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L'Homme attache beaucoup d'importance aux symboles. Les exemples les plus évidents sont les statues. La personne sur la statue peut être un dirigeant, un héros, ou un homme que personne ne connaissait avant qu'il soit élevé en porteur d'un symbole. Et les diplomates attachaient de l'importance aux symboles. Toutes les tables de réunion du Site-Mannaz, à quelques exceptions rares, étaient rondes. Mais, officiellement, plus personne ne se servait des salles de réunion du Site diplomatique. Et j'avais encore réussi à me mettre en retard. Bordel.

Apparemment, avant, les diplomates étaient escortés par des gardes. Pourtant, aujourd'hui, je cours dans les couloirs vides, perdu dans leur immensité, à la recherche de la salle de la réunion. Quelle image je donne… Après la mort de mon prédécesseur, il ne reste que moi, Jaromil Dvořák. Le plus jeune et expérimenté des diplomates que la Branche Tchèque a sous la main. Donc le dernier. La situation actuelle craint vraiment.

Mais je secoue la tête pour me reconcentrer, ça n'est pas le moment, il faut trouver cette satanée salle. Mes chaussures arrivent à claquer sur la moquette tellement je cours vite. Manquerait plus que je trébuche et fasse tomber mon classeur avec tous mes documents. Mais je la trouve enfin ! La salle 114-A. Je m'arrête, et je reprends mon souffle. J'aurais pas du courir aussi vite. Je me relève, respirant encore lourdement, et passe la main dans mes cheveux blonds. Il faut que j'assure, même en temps de crise, l'image est importante. Je prends encore quelques secondes pour calmer ma respiration, réajuster la cravate de mon costume trois pièces noir, et j'entre.

Dans la pièce, tout le monde m'attend et donc se retourne vers moi dès que j'entre. Ok je donne une super image dès le début. Allez Jaro', il faut régler ça. D'abord tu vas aller serrer la main à tous les militaires, à partir du bout droit de la table puis revenir en faisant le tour vers les deux diplomates. Donc je commence à serrer la main au premier militaire, à côté de mes collègues. Il ressemble à un méchant de James Bond putain. Il a une partie de la mâchoire violette. Comme une tâche de vin. Ne le dévisage surtout pas et sourit. Et plus je serre des mains, plus je découvre la différence entre chaque soldat. Une femme en apparence fragile mais que mes connaissances me soufflent qu'elle dirige une FIM d'une main de fer, un homme petit mais avec un doigt en moins, un autre avec une cicatrice qui élargit le trait de son sourire au côté droit. Heureusement qu'ils sont que quatre bordel, ils me font déjà flipper comme ça…

Presque avec un soupir, j'arrive aux côtés de mes deux collègues. Le premier est Matthias Schürmann, un Allemand représentant la Branche Germanophone pour cette réunion qui parle italien, anglais et français. Je l'ai déjà vu une fois pendant ma formation. Un homme pas très grand qui n'est pas non plus très souriant. Ses courts cheveux châtains ne sont pas plus remarquables que ses yeux marron. Tout du moins ils sont bien moins remarquables que ceux de sa collègue à sa gauche, en bout de table elle aussi. Talia Jundenker est une Allemande elle aussi mais représentante de la Branche Francophone de manière permanente. Je trouve pas ça super logique mais bon les O5 savent ce qu'ils font je suppose. Elle a des très longs cheveux blonds et des yeux marron gris foncés. Les deux couleurs vont bien ensemble.

J'adresse quelques mots à Schürmann :

— Enchanté, Jaromil Dvořák, dis-je dans la langue de la réunion soit le français, désolé pour le retard Monsieur Schürmann.

— C'est rien, appelle-moi Matthias, les politesses ne servent à rien entre collègues.

Je hoche la tête, un peu reconnaissant et passe devant Talia Jundenker, lui adressant aussi quelques mots. Et là où je suis fier de moi c'est que je me suis renseigné avant de venir. Je vais essayer de faire le mec qui s'y connaît un peu et marquer quelques points.

— Un plaisir de vous rencontrer Madame Jundenker. Toutes mes condoléances pour la perte de votre mari.

Au début elle ne dit rien, puis finit par lui adresser un sourire indulgent.

— Tout le plaisir est pour moi Jaromil, appelez-moi Talia. Merci mais nous n'étions pas mariés.

Merde. La gêne doit très sûrement se lire sur mon visage. Au moins elle est sympa, elle m'en veut pas. Bon allez je vais m'asseoir à la droite de Matthias, à côté du soldat au sourire du Joker, je pose mon classeur, et on oublie ça. Et dès que je suis assis, l'Allemand se lève et commence à s'adresser à l'assemblée.

