Un peu de discipline
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« Cette fois, nous sommes perdus. »

Un sentiment de fin du monde envahit le cœur de Jonathan Pierce, directeur du Site-Lamedh. L'alarme lui vrille les tympans, et la fatigue causée par cette alerte tardive lui engourdit le cerveau. Il s'avance à grands pas vers l'endroit où la brèche de confinement risque de frapper d'un instant à l'autre, cravate au vent, suivi de près par deux agents au visage invisible sous leur casque à visière. L'un d'eux a dégluti en entendant la remarque échappée de la bouche du directeur. Il a beau être préparé à ce genre d'événements, le stress reprend vite le dessus quand la tête pensante d'un site hautement militarisé se permet des pensées pessimistes.

SCP-290-FR-2 fait une crise. La cinquième en un mois, et sa cellule commence à faiblir. Les mesures sont formelles : si l'entité continue d'établir une pression pareille sur les murs, une brèche se formera d'ici quelques heures.

« Unités de combat robotisées classe Dragon en place », crache le talkie-walkie accroché à la ceinture du directeur.

« Tenez-vous prêt, ça peut péter d'un instant à l'autre », réplique-t-il en appuyant maladroitement sur un bouton.

Le trio passe les portes et les couloirs en passant à travers les contrôles et autres dispositifs de sécurité comme dans du beurre. D'énormes gouttes de sueur se sont formées sur le crâne du quarantenaire. Plus que trois portes blindées à passer, et ils seront juste derrière la première ligne, prêts à mourir comme des capitaines de navire faisant naufrage, envoyés six pieds sous terre par un démon à l'apparence d'enfant.

Son talkie-walkie grésille à nouveau. Mais il ne s'agit pas de l'équipe d'intervention, mais des quelques gardes chargés de la surveillance aux entrées du Site, réduits au strict minimum. La voix informe d'un ton neutre, procédural :

« Monsieur, Mme McPhee vient de passer la voie d'accès A. Ses codes d'identification et de sécurité étaient corrects, nous l'avons dirigée vers le bunker C, comme vous nous l'avez demandé. »

Pierce pile. Les deux gardes derrière lui manquent de lui rentrer dedans. Le casque du plus jeune lui glisse sur le nez. Le directeur saisit le talkie-walkie avec un geste nerveux et le porte à sa bouche :

« Qui ça ? »

« Mme McPhee, Monsieur. Ses codes étaient co- »

« Je n'ai jamais- »

Il lève les yeux. Par réflexe. Et aussi parce que les deux soldats à ses côtés ont brusquement levé leurs armes.
Devant lui, à cinq pas, se tient une dame qui n'était pas présente la seconde d'avant. Il fait un pas en arrière. Ses vêtements sont d'un noir profond, et sa robe d'un autre temps lui taille une silhouette d'obstacle immuable. Son chapeau, d'où s'échappent quelques plumes tout aussi noires, lui donnent un air de femme britannique de l'époque Victorienne. Sa main droite, sortie de son manteau, tient une canne irrégulière, tordue comme un bâton, qui semble être davantage à but esthétique qu'autre chose.
Mais son visage. Son visage, mon dieu, songe chaotiquement Pierce.
Un nez énorme, difforme, au centre d'un faciès disgracieux marqué par deux verrues. Ses cheveux grisonnants semblent couronner sa laideur.
Son expression est fixe et autoritaire. Elle ne semble pas cligner des yeux ; son regard le transperce, et elle n'a pas l'air de remarquer, ou de prêter une quelconque importance, aux deux armes automatiques pointées sur sa tête.

« Bonsoir, Monsieur Pierce. »

Sa voix est grinçante et sa dent dépassant sur sa lèvre inférieure scelle une moue qui paraît éternellement contrariée.

« Je suis Nanny McPhee. »

L'incompréhension envahit Jonathan. Qui est-elle ? Un membre d'un Groupe d'Intérêt ennemi ? Un skip en cavale ? Il s'étonne, dans sa panique, que les agents n'aient pas encore tiré.
Il ne se rend pas compte qu'ils ne parviennent pas à appuyer sur la détente.

