Une Gamine

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"Crève."

Le leïtenant Martin Filippov, de la division P du GRU, pointa son MP443 vers le torse de l’agent Xavier "Koop" Herriot, de la Fondation SCP, arborant un sourire goguenard, son ton particulièrement froid comme accentué par le regard lancé par ses yeux bleu glace. Il maintint la position une seconde, puis déposa négligemment son arme sur la table qu’ils occupaient, où trônaient déjà deux verres de thé.

"Je te raconte pas la trouille qu’il a eue, poursuivit l’officier, un petit sourire aux lèvres. Il a commencé à tout me déballer d’un coup : où il avait eu le truc, comment il fonctionnait, tout. Si je l’avais pas arrêté, il m’aurait sûrement avoué la moindre de ses conneries, jusqu’aux bonbons qu’il avait volés quand il était gosse."

L’agent Koop éclata de rire, bientôt imité par son interlocuteur. Puis le silence retomba peu à peu, et les deux hommes s’égarèrent dans la contemplation du coucher de soleil qui embrasait le ciel syrien, au-dessus de la petite localité sans nom, située à peine quelques dizaines de kilomètres de la ligne de front tenue par les troupes du régime de Bachar el-Assad, où ils s’étaient donnés rendez-vous. En cette fin d’année 2015, la Syrie n’avait plus rien d’une destination touristique de rêve. Et c’était encore plus vrai depuis que le Parlement russe avait décidé d’intervenir militairement, à la fin septembre, et que des Soukhoï bombardaient un peu partout rebelles comme djihadistes.
Ce fut finalement l’agent de la Fondation qui reprit la discussion, alors que cette tension propre aux zones de conflit planait dans l’air, alimentée par les impacts de balles et d’obus qui marquaient encore certains murs du village, comme autant de rappels des combats qui s’étaient déroulés ici quelques semaines plus tôt :

"Ça fait remonter des souvenirs, hein ?
- Tu parles, lui répondit le Russe. Des fois, j’ai l’impression d’être de retour en Irak. Sauf qu’à l’époque, on n’était que deux soldats à des kilomètres d’imaginer l’existence de tout ce merdier.
- Ouais… Des fois, j’aimerais revenir à cette époque, tout paraissait plus simple…
- Plus simple, plus simple, t’en as de bonnes. C’était pas non plus des vacances aux Caraïbes, l’Irak.
- Ouais, mais bon… On avait moins de poids sur les épaules."

Il s’arrêta pour prendre une gorgée de thé. Avoir trouvé un café - ou peu importe comment ils appelaient ce genre d’établissement dans le coin - qui proposait des boissons correctes, au vu du contexte, tenait de l’exploit. Le maté avait beau ne pas être le meilleur qu’il ait bu, il avait le mérite de trancher un peu avec l’eau tiède à laquelle il avait dû s’habituer depuis son arrivée.

"Comment ça se passe, alors ? Pour le GRU, je veux dire…., reprit-il.
- Notre première grosse intervention hors de notre sphère d’influence habituelle depuis l’Afghanistan, tu parles d’un bordel. On a bien cru que les supérieurs allaient péter les plombs avant même qu’on ait posé un pied dans le sable. Sans parler du fait qu’entre les forces gouvernementales, les rebelles et les types de Daesh, tout le monde tire sur tout le monde, et surtout sur nous, j’ai l’impression. Mais faut pas cracher dans la soupe, au moins, ça nous permet de récolter tout ça."

Tout en prononçant cette dernière phrase, il déposa la valise métallique, qu’il gardait jusque-là à ses pieds, sur leur table.

"Autant régler la partie barbante de suite, t’as l’argent ? demanda-t-il.
- Ici, répondit l’agent Koop en souriant, tirant à son tour une mallette d’à côté de lui. Tu veux compter ?
- Tu parles, secouer un tel paquet de fric au nez de tout le monde dans le coin, tu veux pas que je passe la nuit, ou quoi ? On va dire que je te fais confiance, pour le coup.
- C’est un objet anormal, alors ?
- C’est ça. Et pas n’importe lequel, si tu veux mon avis. Les enfoirés de l’Insurrection à qui on l’a "emprunté" se sont battus bec et ongle pour qu’on ne mette pas la main dessus.
- À ce point-là ?
- Ouais. Mais bon, ils devraient plus nous poser problème pendant un petit moment…
- Ah ouais ? Je croyais que les zones de conflit comme ça, c’était leur terrain de jeu favori…
- Et comment, mais c’est justement ce qui leur met des bâtons dans les roues. L’IC avait un boulevard devant elle, depuis que tout avait commencé. La Fondation et la CMO ont fait profil bas quand on a commencé à plus pouvoir faire trois pas sans se faire abattre par un sniper ou sans marcher sur une mine antipersonnel dans la plus grande partie du pays. Le BRAI était beaucoup trop occupé à ramasser toutes les saloperies anormales qu’il pouvait trouver, et, de toute façon, Poutine a négocié leur retrait avec Assad, en échange de notre intervention. Je crois que ses élans nationalistes le poussent à refaire gaffe à nous, et c’est pas plus mal, dans un sens. Enfin bref, résultat, l’IC avait le champ libre pour vendre des armes à tous les belligérants, et pour récolter tous les objets anormaux qu’elle voulait, bien sûr."

