Tuto pour écrire un livre
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I/ Avoir une idée

"Monsieur Labossière ! Une dernière question ! Est-ce que vous pensez déjà à la rédaction de votre deuxième roman ?"

Les journalistes étaient déjà en attente d'un nouvel ouvrage alors que celui de Stephen n'avait que cinq mois.

"Pour l'instant, je me concentre sur la promotion de L'ombre sur mon ordinateur, et je verrai après."

Stephen Labossière n'avait jamais connu la gloire avant la sortie de son livre au printemps dernier. Timide introverti, il lui avait pourtant fallu s'habituer aux foules qui l'attendaient aux séances de dédicace, aux interviews, aux affiches des bus exhibant son visage et ses cernes dues à son manque de sommeil. Mais la chose à laquelle le jeune auteur n'arrivait pas à s'habituer, c'était les questions pressantes des journalistes. Ce tourbillon de questionnements incessants, qui peut durer de quelques minutes à des heures, créait un brouillard mental particulièrement désagréable chez Stephen. Il était perdu dans ses propres réflexions, pensait à l'envers, donnait des réponses incomplètes ou contradictoires. Les rapaces de la presse sont réputés pour déchiqueter leur proie, ne laisser que des lambeaux de chair sanglants dans leurs médias ; et Stephen était le nouveau tableau d'une personnalité récente, sacrifiée au nom de la liberté de la presse sur la scène du dernier récit shakespearien, où la mort de l'auteur n'est pas une métaphore mais un objectif. Les lecteurs se lassaient, il ne fallait jamais rester trop longtemps sur une nouvelle, même encore fraiche.

Heureusement pour lui, la séance de dédicace et l'interview étaient finies pour aujourd'hui, demain serait un autre jour. Cela faisait quatre semaines qu'il parcourait la France dans tous les sens pour la promotion de son roman d'horreur, L'ombre sur mon ordinateur. Il avait connu un succès retentissant dans tout le territoire. Stephen contait une histoire sur la base d'un found footage dans un cadre de roman augmenté : le lecteur devait se rendre sur un site Internet pour trouver les vidéos qui illustraient le récit glaçant. De voyage en voyage, le jeune homme avait compris que la forme pure du bien-être était de pouvoir rentrer chez soi après l'avoir quitté trop longtemps. Et à la fin de ce long moment de socialisation, ce soir-là, il allait retrouver son fameux chez-soi. Ce petit appartement au cœur de Montpellier qui abritait la vie, les idées, les soucis et les joies de Stephen. Un véritable espace qui le protégeait de l'extérieur, du monde et de ses dangers, des autres sartriens et surtout des rapaces journalistiques.

Il rêvait déjà de son canapé lui tendant les bras quand Antoine Lessard, son éditeur, se plaça devant lui, lui barrant le passage, le téléphone encore à la main. Antoine n'était pas l'éditeur le plus brillant, un peu bête sur les bords et surtout très lourd dans ses interactions avec les autres, Stephen ne l'appréciait donc pas vraiment. Avoir une discussion avec lui tournait rapidement à la corvée.

"Je viens de raccrocher avec le comptable. Tu as atteint les cinquante mille exemplaires vendus, tu entres dans la cours des grands le novice, expliqua Antoine, fier de sa nouvelle."

Le jeune écrivain resta un instant bouche bée devant ce chiffre auquel il ne s'attendait pas. Sortir son premier roman était déjà une aventure folle pour lui, l'extirpant d'un quotidien qui lui convenait très bien. Il pensait vendre quelques exemplaires de son livre, cinq mille à tout casser. Et maintenant on lui annonçait que lui, Stephen Labossière, frôlait les chiffres des plus grands maîtres de l'horreur.

"Continue comme ça et tu feras aussi partie du repas, et des victimes, du grand Franck H, reprit l'éditeur sur un ton narquois."

L'évocation de ce nom fit naitre une lumière dans l'esprit du jeune auteur. Alors que sa mère avait toujours admiré Stephen King, au point d'appeler son fils par son prénom, lui était plus fasciné par le roi de l'horreur français : Franck H. Ce grand auteur qui maintenait un succès permanent depuis 34 ans quand bien même ses livres n'étaient qu'annuels, au mois de novembre, systématiquement après ses célèbres repas.

"Tu sais bien qu'il n'y a que les grands espoirs qui sont invités au repas d'Halloween de Franck H, répondit Stephen résigné. Je suis pas vraiment sûr que je serai un de ses invités potentiels.

