L'Été des mauvais souvenirs
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Avec du recul, ça aurait dû sauter aux yeux. Tous les signes étaient là. Malheureusement, la prévoyance n'est pas la même chose que le recul.. je suis juste désolé de ne pas avoir été celui qui en a payé le prix, dans l'Été des Mauvais Souvenirs…

-Extrait, Journal personnel de Ruslav Diaghilev, 2018

Ruslav Diaghilev courait à travers le marché bondé des rues tortueuses d'Alagadda, avec Adebeyo sur ses talons. Les deux Sages Alchimistes avaient leurs crosses dégainées et défléchissaient les projections alternant entre gravier et foudre des deux silhouettes devant eux. Les vendeurs et les citoyens se hâtaient de s'écarter du chemin des silhouettes qui dévastaient les étals serrés. Les habitants de la ville se dépêchaient de se mettre à l'abri des explosions de forces élémentaires que les Alchimistes se projetaient les uns sur les autres.

"Bozhe moi, Adebeyo, peux-tu les ralentir, je ne peux pas baisser mes contre-flux !" cria Ruslav, alors que les flux d'Æther autour de ses pieds provoquaient des étincelles au contact des pierres du sol pour augmenter sa vitesse. À chaque fois que ses pieds touchaient le sol, la terre repoussait ses chaussures violettes distinctives, le propulsant en avant. Sur ce plan, le Grand Sceau avait nettement moins d'effet que sur leur plan d'origine. L'Æther ruisselait autour d'eux et en eux comme de l'eau.

La blancheur des dents d'Adebeyo contrasta avec sa peau sombre, "Oui, pied de raisin ! À plus tard !" Adebeyo lâcha un grand cri pour faire appel aux Æthers animistes de la vie et du sang. D'un grand bond, le Sage prit son essor, aidé par des ailes spectrales de faucon surgissant de ses épaules.

Ruslav ne put s'empêcher de s'émerveiller en voyant son ami déployer toute sa force sans désormais être limité par le sceau qu'ils avaient placé sur leur propre réalité. Il n'avait jamais eu le coup pour les Æthers de la vie, mais à voir Adebeyo, ça avait l'air facile. Ses yeux revinrent sur leur proie tandis que son ami les survolait en leur projetant des trombes d'eau qui se transformaient en glace sous leurs pieds.

Les deux Alagaddiens se relayèrent pour se tourner et envoyer des éclairs, des flots et des morceaux de divers éléments pour faire chuter Adebeyo ou rompre les Œuvres magistrales dans son dos. Leurs robes se retroussèrent, révélant la sphère couverte d'écailles qui tenait lieu de tête à l'un, et l'ensemble de morceaux de chair mouvants en forme d'humanoïde qui constituait l'autre.

Il s'inclina à gauche et à droite, esquivant facilement leurs contre-flux sans essayer de les dévier. Il rit presque avec condescendance pendant qu'ils continuaient à essayer de le toucher avec des projectiles lents, renversant presque tous les étals et stands.

Les deux natifs d'Alagadda semblaient incongrus ici, dans la Ville des Sels Broyés. Adebeyo avait repéré et remonté à leur source plusieurs transferts d'argent de Ledenoff Technologies en direction d'une entreprise fantôme qui appartenait à DeCorso & Associés. DeCorso était un alchimiste célèbre à part entière, mais il avait toujours vécu à Alagadda pour autant que les deux sages se souviennent, et n'avait jamais mené d'affaires sur leur plan. Leurs recherches avaient fini par les mener à la paire de Compagnons alchimistes qui les fuyaient.

Adebeyo poussa un cri tonitruant en se posant quelques mètres devant les deux Alagaddiens en fuite, dont les membres essayaient de faire marche arrière pour échapper à la colère du Sage Alchimiste. "Avec la bénédiction de l'EAU !" rugit-il, rassemblant un véritable typhon d'Æther Aqueux autour de lui, qui se manifesta en d'énormes tourbillons auprès de l'alchimiste chauve. Des boules de glace, des tourbillons de brume et des trombes miniatures encerclèrent la rue, bloquant le passage. Les chariots et les étals s'envolèrent devant la fureur de l'air et de la glace invoqués. "Je vous déconseille d'essayer de passer outre ma personne. Vous n'apprécieriez pas les conséquences."

