Trois Cafés par jour

Le regard plongé dans le puits Panconnectique, Gabriel Schneider Von Wartensee sirotait petit à petit un café déjà tiède.

La rotonde de contrôle représentait de manière évidente le meilleur point de vue sur l’anomalie, mais également un endroit de calme. L’emplacement était littéralement impossible à chauffer, aussi la plupart du personnel lui préférait rapidement les coursives intérieures ou la baie de supervision. Gabriel y était souvent seul, à son plus grand plaisir. Bientôt, l’équipe de nuit allait rendre son tablier, et le site allait à nouveau grouiller de travailleurs de jour. Le chercheur adorait cette heure entre chien et loup, les plus productives à son avis.

Une alarme de fonctionnement commençait à gronder, accompagnée de son emblématique clignotement rouge, alors qu’en dessous, une porte blindée s’ouvrait au-dessus du puits. Six silhouettes en tenue hazmat complète en sortirent, convoyant un chariot de conteneurs en acier, tous signés du logo de l’organisation et d’un numéro de service. Le chef de file, au brassard rouge, fit un signe au chercheur sur la rotonde, qui lui rendit. Gabriel laissa sa tasse sur le rebord de la rambarde froide avant de noter les numéros des conteneurs sur son calepin. Pas d’anomalie, du moins administrative. Il leva le pouce vers l’homme, qui lui rendit un signe approbateur, avant d’aboyer à ses collègues de commencer leur besogne. Un à un, les conteneurs furent projetés dans le vide, ponctués par le bruit des coches du chercheur sur le papier.

Il reprit une gorgée de café tiède, puis quitta la coursive. Si l’architecte du site avait deux décennies d’avance sur la construction de bâtiment de confinement, son bon goût avait lui deux décennies de retard. Gabriel traversa de long couloir aux couleurs criardes, pour “rompre avec le noir sans fond du puits Panconnectique”, prit deux escaliers aux rampes de plastique neuf et pourtant déjà cuit (ce n’était pas une anomalie temporelle, ces collègues du département avaient enquêté), passa trois portes de sécurité avant de finir devant l’aile nord-est, celle de la Morgue. Une femme au chignon millimétré et aux cheveux grisonnants lui fit signe de rentrer dans son bureau. Les cernes prononcés, l’air éternellement agacé, elle tendit le bras à son passage, attendant avec empressement le rapport d’observation de Gabriel.

« C’est fait, alors ? Pas d’imprévu ?

– Comme toujours, Livia, comme toujours.

– Désolé de t’avoir demandé de t’en occuper, mais Francis était en arrêt, et comme c’en était un de ton service…

– Pas de soucis, Livia, tu sais que je suis de toute manière déjà au bureau à cette heure… »

L’astreinte de la Morgue balaya de ses yeux experts le document tendu, se saisit d’un tampon et valida le reçu de trois coups secs et précis avant de le rendre au chercheur.

Elle commença alors à reprendre ses propres dossiers, avant de lever un regard interrogateur au nécrobiologiste, surpris qu’il n’est pas encore détalé. Elle lui lança un coup d'œil interrogateur, alors que Gabriel la fixait avec un sourire faussement naïf. Le regard analytique de Livia le balaya de part en part à la recherche d’un indice, avant que celle-ci ne lance finalement un râle lascif.

« Les déchets de la chambre d'expérimentation 4 ?

– S’il te plait, mes équipes sont très intéressées par le sujet. J’ai fait la demande et j’ai peur qu’elle traîne… Ce n’est pas parce qu’on intervient post mortem qu’on a tout le temps du monde.

Livia, en silence, sans quitter Gabriel d’un regard exaspéré, sortit un dossier de l'immense pile amassée sur son bureau, le jeta sans précaution en haut de la pile, avant de se feindre d’une fausse révérence.

« Un grand merci, Livia ! »

Deux coursives hideuses plus loin, le nécrobiologiste se glissa dans un ascenseur alors que de nombreux chercheurs rejoignaient leurs postes. Il salua quelques visages connus, laissa sa tasse maintenant vide dans une salle de repos, puis retourna à son laboratoire. Quelques membres de son équipe étaient déjà à leur poste, et triaient leurs mails avant de commencer la journée.

« Salut Philippe, Laurence… Tu tombes bien, je reviens de la Morgue, à mon avis, tu auras tes échantillons demain.

– Super ! Mais au final, je n’aurais sans doute pas le temps de les traiter, ma publication sur la cristallisation du sel en cercle thaumaturgique d’anti inversion a encore été refusée, je dois refaire une passe.

– Celle que j’ai relue ?

– Oui…

– Laisse, l’article est bon, je m’en occupe. Concentre-toi sur les échantillons, je passe voir Weiss tout à l’heure. Je fais ça dans l’aprem, je suis déjà surbooké ce matin, j’ai une réunion avec Molitor, je file. »

La salle de réunion était à l’image du site : éclairée d’une lumière fausse sur une table en formica née fatiguée, avec des prises neuves défectueuses placées à des endroits inconnus sous les tables, accompagnées d’un projecteur inutilisable parce que plus personne n’utilisait de VGA.

La démonologiste tapait du pied et lui lança presque le dossier dessus en arrivant.

« Mauvaise journée ?

– Berlioz est un con, Weiss est un con, comme d'habitude on se les gèle ici, c’est toujours moche, et j’ai pas accès à mon matos !

