Un dernier hommage
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Assis dans l'une des innombrables salles de pause que comportait le Site sur lequel il officiait, l'agent Lovekin sirotait un soda tout en écoutant le plan de ses camarades. Il était très perplexe.

« – Cette Kirokoni… C'et la sœur de Kaga, lui exposait son collègue l'agent Moreau tout en faisant nerveusement rouler sa tasse de café entre ses mains moites. On s'est dit que c'était le meilleur moyen pour… faire substitut, tu vois ? Son dresseur, c'est Amy Fairbain. Elle connaissait Timothée, elle a accepté de nous prêter son chien.
– Le 24 septembre est dans quelques semaines, rappela son acolyte l'agente Perrin, un tantinet plus sereine et optimiste. On espère que tu pourras te joindre à nous lors de cette cérémonie. Si tu le veux bien. »

Un peu mal à l'aise, Fabrice Lovekin reprit une gorgée de sa boisson. Il n'était pas sûr d'être convaincu.

« – En fait, vous voulez refaire des funérailles. Mais pour le chien.
– Pas exactement, corrigea Jacques Moreau avec un sourire un peu crispé sur les lèvres. C'est plus comme… un hommage. Une petite réunion post-obsèques, histoire de… se souvenir du bon vieux temps, de payer un tribut au chien blanc. Tu vois ce que je veux dire ?
– Je crois. »

Un silence plein de gêne s'instaura alors. Fabrice ne savait vraiment pas comment répondre à cette proposition.

« – Et vous pensez faire ça où ?
– Dans un bois pas loin. Tu sais… Celui où Timothée adorait se rendre pour faire du jogging avec sa chienne. On aurait bien aimé le faire à Mixoff, mais c'est un peu loin, plaisanta Clara Perrin avec une pointe d'honnêteté. »

Fabrice l'aimait bien, cette femme-ci. Toujours souriante, aimable, prête à aider.
Cela faisait plusieurs mois maintenant qu'il pensait l'inviter à dîner. Sans en trouver le courage, cependant.

« – Allez… souffla-t-elle, insistante. Tu connaissais Timothée.
– On était dans la même équipe quand on était encore des bleus en entraînement, corrigea-t-il. Après cela, je l'ai rarement revu. J'ai même jamais vu la chienne là… Kaga.
– Mais tu sais à quel point Timothée était un type bien. Il méritait pas de partir comme ça.
– Peu d'agents le méritent, murmura-t-il avec douceur. »

Troublée, Clara se tut un instant. Jacques en profita pour prendre la parole :

« – Attend… Tu n'as jamais vu Kaga ?
– Non.
– Mais… Vivante ou morte ?
– … Tu veux dire, sous la forme de 284 ?
– Ouais.
– Ni l'un ni l'autre. Jamais. Pour être franc, je pensais que c'étaient des conneries ces histoires. »

Ses deux collègues accusèrent le coup. Cette remarque leur déplut, visiblement.

« – Ce ne sont pas des histoires, lâcha Jacques avec un rire très sec. Je l'ai vu, Fabrice. Le chien blanc m'a sauvé la vie.
– Moi aussi, indiqua sa consœur d'un ton qui n'admettait aucune réplique. »

L'intéressé leva les mains en signe de reddition.

« – Ok, ok, je vous crois. C'est juste pour dire que… J'aimais beaucoup Timothée, sincèrement. C'était un bon gars. Mais… Je ne sais pas. Je suis pas… Je me sens pas vraiment… concerné. Par cette histoire de chien blanc protecteur, je veux dire, hein.
– Mais pour les honneurs accordés à Timothée, intervint de nouveau Clara sans lâcher le morceau, tu viendras ? C'est aussi pour lui qu'on fait ça, hein. »

Devant cet argument, Fabrice sut qu'il ne pouvait pas dire non.

« – Très bien, très bien, je viendrai, capitula-t-il dans un soupir. Je dois… faire quelque chose ? Amener un truc ?
– Ce que tu veux. Pas d'alcool par contre, y en a qui ont service le lendemain, on va être solidaire et pas les laisser s'emmerder tous seuls. Si tu… veux préparer quelque chose pour faire les hommages, aussi… On est tous censés dire au moins quelques mots. Seuls les collègues seront présents, autant que ça compte.
– C'est noté. »

Le sourire que Clara lui lança ne suffit pas à apaiser les craintes de l'agent Lovekin. Bon sang, qu'est-ce qu'il allait bien pouvoir dire…


Le jour fatidique, ils furent six à se retrouver à l'orée du bois, les seuls ayant bien pu ou voulu venir.
Clara était là, emmitouflée dans des vêtements blancs et chauds. C'était curieux de la voir vêtue autrement qu'avec son uniforme. Jacques n'était pas encore sur place, il était allé chercher le clebs qui servirait de substitut. En revanche, les agents Tom Basso, Teddy Johnson, Eva Salvan, et Meredith Solenia étaient là. D'un commun accord, ils avaient tous décidé de venir habillés en blanc.
Naturellement, Fabrice n'avait pas eu le mémo, et était venu comme il aurait été apprêté à l'occasion de funérailles officielles.
En noir.

