Tic. Tac.
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« La vie est un chaton. | Tic. Tac.»

Cellule B-206, Site Aleph : Le 2 Mars 2017.

12H24.

D-2468 n'écoutait que d'une oreille. Attentive et captant les moindres bribes de conversation certes, mais d'une oreille tout de même. Car il ne pouvait faire autrement.

Les murmures qui s'échappaient des cellules étaient assourdissants.

Tout le monde parlait pour ne rien dire : des gardes aux Classe-D en passant par les docteurs dans toutes les disciplines possibles et inimaginables. Surtout ces dernières disciplines, d'ailleurs. Pas de docteurs en pharmacie, non. Des docteurs en amnésiques, en réalité matérielle et immatérielle, des docteurs pour tout et pour rien car oui, certains docteurs ne s’occupaient de rien et ils étaient payés pour ça.

Mais il se passait quelque chose et cela faisait bouger la foule. Une foule compacte de différents milieux et ayant différentes envies, différentes vies… Et le même danger pour chacun d'eux : celui de se tenir de l'autre côté de la cellule aux barreaux de fer. Celui de devoir se retrouver dans cette tenue orange qui enlevait sa dignité, son accréditation ainsi que sa famille à un homme ou une femme qui était, jusqu'alors respecté. Ou au moins en liberté. D-2468 était les deux il n’y a pas si longtemps. Mais le passé est le passé et le ressasser est sans intérêt. Qui plus est qu’on est un Classe-D. Quand on est moi. Jean Ferrata.

Mais je n'écoutais même plus d'une oreille.

La discussion tournait en rond sans informations utiles à retirer dans cette bouillie de mots sans saveurs et sans odeurs. Si ce n'était celle des relents de pourritures de la purée. Étonnant qu'à part moi, personne ne s'en plaigne, d'ailleurs. L’odeur était omniprésente, comme une vague infâme, et celle-ci n’attendait qu’une seule chose : que notre bouche s’ouvre afin qu’elle puisse déferler dans la cellule close.

Comment de la nourriture pouvait-elle produire une telle odeur ? Je ne saurais l’expliquer. Mais eux essayaient de le faire. Pas pour la purée, non. Mais pour notre situation. Enfin, c’était assez similaire. Les murmures et le stress se resserraient autour de nous tel un étau qui n’attendait qu’à nous transformer en purée humaine. Purée humaine qui serait sans doute meilleure que notre seul repas quotidien.

Tous des cons. Certains parlent d'un licenciement général et les autres, de Classe-D anormaux. La première option est déjà en place, et la seconde stupide : les Classe-D sont contenus dans un type de cellule, et ce ne sont pas des cellules pour les anormaux. Pour les monstres. Pour les choses que la Fondation garde entre ses murs, pour nous protéger. Mais surtout pour la protéger elle du monstre qui se cache sous son lit. Et elle a peur.

Peur car elle n’a pas été sage.

Pas la peine d'être un génie pour le voir. Mais l'Homme fait ce qu'il fait lorsqu'il ne sait pas, il invente :

-Je parie que c'est l'Insurrection. C'est toujours elle de toute façon, tous des traîtres. Ou peut-être ces cons d’EMOEC, va savoir.

L’homme qui venait de parler aurait provoqué un mouvement de foule il y a une décennie. Une coupe afro, une peau marron clair qui commençait à s’éclaircir par endroits, et un sourire digne d’un spot de pub pour une marque de dentifrice. On aurait sans doute cru que le fantôme de Michael Jackson voulait donner un concert au Site Aleph si ce n'était l'arme portée en bandoulière sous le bras gauche de celui-ci qui pendait mollement… un garde. Et il était loin d'être le plus intelligent, ni le roi de la pop, d’ailleurs. Pas sûr qu'on soit nombreux dans son cas. Une telle bêtise.

-Penses-tu ! Ça doit être un monstre chelou qui a fait ça. Genre avec des antennes, des tentacules et deux trous de balle. Trois si on n'a pas de chance ! S'exclama le nerd tout en riant gras.

-C'est toi qui n'auras pas de chance si je te crée un deuxième trou avec mon poing espèce de taré. dis-je tout en le regardant d'un air dégoûté.

C'est sorti tout seul. Je ne suis peut-être pas taillé comme une armoire à glace mais j'ai l'habitude de gueuler sur mes employés… enfin “avais”. Là je suis juste au milieu d'une cellule de merde avec un nabot, un nerd, et un garde qui m'observe bizarrement depuis tout à l'heure… On dirait le début d'une mauvaise blague.

