doit le poser sur la table.

PRODUCTEUR. C’est fait, le théâtre a été racheté.

PRODUCTRICE. Quelle rapidité !

PRODUCTEUR. On a beau être deux à bosser sur ce projet, ils préfèrent mettre le paquet en ce qui concerne la logistique. C’est déjà un exploit qu’ils aient autorisé la prise en charge par la branche française, alors… Disons qu’on veut être certain de garder une bonne image à l’étranger.

PRODUCTRICE. Mmh.

PRODUCTEUR. Sans indiscrétion, t’es sur quel Site, maintenant ?

PRODUCTRICE. Aleph.

PRODUCTEUR. Aleph ? Mazette ! Madame a décroché le gros lot.

PRODUCTRICE. Oh, la réputation n’est pas au niveau de la réalité. En fait, je suis pas dans l’aile la plus dynamique qui soit. Je m’occupe de la documentation du Département Historique.

PRODUCTEUR. Oh. C’est vrai ce qu’on raconte sur sa taille ?

PRODUCTRICE. Je sais pas, en tout cas je suis loin d’en avoir fait le tour.

PRODUCTEUR. Comment on peut camoufler un truc pareil ? Remarque, c'est mon domaine, je devrais le savoir…

PRODUCTRICE. Mmh. À propos, Daniela est toujours ok ?

PRODUCTEUR. Oui, ça a l’air d’aller. Ils sont un peu réfractaires, mais tant que leur régisseuse dévouée sera aux commande, ça devrait limiter les rébellions.

PRODUCTRICE, ouvrant son ordinateur. Super. Tiens, viens voir, je dois te montrer un truc.

L’Agente entre.

PRODUCTRICE, refermant à la hâte son ordinateur, en direction de l’Agente. La lune noire hurle-t-elle ?

PRODUCTEUR, les bras ouverts, avançant vers elle. Caligula !

PRODUCTRICE, au Producteur. Melvyn ?

PRODUCTEUR. Laisse tomber la procédure, je la connais ! C’est l’une de nos meilleures agentes à Yod. Alors, ça se prépare comment ton examen ?

AGENTE, impassible. C’est en bonne voie.

PRODUCTEUR, à la Productrice. Mademoiselle prépare son examen pour être opératrice de Force d’Intervention Mobile.

PRODUCTRICE. Bienvenue, Agente… Caligula c’est ça ?

AGENTE. C’est Calliope. Calliope Gulat, vous comprendrez d’où vient le surnom.

PRODUCTRICE. Très bien Agente Gulat, enchantée, je suis le Dr Cartel du Département Historique. Vous tombez à pic, j’allais justement… Heu, vous avez été briefée ?

AGENTE. Vous devez provoquer un Événement 701 si j’ai bien compris ?

PRODUCTEUR. Pas tout à fait, plutôt observer sa mise en place, puis l’interrompre avant que des choses regrettables n’arrivent.

PRODUCTRICE. Les O5 en ont apparemment assez de gérer les brèches de confinement. Et le Département de Censure et de Désinformation gaspille beaucoup trop de temps et de ressources à couvrir les incidents.

PRODUCTEUR. C’est aussi la raison de ma présence ici. Au DCD ça commence à nous ralentir et il est impossible de retirer les copies de la pièce en circulation. Il faut que l’on affine notre compréhension de l’objet.

PRODUCTRICE. Malheureusement on risque d’avoir un léger problème.

PRODUCTEUR. Comment ça ?

PRODUCTRICE, ouvrant son ordinateur. Venez voir. C’est un enregistrement de la caméra 7.

Ils regardent en silence. Leurs visages se décomposent.

PRODUCTEUR. … C’est lui ?

PRODUCTRICE. C’est probable.

PRODUCTEUR. Mais… mais c’est…

PRODUCTRICE. Du jamais vu, je sais. J’ai relu les rapports et il est censé apparaître sur scène, pas dans les coulisses.

PRODUCTEUR. C’est surtout beaucoup trop tôt ! Les répétitions ont à peine commencé !

PRODUCTRICE. En effet. J’ai fait mon rapport, mais nous avons tous lu les documents…

AGENTE. Ça signifie que l'événement a déjà commencé.

