Un job de rêve
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« Mes amis, le moment est venu pour nous de nous exprimer par vote à main levée sur notre appartenance ou non à Primordial. »

Cette phrase venait d’être prononcée d’un ton solennel par Jacques « Papy » Guillemin, énergique quarantenaire aux cheveux brun déjà parsemés de fils d’argent, et dont le visage, quoique marqué par une belle collection de cicatrices de tailles diverses, semblait prédisposé à arborer en permanence un chaleureux sourire.
Solennel, le cadre l’était beaucoup moins puisqu’il s’agissait de l’ « Alvadora », un petit bar situé dans l’est de la France, à proximité de la frontière allemande, dans lequel un certain nombre de mercenaires de l’anormal avait ses habitudes.

« Encore ? »

Cette réponse désabusée émanait de Chelsea « Bullet » Murray, jeune femme qui n’avait pas plus de la moitié de l’âge du précédent, caractérisée par une indomptable crinière rousse flamboyante, les tâches de rousseur qui allaient avec, et une cicatrice qui émergeait de son t-shirt pour s’arrêter brusquement à la clavicule. Pour l’heure, elle était affalée sur leur table, la tête enfouie entre ses bras.

« Comme tu veux, Papy, mais on sait tous comment ça va finir. »

La deuxième réponse venait, elle, d’Amaury « Coloc » Cahen, un trentenaire mal rasé aux cheveux blond cendré qui couvait du regard une pinte de bière. Au contraire de son aîné, son expression semblait trahir en permanence une profonde mélancolie.

« C’est important, précisa Jacques. Mais je ne veux pas influencer vos votes en vous disant pourquoi. Alors allons-y. »

La tête de Chelsea émergea de mauvaise grâce du carcan formé par ses bras, puis elle s’étira comme un chat, tandis qu’Amaury avalait une gorgée de sa boisson, l’air résigné.

« Que ceux qui sont pour que nous acceptions l’offre de Primordial lèvent la main. »

Amaury leva la main, comme pour tous les scrutins antérieurs.

« Tous les deux, je suppose ? demanda le doyen de la petite bande, paraissant déjà connaître la réponse.

- Tous les deux, confirma l’intéressé.

- Très bien, alors maintenant, que tous ceux qui sont contre lèvent la main. »

Cette fois, il leva lui-même le bras, imité par une Chelsea qui ne put réprimer un bâillement.

« Wow, quelle surprise, lâcha cette dernière en reprenant sa position initiale. Match nul, comme les six fois précédentes.

- Erreur, ma petite Bullet, corrigea Jacques. Car cette fois-ci, je vais me permettre d’exprimer un vote en faveur d’une affiliation momentanée et exceptionnelle à Primordial, plus précisément le temps d’une mission. »

La rouquine se redressa une seconde fois, ce coup-ci beaucoup plus vivement.

« Ben v’là autre chose, grinça-t-elle. Et on peut savoir à quel moment t’as décidé de mettre ton indépendance et ta dignité au clou, Papy ?

- À partir du quatrième zéro sur le contrat à peu près, je dirais, répondit-il avec un grand sourire.

- On ne va pas s’en plaindre, intervint Amaury. Mais on peut savoir de quoi il est question exactement ?

- Je vous montre ça de suite. »

L’aîné tira d’une sacoche qui reposait près de lui un antique ordinateur portable qu’il déposa sur la table. Il l’alluma et, comme de coutume, il fallut plusieurs longues minutes avant que l’appareil ne soit opérationnel, ce qui eut le don d’exaspérer à divers degrés les quatre mercenaires.

« Tu vois, si on bossait pour Primordial, on aurait à coup sûr accès à du matos d’un peu meilleure qualité, fit remarquer le trentenaire à Chelsea, de loin la plus exaspérée de la bande.

- Donc il suffirait qu’on vende notre cul à cette bande de coincés pompeux pour avoir accès à la dernière merde informatique à la mode ? Mais il fallait le dire plus tôt, ça change tout !

