Une sorcière dans la nuit
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Quand la gamine entra dans la cuisine, droite comme un i, le visage crasseux, les cheveux blonds emmêlés et les vêtements tâchés de terre, sa grand-mère comprit instantanément que quelque chose n’allait pas. Et cette impression se trouva confirmée quand son regard commença à se brouiller de larmes.

La vieille femme abandonna aussitôt le bortsch qu’elle préparait sur le feu et, malgré ses articulations de plus en plus douloureuses, elle s’agenouilla à hauteur de l’enfant, qui menait un combat perdu d’avance contre ses propres pleurs. D’un rapide coup d’œil, elle s’assura de l’absence de traces de blessure, et ses mains ridées enveloppèrent les joues de la petite. D’une voix apaisante, elle demanda :

« Asya, mon enfant, que t’arrive-t-il ? »

Dans un premier temps, la seule réponse de la petite fille fut un reniflement sonore, puis elle leva ses yeux embués de larmes vers sa grand-mère qui la contemplait avec un mélange de bienveillance et d’anxiété. Elle parvint finalement à articuler entre deux sanglots :

« Babouchka, je… Les… Les autres enfants ont dit… Ils ont dit que j’étais un monstre… Et… Et… Ils ont dit que… Que je devais plus jamais leur parler… Que je devais partir pour toujours, et puis… Et puis… »

Elle ne parvint pas à aller plus loin dans son récit, mais cela suffit pour que la vieille comprenne ce qui s’était passé. Les enfants transmettaient pleines et entières la haine et la méfiance larvées des adultes, ne ressentant pas le besoin de tempérer leurs propos. Et malheureusement, c’était souvent la petite Anastasiya qui en faisait les frais.

« Pourquoi… Pourquoi ils me détestent, babouchka ? demanda l’enfant, au désespoir. Je leur ai rien fait de mal, dis… »

La grand-mère chercha une position un peu moins inconfortable pour elle, et elle entreprit de répondre :

« Dis-moi, Asya. Te souviens-tu de la première fois où je t’ai emmenée rencontrer Ceux qui Parlent ? »

La petite hocha vigoureusement la tête. Déjà, elle semblait se calmer.

« Et qu’as-tu ressenti quand je te les ai montrés ?

- J’ai eu très très peur, babouchka !

- Te souviens-tu que tu as essayé de fuir, et que j’ai dû te retenir ? Tu étais si effrayée que tu aurais sûrement rejoint notre isba1 à toutes jambes si je ne l’avais pas fait ! »

Comme chez tous les enfants, les émotions d’Anastasiya étaient changeantes, et elle eut un petit rire au souvenir de cette scène.

« Mais pourtant, Ceux qui Parlent n’étaient pas méchants, n’est-ce pas ? Alors, pourquoi en avais-tu peur ?

- Parce que je ne savais pas qu’ils n’étaient pas méchants, babouchka ! se justifia la gamine, presque espiègle.

- Exactement, Asya. Tu avais peur d’eux parce que tu craignais qu’ils soient mauvais, alors que ça n’était pas le cas. Les autres enfants, et même tous les êtres humains sont exactement pareils à toi, mon enfant ; ils craignent ce qu’ils ne connaissent pas, ce qu’ils ne comprennent pas.

- Alors les autres me détestent parce qu’ils croient que je suis méchante ?

- C’est un peu ça, oui. Ceux qui n’Entendent pas ne nous comprennent pas toujours, et ils redoutent nos pouvoirs. Aussi, mon enfant, sois bien prudente, car parfois ils répondent à la crainte par la violence. Peux-tu me promettre que tu feras toujours bien attention ? »

La petite fille acquiesça avec enthousiasme. Seuls ses yeux rougis témoignaient encore du chagrin qui l’avait tenaillée quelques minutes plus tôt. La grand-mère fut heureuse de la voir si compréhensive et courageuse pour son âge. Elle lui ordonna d’une voix tendre :

« Maintenant, ma petite, va vite te décrasser. Le bortsch est bientôt prêt. »


Le praporchtchik2 Grigory Bogomolov ne put retenir un soupir de soulagement quand il arriva enfin devant l’isba qu’il recherchait depuis plusieurs jours. Se lancer à la recherche de quiconque dans cette région très rurale à l’est de Moscou constituait une véritable aventure en soi, et il avait erré plusieurs jours dans les environs, interrogeant tous les habitants qu’il croisait, avant de trouver ce qu’il cherchait.