Il se sentit bête.

« – Nos responsables sont au courant ? fit-il pour se redonner une constance.
– On ne les a pas prévenus.
– Oh.
– De toute façon, c'est la Fondation, hein ! fit Teddy avec un petit rire. Ce n'est pas comme si on pouvait leur cacher quoi que ce soit.
– C'est vrai, grimaça Meredith, visiblement peu emballée par l'idée. »

La discussion promettait d'être vite écourtée ; heureusement, Jacques arriva sur ces entrefaites, accompagné d'un magnifique chien blanc en laisse.

« – Désolé… Amy l'a déposée chez moi, sans sa laisse. Je suis allée en acheter une, je vous ai rejoints dès que possible.
– C'est pas grave, le consola Eva. On en a profité pour faire connaissance. Timothée connaissait du monde dans tous les services à ce que je vois. »
– On a tout ce qu'il faut ? voulut s'assurer Tom avec sévérité. »

Ils contrôlèrent un peu leurs ressources. Meredith avait eu la bonne idée de commander des pizzas ; avec ça deux trois bouteilles de jus de fruit ou d'eau minérale amenées par quelques membres de la procession. Fabrice, lui, avait apporté du jus de pomme fait maison par ses parents, qui vivaient plus dans le Nord. On rajoutait au tout les différents présents et objets amenés à l'occasion de l'anniversaire de la mort, et le compte était bon.

Ils se mirent en marche en ce début d'après-midi, s'enfonçant dans les bois par le sentier.

La marche était silencieuse, un peu solennelle sur le début. Tous, absolument tous sans exception, avaient semblé troublés en voyant Kirokoni. C'était comme un fantôme du passé, tout vêtu de blanc, qui revenait les hanter. Fabrice l'avait vu sur leurs visages, cette communion intime dans le choc, le souvenir. Une fois encore, il se sentit déphasé, laissé sur le banc de touche.

Puis, Clara brisa la glace :

« – On a décidé de faire ça près de la clairière. C'est là où Timothée et Kaga s'arrêtaient pour faire leur pause.
– J'allais souvent faire du jogging avec lui, précisa Eva. Avec eux. »

Elle portait à bout de bras une jeune pousse d'arbre. Personne n'osait vraiment lui poser de questions à ce sujet.

Ils arrivèrent sur le lieu convenu. Une petite clairière ombragée, avec plusieurs formations rocheuses permettant de s'asseoir de manière précaire.

« – On mange avant ou après la cérémonie ? demanda Teddy.
– Avant, décida Tom. Comme ça on sera tranquille pour la suite. »

Ils s'assirent au sol, faute de mieux. Jacques relâcha la chienne, elle était dressée à rester auprès des agents. Assise droite et belle, la langue pendante, elle était l'image même de la placidité, à l'exception de sa queue qui remuait légèrement.
Les pizzas étaient froides, mais cela ne les empêcha pas de se faire un dîner avant l'heure. Kirokoni, elle, n'eut droit à rien.

« – Amy m'a demandé de ne rien lui donner à manger. Elle a des horaires de repas réguliers, expliqua Jacques avec une pointe de regret. »

Petit à petit, l'ambiance se relâcha quelque peu. Ils parlèrent de tout, de rien, du travail, de la famille, du beau temps et de la pluie. Fabrice se détendit progressivement ; Clara et Jacques étaient là et le connaissaient bien, les autres étaient plutôt sympathique au demeurant. Tom était un peu direct et autoritaire, mais il savait très bien parler et s'intéressait sincèrement aux vies des autres personnes. Teddy était moins à l'aise à l'oral, mais compensait en tentant de temps à autre de petites blagues au charme plus ou moins prononcé. Eva était davantage sombre, elle parlait beaucoup de Kaga et de Timothée, elle avait l'air d'avoir été proche avec le défunt. Meredith enfin, plus secrète et taciturne, mais amicale tout du moins.

« – J'ai toujours voulu avoir un chien, soupira d'ailleurs celle-ci en observant la figure blanche et silencieuse de leur compagne de festin. »

Fabrice, portant à ses lèvres un verre, ne fit aucun commentaire. Il n'avait jamais vraiment été fan des chiens.