Il eut un petit rire sans joie, avala une gorgée de thé, et enchaîna :

"Seulement voilà, l’absence de concurrents sérieux leur a fait prendre un peu trop confiance en eux, et quand on s’est pointés, on n’a plus eu qu’à faire la grande moisson. On a fait tellement de prisonniers les premiers jours qu’on savait plus où les mettre.
- Ça fera toujours ça de moins pour nous emmerder…
- Ouais… Tiens, d’ailleurs, sans transition, tu pars quand ?
- Au plus vite. Peut-être ce soir, si je peux…
- Tu déconnes ? Il va faire nuit ! Viens passer la nuit sur la base, Vasilyev et Sokoloff seront contents de te revoir.
- Je sais pas, ça va pas faire un peu tâche, un civil, et même pas russe, dans un de vos postes avancés ?
- On s’arrangera. Au pire, on dira que t’es un soldat français qui s’est paumé en allant au Mali."

Ils éclatèrent à nouveau de rire, puis Koop céda :

"Ok, mais je pars demain, dès que possible.
- Pas de problème, y’a deux-trois camions de l’armée régulière syrienne qui partent vers Homs demain dans l’après-midi, ils pourront t’embarquer. De là, t’auras qu’à passer au Liban pour éviter les emmerdes.
- Homs ? Elle est pas sous contrôle rebelle ?
- Avec ce que nos avions leur mettent sur la poire et les troupes d’Assad à leurs portes, ça sera pour le mois prochain au plus tard ; à Noël 2015, Homs sera nouveau sous contrôle gouvernemental, garantie sur facture."

Ils continuèrent à parler un moment de leurs souvenirs communs de l’Irak, de leur vie privée, de la situation géopolitique de la région, et du monde paranormal en général. Bien loin des "échanges sous le manteau" dignes des plus grands classiques de l’espionnage qu’on aurait pu imaginer pour l’achat d’informations et d’objets anormaux détenus par la division P du GRU par la Fondation SCP, c’était un des entretiens typiques de l’opération Iskra ; deux vieux amis qui se retrouvaient un peu à l’écart des grands axes, qui échangeaient une valise ou deux d’argent et de "marchandises", et qui divaguaient avec nostalgie sur leur passé, leur présent et leur avenir.
Le ciel s’assombrissait, piqueté d’étoiles, quand ils grimpèrent dans le 4x4 UAZ arborant les marquages de l’armée de terre russe, et qu’ils prirent la direction de l’avant-poste du GRU où ils passeraient la nuit, ayant chacun la valise apportée par l’autre à ses pieds. L’une d’entre elles contenait un objet anormal, visiblement bien trop important pour l’Insurrection du Chaos pour qu’elle le laisse tomber aussi facilement.


La Syrie. Un endroit où il faisait bon vivre sans nul doute. Le sable qui fouettait son visage se mêlait à l’odeur de peur qui suintait de tous les pores des habitants du petit hameau tenu par les rebelles. Un endroit où on avait assurément envie de rester prendre du bon temps…
Tara regarda l’ordre de mission et cacha un soupir de lassitude. Pourquoi avait-il fallu que sa dernière mission juste avant qu’elle ne parte "infiltrer" la Fondation, se passât dans ce charmant endroit ?
Elle réajusta son voile et s’engouffra dans une maison. Elle regarda la porte quelques microsecondes d’un air pensif : elle tenait avec peine sur ses gonds et était toute craquelée. Une porte branlante et mal en point, comme ce pays…