Loin derrière, un jeune homme tentait tant bien que mal de les suivre ; à bout de souffle, Arturo était submergé par les visions, les sons, les senteurs et les flux de cet endroit. Il n'arrivait pas à croire qu'autant d'Æther puisse tourbillonner autour d'eux. Il avait toutes les peines du monde à simplement garder ses yeux concentrés sur les robes vertes flottantes devant lui. Le Directeur filait à un rythme effréné grâce à l'Œuvre sous ses pieds. Arturo Genuomo vit un éclair de bleu et de vert et ressentit le craquement distinctif de l'alchimie d'Adebeyo, se manifestant en ce qu'il ressentit comme un éclat éblouissant d'Æther Aqueux.

Il faut reconnaître que les deux Alagaddiens s'arrêtèrent net. Ils lâchèrent les crosses sinueuses que leurs maîtres appréciaient, et levèrent leurs mains tordues en une posture de reddition. "Sage, nous vous en prions, ne nous faites pas de mal. Je me rends." dit l'alchimiste couvert d'écailles.

Ruslav les rattrapa, complètement à bout de souffle, pendant que l'Alagaddien carné marmonnait qu'il se rendait. "Merci, Adebeyo. C'était un flux impressionnant."

Autour d'eux, les formes innombrables des citoyens d'Alagadda criaient et s'enfuyaient, pris de panique. Une démonstration d'alchimie de ce niveau n'était pas monnaie courante, mais n'annonçait rien de bon. Dans un coin, un vieil homme qui avait l'air d'être fait de chiffons noués et tordus ensemble maugréa, "Que ces alchimistes soient damnés trois fois, ils foutent toujours en l'air le jour du marché…" Il ramassa les pendentifs brillants qui avaient été renversés par terre dans le vacarme ambiant, et partit en traînant les pieds et en continuant à proférer des insultes sans s'arrêter.

Adebeyo sourit et laissa les eaux se retirer, coulant doucement autour de ses mains, et les durcit pour former une paire de menottes de glace pour chacun des Alagaddiens. "Ce n'était rien, pied de raisin. J'ai rarement la chance de me défouler comme ça. C'était appréciable."

Arturo les rattrapa quelques instants plus tard, le souffle court et plié en deux, "Sangre de Cristo… Je… Je suis là, désolé, Sages." Les quatre alchimistes regardèrent le jeune homme trempé de sueur, les deux Alagaddiens souriant honteusement.

"Apprenti ?" demanda l'Alchimiste carné.

La main de Ruslav fila vers lui, couverte d'électricité crépitante, assommant l'Alagaddien gluant pour de bon. "Da, aussi, j'aurais dû le dire avant. Ne parlez pas, ou je vous assomme." Ruslav baissa les yeux sur le corps pris de convulsions du jeune alchimiste. "Désolé de ne pas l'avoir dit plus tôt."

La sourire d'Adebeyo s'élargit, et il se dirigea vers Arturo, "Pourquoi ne les ramèneriez-vous pas au Site, toi et le Directeur, pour les confiner et les interroger ? J'ai encore quelques affaires à régler ici avant de revenir."

Arturo essaya de lui répondre, toujours en train de reprendre son souffle, avant de lever son pouce et de hocher la tête. Il leva la tête en direction du Directeur avec un air interrogateur.

L'alchimiste plus âgé gloussa, "Da, rentrons. Je dois t'apprendre comment réussir à nous suivre, nous autres vieillards." Il tapa sur l'épaule d'Arturo et attrapa les deux Alagaddiens par les épaules de leurs robes dans chacune de ses mains aux grosses jointures. "Allons-y, messieurs. Je connais une jeune chercheuse qui serait fascinée de vous rencontrer…"

Adebeyo regarda le Sage et l'Apprenti marcher vers une porte non loin de là et Ruslav ouvrir un portail pour rentrer au Site d'un mouvement du menton. Le Directeur et le jeune alchimiste passèrent le portail aux bords irréguliers, qui se referma derrière eux.

Adebeyo fouilla dans ses poches pour être sûr qu'il avait les gemmes nécessaires pour se procurer les biens qu'il avait en tête de récupérer. Il tournait pour s'engager dans une allée vers son restaurant local favori lorsqu'on lui tapa sur l'épaule.