« – Ce jus de pomme est excellent, fit savoir Tom. Qui l'a amené ? Je veux la marque.
– C'est Fabrice ! se réjouit Clara avant qu'il ne puisse répondre. Mais c'est pas commercial. Ses parents le font eux-même.
– Avec des pommes de leur verger, se contenta-t-il de préciser. Je pourrai t'en passer une ou deux bouteilles, j'en ai plein. Si tu veux.
– C'est marrant, remarqua Eva avec une pointe de nostalgie. Timothée adorait les pommes… et les pommiers.
– Voilà qui résout le mystère de la fameuse bouture, plaisanta Teddy en indiquant du bras le jeune tronc, posé à terre en équilibre précaire. »

Un sourire fut sa seule réponse.
Il passèrent le reste du repas à rire et à discuter. Lorsque le ciel commença à se vêtir des couleurs du crépuscule, toutefois, l'ambiance retomba.

« – Bien, je crois qu'il est temps, souffla Meredith en se relevant. On sait tous la raison première de notre venue ici. »

Les autres acquiescèrent gravement, et suivirent son exemple. Rien n'avait vraiment été convenu, alors ils aménagèrent simplement un espace vide dans la clairière et se placèrent en rang uniforme, plus à la militaire qu'à la solennité funéraire.

« – On a chacun préparé quelques mots, un discours ou plus, que l'on partagera avec les autres en temps voulu. Mais d'abord, j'aimerais que nous nous souvenions chacun d'une fois où le chien blanc nous a sauvé la vie, sur le terrain. Pour nous rappeler ce que nous lui devons. »

Il y eut un temps de flottement. Puis, Jacques se lança, tout en flattant affectueusement l'encolure de la bête à ses côtés, immobile et silencieuse comme une pierre tombale.

« – J'aimerais commencer en prêtant parole à un ami qui n'a pas pu venir. L'agent Vanguard est actuellement en mission sur le terrain, ce qui explique son absence malencontreuse ; comme vous le savez, il est l'unique survivant du triste événement qui nous a enlevé Timothée, sa chienne et tous les autres. Il ouvrira ce soir une bouteille de vin en leur honneur ; et m'a dit de rappeler que sans eux, il n'aurait jamais survécu. »

Timidement, quelques murmures d'assentiments furent lancés dans l'air froid du soir.

« – Quant à ma propre expérience, eh bien… C'est pas glorieux. J'étais en train de vomir tout mon bide sur le carrelage d'une cuisine, en Guyane. Les infos sont classifiées, mais ce que je peux vous dire, c'est que j'étais en train de craquer sur le terrain, mes coéquipiers s'étaient tous fait… Bref. J'étais en larme, de la bile jusqu'au menton, à deux doigts de me chier dessus alors que l'entité était censée être dans les parages… J'aime pas y repenser. Et là… Le chien blanc. Il s'est ramené et est resté avec moi jusqu'à ce que je me calme. Rien fait d'autre à part s'allonger contre moi, lécher mon visage jusqu'à ce que je sois à peu près clean. Grâce à lui – elle – je me suis ressaisi et j'ai appelé la centrale pour leur signaler ma position. Deux minutes plus tard, qui débarque ? L'entité. Le chien était… énervé je crois. Il a réduit cette saloperie en charpie, et… j'ai adoré regarder ça. J'ai eu un… time out après, question de stabilité psychologique, tout ça. Et, euh… J'aimerais que ça se sache pas. S'il vous plaît. »

Personne ne rit. Peut-être parce que chacun ici s'était retrouvé confronté à cette situation, personnellement, face à des collègues… dans leurs peurs et cauchemars.

« – Bon, je prends la suite… fit Teddy. C'est… pas exactement moi qui ait assisté à l'événement. J'étais en binôme avec ma belle-sœur. J'ai pris un coup… Un truc explosif, bref. Je m'en suis relativement bien sorti, mais j'ai été assommé par le choc. C'est ma binôme qui m'a traîné jusqu'à l'infirmerie. Elle a ensuite dit que sans le chien blanc, non seulement elle n'aurait jamais réussi à me retrouver, mais surtout à me ramener… Elle avait perdu son bras droit dans l'explosion,et ça, le chien blanc l'a pas guérie, cette blessure. Il a simplement tiré avec elle le temps qu'elle arrive à portée de voix des médics, et a disparu.
– Et… elle va bien ? Ta belle-sœur ? s'enquit Tom.
– Durement, mais elle s'en remet. Prothèse et tout. Elle a démissionné et repris ses études, elle avait toujours rêvé de faire partie de la police scientifique. La Fondation lui a filée une bourse et l'a aidée à intégrer une bonne fac, en dédommagement. »