Il s’était très vite aperçu que la seule évocation du nom de celles qu’il cherchait provoquait des réactions étranges parmi les autochtones. Certains lui répondaient avec une déférence qui n’était visiblement pas liée à son statut d’officier aspirant, tandis que d’autres devenaient instantanément distants, voire hostiles. Tous semblaient cependant avoir en commun une certaine peur des deux femmes, et Grigory en était venu à se demander dans quoi il avait bien pu être embarqué.

Il fit néanmoins un effort pour relativiser sur sa situation ; en ce début d’année 1943, il y avait beaucoup d’endroits bien pires où se trouver pour un soldat de l’Armée Rouge. Peu importait ce qui se trouvait derrière cette porte, ça ne serait sûrement jamais pire qu’une division allemande.

Il chassa donc un peu de la boue qui maculait le pantalon de son uniforme, se redressa dans un semblant de garde-à-vous, et toqua énergiquement.
La porte ne tarda pas à s’entrebâiller sur une vieille femme de petite taille qui, avec sa peau parcheminée et son dos voûté, avait sans aucun doute au moins 80 ans. Celle-ci le fixa avec méfiance, sans ouvrir complètement. Le jeune aspirant crut bon de se présenter :

« Bonjour, madame. Je suis l'aspirant Bogomolov, venu directement de Moscou. Je suis à la recherche de madame Katya Pasternak et de sa petite-fille, Anastasiya Vasilev.

- Que leur voulez-vous ? demanda la vieille sans se départir de son air suspicieux.

- Expliquer risque de me prendre du temps. Puis-je entrer ? »

La grand-mère hésita quelques instants, mais elle finit par plier ; les Russes savaient depuis longtemps qu’il ne valait mieux pas s’opposer aux représentants du régime en place, surtout en période de guerre totale où le moindre écart pouvait vous faire condamner pour trahison.

« Je vais chercher ma petite-fille, annonça l’hôtesse en s’éclipsant. Asseyez-vous. »

Le soldat prit place à la table de salle à manger, et détailla l’intérieur de l’isba en attendant l’arrivée des deux femmes. La décoration parût simple et surtout particulièrement rustique à ce citadin qui avait vécu toute sa jeunesse à Smolensk. Il fut un peu déçu de ne pas identifier le moindre objet mystique, après tout ce dont on lui avait parlé lors de la préparation de sa mission.

Katya Pasternak finit par revenir, accompagnée par une jeune fille d’à peine 18 ans, blonde et le visage encore constellé de taches de son. Grigory fut particulièrement impressionné par ses yeux verts hypnotisant, dont la couleur changeante lui évoqua le feuillage d’un arbre dans lequel jouaient les rayons du soleil.

« Nous sommes là, militaire, déclara la vieille en s’installant à la place du maître de maison, tandis que sa petite-fille s’asseyait à côté d’elle. Maintenant, parlez, que nous voulez-vous ? »

Le jeune homme eut un peu de mal à soutenir son regard inquisiteur, dont il remarqua d’ailleurs qu’il était du même vert, quoiqu’un peu voilé, que celui de sa petite-fille. Il reprit consistance en se souvenant de ce qu'il représentait et des portes qui s’ouvriraient à lui s’il menait à bien sa mission.

« Madame, je suis venu proposer très officiellement à votre petite fille de rejoindre les Forces aériennes soviétiques… »

Une ombre de colère passa sur le visage de l’aïeule. Elle le coupa aussitôt :

« Rejoindre les Forces aériennes soviétiques ? Comment ça ?

- Madame, sans doute avez-vous déjà entendu parler du 588e NBAP, dont les exploits sont colportés dans toute l’Union Soviétique. C’est pour rejoindre cette unité en tant que pilote que votre petite-fille est pressentie. C’est un très grand honneur.

- Le 588e NBAP »… murmura Anastasiya, rêveuse.

Grigory trouva cette réaction particulièrement encourageante. Celle de la grand-mère le fut beaucoup moins.

« Pourquoi avez-vous besoin de ma petite-fille, si rejoindre ce "588e NBAP" est un si grand honneur ? Il doit y avoir des centaines de jeunes femmes qui n’attendent que d’en faire partie, alors pourquoi venir chercher Anastasiya ? »

L’aspirant prit garde à bien choisir ses mots ; on lui avait dit et répété que les gens comme elle se méfiaient des autorités depuis l’époque tsariste, où ils avaient été pour la première fois recensés dans tout l’Empire russe.