- Arrêtez un peu, vous êtes pires que des gosses. Regardez plutôt, ça s’affiche. »

Sur l’écran venait en effet enfin d’apparaître un e-mail émanant de Grégoire Autier, vieille connaissance de Jacques Guillemin qui occupait une place de choix au sein de Primordial, l'organisation qui régissait le mercenariat de l'anormal. Ce dernier entreprit d’expliquer la situation tandis que ses associés parcouraient le message.

« Pour faire court, la Fondation SCP a offert il y a quelques temps à un transfuge issu d’un autre groupe d’intérêts sa protection en échange d’informations concernant son organisation. Une sorte de programme de protection des témoins, si vous préférez, puisqu’elle l'a récompensé avec une nouvelle vie.
Problème : récemment, l’Insurrection du Chaos a commencé à s’intéresser d’assez près au type concerné, et la Fondation craint qu’elle n’essaye de s’en emparer. Elle n’a donc pas d’autre choix que de reconstruire une couverture au VIP de zéro. Seulement, elle a eu une assez bonne idée pour régler le problème de façon plus définitive. »

Il avala une gorgée de bière, ménageant le suspens.

« Le plan est simple : la Fondation fait appel à Primordial, le seul groupe de mercenaires en lequel elle a suffisamment confiance pour ce job, afin que celui-ci mette en scène l’enlèvement du transfuge. L’IC va penser que c’est un autre groupe qui vient de passer à l’action, et donc que la Fondation ne détient plus le type. Logiquement, elle devrait lui foutre la paix, au moins pour ça.
Pour finir, Primordial rend quelques jours plus tard le VIP à la Fondation, et tout le monde est content. Cependant, ça, c’est la théorie, car…

- Car Primordial est en train de négocier un gros contrat avec l’Insurrection, et qu’il ne veut pas risquer de se la mettre à dos si ça capote, compléta Amaury.

- Exactement, et c’est là qu’on intervient. Nous sommes assez proches de Primordial pour que les conditions de l’accord avec la Fondation soient respectées, mais suffisamment indépendants pour que Primordial puisse se dédouaner au cas où les choses tourneraient mal. Du coup, Grégoire a pensé à nous. Alors, vous en pensez quoi ? »

Il y eut un moment de silence. Amaury, plongé dans ses réflexions, se grattait machinalement la nuque. Quant à Chelsea, elle semblait singulièrement agacée, au mieux, mais elle s’abstint de tout commentaire. Finalement, le premier se prononça.

« Si ça peut vous faire réfléchir un peu sur les avantages qu’on aurait à se rapprocher de Primordial, je marche. Et toi, t’en penses quoi, Bullet ?

- J’aime pas ça. Ça sent l’embrouille à plein nez, votre histoire.

- Écoute, Chelsea, c’est un job facile et bien payé, que demander de plus ?

- Justement. « Facile » et « bien payé », ça va pas ensemble.

- On ne peut pas se permettre de faire les fines bouches, en ce moment, précisa Jacques. Une bonne rentrée de fonds ne nous fera pas de mal.

- D’autant qu’on n’aurait sans doute pas autant besoin de pognon si Bullet prenait la peine de viser un peu mieux au moment de tirer. Et par « viser un peu mieux », je veux dire « arrêter de dézinguer à tout va sans se soucier du prix des balles ».

- C’est mon style de combat, j’y peux rien si je suis une spécialiste du tir de suppression sur grand angle en espace confiné », répliqua-t-elle, boudeuse.

Elle réfléchit encore un moment, ses doigts tapotant sur la table en rythme avec la musique diffusée par plusieurs enceintes réparties dans le bar.

« Bon, j’imagine que je n’ai pas d’autre choix que de me plier à l'avis de la majorité. Et puis c'est qu'un peu de pognon ne fera pas de mal. Je marche.

- Très bien, dans ce cas, j’informe Grégoire de notre acceptation, et on se mettra en route dès que possible. Ça va être du gâteau, vous allez voir. »


Coincé entre le centre-ville et une zone industrielle, le quartier dans lequel progressait le quatuor de mercenaires n’avait rien d’accueillant. De part et d’autre de la route se dressaient des bâtiments sombres aux façades défraîchies, et les passants eux-mêmes semblaient ployer sous le poids de la morosité ambiante, encore alourdie par un ciel chargé d’épais nuages orageux.
Leur voiture s’arrêta devant l’adresse indiquée, un immeuble résidentiel de trois étages particulièrement décrépi, que la petite bande observa avec un mélange de circonspection et de dégoût avant de sortir du véhicule.

