Un Diable Cosmique
notation: +9+x

Le prêtre tirait sur sa cigarette, le regard perdu vers l'horizon fait de collines brûlées du Texas, à peine éclairées par le soleil levant. Il tirait avec insistance, comme s' il devait la finir le plus vite possible, avant qu'il n'arrive quelque chose…

Il repensait à la nuit qu'il venait de vivre tandis que les mégots consumés s'accumulaient à ses pieds. Une nuit surnaturelle, où une tempête d’événements étranges l'avait transporté jusqu'aux confins de la réalité, et d'où il ne pouvait revenir. Une nuit d'horreur, qui devait rester gravée dans son âme pour l'éternité, et au-delà même.


Lorsque la veille au soir, la grosse femme en salopette était venu le chercher pour pratiquer un exorcisme, il pensait :
« - Encore un de ces rednecks attardés dont le gamin aura fait une crise d'épilepsie ! »
Cependant, comme prêtre du comté, il se devait d'aider ses ouailles, aussi détestables et répugnantes qu'elles fussent. Et il n'avait surtout rien d'autre à faire, sinon prier le Seigneur pour que la vieille Margaret guérisse de ses coliques. C'est pour cela, qu'armé de sa bible, de son chapelet, d'une gourde d'eau bénite et d'une mallette de premiers soins, il suivit la plaignante trottinant dans les dernières lueurs du crépuscule.

Lorsqu'il arriva à la petite ferme branlante perdue au milieu du désert, la nuit était tombée et le temps devenu orageux. L'air lourd semblait peser de tout son poids sur les collines poussiéreuses, si bien que le prêtre se demanda un instant si la maisonnette n'allait pas s'effondrer. Les fenêtres, au travers desquelles perçait faiblement la lumière tremblotante d'une ampoule alimentée par un générateur qui, au regard du clignotement erratique, était aussi vieux que la Création elle-même, étaient au moins aussi sales que le pick-up rouillé servant à transporter les vaches fatiguées au meuglement irrité paissant dans l'enclos d'à côté jusqu'à la ville la plus proche.

La grosse femme le fit entrer. Deux hommes d'âge indéterminé, l'un devant probablement être le père de l'autre étaient assis autour d'un plat de haricots de viande. Ils se fendirent d'un « -'lut mon père » sans daigner lever la tête. Le prêtre demanda à la femme :
« - Alors, où se trouve notre brebis égarée ? »
Ne paraissant pas relever l'ironie du prêtre, la femme le mena dans une petite chambre aux murs couverts de posters de chanteurs à la mode. Dans le lit aux draps roses reprisés de multiples fois s'agitait une jeune fille en pyjama, âgée tout au plus de seize ans . Son front était couvert de sueur et ses yeux injectés de sang s'agitaient dans leurs orbites, le reste son corps restant étrangement immobile. Le prêtre, qui avait fait des études de médecine avant d'entrer dans les ordres, pensa :
« - Crise de fièvre, sûrement… j'vais lui administrer un calmant, un antibiotique, et réciter quelques prières pour faire bonne figure… j'leur dirai de faire venir un vrai médecin demain… »
Cependant, lorsqu'il sortit de sa mallette le cachet qui devait la purger de son mal, il s’aperçut que quelque chose n'allait pas. La gamine le fixait. Droit dans les yeux. Sa poitrine se soulevait lentement au rythme de sa respiration tranquille. On aurait dit que la crise avait cessé. Mais son regard disait le contraire. Il était à le fois menaçant et apitoyant. C'était un regard de chat. Un regard de chat noir.

Le prêtre troublé, rassembla ses affaires et se prépara à partir. Il ne put s'empêcher cependant de faire le signe de la croix sur le front de la jeune fille avec d'un peu d'eau bénite.
« - Au cas où », pensa-t-il.

Il quitta la fermette dans l'air frais nocturne, prenant à peine le temps de donner des instructions à ses ouailles en détresse. Il voulait quitter cet endroit au plus vite et rejoindre la quiétude de sa maison au village.

Lorsqu'un hurlement retentit dans la nuit.

Le prêtre pria pour que ce ne fut qu'un coyote, ou au pire des ivrognes en train de se battre, comme il y en avait souvent.

Mais non.

Il nia de tout son cœur, de tout son esprit, de toute son âme, mais non.

Le hurlement venait bel et bien de la ferme qu'il venait de quitter.

Il s'y précipita en courant, sans prendre le temps de réfléchir, comme si toutes les appréhensions qu'il avait eues auparavant s'étaient étrangement et soudainement envolées dans le ciel nocturne, comme aspirées par les nuages d'orage.

Il ouvrit la porte en trombe, et vit les deux hommes et la grosse femme s'agiter dans la chambre de la gamine. Il les rejoint, et fut frappé d'horreur : la jeune fille, parcourue de spasmes, avait le ventre gonflé de façon grotesque et exagérée, comme une parodie horrible de femme enceinte. Le prêtre était paralysé d'horreur et d'incompréhension. Cette impossibilité, pourtant bien réelle, balayait les règles de l'entendement. Un craquement sourd se fit entendre et les fermiers s'immobilisèrent. Dans un hurlement déchirant, quelque chose tenta de s'extraire des entrailles de la jeune fille. « L'accouchement » commença par un flot de sang noir et épais jaillissant d'entre ses cuisses, suivi de près par une chose que le prêtre avait tout le mal du monde à définir. Une sorte de boursouflure, bulbeuse, hideuse, cancéreuse, de verrue située à la fois en ce lieu et ce temps et à la fois partout et en tout temps, défigurant la trame même de l'univers, s'extrayait avec difficulté de son hôte involontaire, éclosant telle une fleur malade.