« Vous n’êtes pas sans savoir que l’Union Soviétique mène depuis plus d’un an l’ultime combat pour la survie contre l’envahisseur fasciste. Nous devons tous mettre nos capacités au service de l’État et du Parti. Les camarades soldats combattent au front, les camarades ouvriers produisent les munitions et les armes, les camarades paysans la nourriture. Et vous-mêmes disposez de capacités qui pourraient nous aider à remporter la guerre…

- Alors c’est ça, l’interrompit l’ancienne. Vous voulez utiliser nos arcanes ancestraux pour mener votre guerre. Il n’en est pas question. Ceux qui Entendent ne se mêlent pas des conflits des hommes. Leurs pouvoirs ne leur sont pas attribués dans ce but.

- Rassurez-vous, madame, nous sommes conscients du secret qui entoure vos pouvoirs. Nous sommes uniquement intéressés par votre capacité à voir dans le noir le plus complet, et je peux vous assurer que…

- Babouchka, le coupa à son tour la jeune femme, je veux me battre. Isaak est déjà parti au combat, Mark aussi…

- Tu ignores ce qu’est la guerre, mon enfant, répliqua Katya. C’est une folie absolue, destructrice, meurtrière, dont seuls les humains sont capables. Les armes, les machines, l’acier et le feu se déchaînent contre tout ce qui vit, pour aucun bénéfice qui n’en vaille la peine. Pourquoi voudrais-tu participer à tout ça, alors que tu as le privilège d’Entendre ? »

Anastasiya se mordit la lèvre, sa détermination mise à mal par les arguments de sa grand-mère. Grigory chercha désespérément quelque chose à dire ou à faire pour faire pencher la balance en sa faveur, mais il sentait qu’intervenir n’aurait fait qu’empirer les choses. Il ne pouvait qu’attendre la suite, impuissant.
Finalement, la jeune femme se redressa, un éclair de détermination embrasant ses yeux verts.

« Babouchka, je t’aime plus que tout au monde. Je te serai éternellement reconnaissante pour m’avoir élevée, pour m’avoir appris à Entendre et à utiliser mes capacités, pour tout. Mais je ne peux pas rester dans ce village perdu au milieu de nulle part pour toujours.

- Mon enfant…

- Tu m’as toi-même toujours dit qu’un jour je devrais voler de mes propres ailes. On n’arrête pas d’entendre des histoires sur les horreurs que font les nazis… Les massacres, les viols, les pillages, les destructions… J’ai une occasion d’aider à mettre fin à tout ça, babouchka. D’utiliser mes dons pour faire le bien…

- Si le bien existe, il ne viendra pas du règne des hommes », répondit sombrement la vieille.

Cette fois, ce fut le jeune militaire qui voulut intervenir, mais la grand-mère poursuivit :

« Néanmoins, je ne m’opposerai pas à ta décision. Il serait bien injuste de ma part de t’avoir promis l’indépendance avant de t’en priver. Cependant, je t’en prie, pars dans les bois cette nuit et Écoute. Je ne suis qu’une humaine, faillible comme tous les humains, mais Ceux qui Parlent, eux, te guideront avec sagesse.

- Je le ferai, promit Anastasiya.

- Excusez-moi, mais… intervint l’aspirant. J’ai ordre d’escorter votre fille jusqu’à sa nouvelle affectation, si elle l’accepte. Où pourrais-je…

- Dormez ici, intima Katya. J’aurai des questions à vous poser sur le devenir de ma fille, pendant qu’elle s’enquerra de la décision à prendre. »

Et ainsi fut fait. Alors que la nuit tombait, la jeune femme revêtit des habits chauds, emporta une simple gourde remplie d’eau, et se dirigea vers les bois d’un pas déterminé, sous le regard ému de son aïeule, et celui plus fébrile du soldat, dont la future promotion dépendait de la décision qu’elle prendrait.
Quand Anastasiya fut sortie de leur champ de vision, la vieille l’invita à entrer dans l’isba d’un geste de la main. Tous les deux s’installèrent à table devant un sbitegne3, et l’aînée jaugea longuement du regard le jeune homme. Enfin, elle l’interrogea :

« Puisqu’on vous a envoyé trouver ma fille, j’imagine que vous n’êtes pas un soldat ordinaire. Qui êtes-vous donc ?