Après avoir descendu quelques marches, elle plissa les yeux. Il faisait sombre dans cet endroit. Elle ne pouvait rien voir mais ne sursauta pas pour autant lorsqu’une poigne ferme se saisit de son poignet. Elle dégaina un poignard et plaqua l’intrus contre le mur, plaçant la lame sous sa gorge. Un autre homme alluma la lumière et Tara put reconnaître celui qu'elle plaquait contre le mur, un imbécile fini du nom d’Abdel qui, engoncé dans son machisme, se croyait plus fort qu’elle et voulait s’amuser à la ridiculiser. Il n’allait pas lui manquer lorsqu’elle serait retournée sur Aleph et elle priait tous les jours pour qu’il finisse par manger les pissenlits par la racine grâce à l’intervention providentielle d’un agent de la Fondation. Il vouait donc tout son temps et son énergie à chercher à l’humilier, pensant sans nul doute que le poste de classe Gamma était pour lui et non pour elle. Malheureusement pour lui, Tara le ridiculisait à chaque fois et ce jour-là ne faisait pas exception…

"Laisse-la, Abdel. On a à faire."

Tara défia du regard Abdel, voulant montrer que c’était elle le chef. Elle approcha son visage du sien :

"La prochaine fois que vous me faites ce coup-là, vous aurez une soudaine envie de mourir car je ne serai pas aussi douce qu’en ce moment."

Elle appuya la lame aiguisée contre la peau du classe Bêta. Ce dernier se tendit ; s’il déglutissait, il allait perdre du sang.
Tara le défia du regard. Abdel, après un long moment, baissa les yeux, vaincu. Elle détestait faire ça mais malheureusement, l’Insurrection ne laissait pas une place de choix aux tendres…
Elle recula, rengaina son couteau puis se tourna vers celui qui avait allumé la lumière :

"David ? Tout est prêt ?
- Aussi prêt qu’on puisse l’être alors que nous n’avons reçu l’ordre de mission que ce matin…"

Oui… Tara avait été très surprise de voir que l’Insurrection la voulait une dernière fois sur le terrain. Elle avait déjà fait ses bagages pour la Fondation, ravie de pouvoir enfin retourner chez elle, de retrouver son foyer et ses amis. Ses véritables amis.
Elle regarda David et lui sourit. Ce dernier lui sourit aussi. Ce n’était peut-être pas le moment, mais un petit numéro de charme ne faisait de mal à personne et il fallait bien que Tara ait l’air d’avoir de véritables amis ou plus ici…
Le but de l’opération était simple : récupérer un objet. Soit, cela pouvait sembler enfantin mais le léger problème était que cet objet était entre les mains d’un agent de la Fondation. Agent de la Fondation que Tara devrait éliminer…

"Pauvre gars… Tu vas te retrouver au mauvais endroit, au mauvais moment…"

Il y avait un autre problème aussi… Le fait que cette mission n’était pas du tout prévue et que Kendrick n’aurait pas son message à temps, ce qui faisait qu’elle agissait sans l’aval de la Fondation. Mais la mission en elle-même n’était pas très importante et elle savait que la Fondation accepterait de sacrifier un objet ainsi qu’un agent, l’opération Into Darkness avant tout.
La nuit promettait d'être courte…

Le soleil se leva. La journée qui s'annonçait allait être difficile. Pour les deux camps.

Le désert… L'astre semblait vouloir jouer avec ses nerfs. Ils étaient à quelques kilomètres de Homs, ville encore sous le contrôle des rebelles, mais plus pour longtemps. Tara se saisit des jumelles de David et fixa un point précis. Il n’y avait rien à l’horizon. Abdel s’impatienta tandis que les autres se tenaient prêts à intervenir :

"Z’êtes sûre de ne pas vous être trompée ?
- J’ai une carte à la place du cerveau, Abdel. Si j’ai besoin de votre aide, je vous sonnerai, rétorqua-t-elle."

Abdel la ferma, pour le plus grand plaisir de Tara. L’Insurrection s’encombrait de ce branquignole parce qu’il avait eu la chance d’être le fils d’un directeur de cellule… Comme quoi, le piston, arme fatale de la société actuelle, existait aussi au sein d’une organisation qui se disait contre cette même société. L’ironie était palpable mais l’Insurrection du Chaos n’était pas à un paradoxe près.
Tara plissa les yeux puis baissa les jumelles, un point noir se dessinait à l’horizon. Elle se tourna vers son équipe qui se tenait près du 4x4 :
"Le colis est arrivé, va falloir faire vite avant qu’il nous file sous le nez."


