Une parade pour les Oiseaux

“Vite, vite ! Tayiiiiiiiir ! Dépêche-toi !”

Les baskets du gosse frappaient la chaussée avec empressement au milieu du joyeux chaos. Son tuteur avait du mal à le suivre. La foule, déjà dense, l’empêchait de se faufiler aussi vite que Nivan, et un regard de Mélodie en train de courir après un autre enfant lui confirma qu’ils allaient avoir du mal à serrer les enfants de près.
Mais malgré tout, Tayir souriait. Il était aux anges. Ils avaient réussi à venir jusqu’ici en gardant la surprise pour les gosses. Et maintenant, au milieu du carnaval qui battait son plein, une dizaine de jeunes regards émerveillés se posaient sur toutes les couleurs, les formes, les gens et leurs costumes. Ils avaient préparé des déguisements en secret, entre tuteurs, qui avaient une double fonction : s’amuser, et passer incognito. C’était le but du carnaval, après tout. Et au pire, ils avaient des guetteurs et une solution de repli à chaque Pont sur la Seine.

Nivan eut la gentillesse d’attendre son tuteur près d’un lampadaire, ce dernier commençant sérieusement à manquer de souffle. La gamine de Mélodie, espiègle, asticotait le jeune garçon avec les pans de son costume, laissant parfois poindre un tentacule que Nivan repoussait avec agacement. Il finit par pousser un cri perçant qui figea la petite sur place et fit courir une onde au ralenti sur sa peau.

“Oh, les enfants, stop là ! On a dit quoi sur le pliage en public ?” grogna Tayir en posant les mains sur les hanches. Son gilet pare-balle, dissimulé sous son poncho, lui faisait un torse bizarrement carré, ce qui fit pouffer Nivan. Un regard plus menaçant lui fit comprendre que c’était sérieux.

“Règle no1 : pas de pliage en public ?”

“Et pas de comportements ou d’apparences suspectes pour les normies. Vous avez vraiment envie de cramer notre couverture ? De pas voir le carnaval ?”

“Non, Tayir…” fit la gamine une fois que l’onde qui la parcourait se calma.
Devant les deux garnements à l’air penaud, Mélodie soupira.

“Allez, faites gaffe, les enfants. Restez avec nous. On a d’autres surprises pour vous, en plus.”
Cette annonce raviva leur excitation, et ils partirent trépignant en direction des stands de nourriture, collés au train de leurs tuteurs respectifs.

Nivan fit une grimace lorsqu’une guêpe vint s’intéresser de trop près à sa barbe à papa, fraîchement achetée avec la cagnotte prévue par les tuteurs. Il gesticula. Tayir, à ses côtés, rigola avant de claquer l’insecte au vol, tirant un cri plaintif de la bouche de son protégé ; il sentit une onde légère parcourir sa peau. Faisant brièvement les gros yeux à Nivan, il s’adoucit en voyant son air hésitant, et lui fit un clin d’œil. Il ramassa le corps de la guêpe, puis souffla dessus.
Fffrrroush.
La réalité se fissura légèrement alors que le cadavre se changea en colibri. La minuscule créature se mit à vrombir autour de la tête de Nivan, égayant son humeur. Il rigola en hasardant :

“Mais, Tayir, et la première règle ?”

L’homme répondit en souriant aussi :
“Moi, ça compte pas, je suis grand.”


La parade battait son plein. Partout, les masques virevoltaient, plongeant Tayir et Nivan dans un tourbillon brillant, les faisant rire aux éclats. La musique était extraordinairement forte, survoltée. Mélodie prenait des photos-dessins avec ses doigts, faisant crépiter l’air à chaque cliché, les fourrant ensuite dans son sac à main. Depuis les chars s’envolaient des nuées de bonbons sur lesquels se jetaient tous les enfants du public. Les mascottes en peluche dansaient et jouaient dans la batucada. Les tambours faisaient battre les cœurs, frapper les mains. La parade hurlait dans les rues de Paname, et les enfants hurlaient avec elles, fous de joie, ivres de bonheur.

Les choses devinrent encore plus extraordinaires quand les tuteurs se lâchèrent un peu. Emportés par l’ambiance, un à un, ils commencèrent à changer quelques petites choses autour d’eux, un ajout de bulles lumineuses par-ci, des couleurs musicales par-là, cachées dans le paysage de fête, et des fleurs tombant discrètement de nulle part sur la tête des fêtards…
Raymond fit danser les expressions des masques des gens, Maggie anima les odeurs des friandises pour les rendre palpables, dessinant des rubans invisibles et délicieux, que les enfants tirèrent à eux dans un grand éclat de rire. Les buildings bougeaient en cadence, la ville ondulant au rythme de la fête.

Trilles, rires, vrilles,
Et le ciel scintille
Quand Joel change en poésie
Tout l'univers autour de lui
File la flottille
Sous le ciel qui brille
Chantent les cœurs jolis
Dans la fête infinie

Tayir métamorphosa un tas d’abats dans une poubelle en pigeons irisés dans un grand souffle, qui fusèrent vers le ciel dans un froufrou de plumes chatoyantes, frôlant leurs visages. Nivan croisa le regard de son tuteur, au comble du bonheur.

