Le Temps que nous avons passé ensemble
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Sasha soupira et se frotta les tempes. Assise dans la cafétéria du Site-64, elle semblait n'avoir qu'à peine entamé la paperasse devant elle. La FIM Tau-51 avait réalisé plusieurs opérations et c'était à son tour de s'occuper des rapports post-action. En ouvrant les yeux, elle regarda sa montre.

1:15

"Longue nuit ?"

Sasha tourna la tête. De l'autre côté de la cafétéria, un homme sec avec des lunettes et une barbe de trois jours remplissait à ras bord de café une tasse gigantesque. Il lui fit un sourire compatissant avant de prendre une gorgée.

"Nan, c'est juste mon roman," répondit-elle en laissant échapper un rire fatigué et faisant un geste en direction de la pile de papier devant elle. "Vous avez devant vous le prochain prix Pulitzer. Et vous ?"

"Oh, je reste toujours aussi tard en cette période de l'année," dit-il avec un haussement d'épaules. "C'est une période animée."

"Et que faites-vous ?"

"Vous êtes en présence d'un véritable comptable de la Fondation," dit-il avec un sourire narquois.

"C'est vrai ?" répondit Sasha en lui retournant son sourire. "Ils utilisent pas des ordinateurs pour faire ça ?"

"Eh bien, oui." En parlant, il s'était approché de la table et avait jeté un rapide coup d’œil aux documents devant elle. "Mais je reste en surveillance au cas où quelque chose irait de travers. Ces fichiers Excel sournois n'attendent qu'une occasion pour vous attraper."

"Un vrai John Connor." Sasha roula des yeux. "Merci de rester si vigilant."

"Nous sommes vraiment les héros de l'ombre de la Fondation," ricana-t-il avant de commencer à partir. "Bref, je ne voulais pas vous distraire. Je vous laisse y retourner."

"Nan, pas de souci. Je n'avançais pas de toute façon," répondit Sasha en s'étirant sur sa chaise. "Mais ouais, je devrais m'y remettre."

"Bonne chance," cria-t-il avant de s'éclipser dans le couloir.


Jessie Merlo regardait l'océan Pacifique par la fenêtre passager, à travers la bordure d'arbres côtière clairsemée. Son mari, Desmond, conduisait dans le siège à côté, les yeux rivés devant lui. Derrière, leurs fils jumeaux dormaient paisiblement. Une fine brume couvrait la route sur laquelle ils roulaient et donnait au monde une teinte gris clair.

"Des nouvelles de Clarissa ?"

La voix de Desmond tira Jessie de ses pensées. Leurs regards se croisèrent dans le rétroviseur.

"Ouais, elle est déjà là-bas," dit doucement Jessie en lisant de nouveau ses messages récents.

"Et comment les choses ont l'air d'aller ?"

"C'est calme."

Desmond soupira et répondit avec un hochement de tête.

"Et comment tu tiens le coup ?" demanda-t-il.

Jessie resta silencieuse et redirigea son attention en direction de littoral qui défilait devant ses yeux.

"Je ne sais pas encore," finit-elle par répondre.


Le Pub du Secret Crest, situé dans le Pearl District de Portland, était devenu une sorte de lieu de rendez-vous pour le personnel du Site-64 lors de leurs rares permissions. Tenu par l'un des anciens directeurs du site, c'était un endroit relativement tranquille, où le stress et les difficultés du maintien du voile étaient ne serait-ce que légèrement éloignés. C'était là que Sasha se trouvait un mardi soir, à attendre que quelques membres de sa force d'intervention la rejoignent. Ils n'étaient pas attendus au Site-64 avant jeudi.

En scrutant le bar, elle vit un visage familier, le comptable rencontré il y a quelques jours auparavant, qui était distrait par une télévision montée au mur. Un sourire se dessina sur son visage alors qu'elle l'approchait.

"Tu me payes un verre, matelot ?"

Le comptable détourna rapidement son attention de l'écran. Un petit sourire se forma sur son visage lorsqu'il la reconnut.

"Hey, c'est vous," dit-il. "Je ne pensais pas vous revoir de nouveau."