« Je suis la nurse que vous avez appelé. »

Ces mots ouvrent des portes dans la mémoire du directeur, dont les yeux s'illuminent d'une brève étincelle. Il se souvient de cette voix qu'il lui semblait entendre quand il était seul, et de ces mots qu'il voyait pendant quelques secondes sur des documents qui n'avaient rien à voir entre eux. C'était toujours la même phrase, toujours le même conseil, répété inlassablement : La personne qu'il vous faut est Nanny McPhee.
Il pensait que c'était à cause du surmenage, du stress causé par les risques de brèche de confinement de SCP-290-FR. Ça lui était déjà arrivé, ce genre d'hallucinations auditives et visuelles, dans sa jeunesse, lorsqu'il enchaînait les nuits blanches, et il était persuadé que ce n'était que passager, le temps que les choses reviennent dans l'ordre.
Mais il se rappelle aussi avoir pensé un bref instant, juste un tout petit instant, qu'il avait besoin d'aide.

Timidement, la mâchoire légèrement tremblotante, il lance aux deux agents :

« Baissez vos armes. »

Il s'exécutent sans résistance ni hésitation, comme s'ils n'attendaient que ça. Pierce, nerveux, s'avance vers la nurse.

« Vous… Vous êtes venue pour lui ? »

Nanny McPhee fait lentement volte-face et s'avance dans le couloir, dans la direction de la cellule de SCP-290-FR.

« C'est exact, » dit-elle doucement pendant que Jonathan essaie de marcher à ses côtés malgré la taille restreinte du couloir. Les deux agents les suivent en louchant sur l'intrus.

Alors qu'ils passent la première porte blindée, Nanny McPhee rompt le silence qui venait de s'installer :

« J'ai cru comprendre que votre enfant était extrêmement indiscipliné… »

Indiscipliné, c'est le mot, songe-t-il ironiquement.

« C'est-à-dire que, ce n'est pas vraiment le mien… » bafouille le directeur.

« Je suis au courant, soyez sans crainte. »

Pierce déglutit. Sa crainte ne sera pas dissipée aussi facilement.
Lorsqu'ils passent la deuxième porte blindée, l'alarme résonne encore plus fort, donnant au bunker une image vibrante, où l'odeur de la sueur et de l'huile des unités robotisées se mêle à celle de la peur de mourir. Nanny McPhee s'arrête un instant pour lever la tête vers une diode clignotante au plafond, avant de continuer et d'interroger à nouveau :

« Quels sont les principaux soucis que vous avez- » a-t-elle juste le temps de dire, brièvement interrompue par un groupe de cinq agents la dépassant en trombe, manquant de la bousculer. Elle reprend ensuite : « Quels sont les principaux soucis que vous avez avec lui ? »

« Eh bien, beaucoup, ça c'est sûr, mais pour mettre des mots dessus, je… »

Nanny McPhee s'arrête, un brin plus brusquement, cette fois-ci. Elle se tourne vers Pierce, et le fixe intensément, comme pour évaluer son honnêteté, ou sa maîtrise de la situation. Ses sourcils haussés font remonter les rides sur son front en une dizaine de vaguelettes rugueuses.

« Va-t-il au lit sans faire d'histoires ? »

« Heu, non, ça, il- »

« Se lève-t-il sans faire d'histoires ? »

« Disons que ça dépend énormément de- »

« S'habille-t-il sans faire d'histoires ? »

« Écoutez, je ne crois pas qu'il serait très réceptif à une forme d'autorité aussi- »

« Dit-il "s'il vous plaît" et "merci" ? »

« Non, définitivement, non. »

« Je pense en savoir assez. »

Elle continue à avancer, laissant le directeur sur place.

« Votre enfant a besoin de moi, » conclut-elle alors qu'il se décide enfin à la suivre, après s'être essuyé le front avec tout son avant-bras.

« Excusez-moi, Madame McPhee, mais comment comptez-vous vous y prendre ? Je ne suis pas sûr d'être tout à fait prêt à laisser une inconnue s'occuper d'un problème aussi… »

L'inquiétude est légitime. Ce qui le pousse à la laisser avancer et franchir les portes du bunker ne tient qu'à son instinct, qu'à l'idée forte mais terriblement irrationnelle pour son esprit logique qu'elle est pleinement capable de régler cette crise. Il y a aussi son réflexe d'appeler des renforts pour intrusion d'un individu suspect qui est mystérieusement refoulé dans un coin de son cerveau sans qu'il ne s'en rende compte. Tous ces bugs mentaux créent en lui un malaise désagréable.