Tom eut un sourire, visiblement contenté par cette réponse, avant d'enchaîner à son tour :

« – Moi c'est… pas vraiment lors d'une opération à la Fondation. Et je suis pas vraiment sûr, j'en suis juste fortement convaincu. J'étais en vacance avec ma famille, aux États-Unis. On était en train de pique-niquer dans un coin de forêt. On avait laissé les portières grandes ouvertes de la voiture, il faisait chaud, on avait pas envie de retourner dans un four. Et là, des fourrés, un grand chien blanc qui s'élance, entre dans la voiture, arrache notre GPS et se barre dans la nature. Je l'ai pas poursuivi à cause du choc, j'avais cru reconnaître Kaga justement, et j'ai arrêté de réfléchir pendant quelques secondes, le temps que le clebs se barre. On avait pas de carte, pas de GPS, pas de réseau, on a fini par tomber sur un petit hôtel où on s'est résolu à passer la nuit, pour reprendre le voyage le lendemain. On est jamais arrivé à la pension finalement. Un incendie l'avait ravagé pendant la nuit même, une dizaine de mort. J'ai jamais su si j'avais été chanceux ou protégé par le chien blanc, mais la coïncidence me paraît trop énorme. J'en… ai quand même pas parlé à l'administration. Pas assez de matière. »

Clara sembla vouloir s'exprimer, mais Meredith prit la parole avant elle :

« – Mon histoire est un peu similaire. Vous le savez peut-être pas, mais Timothée et moi on se connaissait depuis la crèche. On a pratiquement grandi ensemble. Je lui avais demandé d'être le parrain de ma cadette, ce qu'il avait accepté. La petite aimait beaucoup Timothée, mais elle adorait encore plus Kaga pour être franche. Leur mort l'a dévastée… »

Elle s'interrompit, peut-être émue, peut-être en réalisant aussi qu'elle s'éloignait du sujet. Après un raclement de gorge, elle reprit :

« – Faut savoir qu'on a une piscine. Une fois, après un dîner chez des amis entre adultes, mon mari et moi avons retrouvé notre fille allongée et inconsciente sur le bord, trempée. Sa petite sœur était assise à côté, elle était silencieuse, mais ça se voyait qu'elle avait pleuré. On a emmené l'aînée aux urgences, il s'est avéré qu'elle avait une légère commotion cérébrale. Les filles nous ont ensuite racontés qu'elles avaient voulu se baigner, mais que la grande avait essayé de plonger et s'était cogné la tête contre le rebord ce faisant. Et ensuite, c'est devenu incompréhensible : apparemment, la petite aurait vu un chien sauter dans l'eau et tirer sa sœur à terre. Un chien blanc, qui serait resté avec elles le temps que nous arrivions. Je… J'ai tout de suite pensé à Kaga. Je pense qu'elle a soigné notre fille, lui a sauvé la vie. Je n'en ai jamais parlé non plus, pour la même raison que toi, Tom. »

Il y eut un silence. Finalement, Clara put s'exprimer :

« – Mon propre souvenir est moins grandiloquent et moins émouvant. Il date de la fois où j'ai été déployée en Afrique avec une unité réduite. On était sur le terrain face à des humains modifiés, un malade mental qui jouait d'un peu trop près avec les cerveaux. Manque de pot, le type avait aussi bidouillé des animaux, et ça on l'avait pas prévu. Nos fléchettes tranquillisantes destinées aux civils, ça fait rien sur des éléphants, croyez-moi. Du coup nous voilà dispersés dans la savane et séparés les uns des autres. Chaque groupe s'est tapé des bestioles dangereuses : moi, j'ai eu les lions. Vous devinez la suite : 284 est arrivé. Un aboiement et les fauves se carapataient. Un type de l'équipe scientifique m'a dit que les puces dans leur cerveau avaient eu un dysfonctionnement, c'est pour ça que les lions s'étaient barrés. Ma remarque sur l'intervention du chien a été complètement ignorée, ainsi que celles des agents qui s'étaient retrouvés coincés avec moi. J'ai dû attendre de rentrer en France pour pouvoir le signaler à la hiérarchie. »

Le visage de la jeune femme s'était empourpré ; même maintenant, elle en était offusquée.
Eva prit la suite :

