Une autre Histoire
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Le vieil homme ferma les yeux un instant, se laissant submerger par ses souvenirs. Les douze sièges qui lui faisaient face retrouvèrent leurs occupants. La salle dans laquelle il se trouvait redevint le centre de décision d'une organisation secrète d'envergure internationale, où les sujets de discussions traitaient à nouveau de la meilleure façon de protéger l'humanité. Il revit chacun de ses anciens compagnons. Ces mêmes personnes avec qui il avait travaillé toutes ces années. Même si ce poste ne laissait guère de place à l'émotion, il devait bien avouer que ses collègues lui manquaient. Comme il avait été loin de penser qu'il serait le dernier un jour…

Quelqu'un frappa à la porte, interrompant sa rêverie. L'homme leva les yeux. Son visage était flétri par les ans, mais son regard avait toujours la même intensité. Et sa voix la même force empreinte d'autorité.

Entrez.

La porte s'ouvrit, dévoilant une silhouette en uniforme. Elle était grande, bien plus grande que ce vieillard qu'elle approchait respectueusement.

Bonjour Monsieur.
- Vous avez réussi ?
- Oui Monsieur.
- Bien. Préparez l'anomalie.
- Elle est déjà prête, Monsieur. Nous vous attendions.

Le vieil homme se redressa avec difficulté, et le soldat se précipita pour l'y aider. Ils quittèrent la salle, l'un prenant appui sur l'autre. Ils ne croisèrent personne sur le chemin et ne dirent pas un mot. Seul le bruit des pas résonnait dans les couloirs souterrains.

Enfin, ils arrivèrent à la salle en question. Là, une dizaine de géants eux aussi en uniformes et arme au poing entouraient un homme plus petit. Ils s'écartèrent, laissant le vieillard approcher jusqu'à lui. Il contempla longuement ce visage, un peu quelconque, mais qui appartenait à celui qui avait mis la Fondation à genoux et mené l'humanité à sa quasi-extinction.


… C'était l'histoire d'un jeune général de l'Union Soviétique qui avait refusé la politique de Gorbatchev et déposé le dirigeant lors d'un coup d'état au sein même du Kremlin. Avec le soutien de l'armée, il rétablit une politique intérieure très dure et emprisonna ceux qui auraient pu s'opposer à lui. Cela n'aurait probablement été qu'une simple prolongation de la guerre froide si ce général n'avait pas pris connaissance de l'existence de la Fondation et des artefacts qu'elle conservait après "interrogatoire" d'un officier déchu.

Sentant une occasion, l'Insurrection du Chaos le contacta pour le prévenir du poids que pourrait avoir des armes anormales lors de négociations géopolitiques. Il tenta donc de faire main-basse sur l'ensemble des objets confinés dans le Bloc Communiste, en pensant que la Fondation n'oserait pas faire l'usage de ses atomiques. C'est pourtant ce que firent chacun des sites assaillis sans la moindre hésitation. Chaque installation fut proprement rayée de la carte, occasionnant de nombreuses pertes des deux côtés.

Fou de rage, le nouveau dictateur dénonça publiquement l'existence de la Fondation lors d'un discours virulent au siège de l'ONU (réalisant par ce biais un scénario de classe-EK) et annonça que toute nation qui cacherait ou soutiendrait l'organisation serait considérée comme un ennemi de l'URSS et traitée comme tel.

Certains pays de l'OTAN et du Tiers-Monde hébergeant la Fondation exigèrent que leur soit remis tous les artefacts sur leur territoire. Le Conseil O5 vota alors à l'unanimité de leur répondre selon ces termes : "La Fondation sécurise, confine et protège depuis des décennies. Elle n'a jamais cédé et ne cédera pas. Que ceux qui veulent faciliter le travail des Russes au point d'éliminer la seule puissance capable de résister à leur arsenal leur prête directement allégeance. En attendant, les objets SCP resteront entre les mains de la Fondation."

Malheureusement, les dirigeants étaient bien plus faciles à faire plier que les dirigés et l'emballement médiatique qui suivit fut extrêmement violent. Qu'était donc cette mystérieuse organisation qui contrôlait des nations entières ? De quel côté étaient-ils, contre les Russes, certes, mais quels intérêts servent-ils vraiment ? Que faisaient-ils ? … Face à cela, la Fondation maintint sa politique du secret. Pas de conférences de presse. Pas d'informations. Des journalistes qui disparaissaient mystérieusement et d'autres qui collaient au nom de la Fondation tout et n'importe quoi. De nombreuses rixes opposèrent militants pro et anti-fondation auxquels se mêlaient les forces de l'ordre un peu partout et, voyant que la situation devenait hors de contrôle, le gouvernement américain décréta la loi martiale. Cette fois, la Fondation fut associée à un autre adjectif : "liberticide". Le lendemain, sept états firent sécession et négocièrent un traité de non-agression séparé avec l'URSS, puis douze, puis vingt. Le conflit n'avait même pas débuté que l'Amérique était sur le chemin de la guerre civile.