- Vous avez raison. J’appartiens à la division P du GRU, une unité relativement récente, spécialisée dans ce qu’on appelle communément l’anormal.

- Des organisations de ce genre existaient déjà du temps du tsar. La défiance des hommes s’arrête là où débutent leurs intérêts. »

Elle eut un ricanement méprisant, puis avala une gorgée de sa boisson avant de reprendre :

« Parlez-moi un peu de ce 588e NBAP. Même dans notre coin reculé, nous avons entendu des rumeurs, mais qu’en est-il réellement ?

- C’est un régiment de bombardiers totalement féminin, des pilotes aux mécaniciennes. Elles volent sur des Polikaporv Po-2, des avions en bois et en toile, lents mais très maniables. Elles n’opèrent que la nuit ; elles coupent leur moteur juste avant d’arriver au-dessus de leur cible, se laissent planer, larguent leurs bombes puis redémarrent et repartent avant que les Allemands n’aient compris ce qui s’est passé. Ils les appellent les Nachthexen, les "sorcières nocturnes", parce que le bruit des avions qui fendent l’air évoque celui d’une sorcière volant sur son balai.

- Sorcières, vraiment ? Les ignorants appellent parfois Ceux qui Entendent ainsi.

- C’est sans doute un signe, votre petite-fille est promise à de grandes choses ! affirma Grigory avec enthousiasme. Sa nyctalopie en fera sûrement une des plus grande pilotes de notre armée ! »

La vieille femme s’abima, pensive, dans la contemplation de la forêt qu’on distinguait à travers les petites fenêtres du logis. Dehors, le ciel finissait de s’assombrir.

En voyant son air inquiet, l’aspirant ne put s’empêcher de penser à sa propre mère, qui avait eu cette même expression préoccupée au moment de son départ. Pour la première fois depuis son arrivée, il ressentit un véritable élan de culpabilité pour être ainsi venu déchirer une famille. À nouveau, il dut se raisonner en se rappelant que, dans tout le pays, des milliers de familles subissaient les mêmes épreuves. Il était convaincu que chacun devait contribuer à son échelle à la défense de la patrie et à la victoire finale contre le fascisme hitlérien, y compris ces individus aux capacités hors du commun.
Surtout eux, à vrai dire, tant leurs pouvoirs étaient grands, à ce qu’on racontait ; ils pourraient bien changer le cours de la guerre.

L’interrogatoire se prolongea un moment. De questions assez générales sur le conflit et sur l’unité à laquelle était promise Anastasiya, l’hôtesse embraya sur des questions plus pratiques : Sa petite fille aurait-elle des permissions ? Serait-elle autorisée à revenir lui rendre visite ? Aurait-elle besoin d’emporter des denrées, ou subviendrait-on à tous ses besoins ?
Ces questions démontraient en elles-mêmes que Katya Pasternak avait déjà jeté l'éponge , car elle semblait presque considérer sa petite-fille comme étant déjà partie au front.
Elle finit par s’expliquer sur sa résignation sans que Grigory n’ait eu à la demander :

« Ma petite Asya a toujours été trop à l’étroit dans ce village. Toute petite déjà, elle rêvait d’aventure, de voyages et, surtout, de l’acceptation des autres. Je savais qu’un jour elle partirait, j’aurais aimé que ce soit dans d’autres circonstances qu’une guerre, mais c’est ainsi.

- Peut-être que les entités qu’elle va consulter vont lui suggérer de ne pas partir, hasarda Grigory, soucieux de ménager l’ancienne.

- Oh, non… Je les Entends depuis si longtemps maintenant que je n’ai même plus besoin de me rendre en forêt pour savoir ce qu’ils Disent. Ils lui donneront leur bénédiction, non pas pour défendre votre camp à la guerre, mais parce qu’ils considèrent que le moment pour elle est venu. »

La vieille ne se trompait pas. Le lendemain, Anastasiya revint de son périple nocturne dans les bois sans paraître affectée par le froid glacial qui régnait dehors, et annonça à sa grand-mère qu’elle partirait le jour même pour le front, avec la bénédiction de Ceux qui Parlaient.


Debout près de la piste d’atterrissage, Grigory observait depuis de longues minutes le ballet aérien qui se tenait au-dessus de lui, à tel point qu’il commençait à en avoir mal aux yeux. La main en visière pour essayer d’atténuer le désagréable éblouissement provoqué par un soleil printanier qui donnait particulièrement fort, l’officier subalterne regarda le Po-2 effectuer une série de virages serrés, puis de manœuvres d’évitement.