Perplexe, Adebeyo se tourna, tombant nez à nez avec le visage horrible et barré de cicatrices d'un homme qu'il reconnut. "Ledenoff—?" fut tout ce qu'il réussit à dire avant que l'obscurité ne tombe sur lui, et il ne put se souvenir de quoi que ce soit d'autre…


Un "Réceptacle" est quelque chose qui peut retenir, de façon stable, le motif Æthérique qu'un alchimiste lui imprime. Ce peut être une Œuvre protectrice, un flux particulièrement durable, ou même des souvenirs. Certains disent qu'avec assez de pouvoir et de recherches, une personnalité entière pourrait être transférée à un objet approprié. Malheureusement, de tels objets devraient être significativement plus complexes que quoi que ce soit qui ait été produit par l'humanité. L'application théorique du Takwin est une implémentation particulièrement artistique d'un Réceptacle. À ce jour, aucun alchimiste n'a réussi à créer le Takwin, mais peut-être qu'un jour…

-Extrait, Une étude sur les usages de l'Alchimie, Doy. Trismégiste, 1147

Seize heures plus tard

Ruslav grimaça, le rapport sur le skip à la main. "Vous êtes sûrs ? Il est détenu là-bas ?" Il laissa la feuille tomber sur son bureau. Autour de la grande table étaient réunis les trois commandants de sa FIM personnelle, les Gardiens des Promesses.

"Nous en sommes certains, Directeur. Tous les renseignements que nous avons récupérés des deux prisonniers indiquent que c'est dans ce labo qu'ils gardent le Sage Adebeyo," les yeux de l'Agent DuMourne se rivèrent dans ceux du Directeur. "Vous êtes sûr que c'est une bonne idée ? Attaquer un bureau vide a mis une de mes agents sur la touche. Ils ne savent toujours pas quand elle va se réveiller. Cette fois, nous n'aurons peut-être pas autant de chance. Toutes les infos que nous avons indiquent que ce labo est pourvu d'une force de sécurité loin d'être insignifiante."

Ruslav fit un geste de la main pour le faire taire. "C'est sans importance. À quel genre de forces avons-nous affaire ?"

L'Agent DuMourne ouvrit l'ordinateur portable devant lui et le brancha sur l'écran intégré à la table. Une carte de l'installation s'afficha sur celui-ci. "Si ça ne tenait qu'à moi, je placerais des points lourdement armés à ces intersections. Summers n'est pas stupide, et nous ne sommes pas tout à fait sûrs de quoi il est capable. Les niveaux mesurés à l'appareil D-G montrent au moins un 7,2 sur les niveaux de référence d'Æther. Ça n'annonce rien de bon, on est d'accord ?"

"Aucune importance. Réquisitionnez les armes et armures lourdes. Retrouvez-moi à la baie d'armement dans quarante minutes. Utilisez mon autorité pour récupérer quoi que ce soit que vous pensez être nécessaire pour réduire cet endroit à une simple tache sur la surface de la terre." répondit Ruslav, les yeux dans le vague.

L'Agent DuMourne s'arrêta un instant, puis acquiesça. "Guthrie, avec moi. Dis aux agents que c'est un cadeau de Noël de la part du Directeur. Exécution." Les commandants des Gardiens des Promesses quittèrent la salle. Ruslav serra les dents un moment, puis éjecta le SmarTab du dock.

"J'abattrai l'ire de la Luna elle-même s'il t'a fait du mal. Je le jure par le feu et la fureur." Le directeur sortit à grands pas, un nœud compact de tension se formant entre ses épaules. La porte siffla en se refermant derrière lui, ne laissant plus entendre que les bruits de fond des appareils électriques et de la ventilation de la pièce dans les entrailles du Site-17.

Six minutes de silence relatif s'écoulèrent.

Un léger bruit chantant se fit entendre juste à côté de là où se trouvait Ruslav auparavant, tandis qu'un portail bleu chatoyant s'ouvrait, laissant passer un quarantenaire massif mais bel homme.

Mike Summers portait un pantalon kaki, un lourd gilet pare-balles et un casque de combat. Il avait un fusil à pompe compact de combat, et son polo rose vif contrastait violemment avec le gris terne de son armure de combat. Il remit un bras dans le portail et fit un signe ; douze autres silhouettes se glissèrent dans les coins d'une des salles d'opérations.

Ils se déplaçaient avec une coordination surnaturelle, sans parler. Chacun d'entre eux avait une arme à feu différente. Il n'y avait pas de plaque d'identification sur leur équipement de combat.