— Tant mieux ! À chaque fois, ses invités ne font qu'un livre à succès et après plus de nouvelle. Et ça c'est pas bon pour le bizness, tu es ma poule aux œufs d'or et tu dois continuer à me chier des best-sellers."

Avant même de laisser son auteur lui répondre, Antoine fit demi-tour, décrochant son téléphone qui sonnait encore. Habitué, le jeune homme n'y prêta pas plus attention.

Âgé de 31 ans, Stephen avait quitté le foyer parental pour son propre chez-soi voilà quatre ans de cela. Un départ tardif dû à la peur de l'indépendance et à la facilité évidente de vivre chez ses parents. Face aux nombreux inconvénients de la vie solitaire, le jeune homme avait établi une liste des bonnes choses amenées par ce nouveau mode de vie. Et tout en haut de cette liste, pas très remplie, il avait inscrit "Recevoir son courrier". Là où toute personne nouvellement indépendante développait une phobie excessive de leur boîte à lettres, et des mauvaises nouvelles qu'elle apportait, Stephen, lui, adorait aller chercher son courrier. Il s'était donc, tout naturellement, refusé à ce que sa gardienne d'immeuble récupère son courrier en son absence. C'était un véritable plaisir de voir, en arrivant en bas de son logement, sa boîte à lettres prête à régurgiter un trop plein d'informations qui lui avait été envoyées au cours des quatre dernières semaines. Il se saisit du tas d'enveloppes et entra dans le bâtiment.

Son logement, véritable appartement d'auteur, se trouvait au rez-de-chaussée. Rez-de-chaussée qui, comme le dernier étage, profitait de tous les bruits de tous les voisins. Ainsi, on entendait Catherine, appartement 32, taper sur son téléphone la réponse à la dernière question Des douze coups de midi, ou Gérard, appartement 16, taper sur sa femme tous les jeudi soir après le match hebdomadaire de basket. Mais, peu importe les bruits, le comportement des voisins, les commérages, Stephen se sentait à sa place dans son petit appartement de 35 m2. Il déposa négligemment le tas de courrier sur la table et s'enfonça dans son fauteuil. La lumière tamisée de la lampe, le bureau rempli de livres d'horreur, des posters de film de Tim Burton, de livres de Stephen King et autres œuvres horrifiques, donnait un cadre très spécial à la pièce.

Après un temps de répit, l'auteur débutant se saisit de la première enveloppe du tas. Il prenait un temps infini à se frayer un chemin dans les fibres de papier qui renfermaient une chose que Stephen ignorait. Cette excitation de découvrir quelque chose d'inconnu, de rompre avec le quotidien le temps de parcourir la lettre, de mettre les mots en lien et d'apprendre une nouvelle chose, portait chacun de ses gestes. Pour lui, chaque lettre apportait quelque chose de nouveau et ça méritait toute l'attention du monde. Facture, rappel des impôts, la CAF, facture, publicité, une succession de nouvelles similaires sans importance majeure. Et puis, au milieu des enveloppes s'en trouvait une un peu spéciale. Un papier au grain plus doux, une couleur beige légère, aucun expéditeur et un scellé de cire rouge. Stephen resta circonspect face à cette lettre cachetée si spécialement, c'était un véritable cliché qu'il avait entre les mains. Cette enveloppe aurait pu contenir sa lettre d'acceptation à Poudlard qu'il n'aurait pas été étonné.

Le développement de sa nouvelle passion pour l'ouverture du courrier avait poussé le jeune homme à acheter un coupe-papier. Cet objet précieux, bien ornementé, fait de bois et d'un fer finement travaillé, il ne le sortait que pour les grandes occasions, les courriers spéciaux. Au vu de son aspect extérieur, cette lettre méritait l'usage de ce dernier. Délicatement, Stephen inséra la pointe de l'outil sur le bord de l'enveloppe. D'un coup sec et maîtrisé, il trancha le papier, offrant la vue d'une enveloppe éviscérée dévoilant son contenu à la vue de tous, comme le cadavre d'un animal à moitié mangé. Le jeune homme en sortit un papier souple et délicat, similaire à un papyrus. La lettre était manuscrite, d'une écriture presque gothique. Tout tenait sur le recto d'une petite feuille ornée par une signature majestueuse par sa beauté et par le nom qu'elle contenait. Un nom qui fit perdre tout repère à Stephen.