Chapeautée par un instructeur spécialement détaché pour évaluer ses compétences de pilotage, Anastasiya s’en tirait à merveille, et ça n’était pas une surprise pour l’agent de la division P. Dès le début de son apprentissage, elle s’était montrée particulièrement douée, apprenant vite aussi bien en théorie qu’en pratique, et il n’avait rapidement plus fait aucun doute qu’elle serait acceptée haut la main dans le régiment qui faisait rêver tant de jeunes femmes soviétiques.

Grigory était tellement absorbé par le spectacle qu’il lui fallut quelques secondes pour s’apercevoir qu’un homme l’avait rejoint. Son cœur manqua un battement quand il remarqua qu’il s’agissait d’un officier beaucoup plus gradé que lui, et il se mit maladroitement au garde-à-vous.

« Repos, Bogomolov, repos », ordonna le nouvel arrivant.

C’est seulement à cet instant que le jeune homme parvint à mettre un nom sur cet homme massif, à la mâchoire prononcée et souffrant d’une calvitie naissante ; il s’agissait du mayor4 Zima, qui appartenait lui aussi à la division P. Il avait eu l’occasion de le croiser à quelques reprises, mais ça avait été suffisant pour constater que sous ses airs bonhommes se cachait un homme dur et sûr de son importance.

« Alors, comment se porte notre recrue-miracle ? demanda-t-il en levant la tête vers le ciel, yeux plissés.

- Elle se débrouille très bien, comme vous pouvez le constater, mon commandant.

- En effet, c’est très… Impressionnant. Elle va devenir un vrai cauchemar pour ces putains de schleus. Vous n’avez pas volé votre promotion, sous-lieutenant, affirma-t-il en le gratifiant d’une violente tape sur l’épaule. Et quand sera-t-elle prête pour le départ ?

- C’est l’ultime test. Si elle le réussit, et je crois qu’elle est en train de le réussir, elle rejoindra officiellement le 588e.

- Parfait, parfait… Sachez que le camarade Staline lui-même s’est enquit des progrès de l’opération. Il est curieux de voir quels seront les résultats de l’emploi d’anormaux au sein de notre armée, et il n’est pas le seul. »

L’officier tira d’une poche intérieure une flasque métallique et avala une rasade de son contenu. Son visage parut instantanément prendre une teinte de rouge.

« En parcourant le dossier de la demoiselle, je me suis fait la réflexion que son potentiel ne serait peut-être pas pleinement exploité dans l’aviation… Si la moitié des choses qu’on raconte sur ces gens-là est vraie, elle serait infiniment plus utile au sol, vous ne croyez pas ? »

Un élan de panique gagna subitement Grigory.

« Mon commandant, il n’a été prévu de mettre à profit que la nyctalopie d’Anastasiya. Tout ça doit rester secret, mes supérieurs en conviennent, et il n’a jamais était question d’exploiter ses autres… »

Il se rendit alors compte que l’officier supérieur l’observait avec intérêt, un sourcil levé marquant sa surprise devant ce soudain élan de contradiction. Il sentit une sueur froide couler le long de sa nuque ; en Union Soviétique, s’opposer aux mauvaises personnes pouvait avoir des conséquences fâcheuses pour l’impudent, et aussi pour sa famille. Il pria pour ne pas être allé trop loin. Fort heureusement, Zima tempéra :

« Tout ceci reste très hypothétique, en effet. Mais la guerre semble destinée à se prolonger encore plusieurs années, alors qui sait… »

Il jeta un dernier coup d’œil à l’avion, qui effectua un passage en rase-motte juste au-dessus d’eux, puis gratifia Grigory de deux tapes successives particulièrement humiliantes sur la joue, en lui disant :

« Vous vous y êtes attaché à cette petite, hein, Bogomolov ? Ah, jeunesse ! Enfin bref, je vais devoir vous laisser, cette saleté de guerre ne me laisse pas une seconde de répit. Nous nous reverrons sans doute très bientôt, n’en doutez pas. »

Il se dirigea d’un pas chaloupé vers la voiture qui l’attendait plus loin sur le tarmac, et, avant d’être hors de portée de voix, il se retourna et lança :