-Tu te prends pour qui le nouveau ? se questionna le semi-homme d'un mètre vingt, qui ressemblait étrangement à Passe-Partout, en me toisant d'un air menaçant.

-Haha, le nain va te foutre une tatane le vioc.

C'était le nerd qui venait de parler. Et ce n'était pas la chose la plus intelligente qui soit sortie de ses lèvres gercées par le froid de la cellule. Une journée froide de mars comme on en connaît de temps en temps à Aleph. Haha. Je parle comme si je m’y connaissait alors que je ne suis là que depuis une semaine. Une semaine d’horreur et de stress à chaque instant comme on en connait qu’une seule fois dans sa vie.

Ce qu'on connait rarement également, c'est le coup de poing que se prit celui-ci alors qu'il toisait le nain d'un air supérieur… un nain et un nerd.

Bordel. Comment je me suis retrouvé là ? Moi… directeur d'une grande entreprise…

-Encore en train de te plaindre le PDG ? T'en as pas marre de parler tout seul ? T’es déjà sénile ?

Aaah. Le jeunot a raison en plus. Depuis que je suis tout jeune, j'ai un gros défaut : je parle seul. Je ne suis pas Jeanne d'Arc, loin de là, mais… C'est juste que quand je pense à quelqu'un, j'ai tendance à laisser dépasser des douces paroles de ma sainte bouche… Attends comment il m'a appelé ? C'est de la moquerie que j'ai entendu non ?

-Bien raisonné PDG. Avoue que tu fais un peu pitié avec ton entreprise de quoi déjà ? D'après ton dossier, je crois bien que c'était des boîtes de thon à l'huile non ? Pas super glorieux comme job, pas vr… Je rêve où tu viens de m'insulter espèce de vieux ? Je vais te foutre un coup de crosse fissa l'ancien et tu vas voir si tu fais encore le malin après ça.

Aaaah. J'ai encore pensé à voix haute je parie. Je suis bien le seul à me foutre dans des galères pareilles… Bordel de merde, comment j'ai atterri là ? Un peu d'air dans des boîtes de thon et on m'accuse de fraudes. Il faut laisser respirer ces pauvres poissons non ? Mais dans quel monde on vit ? Franchement ? Moi ! Je ne suis qu'un honnête travailleur ! Une victime du système ! Il en faut toujours de toute façon. C'est ainsi que notre monde est fait. On n'y peut rien.

Honnêtement, je ne sais pas comment les autres sont arrivés là… et je m'en fiche complètement. Je veux juste rentrer chez moi, sortir de cette prison qui m'a fait perdre une oreille et le respect qu'on me devait, et…

-Si l'orange ne te réussi pas, tu peux toujours aller faire faire des tests avec des Keter ! Heureusement que maman Fulton est là pour toi. Précisa Jackson tout en pointant du doigt un autre Classe-D situé dans une cellule blanche de l’autre côté de celle de son interlocuteur. Il était inutile de préciser que son visage devint alors aussi blanc que les murs de sa cellule. Il était à deux doigts de fondre en larmes.

Putain le salopiaud. Faut dire que Fulton me sauve la mise. Il m' « interroge » sur ma sacro-sainte vie de Classe-D, et moi, je suis tranquille pendant quelques semaines.

Bon… a contrario, on me prend pour un taré ou un gosse qui va voir son psychologue scolaire tous les jours. Ou alors on croit que… c'est autre chose que je me prends…

Isabelle se retournerait dans sa tombe si elle les entendait… Haha.

Et maintenant, elle est morte ?

Haha… comme ce pauvre bougre qui a tabassé à mort son compagnon de cellule.

Bon Dieu, je me demande ce qu'il lui a fait pour qu'il le tape à ce point. On m'a changé de cellule depuis mais je me souviens encore du nom qu'il répétait sans cesse alors que l'autre se couvrait la tête de ses mains, en sang :

Agnès Agnès Agnès.

Sûrement sa femme. Elle doit se demander pourquoi son mari fait ça alors qu'elle l'attend à la maison. Il est sûrement mort maintenant.

Ah, je l'aimais ma femme bon Dieu… qu'est-ce qui lui a pris de jouer la terroriste ? Isa'… pourquoi ?