« Charmant, commenta Amaury.

- Si un jour il me vient l’idée de vous trahir pour la Fondation, rappelez-moi d’y réfléchir à deux fois, ajouta Chelsea.

- On n’est pas là pour admirer l’architecture, coupa Jacques. Grouillons-nous, moins longtemps on traînera dans le coin, mieux ça vaudra. »

La porte du bâtiment était ouverte, ils n’eurent donc aucun mal à entrer. Dans le hall flottait une désagréable odeur de moisi et d’urine, plusieurs carreaux du carrelage étaient brisés, laissant apparaître le béton en-dessous, et la seule plante qui garnissait les lieux paraissait avoir rendu l’âme depuis longtemps déjà.
La petite bande ne s’attarda pas, et s’engagea dans les escaliers, qu’elle gravit jusqu’au deuxième palier. Là, deux portes se faisaient face. Venant de derrière celle de droite, on pouvait entendre des bruits de verre brisé et des cris confus.

« Bordel de merde, grogna Chelsea en dégainant. Ces putains de salopards de l’Insurrection sont déjà passés à l’action.

- Heu… Bullet, le VIP habite dans l’appartement de gauche, en fait, tempéra Jacques. Je crois que, de ce côté, il ne s’agit que d’un drame ménager tout ce qu'il y a de plus banal.

- Immeuble pourri et voisinage de merde ? marmonna-t-elle. Ça les fait chier, à la Fondation SCP, d’avoir des infos, ou bien… ? »

Les mercenaires se réunirent devant la porte de gauche, marquée du numéro quatre, celui qu’on leur avait indiqué. Se posa alors la question de la marche à suivre.

« On sonne ? suggéra la jeune femme.

- Amanda rappelle que c’est censé avoir l’air d’un enlèvement brutal, intervint Amaury.

- Si Amanda le dit, répliqua la rouquine, agacée.

- On enfonce », décréta le doyen, coupant court à ce qu’il savait être une engueulade en puissance.

Un simple coup de pied bien placé suffit à faire pendre la porte mollement sur ses gonds, dévoilant le fameux appartement.

Les compères s’étaient presque attendus à trouver un magnifique loft ultra-moderne, tant il leur paraissait improbable que la Fondation traite aussi mal ses informateurs. Cependant, l’intérieur était conforme au reste : le plancher avait connu des jours meilleurs, la tapisserie, victime de l’humidité, se décrochait par endroit, et les meubles étaient tellement hétéroclites qu’on aurait pu se croire dans une brocante.
Au milieu de l’unique pièce, mise à part une salle d’eau, trônait un vaste lit qui tranchait radicalement avec le reste. D’abord parce qu’il était d’une propreté quasi irréprochable, et ensuite parce que la structure autant que la literie paraissaient de la meilleure qualité, et valaient sans doute beaucoup plus que tout le reste des meubles réunis, voire que l’appartement lui-même.

Presque noyé dans les coussins, édredons et autres couvertures, un jeune homme dormait profondément, apparemment pas dérangé le moins du monde par le boucan d’enfer provoqué par l’entrée fracassante des quatre associés.

« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? s’exclama Chelsea, sans provoquer la moindre réaction chez l’endormi.

- Je voulais vous faire la surprise, annonça Jacques avec un de ses éternels sourires. Le transfuge qu’on doit récupérer, il appartenait au Collectif Oneiroi. Nous avons donc face à nous… Hé bien, l’hôte de notre hôte.

- L’hôte de notre hôte… répéta Amaury. Attends une minute, Papy, tu veux dire que…

- Que la Fondation a trouvé un moyen « d’isoler » le transfuge du Collectif dans la tête, ou plutôt dans les rêves, de ce type, ce qui le met à l’abri des représailles de ses confrères.