"Vraiment ?" dit Sasha en levant un sourcil. "Ce site est loin d'être le plus grand."

"Je travaille ici depuis presque cinq ans. Je compte sur les doigts d'une main le nombre de fois lors desquelles j'ai interagi avec des agents," dit-il avec un gloussement. "Je ne veux pas vous décevoir, mais notre coin de l'ASIA n'est pas vraiment un nid d'espions."

"C'est pas faux." dit Sasha en haussant les épaules. "Tu ne m'as jamais dit ton nom, d'ailleurs."

"Gabe Merlo," dit-il en lui tendant une poignée de main. "Tu ne m'as jamais dit le tien non plus."

"Sasha Grimmer." Elle fit un geste en direction du siège en face de lui. Gabe lui fit un petit hochement de tête et elle s'assit. "Alors, comment exactement finit-on comptable pour la Fondation ?"

"Tout au charisme," répondit-il. "J'ai peut-être aussi travaillé pour l'une des entreprises hors-site que l'on utilise et fini par être promu lorsqu'ils ont vu que j'étais compétent et que je n'allais pas m'enfuir. Et toi, comment tu es arrivée là ?"

"Je travaillais pour une certaine branche du FBI," dit Sasha en haussant les épaules.

"Et… quoi ? Ce boulot était pas suffisamment secret ?"

"Eh bien maintenant que tu le dis, c'est vrai que j'adore me faire tirer dessus," répondit-elle en roulant des yeux et secouant la tête. "Nan, Holman m'a recrutée."

"Ah, pas mal, hein ?" acquiesça Gabe. "En fait, c'est plutôt impressionnant. Bravo."

"On fait ce qu'on peut," dit-elle en souriant. Ce fut à ce moment qu'elle remarqua que les agents qu'elle attendait étaient arrivés. Elle attrapa silencieusement une serviette à proximité et griffonna rapidement un court message. "Mon équipe est là, mais j'aimerais beaucoup continuer cette conversation une autre fois."

Puis elle fit glisser la note de l'autre côté de la table et se leva.

"Prends soin de toi, Gabe. On se reverra dans le site."

En s'éloignant, elle regarda derrière son épaule et remarqua un sourire se dessiner sur les lèvres de Gabe lorsqu'il lut le message.

Café ?
503-060-1115


Ils étaient arrivés au cottage en fin d'après-midi ; la brume les avait accompagnés tout au long du trajet. Alors qu'ils entraient dans l'allée, Clarissa Shaw sortit de la maison ; ses cheveux blonds étaient largement parsemés du gris des années passées.

"J'aurais vraiment aimé une occasion plus heureuse pour se revoir," dit-elle avant d'étreindre étroitement Jessie lorsqu'elle sortit de la voiture.

"Moi aussi," répondit Jessie. "Merci d'avoir fait le déplacement jusqu'ici."

"N'importe quoi pour les Merlo," dit Clarissa avec un rire triste. Puis elle se tourna et regarda le cottage derrière elle. "Il est sur le porche à l'arrière, Jess. Il y a été toute la journée, à regarder les vagues. Je n'arrive pas à le faire rentrer à l'intérieur. Tu auras peut-être plus de chance."

Jessie hocha la tête et regarda en direction de Desmond.

"Vas-y," dit-il. "Nous gardons les enfants avec la Directrice Shaw."

Sans un autre mot, Jessie traversa la maison et arriva sur le patio à l'arrière qui surplombait l'océan. Là, un homme mince aux cheveux gris se tenait immobile ; ses yeux étaient fixés sur les vagues s'écrasant sur les rochers, au-delà de la brume.

Jessie le regarda pendant quelques instants et finit par se racler la gorge en approchant de la balustrade à ses côtés.

"Papa," dit-elle.

Il se tourna pour la regarder, les yeux rouges.

"Hey ma puce," dit-il avec un sourire triste, avant de passer un bras autour d'elle et de rediriger son attention vers la mer. Elle le sentit sursauter en réprimant un sanglot. "Je n'arrive pas à croire qu'elle soit partie."