Cher Monsieur Labossière,

Je serai ravi de vous compter parmi mes invités à mon célèbre dîner d'Halloween cette année. Vous trouverez au bas de cette lettre les indications pour me rejoindre ce jeudi 31 octobre, ainsi que les billets de transport nécessaires à votre voyage.

J'espère vous voir parmi nous, inutile de répondre à cette lettre.

Franck Henstein

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II/ Les péripéties

L'auteur à succès vivait dans un endroit pour le moins original. Véritable cliché de l'horreur, il s'était installé dans un manoir en plein milieu de la forêt de Kirchlengern, au centre de l'Allemagne. Et Stephen parcourait les quelques mètres qui le séparaient encore de cette immense bâtisse perdue au milieu de nulle part. Le chauffeur était venu le chercher il y a déjà plusieurs heures et l'océan d'arbres n'en finissait toujours pas. L'homme au volant ne lui avait presque pas adressé la parole, si ce n'était pour lui dire bonjour et l'informer qu'ils arriveraient bientôt. Lui-même ne s'était pas risqué à entamer la moindre discussion. Le jeune homme avait eu tout le trajet pour se poser des questions, se réjouir de sa présence au repas et surtout préparer, jusqu'à les connaître par cœur, ses interactions avec son auteur favori. Le paysage défilait et Stephen l'admirait à travers la vitre. Des cimes immenses frôlaient de très près les rétroviseurs de la BMW. Tout semblait si calme et inanimé, comme endormi. Il ressortait comme impression générale que si le véhicule freinait un peu trop fort, l'entièreté de la forêt allait se réveiller et lui bondir dessus. Fort heureusement, Stephen n'avait croisé que des petits oiseaux et des rongeurs de l'autre côté de la fenêtre ambulante.

Sans prévenir, la voiture quitta le sentier principal et s'enfonça un peu plus dans la forêt, avant de retourner sur un sentier plus praticable. Les arbres étaient tout à coup très différents ; ils étaient parfaitement ordonnés, preuve qu'il y avait eu une action humaine. Mais surtout, tous les troncs semblaient malades, attaqués par un parasite qui dévorait tout sur son passage. Les écorces étaient entaillées sur plusieurs centimètres, à tel point que même Stephen, à travers la fenêtre en mouvement, les voyait clairement, alors que la nuit était tombée et que la seule lumière était celle des phares. Après quelques instants, devant le véhicule se dressa un immense portail en fer noir. C'était la seule ouverture entre les deux murs d'environ deux mètres cinquante qui étaient de parts et d'autres du chemin. La grille était surmontée d'un corbeau en fer qui se séparait en deux lorsque les portes s'ouvrirent. Une allée, dépourvue d'arbres cette fois, s'offrit alors à la vue de Stephen. Elle était ornée de bosquets sculptés finement en forme d'animaux vaguement dérangeants : des éléphants, des grenouilles, des cerfs…

Au bout de l'allée se trouvait le fameux manoir, l'objectif de tout ce trajet interminable au cœur de la forêt de Kirchlengern. Le chauffeur s'arrêta devant la porte d'entrée, impressionnante et faite en bois visiblement ancestral. Il sortit de la voiture et alla ouvrir la portière de Stephen.

"Veuillez me suivre, vous êtes le dernier invité."

L'auteur introverti suivit l'homme d'un pas peu confiant. Le manoir qui se dressait devant lui ressemblait à un dédale de l'extérieur. Il y avait tant de fenêtres et de salles possibles, Stephen en avait déjà le tournis. Les deux individus entrèrent dans la demeure, majestueuse et si vide à la fois. Le chauffeur laissa les valises de l'invité et lui indiqua de le suivre. Ils parcoururent un couloir long de plusieurs mètres avant de s'arrêter devant une porte. Elle était plus ornée que celle de l'entrée. Des gravures y représentaient des scènes bibliques et des touches de peinture dorée éclaircissaient le tout. L'accompagnateur laissa Stephen ici, sans plus d'indications. Après de longues secondes d'hésitation, il se décida à frapper à la porte.

C'était une petite femme, d'apparence très âgée, qui vint ouvrir ce lourd battant vers la salle de réception. D'un signe de la main, elle indiqua au jeune homme de la suivre. Au centre de la pièce, faiblement éclairée, se trouvait une grande table ronde garnie de toute sorte de mets. Autour de ces aliments étaient répartis cinq couverts devant lesquels se trouvaient des chaises, vides. Depuis son entrée dans la pièce, Stephen n'avait entendu aucun son, trop absorbé par son admiration du lieu garni de décorations. La première chose qui vint à ses oreilles, étrangement, fut le crépitement des flammes dans la cheminée. Les voix qui discutaient devant cette dernière ne parvinrent qu'après.