- Rassure-moi, on doit juste embarquer Blanche-Neige, là, hein ? interrogea la rousse. On doit pas faire un rituel à la mords-moi-le-nœud ou je sais pas quoi ?

- C’est pas plus compliqué que ça. Mais va falloir le réveiller, maintenant. »

Ils durent secouer leur cible un bon moment avant que celle-ci ne daigne ouvrir les yeux, et il fallut plus longtemps encore pour qu’elle se lève, révélant un pyjama bleu rayé particulièrement désuet. Du reste, l'homme, paraissait encore plus jeune que Chelsea, avait des paupières lourdes, les cheveux en bataille et une impressionnante empreinte d’oreiller imprimée sur le côté droit du visage.
Il resta un moment debout, devant ses visiteurs, ne semblant même pas réussir à reprendre pied dans la réalité.

« Qu’est-ce qu’c’est… ? finit-il par demander d’une voix pâteuse.

- Monsieur Patrick Garnier ? répliqua Jacques.

- Ouais, c’est… C’est moi, pourquoi ? répondit le VIP en réprimant un bâillement. Vous êtes de la Fondation, c’est ça ?

- Pas exactement, mais c’est tout comme. Suivez-nous, s’il vous plait.

- Vous suivre ? Mais… J’suis pas censé bouger d’ici, moi. J’vais me faire passer un savon à coup sûr. »

Malgré ces protestations, le dénommé Patrick, complètement déconnecté, n’opposa aucune résistance quand les mercenaires l’emmenèrent sur le palier, se contentant de se frotter les yeux et de bâiller à répétition.
Néanmoins, alors qu’ils allaient s’engager dans l’escalier, ses jambes se dérobèrent brusquement sous lui, et il dévala mollement les marches, tel une poupée de chiffon.

« Et merde ! s’écria Chelsea. Si cet abruti s’est pété la nuque, ça va encore nous retomber dessus ! »

Les trois mercenaires se lancèrent à la poursuite du malheureux, dont la chute s'était achevée sur le palier d'en-dessous. Celui-ci releva alors la tête dans leur direction, et seulement la tête, ses autres membres restant parfaitement inertes.

« Il est paralysé, constata Amaury, catastrophé.

- Que se passe ? Que signifie ? demanda Patrick d’un ton quasi mécanique.

- Bordel, et en plus sa chute l’a rendu con, s’énerva la benjamine.

- Enveloppe corporelle nouveauté moi, répondit le jeune homme. Expression verbale aussi.

- C’est le VIP, le type… Enfin, l’entité du Collectif Oneiroi, expliqua Jacques. Apparemment, son lien avec Patrick lui permet de prendre le contrôle de son corps.

- Positivement, répondit l’entité. Mais que signifie ? Qui être ?

- On est dans votre camp, mais on n’a pas le temps pour les grandes explications. Vous êtes en danger, et nous avec, par la même occasion, alors rendez le contrôle au gamin, on va avoir besoin de ses guiboles.

- Explications plus tard requises », prévint l’entité.

Les yeux de l’hôte se fermèrent un moment, puis clignèrent plusieurs fois, et il se releva tant bien que mal, massant ses membres endoloris.

« Pas la peine de pousser ! s’exclama-t-il, offusqué. Je vous suis ! »

Le groupe déboucha dans la rue et se précipita vers la voiture qui les attendait. Jacques prit la place du conducteur, Chelsea celle du passager, Patrick et Amaury s’installèrent sur la banquette arrière. L’aîné mit la clé dans le contact et démarra en trombe.

Ils n’eurent cependant pas le temps de célébrer leur réussite, car une autre voiture, jusque-là garée un peu plus loin, les imita aussitôt. Il ne leur fallut pas longtemps pour comprendre qu’il s’agissait d’une équipe de l’Insurrection du Chaos, et qu’elle était bien décidée à ne pas se laisser arracher le précieux transfuge sans rien faire.
Une poursuite endiablée s’engagea, sous les yeux effarés des badauds. Jacques conduisait aussi vite que l’environnement urbain le lui permettait, mais leurs poursuivants ne lâchaient pas un mètre.