– Tu n’as pas pu faire l’analyse sur 613 ?

– Si, quand même, sinon je ne me serais même pas déplacé, mais pour le reste, tout est bloqué ! On m’a déprogrammé mes créneaux d’accès aux machines, maintenant monopolisées par ton chef de service de con et on me dit d’arrêter de chouiner et de retourner à la bibliothèque ! Et comme d’hab, mon chef à moi ne dit rien… Sans déconner, à quoi ça sert que je me déplace si c’est pour rester scotché à mon bureau ?

– Pas d’inquiétude, je suis sûr que ça peut s’arranger… Tu es là combien de temps ?

– Trois jours, cette fois…

– Demain, ça risque d’être complexe, Laurence en aura besoin, mais je pense pouvoir te dégoter un créneau mercredi, avant ton départ.

– Tu ferais ça ?

– Bien sûr, je préfère encore ça à devoir demander à Berlioz de faire les analyses à ta place… J’ai pitié des collègues ! Mais revenons au sujet, veux-tu : alors, qu’est ce que tu as trouvé ? »

Une explication d'intérêt plus tard, ainsi qu’un sandwich crudité et un second café en guise de pause, Gabriel retourna au labo, avant de toquer sur la porte voisine à son propre bureau : “V. Weiss, Directeur par intérim du département de nécrologie”.

Comme d'habitude, le bureau du parvenu était tiré à quatre épingles, le mur du fond couvert de cartes postales d’endroits que le pauvre n’avait jamais visité.

« Un souci, Gabriel ?

– Ils n’ont toujours pas changé la plaque ? » demanda le nécrobiologiste, interrogateur.

« Ni même le poste. Je crois qu’ils ne me font pas encore assez confiance.

– C’est la Fondation, Victor. La confiance ici, on appelle ça une anomalie, et si elle n'a jamais existé, elle doit maintenant être retenue à un degré de confidentialité qui nous échappe à tous les deux. »

Gabriel doutait cependant réellement que le souci vienne ici de l’institution plutôt que du personnage.

« Sans déconner, ils attendent quoi, que le précédent revienne d’entre les morts ?

– Peut-être… » répondit Gabriel, espiègle.

« Tu penses qu’ils vont nous mettre en concurrence ?

– Non, je refuserais. Trop d’administratif et je ne passe déjà pas suffisamment de temps au labo. Je viens te voir pour la publication de Laurence d’ailleurs.

– Et bien, qu’est ce qu’elle a ?

– Elle a été refusée.

– Et alors ?

– Ce n’est pas toi qui la bloquerait, par hasard ?

– Quoi ? Pas du tout, enfin !

– C’est une bonne chercheuse, Victor…

– Je sais bien, et…

– Elle est de mon équipe, Victor…

– Bien évidemment et…

– Tu connais nos accords…

– Mais puisque je te dis que c’est pas de mon fait ! » commença à s’énerver le “directeur”.

« C’est quoi, le sujet de l’article ?

– La cristallisation du sel en cercle thaumaturgique d’anti inversion pour confinement d’anomalie à l’échelle microscopique. »

Weiss plongea dans ses pensées un instant.

« Je crois que je vois le soucis, j’ai entendu un intitulé similaire à un séminaire le mois dernier. Ils doivent bosser dessus côté anglais, ils veulent sans doute la primauté.

– Tu peux gérer ?

– Après, tu sais, c’est la vie, on peut pas être toujours premier…

– J’ai trois papiers d'application en préparation dans l’équipe, ça gonflera la production du labo et son directeur pourra facilement réclamer une place de 3eme ou 4eme auteur…

– … Ok, je vais voir ce que je peux faire.

– Ah, et il faudrait que tu me libères l’accès aux labos mercredi.

– Mais c’est toi qui m’as demandé de t’avoir plus de place !

– Oui, mais Molitor en a besoin aussi.

– Elle n’est même pas du service !

– Tu préfères avoir des analyses de Berlioz en trans disciplinaire ?

– Pas faux… Je suis juste un peu déçu qu’elle ne vienne jamais négocier elle-même, je pourrais sans doute gratter un peu plus…On pourrait sans doute booster mes, enfin nos chiffres avec son aide !

– Mais le chantage à la publication ne marche pas avec une démonologiste !

– Chantage, un bien vilain mot… L'administratif est aussi important que le reste dans le processus de publication, et j’entend bien aider de par mon rôle de facilitateur ! Tu ne peux pas nier que ça aide ! »

Gabriel lui lança un regard amusé avec de quitter le diable de bureau. Il couru ainsi toute l’après-midi, de bureau en bureau, de réunion en réunion, jusqu’à finir, une fois de plus sur la rotonde d’observation, un café tiède (le 3e de la journée) à la main.

Bientôt, l’équipe de nuit allait prendre ses quartiers, alors que les travailleurs de jour rentraient chez eux. Mais pas lui. Pas encore. Une blouse, c’était fait pour s’user. Gabriel Schneider Von Wartensee, chercheur senior, responsable de l’équipe de nécrobiologie, prit la direction du laboratoire, de la salle blanche, pour la seconde fois de la journée et la première depuis son contrôle sur la rotonde ce matin.

Les heures entre chien et loup étaient, selon lui, définitivement les plus productives : l’heure où enfin les machines d'analyses chantaient sous ses doigts, où son cerveau pensait et où sa langue se reposait. Et qu’importe si dans une heure, le café devenait froid.

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