Je lui en veux pas non… c'est juste que je ne comprends pas pourquoi elle les a rejoints. C'est trop tard pour elle maintenant.

Et maintenant, c'est trop tard pour moi ?

Merde,

Déjà 12H34.


Bureau du Dr Adelphe Fulton, Site Aleph.

12H34.

En retard.

Comme toujours.

Fallait s’y attendre.

Mais ce n'est pas une raison pour que je le fasse.

Je déteste attendre.

Car pendant que je le fais, d'autres le font aussi. Et c'est moi qu'ils attendent.

Le temps presse. Et personne ne l’est. Pressé.

L'horloge tourne. Comme mes pensées.

Il n'arrive pas. Je n'y arrive pas non plus.

Penser à autre chose. Je ne le peux plus.

Ne pas penser à ELLE.
Ne pas penser à LUI.
Ne pas penser à eux.
Alors qu'au contraire, ils ne pensent qu’à eux.

Mais je ne suis qu'un docteur. Un docteur qui attend.

Un docteur qui attend un Classe-D. Un docteur qui veut maintenant le tuer.

Il met trop de temps. Il n'en a plus beaucoup. À en croire mes dossiers, c'est après-demain que « ce » Keter lui rompra le cou.

J'attends.

J’attends.

Je ne fais que ça.

Tendant l'oreille, je ne pense qu’à ça. Qu’à y aller, qu’à me venger.

Mais je ne suis qu'un docteur. Contre un monde qui ne connaissait avant la paix, que la douleur et la rancœur.

Maintenant que cette paix est apparue, la douleur a dû disparaître. En même temps que la guerre, que les Classe-D, mais moi, je ne puis m’en remettre.

J’ai perdu celle qui comptait. J'ai perdu ma raison d'exister. Mais je dois le faire. Pas pour moi. Mais pour eux. Ceux qui attendent.

ELLE est morte maintenant. Mais je dois vivre. Pour ces milliers d’enfants. Encore,

J’attends.


12H35.

Toujours pas là. Et aucun bruit dans le corridor. Juste un employé qui a perdu son accréditation. Juste le silence aussi lourd que le plomb. Un silence qui est malgré tout d'or.

Des bruits de couloir maintenant. Mais pas le bruit que j'attends. Celui de ces chaînes autour de ses poignets. Celui de ces informations auxquelles je dois accéder.

Une télévision s'allume dans une autre pièce. Des pièces que les pays riches partagent maintenant avec le Sud. Sans savoir que, dans l'ombre, on leur vole leurs enfants.

Ah, il a changé de chaine. On parle maintenant de celles que l'on retire à des centaines de prisonniers. Car oui, c'est la paix.

Mais, on les passe en ce moment, à des centaines d'enfants. Celles que je veux briser. Quitte à ce qu'on me brise,

Moi.

Je n'ai plus rien d'autre que mon frère, il me manquera. Mais il comprendra que je ne le fais pas pour moi. Mais pour ELLE. Pour LUI. Pour eux.

Ils me les ont pris en même temps que ma vie. Pendant que ce foutu Classe-D prend lui, son temps.

Du temps. Je veux qu'IL arrive. Le temps est masculin car son temps à ELLE aussi est mort à cause d'une ogive. Il ne reste que le masculin. Il ne reste que moi. Il ne reste qu'eux. Je veux tous les sauver. Mais les O5 ne le veulent pas,

Eux.

Le comité d’éthique aurait dû réussir. IL aurait dû y arriver. Mais les O5 sont désespérés. Donc je dois faire ma tâche. Je dois les contrer. Mais je ne suis qu'un docteur. Qui a perdu ceux qu'il aimait.

Je n'ai plus de nouvelles de LUI, en même temps que des nouvelles d'ELLE. Je n’ai pas appris leur décès. Mais je le sais. ELLE et moi avions un code, LUI et moi en avions un aussi. ELLE ne me l'a pas envoyé. IL est donc mort lui aussi.

Enterrés sous des tas de gravats. Une ogive lancée, des vies brisées. Ils ont dit qu'ils le devaient. Pour le tuer.

« Ce » Keter n'est pas mort. Il est emprisonné. Il a absorbé l'explosion. Pendant qu'ELLE et LUI ne l'ont pas fait. Une petite maison. Une petite fille. Mon petit ami. IL me manque. ELLE me manque. ILS me manquent.