« On va se retrouver avec la flicaille au cul, à ce rythme-là, s’alarma le conducteur. Il faut qu’on se débarrasse de ces emmerdeurs !

- J’m’en occupe, annonça Chelsea en vérifiant que son Beretta était bien chargé.

- Super idée, Bullet ! cria Amaury, essayant de couvrir les rugissements du moteur et le crissement des pneus. Comme ça, on ne risquera plus d’avoir les flics sur le dos, on en sera sûr ! »

Mais elle ne l’entendit pas, ou fit semblant de ne pas l’entendre, ouvrit sa vitre et, juchée sur la portière, elle commença à tirer sur leurs poursuivants. Le claquement des coups de feu s’ajouta alors à la cacophonie ambiante.
Cachant son exaspération, Amaury lança à leur passager, tout en se retournant vers lui :

« Ne vous inquiétez pas, monsieur Garnier, tout est sous contr… »

La suite de sa phrase mourut dans sa bouche quand il constata que l’intéressé dormait paisiblement, affalé sur la banquette, malgré les soubresauts qui agitaient la voiture lancée à pleine vitesse.

« Y’en a au moins un qui reste calme », commenta Jacques, qui l’avait aperçu dans le rétroviseur.

À cet instant, Chelsea revint dans l’habitacle du véhicule, extirpant un chargeur de la boîte à gant.

« Quand on te parlait du gâchis de munitions, Bullet ! s’énerva Amaury. Tu viens de vider un chargeur entier, et ces enfoirés sont encore après nous.

- Pas ma faute, grommela-t-elle. Mes putains de cheveux qui volent dans mes yeux. Et gardez vos commentaires à la con, ou je vous en colle une au passage, les colocataires.

- Amanda te dit d’aller te faire voir.

- Amanda devrait apprendre qu’on n’emmerde pas quelqu’un qui a un flingue chargé dans la main, surtout quand on peut même pas en tenir un soi-même…

- VOUS CROYEZ VRAIMENT QUE C’EST LE PUTAIN DE MOMENT ? » gueula Jacques.

La rouquine marmonna encore quelques grossièretés inaudibles en reprenant sa position de tir, tandis que le trentenaire se massait les tempes en murmurant : « du calme, du calme… ». Patrick, réveillé par l’éclat de voix du pilote, regardait autour de lui, plus perdu qu’effrayé.

« JE L’AI EU ! » finit par triompher Chelsea.

En effet, une des roues du véhicule des insurgés avait été touchée, son conducteur perdit le contrôle, et ils allèrent percuter violemment une des voitures garées le long du trottoir.

« Je vous l’avais dit, du gâteau ! se vanta la tireuse.

- T’as eu du bol qu’ils ne répliquent pas, ouais, tempéra Amaury.

- Ben quoi, Amanda, jalouse de plus pouvoir en faire autant ?

- Ils avaient sûrement l’ordre de ne pas mettre la vie du VIP en danger, coupa le doyen, désireux d’éviter que la chamaillerie ne dégénère à nouveau. Bon, maintenant on prie pour que la police ne rapplique pas, et on se dirige vers la planque.

- C’était quoi ce bordel ? intervint Patrick.

- L’Insurrection du Chaos, expliqua Amaury. Un groupe concurrent de la Fondation SCP qui voulait mettre la main sur vous. Mais on leur a coupé l’herbe sous le pied.

- Ils m’en voulaient à moi ? »

Soudainement bouleversé, le jeune homme prit sa tête dans ses mains.

« Marre, marre, marre… J’en ai marre de ces conneries. D’abord cette espèce de narcolepsie bizarre… « anormale », ils ont dit. Ensuite la Fondation qui me met ce truc dans la tête, puis vous qui m'embarquez je sais pas où, et maintenant y'a d'autres cinglés qui veulent me capturer ? »

Il resta ensuite un moment prostré dans son coin. Aucun des mercenaires ne semblait savoir quoi dire ou quoi faire. Ce fut finalement Chelsea qui agit la première, d'une manière étonnamment chaleureuse pour elle ; elle lui tendit la main, qu’il serra mécaniquement, recherchant du regard une explication à ce geste inattendu.