L’agent Koop se retourna, plongé dans une quête désespérée pour trouver une position plus confortable. Mais rien à faire. Entre la route chaotique, l’odeur désagréable de sueur qui flottait dans l’habitacle, la chaleur étouffante de l’après-midi et le contrecoup d’une nuit courte et arrosée d’un ou deux verres de vodka qu’il n’avait pas pu refuser, il avait franchement l’impression d’être en train de vivre l’un des trajets les plus désagréables de sa vie.
Leur petit convoi, composé d’une sorte de Humvee bidouillé à la Mad Max par ses utilisateurs syriens, avec des plaques de métal fixées un peu partout, sur la banquette arrière duquel il se trouvait actuellement, et de deux camions bâchés transportant du matériel destiné aux combattants gouvernementaux d’Homs qui suivaient derrière, avalait les kilomètres sur une piste cabossée, qui coupait à travers de vastes étendues arides sans fin. Les missions dans le cadre de l’opération Iskra avaient beau avoir le mérite de briser la routine, il commençait sérieusement à regretter le confort relatif de Samech, la douceur de son climat, et son paysage forestier, vert. Une couleur qui semblait avoir oublié d’exister dans les environs.

Il vit apparaître au loin, à travers le pare-brise, des signes bienvenus de civilisation ; quelques bâtiments dont les couleurs claires ne tranchaient pas avec celles de l’environnement, comme fondus dans le paysage, mais bien présents. Il eut néanmoins un étrange pressentiment en voyant quelques-unes de ces maisons perchée au sommet d’un petit promontoire au pied duquel passait la piste, offrant une vue dégagée et une position dominante à ceux qui pourraient s’y cacher.
On n’arrivait jamais à se défaire complètement de l’idée qu’on pouvait être attaqué n’importe quand sur les théâtres de guerres civiles, et c’était plus vrai en Syrie que n’importe où ailleurs.
Cela ne posait cependant visiblement pas problème aux deux soldats syriens assis devant lui, qui discutaient joyeusement en arabe. La zone était contrôlée par le régime depuis quelques temps maintenant, et les appareils de reconnaissance russes limitaient les risques d’incursions-surprise.

Une attaque était tellement improbable qu’il leur fallut plus d’une seconde pour réagir quand les premiers impacts de balles commencèrent à résonner sur le blindage.

Dès qu’il eut repris ses esprits, le conducteur écrasa la pédale d’accélérateur, faisant rugir le moteur, et l’agent Koop fut soudainement plaqué contre son siège. Derrière, les conducteurs des deux camions ne se firent pas prier pour l’imiter, mais les trois véhicules n’avaient pas fait cinquante mètres qu’un camion dévala le promontoire et vint leur barrer la route. Il leur était maintenant complètement impossible d’avancer : à leur gauche, le promontoire se dressait, infranchissable, et à leur droite, le bas-côté était parsemé de roches imposantes complètement impraticables, même pour un tout-terrain.
Le conducteur gueula quelque chose que Koop ne comprit pas tout en ouvrant sa portière, aussitôt imité par son compère, et il leur emboîta le pas, saisissant son AKM qui reposait jusque-là sur la banquette, à côté de lui. Ils se retrouvèrent tous les trois plaqués contre le flanc droit du Humvee, le métal les brûlant à travers leurs vêtements. Le pilote, et seul occupant, du camion juste derrière eux, avait fait de même. Un seul des deux occupants du camion de file, le passager, les avait imités.

"Une fusillade est comme une conversation courtoise. Il faut répondre aux sollicitations de celui en face de façon convaincante et appropriée."

Koop et les quatre Syriens commencèrent à vider leurs chargeurs en direction du promontoire d’où provenait toujours un feu nourri, les balles claquant violemment contre l’acier de leurs couverts improvisés.
La poussée d’adrénaline qu’il ressentit ne suffit pas à faire oublier à l’agent français qu’il était probablement déjà foutu. Peu importait qui étaient les types en face, rebelles ou djihadistes, ils étaient clairement au moins aussi nombreux qu’eux, mais occupant en plus une position avantageuse. Sans compter que ses compagnons d’infortune n’étaient pas franchement des combattants d’élite ; le conducteur du Humvee, visiblement le plus haut-gradé, gueulait en arabe sans discontinuer, tandis que son compagnon, même pas âgé de vingt ans, tirait sans même prendre le temps de viser, la terreur marquant son visage qui avait encore quelque chose de juvénile. Les deux autres ne valaient pas mieux, et Koop aurait juré que les regards réguliers que jetait le plus éloigné d’eux vers les rochers derrière étaient autant destinés à déterminer un itinéraire de fuite qu’à s’assurer qu’on ne les contournait pas.
L’agent Koop n’avait pas souvent été mis dans des situations pareilles, même pendant son court séjour en Irak. C’était horrible. Les secondes paraissaient durer des heures, l’ennemi était invisible, et la moindre des innombrables balles qu’on tirait dans sa direction pouvait lui être fatale. Il était maintenant décidé à vendre chèrement sa peau, déjà résigné à mourir ici, dans le sable, au beau milieu de nulle part, entouré d’inconnus dont il ne parlait même pas la langue. Mais ça ne rendait pas les choses plus faciles.