Pendant ce temps, en Europe, la situation n'allait pas mieux. Même si ici la peur d'une offensive russe était bien plus concrète, la Fondation ne faisait pas l'unanimité, et surtout, les Etats-Unis, qui auraient dû protéger le monde occidental, semblaient déjà hors d'état de combattre. La France et le Royaume-Uni, détenteurs de l'arme atomique, annoncèrent leur intention de s'en servir si eux ou leurs alliés venaient à être attaqués. Le lendemain, le feu nucléaire s'abattait sur Paris et Londres, tandis que l'Armée Rouge déferlait sur le reste de l'Europe, le Moyen-Orient et l'Asie du Sud.

Les armées régulières furent littéralement anéanties par la puissance des armes anormales "gracieusement prêtées" par l'Insurrection du Chaos, mais la Fondation réussit tout de même à maintenir quelques bastions en Europe, malgré les attaques cumulées des commandos de l'Insurrection et des troupes russes. Seuls quelques uns furent forcés de déclencher leurs charges enterrées.

Cependant, les Russes, mis en confiance par la quasi-absence de résistance face à leur arsenal anormal perdirent tous leurs moyens quand la Fondation lança la contre-attaque aux côtés de la Chine, d'Israël et de l'Inde. Près d'un tiers du territoire perdu fut repris avant que l'Armée Rouge ne se ressaisisse. Malheureusement, il n'en restait plus grand chose. Une ligne de front se stabilisa des Alpes à la Corée en passant par la péninsule arabe.

Aidée par les frontières naturelles autant que par les derniers pays libres, la Fondation parvint à maintenir ce front pendant quatre mois. Quatre mois qui auraient sans peine fait passer la Seconde Guerre Mondiale pour une querelle de bac à sable. Voyant que le conflit semblait plus compliqué que prévu dans cette partie du monde, le général russe entreprit d'envahir l'Amérique du Nord tant que les Etats-Unis étaient dans l'incapacité de résister.

Pour éviter de perdre ses principales installations, la Fondation fut contrainte de diminuer encore les effectifs de confinement et d'élargir ses procédures de recrutement. Plusieurs brèches de confinement eurent lieu, heureusement sans conséquence sur le conflit. Deux mois plus tard, les Nouveaux Etats Unis d'Amérique entraient dans la lutte contre le bloc communiste. Forte de ce nouvel allié, la coalition ne cessa de reprendre du territoire.

Au bout d'un moment, le combat se porta même sur le territoire russe. Comprenant qu'il ne pouvait vaincre tant d'ennemis, le général russe, acculé, lança son anomalie la plus dévastatrice sur l'Amérique. Le continent fut intégralement détruit et de nombreux membres de la Fondation (dont la quasi-totalité du conseil O5) furent tués.

En représailles, la Chine, l'Inde, le Pakistan, Israël, ainsi que quelques sous-marins français, américains et anglais bien décidés à se venger réduisirent proprement en cendres près d'un quart du territoire russe avant que la Fondation ne parvienne à faire cesser le bombardement.


Par chance, le général avait survécu. Il s'était réfugié dans son bunker avec quelques fidèles. Les dernières forces armées de la Fondation fondirent au travers des terres radioactives, écrasant les derniers points de résistance, et parvinrent à le capturer. Il se tenait à présent ici même, pétrifié de peur, devant O5-1.

J'espère que vous avez conscience de la chance que vous avez. Vous méritez un sort bien pire que la mort mais malheureusement, nous n'avons pas le choix.

Sur un geste, les soldats l'emportèrent alors qu'il hurlait, pleurait, suppliait… L'O5 se dirigea avec d'autres soldats dans une petite pièce dont un des murs, vitré, donnait sur une salle nue en béton avec deux portes. L'une d'elles s'ouvrit et le général y fut jeté sans ménagement.

Tout est prêt, Monsieur.
- Bien. Sortez, maintenant. Vous n'avez pas à supporter cela.

Sans un mot de plus, tout le monde sortit, à l'exception du dernier O5. Celui-ci fixa longtemps le général, qui tambourinait désespérément sur la porte blindée à s'en briser les os. Puis il appuya sur le bouton devant lui. La seconde porte s'ouvrit. Enfin, retentit le dernier cri d'un homme qui n'avait jamais existé, tandis qu'une légère brume le submergeait.

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