« Chelsea Murray, mercenaire de l’anormal, se présenta-t-elle avec un sourire. Actuellement en contrat comme les trois autres ici présents, pour simuler votre enlèvement et vous remettre plus tard à la Fondation. Tu peux m’appeler Bullet, comme tout le monde.

- « Bullet »… ?

- Rapport à mon caractère tête brûlée et à mon côté percutant, expliqua-t-elle, l’air enjoué. Le vieux de quarante piges qui conduit, là, c’est Jacques Guillemin, mais on l’appelle « Papy », parce que ça l’emmerde.

- J’vous serre pas la main, je conduis, ajouta celui-ci en lui jetant un coup d’œil mi bienveillant, mi amusé dans le rétroviseur.

- Et à côté de toi, c’est Amaury Cohan et Amanda Amatore, les colocs'. »

Patrick regarda à côté de lui, son visage trahissant l’incompréhension.

« Mais, il n’y a qu’une seule…

- Détrompe-toi, Amaury est comme toi, il a quelqu’un dans le citron, exposa la jeune femme, souriant de toutes ses dents.

- C’est un peu compliqué, intervint le mercenaire, gêné. Ça ne vaut pas la peine de…

- …Raconter l’histoire ? Au contraire, moi je la trouve géniale ! Figure-toi qu’il y a sept ans de ça, Amaury était aux États-Unis, parce qu’on recherchait pas mal de mercenaires, dans le coin, à l’époque.
Un beau jour, il se fait engager par des types pour voler une ancienne relique mystique à une tribu d’Indiens parquée dans une réserve. Du coup, il se pointe comme une fleur, sauf que là, mauvaise surprise, les Indiens avaient engagé une autre mercenaire pour les défendre, justement, une certaine Amanda Atamore… Du coup, Amaury l’a refroidie…

- Je ne voulais pas la tuer, précisa l’intéressé, mal à l’aise. C’est arrivé comme ça…

- Ouais, enfin bref. Du coup, le sorcier des Indiens, là, le chaman il me semble, jette une sorte de malédiction à Amaury pour le punir : il aura l’âme, ou l’esprit, ou peu importe comment on appelle ça, de sa malheureuse victime dans la tête jusqu’à la fin de ses jours.

- Et c’est pas trop dur d’avoir quelqu’un que vous avez tué dans votre esprit ? demanda Patrick, visiblement intéressé.

- Au début, elle arrêtait pas de hurler. Dans ma tête, je veux dire. J’ai cru que j’allais devenir dingue. Vous imaginez, avoir quelqu’un qui gueule dans votre crâne en permanence, sans avoir aucun moyen de faire cesser ou même d’atténuer ça ?

- La vache…

- Je vous le fais pas dire… Enfin bref, au bout d’un moment, elle a commencé à fatiguer, mine de rien, et surtout, elle a compris qu’il valait mieux pour elle que je reste sain d’esprit et en vie, histoire de pouvoir elle-même continuer à « vivre » un moment. Depuis, on essaye de « cohabiter » en bonne intelligence, même si c’est pas facile tous les jours.

- C'est bien joli, tout ça, mais on arrive », conclut Jacques.

Ces rapides présentations eurent le mérite de détendre un peu leur jeune invité, qui put sereinement apprécier la fin du voyage vers la planque mise à disposition par Primordial de l'autre côté de la ville.
Aucun policier n'apparut, ce qui était peut-être dû à une intervention de la Fondation pour les couvrir. L'Insurrection ne donna pas signe de vie non plus, et la poursuite n'avait sans doute été qu'un acte désespéré de ses agents chargés de surveiller le transfuge pour ne pas le laisser filer entre leurs doigts.
Ne restait donc plus qu'à attendre le rendez-vous avec Primordial, prévu deux jours plus tard, pour remettre Patrick et son binôme onirique à qui de droit.