Quel bon gros job de merde.

Le Syrien du bout de file qui se préparait à se tailler mit son plan à exécution : il se leva brusquement, commença à courir à toutes jambes vers les rochers, tirant au hasard avec son AK qu’il brandissait d’une main pour s’offrir un semblant de couverture… Et fut fauché par une rafale à quelques mètres de son point de départ, redoublant la peur dans les yeux des attaqués, et la nausée que ressentait l’agent de la Fondation. Il recommença à tirer, à en avoir des crampes au doigt, comme pour venger ce parfait inconnu tombé en essayant de les abandonner à leur sort.
Puis le gradé hurla encore plus fort qu’il ne l’avait fait jusque-là, et lui et son copain commencèrent à courir vers le premier camion. Koop les imita, plus par réflexe qu’autre chose, et une roquette explosa contre le véhicule derrière lequel ils étaient réfugiés quelques secondes auparavant, l’enflammant par la même occasion.
Ils étaient maintenant tous derrière le camion bâché. Le conducteur du dernier camion porté disparu, maintenant visible depuis leur nouvelle position, avait en fait été abattu au volant, bloquant ainsi tout espoir de s’enfuir en faisant marche arrière pour les autres. Ils n’étaient vraiment plus que quatre. Et ils allaient mourir ici. Mais pas sans combattre.

Ils tiraient, tiraient encore, et Koop se demandait comment il pouvait lui rester des balles. Il avait l’impression d’en avoir utilisé des centaines, des milliers, mais sa main rencontrait toujours un autre chargeur quand elle courrait sur son gilet tactique.
Au bout d’un moment, les assaillants commencèrent à quitter leurs positions pour s’approcher d’eux, sûrement pour finir le travail. Et les derniers espoirs de l’agent s’évanouirent. Ils étaient bien une dizaine, et ça n’était pas de simples péquenots à qui on aurait filé un AK pour combattre pour telle ou telle cause sacrée. C’était des types en équipement complet et bien armés, dont plusieurs étaient clairement de type caucasien. Des mercenaires, ou peut-être des enfoirés de l’Insurrection, voire du GRU : leurs hommes prêts à coopérer avec la Fondation n’étaient qu’une minorité, après tout.
Même s’ils étaient maintenant à découvert, il était quasi-impossible d’en profiter pour les abattre, tant leur couverture mutuelle était efficace. Le pilote du premier camion s’y risqua, et n’y gagna qu’une balle qui pénétra dans sa tempe pour ressortir sur l’arrière de son crâne. Le gamin de vingt ans gerba.

Deux de leurs adversaires furent victime d’un excès de confiance et surgirent de l’angle du camion, espérant sans doute prendre les trois survivants par surprise et finir le travail rapidement, mais le gradé et l’agent Koop les reçurent avec une volée de balles en pleine poitrine.
Les balles claquaient, encore et toujours. La peur, la mort, tout ça n’eut d’un coup plus d’importance. Maintenant, il fallait juste leur montrer. Leur montrer qu’il n’allait pas se laisser buter comme ça, qu’il en emporterait un maximum dans la tombe. Une grenade ricocha sur le capot du camion et alla exploser quelques mètres plus loin, des éclats blessant le jeune. Lui aussi, mais il sentit à peine la douleur provoquée par les éclats pénétrant dans sa jambe et l’entaillant au niveau du cou.
Ils pouvaient les contourner, leur balancer des grenades, des roquettes, envoyer des hélicoptères, mais il ne se dégonflerait pas.

Des hélicoptères ?

Non, pas "des". Un.

Il passa juste au-dessus d’eux, comme un charognard guettant son futur repas.

Il y avait une étoile rouge peinte sur le fuselage.


Son équipe regarda le MI-28 "Havoc" qui se dirigeait droit sur eux. Tara jura, elle n’avait pas besoin de voir l’étoile rouge pour savoir que ces "renforts" n’étaient pas pour eux. L’effet de surprise tarit la source des balles de l’Insurrection. Elle put entendre un hurlement soulagé de la part des survivants. Tara se souvint alors de son ordre de mission : récupérer l’objet coûte que coûte. Elle hurla :

"À couvert !"

Elle eut raison. Les renforts ne firent pas dans la dentelle. Certains de ses hommes tombèrent. Elle parvint à se réfugier derrière une vieille maison délabrée. Le déluge de feu s’arrêta tandis que l’ombre de l’hélicoptère la survolait, menaçante. Ce dernier allait bientôt revenir. Son oreillette grésilla, le haut-commandement s’impatientait :

"Si vous avez la possibilité de récupérer l’objet, faites-le. Mais l’Insurrection tient à votre vie."