« – Teddy et moi nous sommes mis d'accord pour parler d'un souvenir commun. J'ai été sauvée trois fois par le chien blanc, un record ; lui une seule fois, et nous étions ensemble lorsque c'est arrivé. Un bête exercice sur le terrain qui s'est transformé en opération surprise quand des gars de l'IC nous ont attaqués.
– C'était ma première fois en condition réelle, je flippais ma race, se mit à rire Teddy comme pour s'excuser. D'autant plus qu'on ne maîtrisait plus rien. L'accès à nos véhicules avait été coupé, on était presque sans défense. Eva et moi avions été séparés des autres, on avançait comme on pouvait pour les rejoindre. Notre supérieur était avec nous ; il s'était pris une balle dans l'épaule, le bide et l'entre-jambe, il était infoutu de faire quoi que ce soit à part gémir. J'étais persuadé qu'on était cuit ; et là, le chien blanc qui surgit et attaque nos assaillants. Les balles lui faisaient rien, on aurait dit un film. On a réussi à rejoindre les autres, puis à repousser l'assaut ; c'était la première et dernière fois que j'ai vu le chien blanc. Enfin, j'avais déjà vu Kaga, mais… Jamais ainsi. »

Eva hocha la tête, elle lui avait laissé la tâche de narrer cette histoire.Tous les yeux se tournèrent vers le seul ne s'étant pas prononcé, Fabrice.
Celui-ci déglutit, mal à l'aise.

« – Je dois avouer une chose, c'est que je n'ai jamais vu le chien blanc. Pas une seule fois. Je ne connaissais pas Kaga, seulement Timothée. Alors… J'ai décidé de vous parler d'un autre souvenir. C'est un souvenir bête, bien moins intéressant que les vôtres, mais… C'est tout ce que j'ai. »

Il inspira profondément avant de se lancer.

« – Alors… Timothée et moi, on a fait notre formation ensemble. Au début, on se parlait à peine. Aucun point commun, aucune affinité, on s'est très peu retrouvés en équipe lors des entraînements, bref, les circonstances faisaient que non, nous n'étions pas amis. À peine de vagues connaissances. Une fois avec des collègues dans la même équipe, on a profité d'un temps libre pour descendre au village et se détendre dans un bar. Timothée était avec nous. J'ai bu. Plus que de raisons. Quand je suis rentré, j'ai dissimulé mon état du mieux que possible, mais le surveillant a remarqué que quelque chose clochait. Comme il n'arrivait pas à se faire une opinion tranchée, il a pris Timothée à parti et lui a demandé si j'avais consommé de l'alcool. »

Fabrice fit une pause. Il était d'un seul coup très pensif.

« – Il aurait pu causer mon renvoi ce jour-là. Ou m'infliger une réprimande, au moins. Il n'a rien dit. Il aurait pu se faire chopper, et il a nié tout en bloc m'avoir vu consommer ne serait-ce qu'une seule goutte d'alcool. J'étais soufflé. Le superviseur était pas convaincu, mais a laissé couler, surtout que je me suis présenté le lendemain frais et dispo. J'ai remercié Timothée comme il se doit, on a discuté, on est devenu amis. C'était… comme ça qu'il était. Loyal, aimable, courageux. »

Il y eut des hochements de tête dans le silence ; silence uniquement rompu par un aboiement sonore qui tira des sursauts et des rires aux agents. Kirokoni avait son mot à dire. Affectueusement, Jacques laissa sa main circuler dans ses poils drus et blancs.

« – T'es d'accord avec ça, hein sale bête ? »

La chienne remua la queue. Elle semblait heureuse.

« – Bien, passons maintenant à la partie la plus importantes… Les hommages. Qui veut commencer ? s'enquit Tom afin d'éviter cette fois-ci un flottement gênant.
– Je passe en dernier, décida Eva. Pour le reste, débrouillez-vous. »

Un ordre de passage fut rapidement établi ; Clara fut la première à se lancer.
Pour cette partie-ci de la cérémonie, Kirokoni était importante, la figure vivante du souvenir, de l'être perdu à qui s'adresseraient les prochaines paroles d'hommage. L'agente s'approcha d'elle, lui caressa la tête.

« – Pour Timothée, j'ai des mots. Mais j'ai aussi voulu penser à Kaga, et à cette chienne qui aujourd'hui nous sert de souvenir vivant. Jacques, prend ça et donne cette boîte à Amy de ma part. Y a des friandises pour son clebs, et des cigares pour elle. Quant à Timothée… Eh bien, je dois lui adresser ces mots en tant qu'amie. On a souvent travaillé ensemble, dans la même unité : c'était un bon agent, très apprécié de tous. Excellent dresseur, mais alors qu'est-ce qu'il prenait cher sur le tatami… Et pourtant, il était toujours prêt à recommencer, et avec le sourire en plus. Un gars bien. J'ai été désolée d'apprendre sa mort. »

Ce fut tout. Clara se tut, et laissa sa place. Jacques fut le suivant.