— Merci à tous d'être ici sur le Site-Mannaz pour cette réunion. Aujourd'hui nous sommes réunis pour parler de la situation en Europe. Pour ceux qui nous rejoignent en cours de route, fit-il sans me regarder, sont présents - dans l'ordre de gauche à droite - le Capitaine Talleyrand de la FIM Delta-11 "L'Armée du Salut", Commandante de la FIM Lambda-8 "Les Chasseurs-Cueilleurs", le Capitaine Fiduciani de la FIM Espilon-11 "Renard à Neuf Queues" et enfin le Commandant Yoanes de la Sigma-66 "Seize Tonnes". Le représentant de la Branche Hispanophone n'a pas pu être là et celui de la SIR-II non plus, mais vous comprendrez pourquoi.

Schürmann fit une pause pour boire un verre d'eau, laissant chacun porter son regard sur les autres. Au moins je pouvais mettre un nom sur tout le monde. La première FIM était une force d'intervention de soutien, de secours et d'extraction, la seconde est dédiée à la traque des éléments déserteurs, de plus en plus nombreux, la troisième à la sécurité des installations après qu'elles soient compromises, et enfin une FIM constituée d'anciens membres de Groupes d'Intérêts. L'absence de la SIR-II, une équipe d'agents sous couvertures partout dans le monde était assez handicapant et surtout étrange. Matthias interrompit mes réflexions en reprenant la parole.

— Comme vous le savez tous, les Branches Francophone, Germanophone, Hispanophone, Italienne et Tchèque sont les dernières en place en Europe géographique mais plusieurs mises à jour sont à faire. Aussi, cette réunion se fait ici, à Mannaz - Concordia étant tombé - car, premièrement, nous soupçonnons les communications traditionnelles d'être compromises et, deuxièmement, le gouvernement Suisse ne connaît pas l'emplacement exact du Site et a très peu de chance de suspecter une réunion de cette importance sur son territoire à cause de sa politique de rejet de la Fondation.

Tous les membres attablés acquiescèrent. Je crus entendre mon voisin de droite souffler du nez mais je n'y prêtais pas plus d'attention que cela.

— Donc déjà, l'information la plus importante, c'est que les Superviseurs de la Branche Italienne viennent de déclarer leur indépendance.

Un silence. Un long silence. Un assez long silence pour être encore plus précis. J'étais choqué. Comment pouvait-on faire cela ? N'ont-ils aucune crainte pour le nom de la Fondation ? Après c'est vrai que nous avons perdu beaucoup de notre réputation de puissance depuis que les anomalies cessent d'apparaître. Mais tout de même ! L'indépendance !

— Vous n'êtes pas sans savoir que depuis longtemps, les Italiens ont beaucoup d'autonomie. On pourrait même dire qu'ils n'étaient que des vassaux de l'organisation. Eh bien aujourd'hui ils font cavaliers seuls. Il semblerait qu'ils aient le soutien et des garanties du gouvernement italien. Peut-être tiendront-ils plus longtemps que les Grecs, nous verrons…

— Et ne peut-on rien faire afin de mettre en lumière leur stupidité ?

La prise de parole du Capitaine Talleyrand me surpris. Déjà parce qu'il parlait un français étrange, presque qualifiable d'"ancien", mais surtout parce que c'était exactement ce que je pensais. Matthias soupira et lui répondit.

— Le problème est de bien trop grande ampleur et le coup semble avoir été préparé depuis longtemps. C'est à se demander si ça ne remonte pas à avant le début de la crise. Mais bref, nous ne pouvons rien faire, laissons cela aux O5.

— Ceux qui restent vous voulez-dire, rétorqua Commandante, l'air de rien mais le regard brûlant.

— Oui, ceux qui restent, répondit Schürmann sur le même ton. La seule chose que vous avez à savoir c'est que vous ne pouvez plus compter sur le soutien italien ou traverser son territoire.

Les militaires hochèrent la tête, songeurs. Matthias en profita pour s'asseoir et laisser la parole à Talia Jundenker qui se leva.

— Aussi, sachez que les Sites européens ne sont plus aussi sûrs qu'ils ont pu l'être.

Je remarque que son français est bien plus teinté d'accent allemand que son collègue. Ce qui en rajoute sur ce paradoxe de représentation de la Branche Francophone.

— Les grands Sites en particulier sont découverts et infestés d'espions et de traîtres. Depuis deux jours, nous n'avons plus de réponse des sections du Fribourg et du Valais du Site-Mayim. Les tunnels sont bloqués et le personnel est considéré comme perdu. Le Site-DE-1 est… fermé. Les attaques étaient tellement fréquentes que les forces de sécurité et les FIMs n'arrivaient plus à suivre. Même combat pour le Site-Aleph.

Cela faisait beaucoup d'informations à retenir. Mais Talia inspira pour rependre la parole, comme si le pire était à venir.

— Aussi, il y a une semaine, les débris du Site-Ayin ont été retrouvés dans la Manche, près du Havre.

Cette fois-ci les soldats et moi-même retinrent notre souffle. Un Site… détruit ? C'était une déclaration de guerre ouverte !

— Sait-on qui a fait cela ?, demanda le Capitaine Fiduciani.

