Une sale besogne
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Rosemonde regarda à gauche, à droite, dans les larges couloirs sombres qui marquaient ses errances depuis plusieurs heures déjà. Il n'y avait vraiment personne. Aucune ombre, aucun souffle de vie, aucune trace d'un passage quelconque. Dans le silence, le lieu de son périple semblait mort, éteint.

Et pourtant en son sein grandissait l'une des pires menaces que connaîtrait l'humanité.

Dans ses bras, sa charge s'agita un instant. Rosemonde grimaça, tout en baissant la tête et en murmurant dans le creux de sa poitrine des mots rassurants, d'un ton tendu et pressé. Cela n'eut pas beaucoup d'effet, accentuant son malaise. Elle n'était pas douée avec les enfants.

Elle n'aimait pas la solitude absolue non plus.

Pas vraiment le choix. Primordial aurait bien envoyé une escorte, mais ce lieu maudit ne laissait entrer qu'un adulte portant un nouveau-né. Autrement, le sort des autres intrus était peu enviable. Et c'était tombé sur elle, de façon imprévue et urgente, comme si un éclair s'était installé au-dessus de l'humanité en menaçant de s'abattre à chaque instant, et que ses supérieurs lui avaient refilé le paratonnerre.

La jeune femme observa la protection métaphorique. Le bébé pleurait.
Le voilà, son paratonnerre.

Et près de sa taille, cliquetant à chaque mouvement de hanche, le couteau de cérémonie qui servirait à réaliser la procédure.

Rosemonde n'aimait pas les enfants. Mais elle aimait encore moins la perspective de devoir en égorger un. Même si c'était ce qu'il fallait faire pour sauver l'humanité toute entière.

Du mouvement, sur la droite. Des pas résonnant dans le noir. Il y avait quelqu'un d'autre.

Par instinct, elle se jeta contre le mur, immobile. Les sanglots du petit avaient sans doute alerté l'intrus, mais là, tout de suite, il se tenait tranquille. Elle priait pour que le calme s'attarde un peu.
Près d'elle, les pas s'étaient arrêtés.

Elle essaya de tirer son arme de service. Manqua de faire tomber le bébé, qu'elle tenait d'un bras, à la place. Renonça. Se mit à avancer lentement vers le coin du branchement, à pas de velours. Qui sait, peut-être qu'un coup de boule bien placé saurait "désamorcer" la situation.

Rosemonde se figea lorsqu'elle se retrouva nez à nez avec le canon d'une arme à feu. Pas la sienne évidemment.

« – On ne bouge plus, fit une voix masculine et assurée, de l'autre côté de l'instrument létal. »

L'interpellée n'avait pas beaucoup de choix s'offrant à elle. Lentement, elle se détendit de façon ostensible, éloigna sa main libre de sa taille et utilisa ses deux bras pour placer le bébé bien en évidence sur sa poitrine. L'incarnation de l'innocence.

« – Qu'est-ce que… »

L'individu qui se tenait face à elle était un homme de petite taille, au physique épais et au visage sombre. Tenant d'une main le pistolet qui menaçait à tout instant de rendre Rosemonde au néant.
Et de l'autre, un nourrisson.

Ah, d'accord, alors c'est comme ça qu'on fait…

Il y eut un temps de silence. De réalisation.

L'homme se trouvant actuellement en position de force, il fut celui qui posa les questions.

« – Identifiez-vous.
– Je m'appelle Rosemonde. Je travaille pour Primordial. »

Il y eut un brouillard fugitif dans le regard de l'agent en face d'elle.

« – Primordial… Ah, les mercenaires qui se sont mis en tête de coller une éthique dans ce foutoir, c'est ça ?
– C'est… bien résumé. Vous ?
– Fondation SCP. Comment êtes-vous entrée ici ? On a fait garder l'entrée. Vous n'auriez pas dû pouvoir passer.
– L'entrée sud ?
– Sud ? Il y a plus d'une entrée ?
– Apparemment oui. »

Le silence qui suivit s'avéra gênant. Finalement, l'agent de la Fondation baissa son arme.

« – Je suppose que vous êtes ici pour la même raison que moi, fit-il en indiquant du menton le petit que la jeune femme portait.
– Si c'est mettre de côté sa conscience pour égorger un bambin afin de sauver l'humanité, alors oui. »

Un rictus s'afficha sur les lèvres de son compère. Il regarda le petit garçon qui reposait en face de lui. Son propre fardeau remuait faiblement ; il le calma d'un bercement d'épaule.