« – C'est con, Clara a dit beaucoup de choses qui figuraient sur mes notes… Mais je suis quand même content, elle a oublié de parler de la relation entre Timothée et Kaga justement. Ce type était gaga de son chien, il aurait tué toutes les anomalies du monde pour le sauver. Et pourtant – j'en parle parce que ça m'avait marqué – pourtant, il a toujours fait passer la Fondation avant tout. Je me souviens de l'avoir entendu m'expliquer un jour que Kaga n'était pas seulement dressée à combattre. Il y a… un genre de protocole de préservation des agents, que tous les chiens se doivent voir inculqués. En gros, dans le principe, il s'agit de lâcher le chien et de lui donner un ordre bien précis, dans l'éventualité où l'unité serait confrontée à un ou plusieurs prédateurs dangereux et qu'une confrontation frontale n'est pas envisageable. L'animal se met alors à courir et les prédateurs… eh bien, font ce que tous les prédateurs font. Ils courent après la proie. Bien sûr, ça revient à condamner le chien dans la quasi-totalité des cas… Et pourtant, Timothée en parlait comme si ça n'était rien. Il n'aurait jamais hésité à le faire. Sur le coup, ça m'avait choqué.
– Dans un sens, c'est peut-être mieux qu'il soit mort avant son chien, reprit alors Meredith d'un ton sombre. Je n'ose pas imaginer la douleur qu'il aurait ressenti sinon. Timothée faisait les durs, mais il était sensible et gentil comme tout. Un caïd en carton, voilà ce qu'il était. On s'est battus une fois dans la cour de récré, pas tous les deux hein, non, contre d'autres gosses, des fils de chiens – pardon Kirokoni, c'est pas ce que je voulais dire. Il a rendu coup sur coup, un petit boxeur en herbe, aucune trace de douleur, impressionnant. Mais après la récré, un de nos adversaires a insulté son hamster mort trois jours plus tôt, et il s'est mis à chialer dans le bureau du dirlo. Il a pas tellement changé adulte, croyez-moi. Je l'aimais à cause de ce côté sensible aussi, faut l'avouer, il était humain, on pouvait discuter, être sincère en sa présence, il comprendrait. Parfois, il était trop empathique même. C'est pour ça que… quand on m'a annoncé sa mort, j'ai été soulagée, quelque part, de savoir qu'il n'avait eu le temps de se rendre compte de rien. Ni de la mort de ses coéquipiers, ni de celle de Kaga, ni de la sienne. Qu'il était décédé sur le coup. C'est comme ça que je voudrais mourir, quitte à choisir, en tout cas.
– Moi, quand j'ai appris sa mort, j'ai été dévasté, murmura Tom. J'étais censé être avec lui sur le terrain, avec toute l'équipe, mais… je me suis cassé la jambe avant de partir. J'étais en train d'enrager parce que je pourrai pas prendre part à la fête, et là, j'apprends que toute l'unité est tombée au combat, sauf Vanguard. C'était… pas marrant. Surtout, je me souviens de ce que m'a dit Timothée, juste avant de partir. "Amuse-toi bien !" Juste… Ces mots. Avant de partir mourir au combat. »

Son regard se fit lointain. Il tremblait légèrement. Gémissant faiblement, Kirokoni s'avança de quelques centimètres, de la démarche maladroite du chien quittant son poste sous les yeux de son maître, tentant vainement de le tromper par une illusion mal agencée faite de dandinement et de rampement. Elle alla lui lécher la main.

« – Ce n'est… pas du tout ce dont j'avais prévu de parler, fit-il en gloussant nerveusement après un silence, tout en la caressant. Mais quelque part, c'est mieux. Mon texte était pourri de toute façon. Je… Je me sens pas de le lire là. Ni d'en parler, en fait. Teddy, au secours.
– Toujours là pour toi, bro. Mon idée à moi, c'était plutôt de parler de ce que Timothée et Kaga faisaient pour nous. Et continuent de faire. Ils nous posaient un idéal – tais toi Meredith, je veux garder mes illusions concernant ton ami d'enfance –, un idéal qui me parlait personnellement. J'avais un frère, pompier, mort dans un accident de voiture. C'est la vie. Timothée me le rappelait beaucoup. Coïncidence, mon frère adorait les chiens : j'ai récupéré son berger allemand, un petit chiot d'à peine quatre mois. Le bestiau a grandi depuis… Du coup, Kaga adorait me renifler partout, c'était toujours un joyeux bordel lors des temps libres. »

Teddy s'arrêta là d'une façon un peu abrupte, laissant un silence gêné se prolonger.