Talia secoua la tête.

— Un satellite chinois s'est écrasé par "accident", dit-elle en appuyant sur le dernier mot, sur Ayin tuant absolument tous les membres du personnel sur place.

Je soupirais de soulagement. La libération de ces anomalies aurait été désastreux. Mais en tant que diplomate, je savais aussi que la destruction du Site était un coup porté d'une ampleur monstrueuse. Le rapprochement sino-russe n'était pas passé inaperçu par la Division des Relations d'Intérêts. Mais cela signifiait aussi la perte de plans technologiques et ingénieriques importants. La station européenne, les nouveaux propulseurs réutilisables, les combinaisons miniaturisées… tout cela parti au fond de la mer.

Talia se rassit, marquant la fin de son intervention et le début de la mienne. Je me lève en hâte et inspire un grand coup. C'est assez stressant d'avoir tous les regards sur soi. Mais bon, quand il faut y aller…

— Bon, chez nous il n'y a pas autant de… problèmes. Si je puis me permettre, ajoutais-je rapidement en jetant un œil vers les deux représentants des Branches meurtries.

Après deux sourires indulgents, je continuais mon intervention.

— Seule notre Zone principale, la Zone-16CZ est sujete à de… qu'y a-t-il ?

Les militaires faisaient une tête étrange. Pourquoi… ah ok j'ai compris…

— Personne n'y connaît rien en Installations et Complexes de la Branche Tchèque ?

Secouage de tête général de la part des soldats. C'était à moitié amusant et à moitié désespérant.

— La Zone-16CZ est une Zone de stockage d'entités historiquement et religieusement précieuses ou d'importances.

Acquiescement général de la part des soldats. Sourires des diplomates et soupir de Jaromil Dvořák.

— Donc comme je le disais, le seul problème que nous avons a signaler sur notre sol, est le vol d'artéfacts et d'entités. En effet, les organismes religieux anormaux ont, depuis la cessation d'apparition des anomalies, redoublé d'efforts pour obtenir le contrôle de ces anomalies. Même si…

Je hausse un sourcil. Je pense avoir entendu un bruit. Commandante et le Capitaine Talleyrand remarquèrent mon trouble mais c'était trop tard. La porte de la salle 114-B venait d'exploser. Je suis projeté contre le mur tandis que je vois les soldats se protéger et porter les mains à leur holster. Puis un sifflement. Puis des coups de feu. Puis une douleur. Puis le noir.



La porte s'ouvre. Y'a une putain d'odeur de fumée et de cadavre qui vient me percer les narines. Je devrais être habitué depuis le temps mais bon… je suis un sentimental j'imagine.

— Tu peux y aller, Aster.

Je remercie le chef de la sécurité de Mannaz. Ici, sur ce Site, la sécurité est une entité neutre de toute organisation. Mais bon, tout le monde est humain. Je suis humain aussi. Et le vent tourne. Il a un fils qui bossait sous mes ordres à Khaf, en Corse. Le Département de Confinement et Intégrité Intérieure est l'un des départements les plus dangereux tous Sites confondus. Alors quand je lui ai demandé… une… petite faveur en échange de la mutation de son fils dans une entreprise normale, un petit bar de plage prospère sur l'île de beauté… Le monde est bien fait.

Je mets un pied dans la salle de réunion 114-A. Quel merdier. Je ne suis plus habitué aux fusillades entre humains moi… Je regarde la pièce. Du sang partout sur les murs. Je remarque en face de moi, de l'autre côté de la table, un corps. Il est jeune lui. Il a les yeux grands ouverts, un trou entre les deux yeux.

— On a été efficaces hein ?

Je regarde à ma gauche celui qui me parle. C'est Yoanes, Sigma-66.

— Ouais t'as tiré sur un diplomate sonné par une grenade. T'as été efficace oui.

Je devrais pas lui dire ça. Moi aussi je suis un traître. Mais bon, l'Union Européenne paye bien. Bordel moi aussi j'ai une famille que je veux rendre heureuse. C'est mon mari et ma fille qui en profiteront bien.

— Désolé petit, j'ai rien dit.

Il balaye mes excuses de la main. C'est un bon gars. Je m'apprêtais à partir quand je vois que j'ai le pied sur une main. Un soldat au menton violet protégeant de son corps une jeune femme aux longs cheveux blonds. Même mort, il a l'air déterminé à la protéger. Putain ok ça me fait mal au cœur.

— Tout va bien Monsieur Glokorynof ?

Pour m'appeler comme ça c'est le représentant de l'UE qui m'a parlé. Je l'ignore, les yeux toujours sur ce duo qui, bien que silencieux, me rappelle que je ne sais rien de ce qui lie les humains que je viens de tuer des autres humains qui sont morts ou vivants.

— Ouais, rentrons. Et vous avez intérêt à me verser le reste de l'argent.

— Comme entendu Monsieur Glokorynof.

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