Grégoire Autier ne pouvait s’empêcher de faire les cent pas en attendant la livraison du précieux colis. L’arrivée en bonne santé de Patrick Garnier, et plus particulièrement du membre du Collectif Oneiroi qu’il abritait, conditionnerait sans aucun doute la continuation des relations relativement bonnes qu’entretenaient Primordial et la Fondation SCP. Par-dessus le marché, le cadre, une friche industrielle particulièrement lugubre, ajoutait encore à son inquiétude.

Malgré toute la confiance qu’il plaçait en son vieil ami et frère d’arme Jacques Guillemin, il ne pouvait s’empêcher de penser que leur confier, à lui et à ses collaborateurs, une mission aussi cruciale avait peut-être été une colossale erreur. Si la réputation d’efficacité du trio, ou plutôt du quatuor, n’avait cessé de grandir ces derniers temps, c’était surtout à cause de leurs méthodes atypiques et pas toujours très fines qu’ils commençaient à être connus.
Ses doutes furent détrompés quand, à l’heure dite, une voiture un peu cabossée apparut à l’angle d’un entrepôt et vint se garer en face de lui et des agents de Primordial qui l’accompagnaient.
En sortirent Jacques, ses deux compères, et, plus important, le VIP, apparemment en parfaite santé, mis à part son air endormi. Alors que les agents réceptionnaient ce dernier, Grégoire s’avança en direction de son camarade.

« Alors, « Papy », ça c’est bien passé ?

- Tu vas pas t’y mettre aussi, on a le même âge, je te signale.

- Je trouve que ça te va bien, tu commences à avoir ce petit côté patriarche…

- Tu serais pas autrement si t’avais ces trois bombes ambulantes à gérer au quotidien. Enfin bref, oui, ça a été, on peut pas dire… Le colis a quasiment passé les deux jours à roupiller.

- Et ça ? demanda l’employé de Primordial en montrant une bosse sur la voiture.

- Deux excités de l’Insurrection qui ont voulu jouer à « Shérif fais-moi peur » en plein centre-ville. Ils vont pouvoir profiter d'un petit séjour à l’hôpital pour méditer là-dessus.

- Bien, très bien… »

Les agents de Primordial accompagnèrent un Patrick Garnier plus endormi qu'éveillé jusqu'au quatre-quatre, sous le regard indifférent des indépendants. Grégoire, lui, hésitait. Bien que sachant d'avance qu'il perdait probablement son temps, il demanda :

« Vous avez réfléchi à notre proposition ?

- Deux voix pour et deux voix contre lors de la dernière assemblée. Désolé, Greg, j’ai pas encore de réponse définitive à te donner, pour l’instant.

- Je m’en doutais. Enfin, l'offre tient toujours, jusqu’à nouvel ordre. Réfléchissez-y.

- On n’y manquera pas », répliqua Jacques, avec son sourire habituel.

La réponse était la même que lors de ses cinq relances précédentes, mais le gradé de Primordial ne releva pas. De toute façon, l'heure de la séparation était arrivée, aucun des deux groupes n'ayant le luxe de s'attarder. Ils regagnèrent donc leurs véhicules respectifs.

« Fais gaffe à toi, Jacques ! cria Grégoire en lui adressant un signe de la main.

- Pareil pour toi, Greg ! répondit Jacques avant d'entrer dans l'habitacle et de claquer sa portière.

- Trop mignon à chaque fois, vraiment, vos petites retrouvailles.

- Ferme ta gueule, Bullet, répliqua-t-il dans une éclat de rire, en tournant la clé dans le contact. Allez, j’vous emmène prendre un verre, on va fêter ça.

- Avec plaisir ! Et t’avais raison, Papy, c’était du gâteau, ce job. J'avoue que ça rapporte gros, mais vivement le prochain vrai taf, on va finir par rouiller avec des gentillesses de ce genre.

- T'inquiète pas, Bullet. La prochaine fois, je nous trouverai un boulot où tu pourras nous refaire la démonstration de ton « tir de suppression grand angle en espace restreint ». Allez, en route. »

Cette phrase marqua la fin de cette mission, loin d'être la première et certainement pas la dernière pour cette petite bande que la postérité commençait déjà à connaître sous le nom de « La brochette de cinglés de Papy Jacques ».

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