« – Je ne pensais pas que Primordial avait assez de couilles pour envoyer quelqu'un faire ça. C'est moche. »

Rosemonde se sentit personnellement attaquée. Sans réfléchir, elle répliqua :

« – C'est pas mon bébé. C'est celui de mon frère. »

Silence. Regard interloqué. Réalisant à quel point cela sonnait bizarre, elle reprit pour se justifier :

« – Mon frère est un salaud de première catégorie, hein. Si ça peut vous rassurer. »

Non, visiblement non, ça ne le rassurait pas. L'homme regarda de biais, impassible, sans plus croiser son regard. Mal à l'aise, l'agente s'empressa d'enchaîner :

« – Et vous, elle vient d'où la gamine ?
– Je ne suis pas autorisé à révéler cette information.
– Vous n'avez pas enlevé le premier bébé venu de sa poussette en pleine rue, quand même, plaisanta-t-elle en voyant les vêtements très colorés et enfantins que portait la petite, pas du tout adaptés à un rituel sacrificiel. »

Le regard de son interlocuteur se fit plus fuyant encore.

« – … Je ne suis pas autorisé à révéler cette information.
– … D'aaaaaccord. Bon, écoutez, je suis ravie de discuter avec vous, mais je crois que nous sommes tous les deux très pressés. »

Il hocha la tête. Revenir sur un ton professionnel, très bonne idée.

« – Pour ce que ça vaut, je crois que nous devrions continuer ensemble. On ne sait jamais, si ça se trouve l'entité aura besoin de plus d'un repas, alors jouons la carte de la prudence.
– Entièrement d'accord, approuva Rosemonde.
– C'est con que les communications ne passent pas ici, j'aurais dû informer mes supérieurs de votre présence… Là ça va être une plaie de rédiger un rapport. Vous voyez de quoi je parle ?
– Ne m'en parlez pas, fit-elle en se disant qu'elle avait bien de la chance finalement que ses supérieurs évitent tout ce qui était administratif et documents superflus.
– Commençons par recouper nos informations. Que dit votre carte ?
– Ma carte ?
– … Vous… aviez bien une carte ? Un moyen de vous orienter ? Vous n'avancez pas au hasard ?
– … Ben… Si ? »

Encore et toujours, le silence. Rosemonde ne s'était jamais sentie autant jugée qu'aujourd'hui. Tout le monde n'avait pas la chance de travailler pour une organisation immémoriale aux ressources pratiquement illimitées. Primordial n'appliquait ses aspirations altruistes et morales que depuis quelques mois, depuis que cet improbable mercenaire pacifique s'était installé à sa tête. Il y avait encore pas mal de cafouillages.

« – Bon, tenez-moi le bébé. Je vais me charger de la carte. »

Rosemonde se retrouva avec deux enfants dans les bras, pendant que l'homme sortait de sa veste épaisse des instruments lui permettant de se repérer. Elle grimaça. Cela ne ressemblait plus à la noble mission capitale qui lui avait été vendue au départ. En rien. Du tout.

Le voyage fut ennuyeux, pour le moins terne. La jeune femme essaya bien de lancer une conversation, mais son collègue était bien trop professionnel et propre sur lui pour y participer. Mal à l'aise, aussi. Elle sentait bien qu'il se trouvait amusé parfois par certaines de ses remarques, mais c'était comme si l'ambiance du lieu l'empêchait de se détendre, et que sa mission lui mettait une telle pression qu'il s'interdisait la moindre distraction. Ce qui était compréhensible, d'ailleurs.

La grande qualité de la mercenaire était qu'elle ne prenait rien au sérieux, et résistait donc très bien à la pression et aux assauts de sa conscience. C'était plus qu'utile pour les atrocités qu'elle était parfois amenée à commettre dans un cadre professionnel.
Et son plus grand défaut, c'était qu'elle ne prenait jamais rien au sérieux.

Ils arrivèrent enfin au centre du labyrinthe, la porte des enfers. Même elle devrait avouer plus tard avoir ressenti une boule se former dans le creux de ses intestins, à la vue de l'immense encadrement donnant sur le néant, surplombé par une statue de serpent sculptée dans le marbre. Le parfait petit accessoire de décoration du nécromancien maléfique. Brrrr.

« – Nous y sommes, indiqua l'agent comme s'il eut besoin de le préciser.
– Bien. Où est la table sacrificielle ? »

Rosemonde n'eut pas de réponse. Elle eut peur, une fois encore, d'avoir sorti une imbécillité.

« – Vous voyez de quoi je parle ?
– Oui, oui. Mais effectivement, je ne la vois pas. C'est… curieux. Pourquoi n'y en a-t-il pas ?
– Parce que ça aurait été bien trop chiant à laver. »

Les deux humains sursautèrent, énervant de plus belles les enfants qui se mirent à chouiner.
C'était le serpent. Le serpent de marbre avait parlé.