« J'ai la situation bien en main, Monsieur Pierce. »

Ils passent la troisième porte blindée.
Immédiatement, une espèce de vague haie d'honneur leur est ouverte. Soldats armés, robots de combat, lances-flammes et autres gadgets militaires regardent avec des yeux ronds le directeur du Site dépasser la première ligne, droit vers le danger, accompagné d'une dame à l'allure de sorcière. Derrière la porte de la cellule aux allures de coffre-fort, la minuscule bulle d'air emprisonnée se débat, et le brouhaha de son souffle se mêle aux cris d'un enfant déchaîné. La pression de l'air, en plus de faire hurler les parois de métal, envahit la pièce d'une atmosphère similaire à celle qu'aurait un salon où toute l'humanité se serait rassemblée pour attendre la fin des temps, uniquement séparée par une mince barrière du serpent géant Jörmungandr.

Les pieds dissimulés par ses vêtements amples, Nanny McPhee s'avance vers la cellule comme un pion d'échec hanté. Une fois devant la porte, sa main gauche, qui fait sa première apparition depuis son entrée au site-Lamedh, sort de son manteau, et fait toquer son index contre l'acier. Contre toute attente, le choc, qui aurait dû être aisément recouvert par le vacarme, fait éclater trois sons successifs, comme trois coups de tonnerre.
À côté, la voix basse et amère de la nurse a l'air d'un murmure :

« Bonsoir, Boréas. Je suis Nanny McPhee. »

Quelques agents se regardent, incapables de dire s'ils ont bien entendu : comment a-t-elle appelé l'entité ? Le directeur regarde de loin, vaguement caché derrière une unité Dragon, raide comme un piquet. L'Agent Blather, une recrue habituée à SCP-290-FR, lance à l'inconnue en noir : « Je ne crois pas qu'il vous entende, Madame. »

Comme en réaction à cette remarque, la tornade captive se calme un instant, et un glorieux grondement juvénile s'échappe de la cage :

« VA TE FAIRE ENCULER, VIEILLE PÉTASSE ! »

L'intéressée se retourne brièvement, et adresse un « Mh. » plein de sens à Pierce. Elle n'a même pas eu besoin de le chercher du regard pour le dénicher derrière sa montagne de fer.
Lorsqu'elle reporte son attention sur la porte de la cellule, l'ouragan a déjà repris à l'intérieur.

« Maintenant, ça suffit. Tu vas ranger tes affaires, pousser tous les débris et ce que tu as cassé dans un coin de ta chambre et refaire ton lit immédiatement. »

Long silence du côté des soldats. Derrière la porte, rien ne change.

« Est-ce que tu as entendu ? »

Aucune réponse.
Les poings des agents se resserrent sur leurs armes ; ils ne savent pas ce que cette négociatrice a en tête, mais c'est visiblement très mal parti. Puis, comme un seul homme, pour une raison inexplicable, ils font tous un pas en arrière.
Nanny McPhee, le regard planté dans la porte blindée qui lui fait face, a sorti sa canne de son manteau, et a posé ses deux mains dessus. Lentement, ses deux bras soulèvent le bâton avec un mouvement fluide perturbant, comme si les bras étaient indépendants du reste du corps et étaient contrôlés par un système d'horlogerie très précis.

Le bâton s'abat.

Et la tempête se calme.
Quelques murmures de stupéfaction parmi les forces armées présentes se propagent dans la salle, rapidement suivis par des "shhht" pressants : il y a, en fait, toujours du bruit.
Un bruit régulier, hypnotisant, comme un tambour de machine à laver. Des objets qui s'entrechoquent, un autre plus gros qui grince sur le sol… Mais les murs de la cellule ne semblent plus souffrir.

Nanny McPhee, sans attendre, lève la tête et interpelle une caméra qui la fixait :

« Pourriez-vous m'ouvrir, s'il vous plaît ? »

À l'instant où la question finit d'être posée, le dernier rempart entre l'ensemble du personnel et SCP-290-FR s'ouvre. Après cet événement, on cherchera pendant des mois entiers la personne derrière les caméras qui lui a obéi aussi vite. On finira par se rendre à l'évidence que personne ne peut rentrer un mot de passe avec autant de chiffres aussi rapidement.