« Au fait, n’oubliez pas la capsule. Je n’ai pas besoin de vous rappeler ce que font les types de l’Obskurakorps aux anomalies sur lesquelles ils mettent la main. À plus forte raison quand elles combattent sous nos couleurs. »

Cette fois, c’est une boule qui se forma dans l’estomac de l’officier subalterne. Il aurait été bien incapable d’oublier ça, parce que c’était de loin, pour lui, la partie la plus désagréable de l’opération.
Il resta pensif pendant tout le reste de ce meeting aérien dont il était l’unique spectateur. Quand l’appareil se posa finalement sur la piste, il regarda Anastasiya en descendre avec une certaine fierté, mais aussi une nervosité croissante. Celle-ci se dirigea droit vers lui, et lui annonça avec une joie difficilement contenue que l’instructeur allait donner son feu vert pour son intégration à l’unité. Grigory se réjouit avec elle ; ce succès était l’aboutissement de longs mois de travail pour chacun d’entre eux.

« Je rejoins l’unité demain, Grigory ! lui apprit la jeune femme. Quand je vais dire ça à ma grand-mère ! Est-ce que tu crois que… Que les autres pilotes voudront bien de moi ? »

Le soldat ne put s’empêcher d’éclater de rire devant cette question un peu enfantine. Il savait pourtant que c’était une préoccupation très sérieuse de celle qu’il considérait maintenant comme sa nouvelle amie, qui avait souffert toute sa vie d’être mise à l’écart par les autres. Il entreprit donc de la rassurer :

« Ils ne sauront pas ce que tu es réellement. Pour elles, tu seras juste une excellente pilote, Asya. Et vous pourrez jouer à qui dégomme le plus de boches en toute tranquillité ! »

Elle éclata de rire.

« Tu dis vraiment n’importe quoi.

- Hé, la guerre ne va pas se gagner toute seule ! Je compte sur toi pour leur en faire baver !

- Pas de problème, mon sous-lieutenant. Je leur enverrai quelques bombes sur le coin de la gueule de votre part. »

Grigory se décida à aborder immédiatement l’épineux sujet, sachant pertinemment que plus le temps passerait, et plus ce serait difficile. La pilote dût percevoir le trouble de son ami, car elle s’assombrit dès qu’il ouvrit la bouche.

« Asya, il y a… Quelque chose d'important dont je dois te parler, avant de te laisser partir en mission.

- Qu’y-a-t-il ?

- Attends une minute. »

Il sortit d’une poche de son uniforme une petite boîte métallique rectangulaire.

« C'est… Une capsule de cyanure, annonça-t-il dans un souffle.

- Une capsule de cyanure ?

- Si un jour tu te fais abattre derrière les lignes ennemies… Les allemands ont leur division P à eux, tu sais, l’Ahnenerbe Obskurakorps. Je t’en avais déjà parlé… Enfin bref, ils ne doivent surtout pas te prendre vivante, Asya. Sous aucun prétexte. Parce que ce qu’ils te feront subir s’ils te prennent vivante sera bien pire que la mort. Tu comprends ?

- C’est parfaitement clair, répondit-elle d'un ton neutre, tout en recevant la boîte.

- Tu dois toujours garder ça à portée de main. Tu me le promets ?

- Je le ferai, promit-elle. Mais je doute d’en avoir besoin un jour, Grigory. Je n’ai pas l’intention de me faire abattre. »


Lorsqu’elle décolla avec sa copilote Julia cette nuit d’août 1943, Anastasiya se fit la réflexion que les conditions étaient idéales pour voler : l’air chaud et sec de la journée était rafraîchit par une légère brise nocturne, et le ciel était obscurci par des nuages traînants qui occultaient la lueur de la lune, ce qui rendrait leur appareil beaucoup moins repérable par la DCA5 allemande.

La première vraie mission de la jeune femme datait déjà de plusieurs mois, et elle avait effectué un grand nombre de sorties depuis, se forgeant au fur et à mesure une réputation de redoutable pilote, capable d’atteindre ses cibles avec une précision diabolique.
Cependant, personne au sein du régiment ne semblait se douter du fait que ses impressionnants résultats étaient dus à sa capacité à voir dans le noir comme en plein jour, en plus de ses talents de pilotage. Pas même Julia, qui avait pourtant déjà plusieurs fois plaisanté en affirmant qu’elle faisait équipe avec un chat plutôt qu’avec une humaine.
Pour la première fois dans son existence, elle jouissait donc de relations normales avec des humains qui n'Entendaient pas, et rien n'aurait pu la rendre plus heureuse.