"Monsieur Labossière ! Quel plaisir ! Nous vous attendions pour passer à table !"

La voix de Franck H était exactement la même que dans les interviews que Stephen avait assidûment regardées. Et aujourd'hui, à cet instant précis, son modèle se trouvait devant lui, un verre de vin rouge à la main, debout devant un canapé où se tenaient trois autres personnes fascinées par lui. Le jeune auteur à succès crut, un instant, rêver. Mais lorsque son idole s'approcha de lui et lui serra la main, le doute n'était alors plus permis. Il se trouvait là, dans ce manoir gigantesque, au milieu d'un salon rempli de tableaux de maîtres, accompagné du roi de l'horreur français. À la suite du grand auteur se levèrent les trois individus qui étaient assis. Stephen les reconnut rapidement : Martin Gingras, Madeleine Chauvin et Grégoire Lachapelle. Que des auteurs d'horreur ayant connu un succès important au cours de cette année. C'était désormais certain, Stephen ne rêvait pas, il était au dîner d'Halloween de Franck H.

Les écrivains se placèrent autour de la table. Les discussions allèrent bon train, de tout, de rien, de la météo mais surtout de la mode du thriller fantastique. Tout était sujet à adresser la parole à l'hôte si célèbre. Stephen, plus discret, était en retrait, il échangeait peu avec les autres. Mais, lorsqu'il remercia la vieille femme de maison, Franck cessa sa discussion pour se tourner vers lui.

"Marie n'est pas très bavarde, même pas du tout. Chez les Chaillé elles sont muettes de mère en fille, une vraie malédiction. Mais ce sont les plus serviables des femmes. Alors ne vous offusquez pas trop si elle ne vous répond pas."

La vieille femme ouvrit ses grands yeux verts en direction de Stephen, avant de battre des cils à deux reprises. L'auteur débutant prit ce signe comme un remerciement et n'y prêta plus attention. Il avait une faille devant lui pour entamer une vraie discussion avec celui qu'il admirait tant. Délaissant sa timidité dans un effort surhumain, il se lança dans un pamphlet sans retenue sur ce fameux courant de thriller fantastique.

Le repas se déroula bien trop vite pour Stephen. Il aurait voulu que cela dure des heures, des jours même. Il aurait même souhaité que la mort le prenne là, à cette table, pour hanter les murs de cette bâtisse en espérant avoir à nouveau une discussion longue avec Franck. Lorsque ce dernier le regardait fixement, plus rien n'avait d'importance, ni le courrier, ni son chez-soi, ni Antoine, ni son livre, ni les journalistes. Non, il n'y avait que lui et Franck, dans un monde qui leur était propre. Ce n'était pas une idylle amoureuse, mais une idylle intellectuelle. Stephen avait trouvé son maître à penser dans celui qu'il admirait le plus. Et même la présence des autres auteurs débutants ne brisait cette alchimie qu'il sentait naître entre eux. Ce que Stephen oubliait, c'est que les autres invités avaient le même ressenti.

"Bien, il est 23 heures, commença Franck. Il est temps mes amis. Veuillez me suivre."

L'écrivain accompli quitta la table d'un pas décidé et enjoué, comme si quitter ses convives était le meilleur moment de la soirée. Arrivé à la porte il se tourna, comme pour vérifier que tout le monde le suivait. Lorsqu'il s'aperçut que personne ne s'était levé, il insista.

"Enfin, dépêchez-vous ! Je ne vous mets pas à la porte voyons. Comme disait mon père, ce bon vieux Victor, "Rien n'est plus pénible à l'esprit humain, après que les sentiments aient été surexcités par une succession rapide d’événements, que le calme plat de l'inaction." Alors soyez actifs mes confrères !"

D'un même élan, les quatre nouveaux auteurs se levèrent, quittant la table, et rejoignirent Franck dans le couloir. Stephen était à la fin de la file, il suivait d'un peu loin le groupe, préférant s'attarder un peu sur toutes les œuvres qui habitaient ce manoir. Les tableaux, les vases, les bibelots, tout le fascinait au sein de cette demeure. Il n'aurait su dire si cela venait de l'ambiance générale des lieux et si c'était le fait que tout appartenait à Franck, cet homme qu'il admirait tant.