Si elle pouvait récupérer l’objet, elle gagnerait un bon point pour l’Insurrection, et ce n’était pas négligeable. Elle vit Abdel et David, réfugiés derrière la maison voisine, qui la regardaient, attendant les ordres. Elle hurla :

"Si nous nous approchons des restes du convoi, ils ne tireront pas. Il doit rester à vue de nez à peine deux ou trois ennemis derrière le camion. On prend l’objet. David ? Prends le 4&4 et attends-nous. Abdel ? Tu viens avec moi."

Pourquoi prendre Abdel avec elle ? Peut-être parce qu’elle avait secrètement envie que, dans le feu de l’action, il se fasse tuer ? Peut-être…
Elle donna le signal, ils coururent à perdre haleine vers le camion, se cachant de l’autre côté. L’hélicoptère revint tandis que les trois survivants se préparaient à se battre. Tara rechargea son arme. Lorsque l'hélicoptère vit où ils étaient, il les survola sans tirer. Le vent souffla, faisant voler au loin le voile de Tara. Cette dernière s’en fichait, et n’essaya pas de le remettre, elle n’aimait pas se battre avec de toute manière. Elle regarda Abdel. Un hochement de tête plus tard, ils contournèrent le camion. Pris en sandwich, les trois derniers allaient être piégés. Trois contre deux. Le combat n'était pas à vu de nez équitable à ceci près que les trois survivants étaient certainement blessés. Elle tira dans la tête de l’un. Le deuxième se fit tuer par Abdel mais le troisième eut raison de lui. Tara hésita entre le soulagement de voir ce connard mourir et la peur. Un seul agent était capable de tuer aussi efficacement un insurgé. Elle avait en face d’elle l’agent de la Fondation.
Elle le désarma en moins de deux et récupéra son arme. Il se laissa tomber à terre, le visage résigné. Tara vit que des éclats l’avaient blessé au cou et à la jambe. Il était mal en point. Tara le visa, prête à tirer. Malheureusement, elle croisa son regard et sa volonté vacilla. Dans l’oreillette, la voix s’impatienta :

"La mallette ? Où est-elle ?"

Elle la vit, échouée à côté de l’agent. Elle allait s’en saisir mais des coups de feu retentirent. Une balle la toucha à l’épaule, elle serra les dents mais était soulagée. Un autre hélicoptère venait d’atterrir et des soldats russes la canardaient, lui donnant une bonne excuse pour battre en retraite. Elle regarda une dernière fois l’agent puis fit demi-tour.


"Une gamine", songea l’agent Koop, assis sur une caisse de munition, maintenant une compresse imbibée d’antiseptique au niveau de son entaille au cou, tandis qu’un médecin militaire russe s’occupait de sa jambe, lui arrachant des grimaces de douleur à intervalles réguliers.
Bon, bien sûr, pas une gamine au sens propre du terme. Elle devait bien avoir la vingtaine, mais, en comparaison des molosses musclés et généralement patibulaires dont les corps sans vie avaient été entassés dans un fossé au bord de la route, c’était une gamine. Une rose poussant au milieu d’un champ de bataille. Un petit bout de femme, les cheveux bruns, les yeux marron, du même genre que celles qu’il avait côtoyées, quelques années auparavant, sur les bancs de l’université. Sauf que ces dernières n’avaient jamais été à deux doigts de lui exploser le crâne à bout portant, une froide détermination imprimée dans le regard, à peine perturbée par un soupçon d’hésitation qui lui avait probablement sauvé la vie.
À côté de lui, Martin, lui aussi assis sur une caisse, à quelques mètres à peine de l’endroit où l’attaque s’était déroulée, jeta un coup d’œil furtif aux cinq cadavres des Syriens, pudiquement cachés par des couvertures, alignés le long de la route.

"Franchement, déclara-t-il, je préfère autant que ça ait fini comme ça. Ça nous évitera les explications compliquées, voire leur élimination pure et simple.
- Ouais… Sans votre arrivée, je serai couché, raide comme un manche de pelle, juste à côté d’eux."

Le leïtenant reporta son attention sur les cadavres entassés des assaillants.