Les lances-flammes se dressent, les unités de combat robotisées cliquettent et clignotent. Un vent puissant et glacial se déverse comme une vague sur la petite armée, créant des dizaines de frissons simultanés. Les agents les plus proches sont contraints de reculer ; Nanny McPhee, pourtant juste à l'entrée, ne bouge pas d'un pouce. Les plumes sur son chapeau semblent prêtes à se détacher, mais tiennent bon par miracle.

En entrant, Nanny McPhee, ainsi que tous les soldats réussissant à jeter un œil à l'intérieur de la cellule, sont témoins d'une tornade bien originale : un cyclone de plâtre, de jouets éventrés, de métal et de céramique de toilettes sèches occupe toute la pièce en hurlant comme un blizzard. Un lit encore en un seul morceau tourne en cercle sur le sol, poussé, mais trop lourd pour s'envoler. Dans ce cyclone tournoie également, à une vitesse bien trop élevée, un enfant roulé en boule. Il jure par intermittences, mais il est difficile à entendre.

Alors qu'elle se tient au centre de cette démonstration de magie, Nanny McPhee n'est heurtée par aucun débris, aucun lit, aucun livre, et sûrement pas par un enfant pas sage malmené par ses propres vents. Tout semble l'esquiver et lui tourner autour comme un ballet un brin trop énergique.
La nurse, en suivant le SCP du regard, déclare d'un ton sévère :

« Ce sont tes propres bourrasques. Si tu ne te calmes pas, tu resteras là-haut toute la nuit. »

Le vent continue de siffler, mais Nanny McPhee, du bout de son bâton jusqu'à la pointe des plumes de son chapeau, demeure imperturbable.
Il faut plusieurs minutes pour que le vent perde en intensité, que chaque déchet tombe un à un sur le sol, pour finir par SCP-290-FR qui tombe doucement à terre. Tout pâle, les jambes tremblantes, il regarde sa nouvelle nurse avec un air empli d'un mélange de crainte et de colère.

« Bien. Il est temps de ranger, et d'aller au lit. »

Le rangement prend un sacré bout de temps, et l'heure d'aller se coucher est dépassée depuis belle lurette lorsque l'enfant envoie le dernier débris dans le coin nord-ouest de sa cellule et réarrange son lit pour y dormir. Les agents auraient d'ailleurs juré voir un sommier en bien plus piteux état que ça ; celui-ci a les pieds à peine tordus, incomparable au bout de ferraille matelassé qui tournait autour de la nurse.
Quelques soldats dorment debout, mais beaucoup, dopés par l'adrénaline, sont restés éveillés pendant toute la séance de rangement, leur fusil-mitrailleur ou lance-flamme toujours prêt à être utilisé. Le directeur, lui, n'a pas cillé un seul instant.

Lorsque l'enfant se met enfin dans son lit, seule une boule de cheveux blancs crasseuse et honteuse dépasse de ses couvertures. Malgré la bouderie, Nanny McPhee le borde et lui adresse un « Bonne nuit, Boréas » où perce une très, très maigre note de tendresse. Après un temps de pause, elle dit avec le ton de la promesse :

« Nous te trouverons un lit neuf demain. Nous en profiterons pour parler des raisons de ta colère. »

Elle expire longuement.

« Tu es un garçon très intelligent, Boréas. Je suis sûre que tu comprends que laisser cet adulte prendre le contrôle lorsque tu es contrarié te nuit plus qu'autre chose. »

Un bref rictus déforme la grimace qui lui sert de visage ; elle sait qu'il l'écoute, même s'il ne le montre pas. Elle s'en va donc, et lorsqu'elle quitte la cellule, la lumière s'éteint et la porte se ferme, sans que personne n'ait appuyé sur aucun bouton.

« Repose-toi bien, » a-t-elle le temps de lui adresser avant de le perdre de vue.

Lorsque Nanny McPhee revient au niveau de Pierce, elle le salue, lui et l'ensemble des soldats présents, d'un mouvement de tête.

« Je trouverai ma chambre moi-même. Bonne nuit, messieurs. »

Puis, sans être arrêtée, ni questionnée, elle quitte la pièce. L'Agent Blather n'attend pas plus longtemps, et capte l'attention du directeur en se postant directement devant lui.

« Dois-je appeler des renforts, Monsieur Pierce ? »

La bouche à demi-ouverte, Jonathan n'hésite pas bien longtemps :

« Non… Non, on a besoin de cette nurse. On la gardera ici jusqu'à ce qu'on n'ait plus besoin d'elle. »

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