Et ce qu'il me manque aussi, c’est du temps. Alors,

J’attends.


12H36.

Tic. Tac. Tourne l'heure.

En même temps que mes pensées fusent à toute à l'heure.

Tic. Tac. Tourne l’heure. Je commence à avoir peur.

Tic. Tac. Est-il mort ? Le serais-je après la sienne ?

Tic. Tac. Est-je tort ? De me battre pour venger leur mort ?

Tic. Tac. Tourne l'heure. Je ne peux plus supporter cette douleur.

Tic. Tac. Tourne l'heure. Mais je serais leur docteur.

Tic. Tac. Tourne l'heure. Le docteur qui sauvera, leur petit cœur.

Tic. Tac. Il est l'heure. Le Classe-D est entré, et il a peur.


Dans le couloir adjacent au bureau du Dr Fulton, Site Aleph.

12H36.

L'agent Hindenburg était très heureux.

Ses supérieurs avaient trouvé le docteur lambda pour l'incident en la personne du Dr Fulton. Le protocole des nouveaux Classe-D débutera bientôt.

Très bientôt.

Tenant d'une main son arme et de l'autre un Classe-D paniqué, il se dirigea sans se presser vers le bureau de l'heureux élu.

Pas sûr qu'il le soit cependant.

Oui.

Ses supérieurs avaient choisi. Ce sera lui car il s’interrogeait trop sur eux. Ce sera lui car il s'intéressait trop à eux. Ce sera lui… car il n'est plus le même depuis qu'il les a perdu…

Eux.

C'est étonnant comme un mot peut désigner plusieurs choses. La chaîne que l'on porte autour de son cou et celle que l'on zappe rapidement. L'encre de la feuille qu'il avait dans son blouson indiquant qu'il serait l'heureux élu à superviser les enfants lorsque le bateau la lèvera.

Oui.

Et eux peut aussi désigner plusieurs choses. Le premier désigne ceux qui lui donnent des ordres. Le second désigne les personnes à lesquelles il en donnent. Et le troisième. Et bien c'est un ordre simple : appuyer sur un bouton. « Ce » Keter n'est pas mort. Mais eux, oui. Tant pis.

Oui.

L'agent Hindenburg était heureux.

Le Dr Fulton le serait moins derrière les barreaux, mais il a tenté de savoir quels seront les passagers sur le bateau. Ses supérieurs sont intelligents, oui. Mais ils ont également le sens de l'humour. C'est celui qui a tenté de révéler à la face du monde la véritable identité de ses supérieurs… qui va participer à masquer aux autres celle des passagers. Celle des Classe-D. La mauvaise graine de l’humanité qui va permettre à la Fondation de survivre en temps de paix.

Plus que quelques mètres et il sera arrivé devant la porte. Oh, le Classe-D s'agite. Il le sent aussi malgré le sang qui lui cache les yeux. Son unique oreille est rouge et poisseuse. Et elle entend. Elle entend le son de son dernier instant. S'il n'avait pas tenté de se débattre, il n'aurait pas été dans cet état. Il n'aurait pas reçu autant de coups.

Du moins… officiellement.

Il a peur, l'agent est heureux.
Il se tortille, l'agent est heureux.
Il tente de s'enfuir… L'agent ne le laisse pas faire.

Le Classe-D commence à courir, il s'est échappé.
L'agent court, il ne veut pas se faire virer.

Le couloir n'est pas si long, et, alors que la porte se referme, l'agent reste devant celle-ci.
Et il sourit.
Tic.

C’est étonnant ce que l'homme peut faire lorsqu'il est stressé. Au lieu de se cacher, le Classe-D s'est enfermé et a tourné la clé de la porte.
Tac.

L'agent Hindenburg était heureux. Sans le vouloir, le Classe-D l'a mené où il voulait aller.
Tic.

Sans lire la plaque de la porte, l'agent mit sa main sur la poignée de celle-ci. Une belle poignée en argent qui luisait comme le sourire de l'agent. Et avant qu'elle ne soit recouverte par la main de celui-ci tachée de sang, on pu lire une expression ravie de folie sur son visage.
Tac.

Oui, le chien de garde de l’abattoir était heureux. Il avait trouvé le Dr Fulton.
Tic.

Et alors qu'il se préparait à défoncer la porte, il dit tranquillement…

-Tac.

« Tic. Tac. | N’aie pas peur.»

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