Toujours est-il que Stephen se trouvait à la traîne quand les autres entrèrent dans une pièce mystérieuse. Il allait passer les portes, découvrir l'inconnu, quand une force le retint vers l'arrière. Dans un mouvement de peur, il se retourna brusquement. Une main décharnée serrait fermement son poignet. Devant lui se tenait Marie, si frêle et pourtant ayant une poigne puissante et presque désespérée. Elle se pencha vers lui, et dans un souffle presque inaudible, tel le murmure d'un secret, la vieille femme supplia Stephen "Fuyez, maintenant !"

Le jeune homme n'eut pas le temps de répondre, encore choqué par le fait que Marie eut le don de la parole. Il la vit à peine s'éclipser dans le dédale des couloirs avant de disparaître définitivement. L'auteur débutant resta inquiet quelques instants, se demandant pourquoi une soit disant muette lui intimait de fuir sur-le-champ. Mais la main bienveillante de Franck, qui venait de se poser sur son épaule, coupa court à ses pensées. Accompagné de son modèle, il pénétra dans la salle inconnue.

L'élément qui marqua Stephen était l'obscurité écrasante de ce nouvel environnement. La seule source de lumière était un faible halo provenant du centre de ce grand espace. Il était impossible de distinguer ce qui était sur les murs, ni même où s'arrêtait le plafond. Un silence mortel régnait tout autour des écrivains. S'ils n'étaient pas des auteurs d'horreur, ils auraient presque pu avoir peur. Le calme de la pièce se brisa, quand Madeleine prit la parole :

"Euh … que faisons-nous là monsieur H ?

— Approchez de la table, je vais tout vous expliquer !"

La faible lumière provenait en réalité de la seule table qui se trouvait au centre de cette obscurité inquiétante. L'inconnu englobait tout en son sein. Et ce petit espoir, qui était la lueur de cinq bougies disposées là, était la seule chose à laquelle se raccrochaient les auteurs. Ils n'étaient plus des maîtres de l'horreur, mais des naufragés au cœur d'une tempête de questions. Si chacun d'eux n'avait pas une confiance aveugle en leur hôte, portée par leur admiration respective, ils auraient fui cet endroit déjà bien avant.

La table était habillée des cinq bougies, de cinq carnets et de cinq stylos. Chacun s'installa à une chaise, circonspect face à cette mise en scène. Les yeux des convives s'habituèrent petit à petit au noir environnant. Ils distinguaient maintenant les étagères qui constituaient les murs, toutes remplies de livres.

"Bienvenue dans ma pièce préférée du manoir ! La bibliothèque !"

La voix de Franck H était particulièrement enjouée, son ton retranscrivait parfaitement sa joie et son plaisir de se trouver ici.

"C'est une bibliothèque un peu particulière pour deux raisons : son histoire et ce qu'elle contient, reprit-il. Ce qu'elle contient est une surprise que je vous garde pour plus tard. Quant à son histoire, elle fut l'une des premières pièces du manoir. Il y a ici des livres datant du Moyen-Âge et de la Renaissance. Les trois générations qui me précèdent y ont rassemblé un héritage culturel considérable, détailla l'hôte. C'est un lieu presque sacré dans ma famille. C'est pour cette raison qu'on y accède que pour certaines occasions."

Il marqua une pause dans son récit, comme pour faire naître un engouement chez ses auditeurs.

"Quand j'étais petit, je ne respectais pas beaucoup cet aspect de notre chère bibliothèque. La jeunesse nous fait faire n'importe quoi, se rappela-t-il avec nostalgie. Mais une rencontre m'a fait prendre conscience de l'importance qu'ont les livres qui séjournent ici. Depuis, je n'y vais qu'une fois par an, à la même date, toujours accompagné de personnes différentes. C'est l'endroit privilégié de mon repas d'Halloween, la dernière salle de notre train fantôme en quelque sorte, celle qui, je l'avoue, réserve les plus importants frissons."

Une seconde pause, cette fois-ci pour inspirer la peur.

"Lors de mes réceptions annuelles, j'organise un petit concours d'écriture ici-même."

Un soulagement collectif se fit entendre.