Pour l’heure, leur objectif était donc d’ajouter un maximum de nouvelles victimes à leur palmarès. Dans ce but, les équipages du 588e NBAP menaient parfois plus de quinze sorties en une seule nuit6.

Elles survolèrent de vastes plaines, dont le calme était régulièrement troublé par le grondement des tirs d’artillerie au loin, sans incident notable.
Au bout d’une heure, elles arrivèrent en vue de leur objectif, une base arrière de la Wehrmacht d’où était dispatché le ravitaillement pour les troupes du secteur. Autrement dit, une cible rêvée pour les "Sorcières de la nuit".

Conformément à la procédure habituelle, Anastasiya coupa le moteur à bonne distance des bâtiments et des tentes agglutinés, et l’appareil commença à planer vers leur but. Grâce à sa nyctalopie, la pilote identifia immédiatement une cible alléchante : deux camions citernes Blitz garés à découvert, au milieu du camp, dont la destruction mettrait une sacrée épine dans le pied de la Wehrmacht dans les environs.

Elle indiqua les deux véhicules à Julia, qui approuva, et, moyennant une légère manœuvre, elles se placèrent dans l’axe d’attaque. Quelques secondes plus tard, une bombe de 120 kilogrammes s’abattait juste à côté des camions, et, après une violente explosion, des langues de feu nées de la combustion de l’essence se lancèrent à l’assaut du ciel.

Pourtant, les deux jeunes femmes ne furent pas entièrement satisfaites : miraculeusement, un seul des Opel Blitz avait été détruit, et l’autre paraissait quasiment intact. Tout autour, les flammes leur permirent de distinguer l’agitation naissante des troupes allemandes alertées.

« Il faut qu’on refasse un passage avant qu’ils n’aient le temps de s’organiser, annonça la pilote. Hors de question de laisser ce tas de boue approvisionner les blindés allemands.

- Bien d’accord, approuva de nouveau Julia. On retente notre chance. »

Une fois le camp dépassé, Anastasiya relança le moteur qui repartit dans un vrombissement caractéristique qui avait conduit les allemands à surnommer le Polikarpov Po-2 "Nähmaschine", "machine à coudre". Elle entama ensuite un demi-tour, se replaça dans l’axe, coupa à nouveau le moteur pour rendre la tâche plus difficile aux fantassins qui essayeraient de les localiser, et amorça le second passage.

Cette fois, la bombe s’abattit un plein sur le camion-citerne rescapé, provoquant une explosion encore plus impressionnante que la précédente. Les deux coéquipières éclatèrent de joie, mais leur bonheur fut de courte durée, car des tirs de mitrailleuses commencèrent à fuser autour d’elles. Les allemands n’avaient pas eu le temps de mettre en batterie une pièce antiaérienne, mais leurs MG42 étaient plus que suffisantes pour mettre à mal le fragile avion de bois et de toile.

Alors qu’Asya relançait le moteur, prête à mettre un maximum de distance entre elles et leurs ennemis, une rafale frappa l’appareil. Julia poussa un cri de douleur et, avant que la pilote n’ait pu se préoccuper de l’état de sa partenaire, une épaisse fumée noire commença à s’échapper du moteur. Elle pesta, et ne put faire autrement que de se préparer à un atterrissage en catastrophe.

Bien sûr, les allemands ne manquèrent pas de se lancer à la poursuite de l’appareil qu’ils avaient réussi à abattre. L’oberleutnant7 Carl Eberhardt fut chargé d’emmener une quinzaine d’hommes pour mener les recherches dans la zone probable du crash.

Ceux-ci finirent par retrouver l’épave du Po-2 à l’orée d’un bois. L’avion s’était visiblement posé en urgence, et avait glissé sur plusieurs dizaines de mètres avant d’être stoppé dans sa course par plusieurs arbres. Il était d'ailleurs encore en feu quand ils l’atteignirent. Les soldats s’aperçurent bien vite qu’une des deux membres d’équipage avait été traînée hors de l’épave avant leur arrivée. Marquée par de vilaines blessures par balle et consécutives au crash, elle n’avait pas survécu. De l’autre soviétique, cependant, il n’y avait pas trace.

Ce n’est qu'au bout d’un quart d’heure d’infructueuses recherches qu’on finit par apporter à l’officier une blouse de pilote, découverte dans des taillis. L’oberleutnant la fouilla rapidement, et n’en tira qu’une petite boîte métallique qui contenait une simple gélule.