« – Vous venez pour le sacrifice ? Alors c'est dans le portail que ça se passe. Vous y poussez la livraison, et hop ! Pas de sang, pas de douleur, pas de cris. C'est propre et net, continua ce dernier en faisant osciller sa tête de pierre d'un individu à un autre.
– Oh bordel, murmura Rosemonde. »

Sans rien dire, l'autre agent commença à s'approcher du portail. Elle lui emboîta le pas à contre-cœur, essayant de calmer les bambins qui lui braillaient dans les oreilles. Elle en avait jusque là.

« – Donc on balance les bébés dans le vide et… Voilà ? C'est fait ? demanda l'homme d'un ton pensif, inébranlable.
– Oui… Hein ? Les bébés ? »

La tête du serpent cessa un instant ses mouvements de balancement.

« – Vous voulez me sacrifier des bébés ?
– Euh… Oui, fit Rosemonde en levant légèrement les petits pour les mettre en évidence. Je pensais que ça se voyait. »

Un temps.

« – Mais vous êtes complètement malades ? »

Avant même que l'un ou l'autre des humains ne puisse répondre, l'entité enchaîna :

« – Enfin, moi je dis pas non, notez bien. Mais c'est pour vous que je dis ça, l'avenir de votre espèce, le salut de votre âme, tout ça… Et puis, on dirait pas mais je mange pas mal, d'habitude on me file plutôt un mec adulte. Là vos deux petits, c'est même pas un apéro, il faudrait… Dix bébés ? Quinze ? Je sais pas trop, vous là, le monsieur avec la carte, vous diriez que vous pesez combien en bébé ?
– … Mais les inscriptions en égyptien ancien… Les directives de sacrifice…
– Ah, sur les murs de mon domaine vous voulez dire ? C'est une petite secte de voyou qui n'avait rien de mieux à faire que de me rendre un culte stupide et taguer des trucs partout. Vraiment des petits cons. Je disais donc : vous pesez combien de bébés à peu près ? »

L'homme ne répondit pas. Sa collègue essayait de calmer tant bien que mal les petits qu'elle avait à sa charge, sans succès, si bien que seuls les pleurs de deux enfants perdus résonnèrent dans la salle pour les secondes à venir. Finalement, l'agent reprit :

– Si je comprends bien, un adulte suffit ? Pas forcément un enfant ?
– Ben oui. C'est même mieux. »

Rosemonde eut un très mauvais pressentiment lorsque l'agent fit volte-face pour la regarder.
Sa main s'approchait dangereusement de son holster.

La mercenaire décida alors qu'elle en avait assez de ce boulot et lui colla un de ses fameux mouvements de signature, qui lui avaient valu le surnom de "Crâne de fer" dans le milieu : un formidable coup de boule, appuyé par un élan du thorax, qui alla éclater le nez de son adversaire. Puis, et puisqu'elle était chargée de deux bambins qu'elle ne voulait malgré tout pas laisser choir au sol, elle eut un réflexe avant-garde qui serait plus tard popularisé par un film très connu sorti en 2007.

Elle lui donna un solide coup de pied dans la poitrine, envoyant l'agent valser en arrière. En plein à travers le portail, dans lequel il disparut sans laisser de trace.
Pas de sang, pas de douleur, pas de cris. Propre et net.

« – Joli. Et la viande était bonne, peut-être un peu coriace par contre. Si vous pouviez dire au prochain livreur de moins stresser la bête, ce serait vraiment sympa. Allez, bisous, à dans cinq mille ans. »

Et le serpent cessa tout mouvement pour retourner à l'état de sculpture.
Rosemonde soupira. Elle avait assassiné quelqu'un - encore -, il fallait qu'elle se dépêche de sortir d'ici, autrement elle serait coincée dans le labyrinthe et la dimension dont il provenait pour cinq mille longues années, et une fois que cela serait fait, il lui faudrait ensuite signaler à ses supérieurs la réussite de sa mission, et expliquer pourquoi elle sortait de là avec deux bébés distincts. Et expliquer à son frère pourquoi elle avait kidnappé son neveu.

Et trouver un moyen pour que le meurtre d'un agent de la Fondation ne se transforme pas en incident diplomatique pour Primordial. Quelle plaie.

Elle regarda la gamine qui lui était échouée, bien ennuyée.

« – Qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de toi… Dire que tu es le don du dieu serpent pour nous remercier de l'avoir révéré ? Vas-y, fais moi ta plus belle tête d'enfant-miracle. »

Pour toute réponse, la petite se mit à brailler de plus belle et lâcha un torrent de morve sur la manche de la mercenaire.

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