"Comme vous le voyez, mes chers confrères, il y a devant vous un carnet et un stylo. Ce seront vos armes dans ce combat acharné d'esprit créatif ! affirma-t-il d'un ton presque trop sérieux. Durant les deux prochaines heures, nous rédigerons les bases d'une histoire d'horreur, peut-être l'ébauche de nos futurs romans. Une véritable compétition, en toute amitié, de création, de motivation mutuelle et de partage tout à fait sincère et bienveillante. Nous sommes de grands auteurs, moi vieille branche, vous nouveaux bourgeons. Nous écrirons ici même le futur des romans d'horreur. Révolutionnons l'écriture horrifique mes amis !"

Ces mots avaient un air de discours militaire. Stephen pensa que De Gaulle et son appel du 18 juin n'avait rien à envier aux mots de son mentor. L'engouement de vieil auteur pour ce concours toucha toutes les personnes autour de lui. Un marathon d'écriture, sans entraînement ni échauffement préalable, se dressait devant eux, mais tout le monde était déjà sur la ligne de départ. Le combat pouvait commencer, chacun lutterait pour avoir l'approbation de Franck.

"Petit rappel des consignes tout de même ! Pas de triche, évidemment. Vous ne pouvez pas parler durant les deux prochaines heures ni aller chercher des idées dans les livres qui nous entourent. L'écriture et rien que l'écriture ! Quant au prix… Il s'agit de prolonger votre séjour auprès de moi."

Il sortit un petit réveil mécanique de sa poche et le remonta.

"Voilà ! Quand le réveil sonnera cela signifiera que le temps d'écriture est fini. Bon courage mes amis !"

Le silence tomba instantanément sur la bibliothèque. Plus rien ne comptait que d'écrire, plus vite que les autres, mieux que les autres, avoir une meilleure idée. Ce n'était pas Apollon, dieu des arts, qui surplombait le toit du manoir, c'était Athéna et Arès, le couple guerrier de l'Olympe. C'était une véritable bataille troyenne qui se déroulait dans cette salle. À coup de cliffhangers, de figures de style, de ponctuation meurtrière et de rebondissements fracassants, les participants se déchaînaient les uns sur les autres dans le plus grand des calmes. Le crissement des mines résonnait dans l'obscurité toujours présente. Chacun allait de sa stratégie : commencer par la fin, un personnage fort, une horreur particulière. Effrayer était leur seul objectif. Ça, et gagner. Ils étaient quatre, il n'y aurait qu'un survivant.

Les esprits tournaient à plein régime, les mains, douloureuses, courraient sur le papier d'une rapidité déconcertante. La crainte du temps, la crainte de l'échec, la crainte de ne pas être à la hauteur faisaient battre les cœurs des auteurs. Mais leurs cerveaux, eux, ne se souciaient pas de ces questions. L'hémisphère droit, le cerveau créateur, est un muscle difficile à entretenir. Mais dans cette bibliothèque, ce sont les plus grands qui étaient à l’œuvre. Leurs cortex étaient de véritables machines à vapeur, inarrêtables en cet instant. Le combat était sans merci et il n'y avait aucune place pour la pitié. Les erreurs de ton, les rythmes inégaux, les mots imprécis étaient tant de blessures pouvant s'avérer fatales d'un moment à l'autre.

Mais ce qui marqua la fin de cette guerre, l'ultime acte d'un déchirement intellectuel, fut le son effrayant du réveil. Il fit sursauter les quatre jeunes auteurs encore absorbés par leur travail.

"Il est temps chers confrères ! Cessez vos ébauches, nous allons partager nos idées maintenant ! Évidemment, ne racontez pas tout, gardez un peu de suspens. Je veux surtout un synopsis pour le moment. Je vous laisse commencer, je finirai le tour de table."

Franck H déverrouilla une nouvelle angoisse chez Stephen : partager ses idées devant tout le monde. L'auteur introverti avait, en réalité, commencé à écrire à l'âge de 16 ans. Trop timide, il n'avait jamais osé parler de ses idées à qui que ce soit. Jusqu'à récemment. Sa mère était tombée sur un carnet en rangeant le garage. Un carnet qui contenait un récit horrifique complet. Elle se plongea dans la lecture de cette histoire qu'elle finit en quelques heures à peine. À la fin de sa lecture, c'est la signature de son fils qu'elle vit. Elle avait lu, en avant-première, L'ombre sur mon ordinateur. Sans un doute, elle envoya le carnet à une maison d'édition sans en informer son fils. Quelques semaines plus tard, Stephen recevait dans sa boîte aux lettres un contrat d'édition d'un roman qu'il avait écrit à 18 ans.