« – C'est ton tour Fabrice.
– Oh. »

Rouge comme une pivoine, l'intéressé sortit nerveusement de sa poche un petit papier, qu'il déplia, les doigts malhabiles.

« – Bon, vous l'aurez sûrement remarqué, mais je ne suis pas à l'aise avec les discours, les discussions… Donc j'ai fait un truc personnel. J'ai, euh, écris un poème.
– Je ne savais pas que tu avais l'âme d'un artiste, le taquina Clara. Quelle chance ! »

En le voyant s'assombrir subitement, elle s'empressa néanmoins d'ajouter :

« – Je plaisante, Fabrice, c'est super comme idée. Lance-toi ! »

Il étudia la situation avec une pointe de nausée, mais non, définitivement, impossible d'y couper. Ma voix basse, il commença à lire :

« – Au chien blanc qui défunt sauve pourtant tant de vies
Je dédie ces vers comme l'ode à l'ami
Qui trop tôt quitta ce lieu, cette terre bénie
Des confins de la mort je pense à lui.

Timothée et Kaga, figures de leur vivant
Appartiennent désormais aux souvenirs d'antan
Mais leurs exploits sont grands, avérés et présents
Leur mémoire chérie comme un sourire d'enfant.

Y-a-t-il une justice dans ce monde écœurant ?
Les morts bien trop souvent donnent leur place aux vivants
Et se retirent eux-même aux tréfonds du tourment
Mais l'anormalité leur arrache leur payement.

Toutes ces larmes de mots à eux je les dédie
Cette rivière de chagrin sera pour eux la lie
Un vin doux-amer plein de regrets aigris
La lumière du mérite qui brille dans la nuit. »

Il marmonna les derniers mots plus qu'il ne les prononça, avant de se taire et de ranger précipitamment la feuille dans sa poche, rouge comme une pivoine. Beaux joueurs, les collègues applaudirent, sans doute conscient de l'effort et du courage qu'il lui avait fallu.

« – C'est très joli, apprécia Clara. J'adore le dernier couplet.
– Pas moi, lança Teddy avec un sourire, mais c'est parce que je ne l'ai pas bien compris. Tu aurais une copie à me passer, que je la lise ? »

Ne sachant pas s'il plaisantait ou non, Fabrice ne répondit pas.
Pour finir, Eva s'avança et indiqua sa bouture du doigt. Elle était solennelle, presque émue.

« – Comme je l'ai dit, Timothée adorait les pommiers. Chaque fois qu'on passait ici le samedi pour faire le jogging, il déplorait qu'il n'y en ait pas ici. Chaque fois. C'était chiant à l'époque, aujourd'hui… Eh bien, aujourd'hui je me suis dit que c'était l'occasion idéale pour ranger mes moqueries et faire un petit geste, à guise de revanche. On va planter ce pommier, les gars. Je passe ici tous les samedis, je pourrai m'en occuper. S'il prend, tant mieux, sinon… Eh bien, j'aurais essayé.

Meredith haussa un sourcil.

– Tu t'es vraiment dit que nous faire nous habiller en blanc était une bonne idée pour faire du jardinage ? »

Eva fit une grimace.

« – Le blanc c'était pas mon idée, mais celle de Tom.
– Fabrice est tranquille lui, ironisa Teddy. Le seul cerveau dans cette bande de cons que nous sommes. »

La remarque tira des rires et des protestations faussement outrées. Fabrice participa au concert avec un gloussement qui lui échappa, avant de retrouver sa timidité latente. Il garda cependant le sourire aux lèvres.

Le groupe se retrouva bien vite les genoux dans la terre, en train de creuser un trou à la main dans un coin de terre meuble. Eva avait amené le strict nécessaire pour le jardinage, mais pas de quoi faire cela. Kirokoni vint leur prêter patte forte, et se mit à creuser elle aussi dans un ensemble chaotique, envoyant des amas gicler dans tous les sens. Il fallut que Jacques la rattache et la tienne à l'écart, elle était bien trop excitée quoique toujours obéissante.

Finalement, le jeune arbre fut planté. Il faisait tache dans cette forêt ancienne et sombre, et pourtant les agents étaient contents d'eux même. Ils étaient en sueur, fatigués, leurs vêtements étaient souillés par la terre et l'effort, mais ils étaient contents.