L’homme sentit son cœur s’emplir de la joie toute simple d’avoir fait sourire un enfant.


Au détour de la rue, le gendastre en civil retint son souffle. Son compteur de Kant, affolé, affichait des soubresauts caractéristiques. Il scruta la foule attentivement. Repéra Mélodie en train de prendre un cliché sans appareil, la photo se matérialisant de nulle part dans sa main.
Elle le vit aussi.

“Tayir !!! Gendastrerie !!!”

L’intéressé se retourna. D’un même geste, il attrapa le col de Nivan et le tira à lui. Les autres tuteurs firent de même, le plus vite possible, avant de se préparer à…
Un groupe de CRS apparut sur sa gauche à la lisière de la foule, alerté par l’agent. Le tuteur fit volte-face, l’enfant à ses côtés, et s’engouffra dans la foule le plus vite possible. Du coin de l’œil, il aperçut les hommes de loi arpenter les pavés, repousser les badauds, cherchant leurs proies ; certains passants en costume s’indignèrent, et furent vite calmés par les boucliers anti-émeute. Un gobelet de bière vola et s’écrasa sur le torse d’un flic. La fête était en train de tourner.

Tayir courait, poussant les gens. Il fallait rejoindre le Pont le plus proche. Les autres commençaient à galérer au milieu du mouvement de plus en plus perturbé de la foule, un deuxième groupe des forces de l’ordre ayant apparu dans la rue d’en face. Ils poussèrent. Le trajet de la parade fut momentanément interrompu, des personnes se retrouvant sur le chemin après que la barrière soit tombée. Pas de presse dans le coin, les agents continuèrent à avancer pour couper le chemin au groupe de fuyards.
Le gendastre qui les avait repéré parvint jusqu’à Nivan et Tayir alors qu’ils essayaient de passer derrière un char.

“Stop ! Tu bouges plus !” menaça-t-il. Le tuteur le dévisagea, son protégé derrière lui. Il donna une petite tape discrète au gamin pour lui intimer l’ordre de fuir. Puis il bomba le torse, se redressant de toute sa hauteur dans un air de défi. Bloquant la vue du flic.

“Y a un problème, m’sieur l’agent ? J’ai fait quoi de mal ? Vous savez que vous êtes en train de pourrir la parade pour tout le monde, là ?”

“Ferme-là. Je connais les gens dans ton genre.”

“Les gens dans mon genre ?” éructa Tayir, suffisamment fort pour qu’on l’entende au dessus du brouhaha ambiant. Il espérait capter l’attention de quelqu’un, n’importe qui. Il se concentra sur le gendastre qui cracha :

“Je t’ai dit de la fermer ! Tu mets les mains en l’air, je veux voir tes mains ! Magne-toi !”

Les mains du tuteur se refermèrent en doigts d’honneur.
Il était prêt.

Mais Nivan avait aperçu Mélodie dans la ruelle adjacente qui lui faisait signe. Il tailla un sprint, fila aussi vite que possible. Se heurta à un gendastre. L’homme tendit les mains vers lui. Il paniqua. Hurla.
L’agent ondoya des pieds à la tête, comme une gelée au ralenti. De ses bras devenus mous, la matraque tomba. L’horreur dansa dans ses yeux alors que le petit garçon reculait en hurlant toujours.

Tayir entendit le cri dans son dos, et ses poils se hérissèrent. L’agent face à lui porta la main à la ceinture. Le tuteur se jeta en arrière vers son protégé. Ils se retrouvèrent face à face, au milieu de l’avenue entre les chars resplendissants, presque dans les bras l’un de l’autre.

Blam.

Le hurlement se tu net. Entre les mains de Tayir, Nivan s’effondra. Le flic avait trop bien visé, passant outre le barrage de son gilet pare-balle. Trop tard. Il comprit instantanément la dernière chose qui lui restait à faire. Il souffla doucement sur le visage enfantin.

Et la réalité se fractura lorsque l’enfant se changea en un millier d’oiseaux.
Mohos, hirondelles, perruches, coucous, paradisiers, quetzals, eiders, sternes, ramiers, étourneaux prirent leur envol en l’espace d’un frisson. Deux milliers d’ailes effleurèrent les joues humides de Tayir.


Alors que la fête s’arrêtait définitivement au son des sirènes et des hurlements, Mélodie emporta de force son collègue vers le Pont tout proche. Elle avait tout vu. Elle savait que les flics aussi. Ils allaient tous se rameuter, maintenant. Les guetteurs n’avaient servi à rien, et ils allaient prendre cher une fois rentrés au QG. Un gendastre, même en civil, ça se capte.
Traînant Tayir dans son sillage, elle ouvrit le Pont aux côtés des autres. C’était leur faute, ils le savaient, tout le monde le savait, l’homme qui pleurait sur son épaule, les tuteurs et enfants traumatisés, leurs costumes débraillés et leurs masques perdus dans leur fuite.

Elle savait autre chose : ce n’était ni la première, ni la dernière fois que ça arriverait.
Ils disparurent dans ses profondeurs sans un bruit alors que le béton et le fer se refermaient derrière eux.

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