Sasha était assise à la table de la cuisine de l'appartement de Gabe ; l'horloge sur la cuisinière à proximité affichait une heure bien trop tardive. Devant elle, une tasse désormais froide de thé à la camomille lui renvoyait son air fatigué. Avec un grand soupir, elle éloigna le breuvage.

"Tu n'arrives pas à dormir ?"

Elle leva les yeux pour voir Gabe entrer depuis le couloir. Il se frotta brièvement les yeux avant de s'asseoir en face d'elle.

"Ouais," dit-elle avec un soupir. "Ça arrive parfois."

"Je vois," répondit Gabe. Il fit un geste en direction de la tasse de thé. "Tu veux que je t'en fasse une nouvelle ?"

"Tu n'as pas à rester éveillé," dit-elle avec un rire fatigué. "Ça ne sert à rien que l'on soit tous les deux fatigués."

"Ça ira," répondit-il avec un sourire narquois. "Je n'ai pas besoin de beaucoup de sommeil de toute façon."

"Tu es un très mauvais menteur." dit Sasha en secouant la tête.

"En effet," acquiesça Gabe en s'asseyant alors que la bouilloire électrique revenait à la vie en ronflant. Il tendit sa main au-dessus de la table pour attraper la sienne. Un sourire chaleureux se dessina sur son visage.

Elle serra doucement ses doigts et lui retourna son sourire.


La cérémonie fut courte. Les personnes passant leur vie dans l'ombre se faisaient peu d'amis. Cela avait été vrai pour Edgar Holman, et cela était désormais vrai pour Sasha Merlo. De plus, pour remuer encore davantage le couteau dans la plaie, la plupart des collègues du Site-64 de Sasha et Gabe étaient déjà morts. Shaw, Ferro, Thorne, Spencer, Campbell, Ross et Creed constituaient la foule clairsemée. Les yeux se tournèrent en direction de Gabe alors qu'il se préparait à parler. Pendant plusieurs instants, il scruta simplement les invités, sans réussir à en regarder un seul dans les yeux.

"…" Gabe ouvrit la bouche, mais rien n'en sortit.

Il soupira et regarda à côté de lui. Là se tenait une photo de Sasha avec un sourire narquois sur le visage. Il hocha la tête pour lui-même et trouva les mots.


"T'es sérieux ?" demanda Sasha.

Ils avaient réussi à caser une randonnée d'après-midi d'été dans Forest Park dans leur jour de congé et s'étaient arrêtés pour une courte pause à un endroit surplombant la rivière Willamette. Malgré la chaleur, une brise soufflait, secouant doucement la canopée et remplissant l'air d'une odeur de terre. Ce fut à ce moment, après quelques bavardages, que Gabe s'était agenouillé et avait sorti une bague de sa poche.

"Eh bien, ce serait vraiment une blague très méchante si je ne l'étais pas…" dit Gabe avec un sourire maladroit. "C'est un oui ou…"

"Bien sûr que c'est un oui, espèce d'idiot !" dit Sasha en riant. "C'est juste… tu m'as pris par surprise."

"Oh, arrête. Je n'ai pas du tout été subtil à propos de tout ça," répondit Gabe en la regardant attentivement passer la bague à son doigt. "Quelle enquêtrice tu fais."

"Ouais, eh bien maintenant tu es coincé avec moi," dit Sasha en relevant le comptable et en l'étreignant étroitement. "Tu es vraiment sûr de vouloir faire ça ? Les agents de FIM n'ont pas vraiment une longue durée de vie."

"Oh, tu sais, qu'est-ce qui pourrait arriver de si terrible ?" gloussa-t-il. "Je suis prêt à prendre le risque."

"Quel parieur."


Les sentiers de Forest Park étaient en hiver trempées par la pluie ; la canopée ne parvenait guère à juguler le flot des averses du nord-ouest. Après les trente minutes que Gabe et Jessie avaient passées à marcher d'un pas lourd le long des chemins, un épais manteau de condensation s'était déjà formé sur leur imperméable.

"Tu es sûr de ne pas vouloir attendre une saison plus agréable ?" demanda Jessie en s'arrêtant à un endroit surplombant la rivière Willamette. "Ça ne me dérange pas de refaire le déplacement."