PRODUCTRICE. C’est probable. Mais nous sommes conscients de sa présence. Avant tout gardons notre calme, le Département Administratif m’a confirmé qu’ils allaient nous envoyer un expert.

PRODUCTEUR. Très bien… Il faut qu’ils continuent à monter la pièce. Il faut rajouter des caméras, surveiller ses manifestations et ses déplacements, voir jusqu’où ceux-ci sont limités.

AGENTE. Peut-être faudrait-il envisager de mettre les acteurs au courant ?

PRODUCTEUR. Certainement pas, ils pourraient décider d’arrêter de monter la pièce.

AGENTE. Des vies sont en jeu, Dr Séchet.

Silence.

PRODUCTEUR. Bravo ! Je fais ce que je peux pour garder mon calme, Caligula. Bien sûr que des vies sont en jeu ! Elles sont toujours en jeu et notre boulot, c’est de trouver le compromis qui pèse le moins lourd. Entre une troupe et toutes celles à venir, j’ai fait mon choix. Et nos vies pèsent aussi dans la balance, vous avez remarqué ? Honnêtement, je comprends que ce ne soit pas la meilleure façon d’être introduite dans un projet, la menace de mort imminente, mais franchement, on sait tous comment ça se passe. Putain, Caligula, tu bosses sur Yod ! On est tous les deux bien placés pour savoir que c’est l’enfer sur terre, et que l'espérance de vie se compte en mois pour le personnel et en jours pour les Classe-D et autres sujets de test ! Mais je vais t’apprendre un truc : c’est partout pareil. Yod est à peine au-dessus de la moyenne. On en fait des caisses pour que ceux qui sont à Yod s’endurcissent, et pour que ceux qui sont autre part se disent qu’il y a pire que leur site, qu’il y a Yod. Si tu as regardé tes collègues se faire dévorer, désintégrer ou que sais-je –oui, je sais, ça fait mal, mais écoute-moi– si tu les as regardé mourir en te disant “j’aurais pu les sauver, mais c’est Yod” laisse-moi te dire que c’est partout pareil. Yod n’est pas une excuse, rien ne l’est d’ailleurs. Tu ne peux pas sauver tout le monde. C’est partout pareil, et au risque de me répéter tout le monde connaît cette phrase, on l’a tous entendue au moins une fois : nous nous battons dans l'obscurité pour que les autres puissent vivre dans la lumière.

PRODUCTRICE. Melvyn, calme-toi…

PRODUCTEUR. …Désolé. Caligula, tu es certainement la plus calme et la plus réfléchie, mais tu es loin d’avoir mon expérience. Pour l’instant on ne peut pas se permettre de compromettre le Projet Catharsis. Pas tant que l’on a pas une meilleure idée de ce qui se passe.

Silence. Le Producteur soupire et sort. Il est suivi par la Productrice qui lance un sourire désolé à l’Agente avant de sortir. L’Agente reste seule sur scène.

Fin de l’Acte 1.









~§ Intermède - Procédures de Confinement Spéciales §~



L’Agente va vers la table tout comme la Productrice durant le prologue. Elle ouvre le dossier et le feuillette un temps avant de lire.

AGENTE. Désignation de l’Objet : SCP-701. Classe : Euclide. Procédures de Confinement Spéciales : Tous les objets liés à SCP-701 doivent être conservés dans des archives à triple verrou dans le Site de Stockage… (pause) hum. Dans un Site de Stockage. Ces objets se composent actuellement des deux copies existantes du quarto de 1640, de vingt-sept copies de l’édition papier de 1965, de dix copies d’une édition reliée de 1971, de vingt et une disquettes contenant les données récupérées lors d’un raid de– ah, données supprimées… et donc d'une cassette vidéo VHS (désignée SCP-701-1900… A… mille neuf cent quelque chose, c'est censuré) et d'une dague en acier d’origine inconnue (désignée SCP-701-mille-neuf-cent-quelque-chose-B). Aucun de ces objets ne doit quitter la salle d’archives, et ce quelles que soient les circonstances. L’accès à la zone doit être fortement surveillé ; aucun membre du personnel n’est autorisé à accéder à ces archives sans la permission expresse et personnelle des Docteurs L… ah, très bien.

Elle reste un temps, range les documents et sort.

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