Ce soir-là, il allait devoir en parler devant les auteurs les plus en vogue. Dans un courage qu'il ne se connaissait pas, le jeune auteur prit la parole en premier :

"En reprenant ce que je connais bien, commença-t-il timidement, je suis parti d'une légende urbaine. On dit que la vidéo YouTube The Grifter rend fou ceux qui la regardent, enfin il paraît. Je me suis inspiré de ça dans mon histoire. La vidéo provoque une malédiction et une fascination pour la mort. On suit donc un homme qui regarde la vidéo et qui va tomber dans la folie meurtrière."

Aucun son, aucun avis ne vint aux oreilles de Stephen. La peur d'avoir eu une idée ennuyeuse le prit à la gorge. Il sentit que l'air lui manquait, une angoisse grandissante poussait en lui comme une mauvaise herbe. Très vite, sa vision se troubla, les larmes lui montaient doucement.

"C'est une excellente idée Monsieur Labossière ! Je reconnais bien là la nouvelle génération avec l'implication d'Internet dans l'horreur."

Les encouragements de Franck H sonnèrent comme un salut chez Stephen. L'angoisse se dissipa peu à peu, faisant place à un sourire satisfait et admirateur. Son temps de gloire ne dura qu'un instant, avant que Grégoire Lachapelle ne se lança à son tour :

"Moi je suis parti de la victime post-trauma. On suit donc l'histoire autobiographique d'une femme qui a survécu à un tueur en série grâce à un placard dans lequel elle s'est cachée. Très émouvant, mais l'horreur lors des récits crus donne une autre ambiance.

— Je vois, oui, c'est classique, mais le point de vue autobiographique est très intéressant. J'aime bien, indiqua l'auteur hôte."

Dans un élan de courage, les deux derniers auteurs participants énoncèrent leurs idées. Madeleine commença avec une voix tremblante :

"Je suis restée dans un thriller classique au sein d'un couple. On va suivre Alice qui rencontre Louis. Ils vont entamer une relation et petit à petit, elle va trouver des indices qui l'inquiètent. Et en effet, Louis est un tueur en série sociopathe qui veut faire d'Alice sa prochaine victime."

Franck n'eut pas le temps de réagir au récit de Madeleine, Martin Gingras enchaîna, beaucoup plus sereinement.

"On va suivre un groupe de jeunes dans mon histoire. Ils vont dans un chalet pendant un week-end. Mais la mort les y attend dans une avalanche."

L'écrivain accomplit félicita ses deux invités. Il prit une grande inspiration et commença :

"Bien, à mon tour je suppose."




III/ La fin

"Voyez-vous, je pense que mon mentor dans la vie de tous les jours, c'est Jean de la Fontaine. Comme tous les petits enfants de primaire, j'ai appris assidûment la fable du Corbeau et du Renard. Ce cher Corbeau, si haut perché, se croyant invulnérable, loin des cruautés de ce monde. Le bec plongé dans son fromage, son petit univers bien à lui et rien d'autre. Ça ne vous rappelle pas quelqu'un ? Non ? Vous êtes sûrs ? Même pas vous-même ?"

Le ton devenait glacial, Franck H se leva et se fit engloutir par le noir. Tel un héros il en ressortit, muni de nouvelles bougies.

" "Mon bon Monsieur, apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute." Cette morale, j'étais le seul, dans ma classe de minables, à l'avoir comprise."

Il alluma quelques bougies qu'il posa sur une table plus loin.

"Je vous ai dit tout à l'heure que cette bibliothèque était spéciale pour deux raisons. Elle n'abrite pas seulement des livres inestimables."

Désormais les murs de la bibliothèque et les ouvrages qu'ils contenaient étaient clairement visibles. La lumière était encore faible, mais il était possible de voir toute la superficie de la pièce. Mais là où la lumière était habituellement source d'apaisement et rassurante, au sein de cette salle elle faisait tout à coup naître la peur et l'angoisse.

"La forêt qui nous entoure regorge de choses incroyables et inconnues. Quand j'étais petit, c'était ma chasse aux trésors personnelle. Et un jour, j'ai trouvé le plus beau des trésors."

Franck s'approcha d'une étagère et frappa le dos d'un livre. Un grouillement intense se fit entendre.