Elle semblait faite d'un mucus noirâtre et brillant, formant des bulles irréelles et de fins tentacules cauchemardesques, dont s'échappait un sifflement plaintif. La chose atteignait maintenant une quarantaine de centimètres de diamètre, bien qu'une partie d'elle se trouva toujours à l'intérieur de la jeune fille, et avait cessé d'enfler.

Elle parut soudain remarquer les êtres humains présents, puisqu'elle se tendit dans leur direction et cessa de siffler. Lentement, presque précautionneusement, elle tendit vers chacun d'eux, sauf le prêtre, resté en arrière, un tentacule caoutchouteux et frémissant qui alla s'enrouler autour de leur poitrine. Les fermiers, jusque-là paralysés par une force inconnue, se mirent à se débattre et à hurler. Ce fut hélas inutile, car les tentacules impitoyables, bien qu'aussi fins qu'une cordelette de chanvre, les soulevaient sans efforts aucun et ne semblaient pas vouloir lâcher prise. Lentement, la chose attirait vers elle ses proies. Elle semblait vouloir les introduire dans la fente suintante qui venait de s'ouvrir sur la surface d'un de ses gonflements.

Elle y parvint enfin. Bien que cela puisse sembler impossible, la fente n'excédant pas les dix centimètres de long, les corps de ses infortunées victimes furent lentement avalés dans un concert d’horribles craquements rythmant chaque rupture d'os. La vision de ces êtres humains tordus, brisés, broyés, réduits en petites masses d'os, de chair sanguinolente et de vêtements déchirés par ces tentacules dotés d'une force titanesque clouait sur place le prêtre horrifié resté en arrière, dont l'esprit incapable de fonctionner normalement bouillonnait dans un tourbillon d'informations désordonnées et de pensées décousues.

En contradiction avec les lois les plus élémentaires de la nature, la chose ne sembla pas grossir de la masse des fermiers ingérés. Elle s'affaissa légèrement, frémit dans un gargouillement pendant quelques secondes, et sans remarquer le prêtre, commença à s'étendre dans la pièce, atteignant rapidement deux mètres de diamètre. Le prêtre, reprenant ses esprits, lâcha ses affaires et sortit de la maison le plus vite possible. Une fois dehors, un grand bruit le fit sursauter et se retourner, effrayé, en direction de la maisonnette. Si il ne pouvait voir de ses propres yeux les choses se déroulant en ce moment même à l'intérieur de la chambre de la jeune fille, le son qu'elles firent l'atteignit, lui et sans doute tous les habitants du comté au vu de sa puissance. Cela ressemblait à un coup de tonnerre, mais plus diffus, et plus étendu dans le temps, comme une bourrasque d'énergie d'une force capable de faire trembler les fondations des mondes.

Le prêtre demeura figé, dans la cour devant la ferme, dans le silence suivant la tempête. Poussé par une curiosité morbide, il pénétra pour la troisième fois à l'intérieur. Ce qu'il vit acheva son esprit déjà endommagé. La jeune fille gisait sur son lit trempé de sang, les jambes écartelées et l'abdomen ravagé par la chose. De celle-ci, justement, il ne restait aucune trace, sinon une forte odeur métallique flottant dans l'air. De ses victimes non plus, le prêtre ne trouva de traces. Il n'avait aucune idée de l'endroit où pouvait se trouver la créature. Qu'elle soit retournée d'où elle venait, qu'elle se soit enfuie vers quelque autre dimension ou qu'elle soit restée sur cette planète, le prêtre n'en savait rien. Il se contenta de partir de ce lieu maudit à jamais, le pas chancelant et le regard halluciné.


Le prêtre écrasa une dernière cigarette sur un rocher et regarda une dernière fois l'aube colorée qui pointait à l'horizon. Il pensa qu'il avait en fin de compte bien eu à faire un exorcisme la veille. Mais, pensa-t-il, ce n'était pas un diable normal qui avait pris possession de la jeune fille. Pas le tout-venant des diables. Un diable spécial, un diable ayant traversé une très longue distance pour venir faire le mal ici-bas. Un diable cosmique, si horrible, si étranger à cette planète qu'il ne pouvait que venir du vide lointain entre les galaxies, du vide froid où seul peut y survivre le plus puissant et le plus grand.

Le prêtre se leva et s'étira. Il but une gorgée au goulot de la bouteille de mauvais alcool qu'il avait acheté dans une station-service aux premières lueurs de l'aube. Il ramassa le fusil qu'il avait pris dans la remise d'une de ses ouailles encore endormie, l'arma, et se dit :
« - C'était bien un diable cosmique. »

Son corps ne fut retrouvé que dans la soirée.

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License