Gabe secoua la tête.

"Je dois faire ça maintenant," répondit-il.

Jessie hocha la tête avant de sortir de son sac à dos une urne en argent sans fioritures et de la tendre avec précaution à son père.

"C'est plus lourd que ce que j'aurais pensé," remarqua Gabe en regardant pensivement le réceptacle. "Merci de l'avoir transporté jusque là."

"Pas de souci," dit Jessie avec un sourire triste. "Comment tu veux t'y prendre ?"

Gabe ne répondit pas. Ses yeux restèrent fixés sur l'urne en métal.

"Papa ?" dit Jessie en tirant sur sa manche.

"Hmmmm ?" dit Gabe en détournant finalement les yeux des restes de sa femme.

"Comment tu veux t'y prendre ?" répéta-t-elle. "J'ai amené une petite pelle si tu veux. Ou allons-nous la disperser sur le sol de la forêt ?"

"Je ne pense pas vouloir que des gens marchent sur ta mère, ma chérie," gloussa-t-il. "Est-ce que je t'ai déjà dit que c'est ici que je l'ai demandée en mariage ?"

"Non," rit chaleureusement Jessie avant de regarder autour d'elle. "J'espère que le temps était meilleur."

"Il y aurait pu y avoir un tremblement de terre, et je suis sûr que ta mère aurait dit oui," répondit Gabe. Puis il ouvrit l'urne et la vida en décrivant un arc ; il regarda les cendres disparaître dans les fougères et être effacées par la pluie.

Un sourire triste se dessina sur les visages de Jessie et Gabe alors qu'il passait de nouveau un bras autour d'elle. Les deux se tinrent silencieux ; le seul son audible était celui de la pluie frappant les plantes autour d'eux.

"Retournons à la voiture," finit par dire Gabe. "Ta mère me tuera si tu attrapes froid."

Jessie hocha la tête et offrit de prendre l'urne, avant de froncer les sourcils en remarquant la petite quantité de cendres qui restait.

"Tu prévois de garder ça ?" demanda-t-elle.

"Non," dit-il en lui tendant le couvercle. "Il me reste encore un dernier arrêt."

"Où allons-nous ?"

"En fait, je préférerais y aller seul."


"Je le veux," répondit Gabe avec un sourire arrivant jusqu'aux oreilles. Il était habillé d'un smoking gris clair ; se tenant à côté de lui, Sasha portait une robe de mariée sobre.

Ils se tenaient tous deux sur une plage isolée du centre de la côte de l'Oregon. C'était une petite cérémonie. À part quelques amis du Site-64 et leur famille, ils étaient juste tous les deux. Travaillant pour la Fondation, ils n'avaient personne d'autre. Ils n'avaient besoin de personne d'autre.

Des larmes s'échappèrent de leurs yeux, car ils anticipaient la prochaine étape de la cérémonie.

"Alors, par les pouvoirs qui me sont conférés," dit Edgar Holman avec un sourire. "Je vous nomme désormais mari et femme."


Gabe Merlo marchait seul le long d'une plage isolée. Une paire de chaussures pendait dans sa main. Ses pieds nus laissaient une unique paire de traces dans le sable mouillé. Dans son autre main, il tenait fermement un grand sac. Un endroit familier arriva en vue, et un sourire mélancolique se dessina sur son visage alors qu'il regardait autour de lui.

De la brume était déjà tombée. Cela lui avait pris bien plus de temps pour venir ici depuis le point de départ du sentier qu'il ne l'aurait voulu. Mais cet endroit avait tout de même quelque chose de paisible, même sous la pluie.

Il s'agenouilla et creusa un petit trou près de la ligne d'eau que marquaient les vagues. Avec précaution, il retira une urne de son sac et déposa son contenu dans le trou avant de le recouvrir.

"Merci pour le temps que nous avons passé ensemble," dit-il à la mer. "J'espère simplement que je t'ai rendu heureuse, même de la moitié du bonheur que tu m'as procuré."

Sans un mot de plus, il retourna à la bordure des arbres et regarda la marée montante. En silence, il attendit que les vagues atteignent le monticule qu'il avait laissé, et le fassent disparaître.


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