"Je jouais au pied d'un arbre quand une petite bête a sauté sur moi. Elle cherchait à rentrer dans mes oreilles, très virulente et si petite. Je me souviens quand je l'ai prise dans ma main et que j'ai plongé mon regard dans le sien. Je n'ai jamais retrouvé cette alchimie avec un être humain, cette minuscule bête était la seule qui me comprenait alors."

Une créature grouillante d'une trentaine de centimètres sortit de la bibliothèque et grimpa sur la main de l'auteur.

"J'ai donc ramené Lucy dans la bibliothèque et je l'ai cachée. Le lendemain matin, elle avait doublé de volume et de taille. Et l'étage, sur lequel elle était, avait été décimé. Plus aucun mot, plus aucune information. Elle avait tout mangé. J'avais un animal de compagnie qui mange les savoirs. Quelle chance n'est-ce pas ?"

L'angoisse laissa place à l'effroi.

"Lucy était très docile et reconnaissante de son nouvel habitat. Alors je l'ai dressée à manger ce qui était vraiment intéressant dans un cerveau : les bonnes idées."

Le vieil homme s'approcha lentement de Martin qui lui faisait dos. Il déposa sur l'épaule du jeune auteur l'insecte qu'il tenait. Martin trembla de peur, paralysé. Il sentait les pattes de la bestiole chatouiller légèrement sa peau lorsqu'elle monta jusqu'à son visage.

"Saviez-vous que la première parthénogenèse artificielle a été effectuée en 1910 par Jacques Loeb chez un animal très particulier : l'oursin. C'est pour cette raison que j'ai surnommé Lucy et ses filles des Scolopendra abnormis oursin. C'est un mélange entre leur espèce, qui est évidente au vu de leur physique bien qu'elles peuvent mesurer jusqu'à 1 m 50 de long, et leur incroyable capacité de parthénogenèse."

Les auteurs, encore assis sur la table, virent une dizaine de scolopendres se loger sur celle-ci. Certains commençaient à grimper sur leurs bras. Les premières morsures finirent de paralyser les invités là où la peur ne l'avait pas déjà fait. Dans leur sang se mêlaient effroi et poison pour créer le plus anesthésiant des cocktails.

"Ça fait bien longtemps qu'elles n'ont plus rien à se mettre sous la dent dans cette bibliothèque. Elles sont affamées comme l'est un herbivore pendant une période de sécheresse. Et plus elles ont faim, à l'image de tous les prédateurs, plus elles sont virulentes, violentes. La phase d'hibernation est finie, leur dîner annuel est arrivé. Et je ne peux leur refuser un repas aussi savoureux que de jeunes auteurs prodigieux quand ils s'offrent à elles."

Les bêtes se mirent à entrer dans les oreilles et le nez des auteurs. La douleur leur arracha des cris qui résonnèrent dans toute la bâtisse. Le sang coula des orifices tout le long de leur visage. Aveuglés par leur propre liquide sanguin, les victimes ne virent pas les ombres géantes qui se dessinaient sur les murs. Les ombres de bêtes assoiffées de connaissances. Il n'était plus question du combat de tout à l'heure, c'était un véritable massacre qui avait lieu. Les auteurs étaient dépouillés de leurs connaissances, de leur talent, de leurs idées. Ils sentaient les animaux se frayaient un chemin dans le cerveau, remonter l'intérieur de leur crâne. Ils sentaient les griffes des prédateurs s'enfoncer dans leurs canaux cérébraux et en aspirer le liquide. Et le processus recommençait, encore et encore. Lorsqu'une partie du cerveau était vide, elles s'attaquaient à une autre. Les invités ressentaient les déplacements dans leur boîte crânienne. Ils les sentaient grandir de plus en plus au fur et à mesure qu'elles avalaient leurs capacités cognitives, ce qui faisait d'eux des auteurs. Sous la douleur, ils tombèrent dans les pommes.

Au bout d'une heure, Franck rappela Lucy et ses filles. Il embrassa chacune d'elle et s'assit à la table. Il savait que dans quelques minutes, ils reprendraient connaissances et qu'il allait falloir jouer la comédie. Comme quand les journalistes lui demandaient d'où venaient toutes ses idées.

Stephen se réveilla, accueilli par le sourire de Franck H et de Marie, sa bonne à tout faire. Il ne savait pas ce qu'il faisait là, ni ce qu'il l'avait conduit ici. Le principal c'est qu'il avait rencontré son auteur favori, et c'était tout ce qui comptait.

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