" C’était des gars de l’Insurrection, on a retrouvé leur sigle sur quelques pièces d’équipement et sur des documents sans valeur qu’ils portaient. On se doutait bien qu’ils tenteraient quelque chose. Désolé, Rezchik, mais t’as un peu servi d’appât, pour le coup…
- Ah ouais ? Et comment vous avez pu me retrouver à temps ?
- Un de nos avions de reco avait vu leur groupe se déplacer d’une zone contrôlée par les rebelles vers la route que vous deviez emprunter, on n’a pas mis longtemps à faire le lien. L’hélico devait rester loin derrière vous pour pas se faire repérer de trop loin, et ça a failli coûter cher…
- Je te le fais pas dire… Ouch…
- C’est fini, intervint le toubib. Vous avez eu du bol, les éclats ont été ralentis par la distance et par votre treillis, ils étaient juste fichés dans la chair, sans avoir pénétré vraiment. Et pour votre cou, quelques centimètres plus à droite et vous mourriez en quelques minutes. Par contre, ça vous laissera une cicatrice à vie. Les antidouleurs devraient suffire à rendre tout ça supportable jusqu’à ce que ça cicatrise.
- Ok, merci doc."

Il se redressa péniblement, pris appui sur une béquille tendue par le médecin, et fit quelques pas pour s’y habituer, accompagné de son ami.

"Y’avait une fille avec eux, avoua-t-il au bout d’un moment. Encore plus jeune que nous. Elle m’a désarmé et fichu à terre en un claquement de doigts. Elle aurait pu me coller un pruneau entre les deux yeux, mais… Je sais pas, elle pas eu les tripes.
- C’est pas impossible, convint Filippov. L’IC se fiche complètement de l’âge et du sexe de ses membres, tant qu’ils font le boulot et qu’ils le font bien. Et si elle était assez douée pour te neutraliser aussi facilement…
- Vous l’avez chopée, ou pas ?
- Non. Varlaam pense l’avoir touchée, mais c’est sûrement superficiel. Tous leurs morts sont là-bas, et on en a capturé qu’un vivant, mais le 30 mm du Mi-28 lui a déchiqueté les jambes, il a peut-être déjà passé l’arme à gauche au moment où on parle, on n’en tirera rien.
- Les autres ont pu se barrer ?
- Ouais, en 4x4 apparemment. On n’a pas envoyé l’hélico les poursuivre ; les connaissant, ils avaient peut-être du support antiaérien pas loin. Et on préfère perdre quelques raclures de l’Insurrection qu’un hélico et deux hommes…"

Ils s’arrêtèrent devant les trois véhicules qui avaient composé le convoi, criblés d’impacts de balles.

"Ils étaient là pour l’objet anormal, alors… commença Martin.
- Ouais. Ils ont essayé de me prendre ça, indiqua Koop en pointant du menton la mallette gisant dans le sable, que l’inconnue avait voulu ramasser avant de devoir battre en retraite.
- C’est pas celle que je t’ai donnée hier…
- Et comment, c’est la mallette qui contient les accessoires pour mon AKM."

Le leïtenant du GRU lui lança un regard étonné.

"Mais, du coup, l’objet anormal…
- Dans le 4x4, l’informa l’agent en pointant d’un signe du menton le Humvee dont s’échappait maintenant une épaisse fumée noire. Il a sûrement cramé, à l’heure qu’il est."

Le Russe lui jeta un regard incrédule.

"Ben ouais, se justifia-t-il. Quand on commence à me canarder, je prends le matos qui peut me sauver la mise, pas la dernière babiole anormale à la mode."

Un sourire naquit sur le visage de l’officier, avant de s’élargir, pour finalement se transformer en un puissant éclat de rire.

"Bordel de merde, Rezchik, je saurais même pas dire si t’es un putain de gros veinard, ou si t’es le plus grand poissard de cette foutue planète."

Koop commença à rire à son tour, mais il dut bien vite s’arrêter, à cause de la douleur qui le tiraillait au niveau du cou quand il le faisait.

"T’as pas peur que tes patrons te passent un savon ?
- Ils feront ce qu’ils voudront, j’ai réchappé à ce merdier, et y’a que ça qui m’importe, là.
- T’as bien raison, va. On va te coller dans le Mi-8, te déposer dans un aérodrome gouvernemental près de Homs, et de là tu devrais pouvoir regagner la France sans pépin. Et t’inquiète pas, je m’arrangerai pour qu’on vous fasse une petite réduc’ pour votre prochain achat, histoire de compenser la perte de votre joujou cette fois, et pour récompenser ta contribution décisive à l’élimination d’un groupe de combat de l’IC. Faut garder de bonnes relations commerciales, après tout.
- Vous êtes trop bon," répondit le Français, souriant.

