Une histoire qui ne peut pas être contée
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Comment pourrais-je vous conter cette histoire ? Cette histoire que vous connaissez pourtant, ou plutôt que vous pensez connaitre. Comment raconter une histoire où les noms de certains de ses protagonistes ont été effacés, oubliés, maudits ? Comment conter une histoire qui n'a pas le droit d'être contée ? Une histoire sans fin, se répétant sur des âges entier, ne conservant pour tout point fixe que les deux mêmes forces s'affrontant face à l'éternel, où devrais-je la commencer ? Quel point de vue utiliser ? Celle du vainqueur amoral, ou de mon ennemi au désir de vengeance à jamais inassouvi ?

Cette histoire ne peut pas être contée. Elle n'a ni début, ni fin. Vous ne pourriez pas la comprendre. Votre esprit n'en est pas capable. Mais, à défaut d'avoir une origine et une conclusion, elle possède un présent. Peut-être que c'est ce présent que je devrais vous conter.

Oui, pourquoi pas, cela ne semble pas bête du tout.


Il y a ce type. Emilio Vasquez. Un champion parmi les champions en embryologie et gynécologie, en fait, le septième meilleur disponible dans ces domaines, recruté par l'organisation après l'échec de ses six prédécesseurs. Il pilote la bonne exécution du protocole de confinement, et jusqu'ici, bien qu'il ne sache pas tout de la nature de sa mission, force est de constater qu'il se débrouille très bien. Non pas que cela soit sans heurts - le protocole étant en lui même une attaque permanente envers toutes les formes de morale et d'humanité possiblement imaginables - mais pour l'instant, tout tenait le coup.

D'ailleurs, vous en avez de la chance, amis lecteurs qui cherchez la vérité sur cette histoire, une nouvelle exécution du protocole va débuter.

Comme tous les mois (Emilio avait lui-même établi cette fréquence), quelques membres du personnel de Classe-D entrent dans la chambre d'une jeune fille.

Je vous épargne les détails de la suite, mais ce qui doit être fait pour que la résidente de la chambre soit assez dilatée pour que Emilio puisse opérer sans avoir à l'inciser elle (erreur que ses prédécesseurs avaient commise) est fait. Lentement, à l'aide du scope lui permettant de voir à travers les chairs, il extirpe de l'embryon que porte la jeune fille tous les os, un par un, en prenant garde de ne pas blesser la jeune fille du bout d'un de ses scalpels (ce que ses prédécesseurs avaient également fait l'erreur de faire).

L'opération est délicate, mais elle se solde néanmoins par un succès. Emilio se retire de la chambre avec les os extraits, non sans avoir injecté à la pauvre petite des amnésiques. L'erreur qu'avaient fait la Fondation avec la sixième. Ne pas amnésier après les usages fréquents avaient fini par ne plus provoquer de stimulation nerveuse suffisante pour dilater les sphincters nécessaires. Et s'il était commode pour l'opérateur d'avoir de l'espace lors des interventions, cela l'était moins lorsque les embryons pensaient que l'ouverture se faisait pour eux. Pour la sixième, c'était tout un Site qui en avait fait les frais.

Les osselets sont disposés dans une valise fermée hermétiquement par une bonne demi-douzaine de moyens d'identifications différents, et escortée par Emilio et une demi douzaine de gardes lourdement armés vers un entrepôt sous-terrain titanesque qui n'est pas moins sécurisé.

Une fois passé la dizaine de sas et portes blindées menant à l'intérieur de l'entrepôt, Emilio est escorté vers un bureau en hauteur qui a une vue sur le reste de l'intérieur du bâtiment. A l'intérieur, un bureau, deux chaises, une bibliothèque et un être en costume s'y trouvent. Seul Emilio entre, alors que l'homme en costume lui désigne une chaise. Emilio entame la discussion.

- J'ai malheureusement une mauvaise nouvelle.

L'homme en costume reste impassible, Emilio continue.

- Malgré les extractions osseuses régulières, l'embryon continue d'évoluer. A un rythme bien moindre, certes, que si nous ne pratiquions pas ces opérations, mais il évolue doucement. Sur nos simulations, la courbe montre que l’échec de confinement final aura lieu dans environ trente ans. Dans le meilleur des cas.

L'homme en costume esquisse un sourire. Emilio semble décontenancé.

- Vous… vous…

- Je m'y attendais, cher ami. De toutes les choses que je sais, ce sujet est sans doute celui qui a le moins de secrets pour moi.

Emilio plisse les yeux. Venant d'un O5, rien ne devait le surprendre, certes, mais là, il fallait dire qu'il n'y allait pas avec le dos de la cuillère. Coupant Emilio dans ses pensées, O5-7 reprend.

- Avez-vous également considéré, cher Emilio, qu'en grandissant, l'embryon allait nous fournir une ossature plus importante à chacune de ses régénérations ?
- Cela ne semble pas possible, il régénère complètement une fois par mois, certes, mais rien n'indique qu'il régénérera complètement dans les même délais si son volume osseux augmente.
- Oh il le fera, ne vous en faites pas.

Emilio Vasquez sait à ce moment qu'on lui cache quelque chose. Mais il ne sait pas quoi, tout en sachant qu'il n'aura la réponse, quand bien même il aurait le malheur de la demander à son interlocuteur.

- Vous pouvez disposer, Emilio, merci de laisser la valise aux équipes de forge en bas avant de partir.
- Bien, monsieur.
- Je vous ai déjà dit de m'appeler par mon prénom. C'est ce que font les humains qui se fréquentent régulièrement, n'est-ce pas, Emilio ?
- Je suis désolé. Je voulais dire, bien, Kespeth. Au plaisir de vous revoir.
- Au revoir Emilio.

Emilio sort de la pièce, et laisse votre narrateur seul.

Depuis mon bureau en hauteur, j'observe à travers la vitre l'immense pièce qui compose le reste du bâtiment. Je vois Emilio remettre la valise à un contremaître, qui s'empresse de la déverrouiller pour en récupérer les osselets, avant de les amener vers les forges à proximité d'une immense chaine de plusieurs centaines de mètres de long et de dizaine de mètres de large, visiblement en cours de fabrication. Il faut des os de Dévoreurs, pour contenir un Dévoreur. Je me demande parfois comment ce monde a pu oublier, avant de me souvenir que c'est nous qui avons tout fait pour annihiler toute trace de ce mal.

Je vois Emilio qui jette un dernier regard vers mon bureau. Que voit-t-il dans la vitre ? L'être qui se présenta un jour à la Fondation, vêtu de Néant et d'Oubli, venant du Temps d'avant l'Avant du Temps, leur promettant l'annulation de l’Armageddon pour peu qu'ils écoutent ? Celui qui susurra aux Enfants du Roi Écarlate et les instructions pour leur rituel macabre ? Ou alors juste celui qui sacrifia sept enfants pour ne jamais manquer du seul matériel nécessaire au confinement de son plus vieil ennemi ?

Ou bien se demande-t-il qui est vraiment Kespeth Montauk ?

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