En octobre 1945, l’Union Soviétique, partagée entre l’euphorie de la victoire et le deuil de millions de victimes civiles et militaires, pansait ses plaies. Berlin avait fini par tomber début mai, et le Japon avait capitulé le 2 septembre. Cependant, le temps du repos n’était pas venu pour tous.

Le nouvellement promu leïtenant8 Grigory Bogomolov de la division P du GRU avait reçu pour mission d’enquêter sur un mystérieux phénomène, potentiellement anormal, dans une forêt reculée du sud-ouest de la Russie.
En effet, on avait pu constater, à l'époque où le secteur était encore occupé par la Wehrmacht, une série de mystérieuses disparitions qui n’avait touché que des soldats allemands. Les SS chargés de juguler le phénomène, d’abord persuadés qu’ils avaient affaire à un groupe de partisans, avaient exercé de terribles représailles contre les populations civiles des alentours, et il avait été difficile de trouver des témoins fiables.

C’était finalement dans des camps de prisonniers sibériens qu’on avait cherché des soldats allemands témoins des événements, dont on espérait qu'ils fourniraient des informations concluantes, les civils rescapés s’étant contenté de débiter des absurdités superstitieuses.

Mais, à la plus grande surprise des autorités, la version des prisonniers de guerre corroborait celle des paysans : un grand nombre de soldats allemands qui s’étaient aventurés dans les bois n’en était jamais ressortis. Infanterie, blindés, camions, rien n'avait semblé être épargné.

Et pourtant, on n'avait pas retrouvé la moindre trace des disparus. Quant aux battues organisées pour déloger les partisans supposés, elles n’avaient pas permis de dénicher le moindre combattant, ni de trouver la moindre trace d'un campement ou d’une quelconque présence humaine dans les bois.

Peu de temps avant que la zone ne retombe entre les mains de l’Armée Rouge, des hommes, dont on pensait qu’ils appartenaient à l’Ahnenerbe Obskurakorps, s’étaient rendus sur place pour enquêter, sans succès. Et, depuis, plus aucune trace d’activité anormale n’avait été relevée dans les environs.

Pour la plupart des initiés, cela n’aurait constitué qu’un simple acte supplémentaire de ce qu’on appelait la « septième Guerre Occulte », la manifestation d’une anomalie parmi tant d’autres qui avaient troublé la relative « normalité » de la Seconde Guerre Mondiale.

Pour Grigory Bogomolov, cependant, ce mystère revêtait une aura toute particulière. C’était en effet à proximité de cette forêt que s’était écrasée Anastasiya deux ans auparavant, d’après ce qu’il avait appris. Aussi se sentait-il déjà fixé sur la cause de ces phénomènes lorsque son chauffeur le déposa devant le fameux bois.

Seul, il marcha un moment, profitant d’un calme bucolique auquel il n’avait que trop rarement l’occasion de goûter. Étrangement, il eut l’impression que tous ses sens lui indiquaient quel chemin suivre. Il se laissa donc guider jusqu’à une paisible clairière, cernée par de majestueux arbres dont les feuilles avaient depuis longtemps commencé à jaunir. Un pâle rayon de soleil automnal perça les nuages gris à ce moment.

Grigory sentit autour de lui une indéfinissable présence, qui semblait émaner de chaque tronc, de chaque feuille, de chaque brin d’herbe. Une légère brise secoua les branchages, qui semblèrent saluer le nouvel arrivant, et caressa agréablement le visage de l’officier subalterne.
Le jeune homme ne dit rien, parce qu’il n’y avait rien à dire. Il resta un moment-là, profitant de cette atmosphère unique, regarda autour de lui avec un sourire un peu triste et prit le chemin du retour.

Sachant ce que des hommes comme le mayor Zima voudraient faire d’une entité qui avait réussi à faire disparaître des dizaines de soldats et de véhicules ennemis sans se faire prendre, Grigory prépara mentalement son futur rapport.

Des investigations poussées dans la forêt n’ont pas permis de mettre à jour la moindre trace d’activité anormale. Conformément aux témoignages précédemment récoltés auprès des populations locales, tout phénomène inexplicable semble avoir cessé dans le secteur depuis la fuite des troupes fascistes. Nous suggérons donc l'abandon des investigations et la classification du dossier…

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