Il jeta un coup d’œil dans la direction par laquelle avaient dû s’enfuir les assaillants survivants dont, très probablement, la jeune femme qui avait eu sa vie entre ses mains pendant quelques secondes. Peut-être était-elle morte, vidée de son sang, à l’heure qu’il était. Ou peut-être pas.
De toute façon, il ne la reverrait sans doute jamais. Et c’était tant mieux. Parce qu'il ne s'en tirerait sûrement pas à si bon compte la prochaine fois.


Elle regarda les longs couloirs blancs avec émotion et inspira profondément. Elle était enfin chez elle.
Elle retrouva le professeur Kendrick qui fut très heureux de la revoir. Elle ne lui parla pas de sa dernière mission, l’échec avait été cuisant et la cicatrice, empreinte de la balle qui avait effleuré son épaule gauche, lui rappelait à quel point elle avait foiré. Cependant, elle en était contente. Elle avait déjà tué bon nombre d’agents de la Fondation, elle ne voulait pas en rajouter un dernier à ce triste tableau. D’autant plus que cet agent devait très certainement être l’un des meilleurs, étant le seul survivant de l’attaque. Survivant parce qu’elle l’avait épargné. Elle en tirait une certaine forme de fierté.

David avait réussi à la récupérer, fonçant dans le désert sous un déluge de feu. Ils en avaient réchappé de justesse.
Maintenant, elle ne comptait plus le revoir bien qu’il lui avait assuré qu’ils se reverraient bientôt. A vrai dire, elle s’en fichait : ses vrais amis étaient à la Fondation.

Elle posa ses affaires dans son logement de fonction et regarda par la fenêtre. Aleph était peut-être le site principal de la Fondation, c’était aussi une véritable ville perdue au beau milieu des montagnes.
Elle déambula dans les rues, se souvenant de chaque recoin.

"Le bon vieux temps…"

Elle connaissait la Fondation depuis ses treize ans, elle connaissait Aleph comme sa poche.
Elle regarda sa montre, sa première journée de travail commençait bientôt. Elle se dirigea vers le bâtiment d’administration. Une personne en sortait. Elle ne le reconnut pas tout de suite, plongée dans le bonheur d’avoir retrouvé sa maison, mais lui se figea. Elle lut dans son regard d’abord de la surprise puis de la peur. Son cou était recouvert d’un large pansement. Les yeux de Tara s’agrandirent de frayeur. Voyant qu’ils étaient au beau milieu de la foule, et étant tout deux des agents entraînés, ils continrent pour l’un son envie de sonner l’alerte et l’autre son envie de le forcer à se taire. Ils se dirigèrent vers un couloir annexe, là où personne ne passait afin de s’expliquer le plus calmement possible.
Les épaules de Tara s’affaissèrent tandis qu’elle signalait à Cadran1 par un code rapide qu’elle avait été découverte. Bientôt, Kendrick la localiserait et l’agent serait amnésié. Elle espérait cependant qu’il ne subirait pas un sort moins enviable, ayant beaucoup de respect pour lui.
Les doigts de l’agent se rapprochèrent de la crosse de son arme de service. Tara le vit et de la tristesse passa dans son regard. Elle lui fit remarquer d’un ton las :

"Je suis toujours aussi efficace pour désarmer quelqu’un.
- Vous êtes de l’Insurrection.
- Non."

Elle le regarda dans les yeux, espérant le convaincre de son innocence. Hélas, il ne la crut pas, se rappelant avec quelle froideur elle avait éliminé ses alliés. Elle devrait s'en accoutumer, désormais toute personne qui découvrirait son secret la considérerait immédiatement comme son ennemie. Il dégaina son arme rapidement mais Tara ne fit aucun geste pour l’arrêter. Elle leva juste calmement les mains et lui dit lentement :

"Je ne suis pas votre ennemi. Nous sommes dans le même camp.
- Vous les avez quand même tous tués.
- Oui mais c’est dans l’intérêt de la Fondation, pour l’intérêt de tous. Je vous en prie, croyez-moi."

Au moment où elle finissait sa phrase, des agents arrivèrent et plaquèrent l’homme au sol. Il se débattit :

"C’est elle notre ennemi ! Elle est de l’Insurrection !"

Kendrick arriva et la rassura :

"Il va faire un gros dodo."

L’agent se débattait, ne comprenant pas ce qu’il se passait. Elle eut soudainement pitié de lui :

"Ne le malmenez pas trop," s’exclama-t-elle à l'intention des agents.

L’homme dont elle ignorait même le nom la regarda avant que l’un des agents ne l’endorme et ce qu’elle vit dans ses yeux l’ébranla.
Elle y vit un regard froid qui semblait lui faire une promesse :
"Un jour, tu le paieras."

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