« – Faudra qu'on se refasse ça un de ces jours, lança spontanément Meredith. Peut-être pas pour l'anniversaire, mais juste pour se faire une sortie, vous voyez ?
– Ouais, carrément, apprécia Fabrice. »

Soudain, un éclair blanc le fit basculer sur le côté : Jacques avait lâché le chien sans le faire exprès, qui avait cru y voir le signal qu'elle pouvait retourner jouer. Kirokoni déboula avec violence. Il se rattrapa à moitié à Clara, qui soutint son poids en grimaçant.

« – Attention, ne tombe pas.
– Pas de souci, souffla-t-il en se redressant. »

La chienne se tenait devant lui, l’œil joueur et intelligent. Il soupira, exaspéré.

« – T'es une sale bête mais je t'aime bien quand même, fit-il en se risquant à la flatter au niveau de l'encolure. »

Elle se frotta volontiers contre sa paume ouverte. Il eut un sourire, rasséréné.

« – Désolée Clara, lança-t-il sans même y penser. Pour me faire pardonner, je t'offrirai un verre un de ces quatre. »

Elle eut un sourire.

« – Ça me va. »

Un peu hébété par la facilité de cet échange, Fabrice n'eut aucune réaction notable.
Même lorsque Kirokoni, subitement alertée par un son dans les fourrés, partit en trombe et disparut dans le vert des sous-bois.

« – Putain ! jura Jacques en lui courant après. Au pied ! »

Peine perdue. La chienne avait déjà disparu dans les branchages, elle et sa robe blanchâtre si reconnaissable.

« – Elle est censée être dressée, bordel, marmonna Meredith en se joignant à la traque.
– Si je la ramène pas, Amy va m'arracher les yeux, gronda Jacques, une lueur d'inquiétude dans le regard.
– On va la retrouver, assura Tom. Divisez-vos en groupe, on va l'appeler et quadriller la forêt si besoin. Elle a pas pu aller bien loin. Eva, reste ici au cas où elle reviendrait. »

Un peu inquiets, les agents ne perdirent pas pour autant leurs moyens. Avec beaucoup de rigueur, ils commencèrent leurs recherches ; Fabrice et Jacques se retrouvèrent bien vite seuls. Il n'y avait aucune trace de l'animal, et la tension de son compagnon s'en trouvait grandement affectée.

« – Bordeeeeeel, Fabrice. Amy va me tuer. Elle va me donner à bouffer à ses clebs.
– C'est con, Kirokoni pourra pas en profiter… Ok, c'est pas drôle, s'empressa-t-il de s'excuser en voyant le regard mi-agacé mi-affolé qu'on lui lança en réponse. »

La chienne ne reparut pas, et cela faisait déjà bien longtemps qu'ils marchaient à l'ombre du bois. Les sms de leurs collègues indiquaient qu'eux non plus n'avaient pas de chance dans leur recherche.

Subitement, le téléphone de Jacques se mit à vibrer. Il s'en empara avidement, soudain alerte, et le porta à son oreille en espérant une bonne nouvelle.

« – Oh, salut Amy, lâcha-t-il dans le combiné en se décomposant littéralement après quelques mots entendus dans le combiné. »

Fabrice se tendit. Plus qu'Amy, il craignait les représailles de la hiérarchie s'ils ne retrouvaient pas l'animal. Cependant, plus la discussion téléphonique se poursuivait, plus le visage de son confrère quittait le blanc livide de la peur pour adopter l'expression hébétée, perplexe, d'une personne en dehors de ce qu'on lui disait.

« – Hein ? Oui… Mais, euh… Ouais, c'est pas grave t'inquiète. Si, si, on l'a fait. Oui, ça se passe bien. Je… Je te rappelle, ok ? Oui. Oui, moi aussi. On se voit demain. »

Il raccrocha. Les couleurs avaient de nouveau déserté son visage.

« – Alors ? voulut savoir Fabrice, par solidarité. »

Jacques mit quelques secondes à répondre.

« – Alors elle voulait s'excuser de ne pas avoir pu laisser Kirokoni, et elle espère que ça s'est bien passé sans elle. »

Fabrice se mit à rire. L'idée que Jacques ait pu se tromper de chien était hilarante.

« – Tu déconnes ! C'est le clebs à qui que tu as choppé au refuge ?
– C'était pas au refuge. Elle était censée déposer la chienne chez moi.
– Arrête de me faire marcher ! »

Son ami ne répondit pas. Bien vite, l'agent cessa même de sourire en comprenant le fil de ses pensées.

« – Tu déconnes.
– Pas du tout.
– Tu penses vraiment que… »

Les doigts tremblant, une grimace oscillant vers le sourire sur les lèvres, Jacques baissa les yeux sur son téléphone, de nouveau.

« – Préviens les autres. Je crois bien qu'ils ne trouveront rien. Du tout. Plus jamais. »

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