Quatre membres de la force d'assaut rassemblée s'approchèrent de la porte, mirent leurs armes en joue, et les deux de devant s'agenouillèrent. Mike Summers balaya rapidement la pièce du regard, et repassa son bras dans le portail.

Une lourde crosse de quartz et de fonte brute tenue par une main fine et tachée de vieillesse émergea de l'édifice brillant. Karl Ledenoff posa le pied dans la salle d'opérations et regarda autour de lui avec son œil valide, les lourdes cicatrices sur son œil gauche rendant ce côté de son visage totalement inutile. Il leva sa crosse distordue et se concentra, l'air s'assombrissant légèrement autour de lui.

"Il est ici. Il est certainement ici. Quelques brasses plus bas, en tous cas. Au moins, Diaghilev - que son nom soit maudit trois fois - est parti." Karl se promena dans la salle, examinant la technologie d'un œil critique. "Que de la ferraille inutile." Il fendit l'air de sa main et tordit l'Æther Fulmineux à sa volonté pour faire frire les délicats composants électroniques dans diverses explosions d'étincelles.

"Vous êtes sûr de ne pas vouloir d'armure, Monsieur Ledenoff ?" lui dit joyeusement Mike, son fusil à pompe compact braqué sur la porte. "Je préférerais que vous ne vous preniez pas de balle perdue."

Karl poussa dédaigneusement Summers hors de son chemin. "Non. Et ne refais pas de suggestions stupides de ce genre. Je n'ai aucune peur de simples balles. Allons-y, sa petite "Fondation" chérie va bientôt être au vent de notre présence."

La force d'assaut ouvrit la porte, l'éclaireur jetant un regard de chaque côté dans le couloir. Il fit signe d'avancer et l'équipe sortit, les uns derrière les autres, six devant et six derrière le duo en polo et robe.

Un des membres du groupe repéra un panneau signalant un escalier à une intersection en T. L'homme de pointe fit signe d'aller tout droit, tourna à un angle pour vérifier s'il y avait des ennemis, et tomba nez à nez avec un chercheur qui tenait un dossier. Il jeta un regard à travers ses lunettes, les yeux à moitié vitreux. Il vit l'intrus en treillis gris qui lui braquait dessus son arme munie d'un silencieux, et ses yeux s'écarquillèrent. "Vous ne devriez pas être ici," couina le chercheur figé par la panique.

Sans hésitation, l'homme de pointe lui mit six balles dans le corps, transformant sa poitrine en une bouillie sanglante. Il était mort avant même d'avoir touché le sol, et le stylo-bille qu'il était en train de mâchonner toucha terre une fraction de seconde après lui.

Mike se détacha du groupe, en regardant autour de lui, "Ça va attirer leur attention, faut qu'on y aille." Il fit un signe en direction de la porte des escaliers.

Karl sortit du groupe et s'approcha du cadavre ensanglanté du jeune chercheur qu'ils venaient de tuer. Il marmonna quelque chose dans sa barbe pour invoquer le Troisième Langage. Le sol en béton s'entrouvrit et avala le sang et le cadavre laissé derrière eux. Mike balaya les cartouches à leur suite, et Karl referma le trou.

"Allons-y. Sans preuves, ils ne peuvent pas savoir que c'était nous", dit-il. Il avança à grands pas jusqu'à la porte des escaliers et l'ouvrit en la poussant avec sa crosse. "Allez, on n'a pas toute la journée devant nous !"

La douzaine de mercenaires entra l'un après l'autre dans la cage d'escalier, Mike et Karl reprenant leur position au milieu.

Le groupe descendit étage après étage, pendant que Karl vérifiait à chaque fois la présence de leur cible. Après quatre étages, il grogna et dit, "Ici. C'est ici."

La faible lumière des éclairages se reflétait sur les visières des casques intégraux des mercenaires. Ils avaient coûté cher, mais toute aide était précieuse dans ce genre de situations. "Allons-y."

Le mercenaire de pointe hocha la tête et ouvrit la porte. Il entra dans le couloir et le balaya de son arme de droite à gauche. Il fit deux pas dans le couloir et fut brutalement projeté vers la droite, alors que son casque n'était plus qu'un amas de métal torturé et de fragments de crâne détrempés. Le sang du mercenaire luisait d'un vert terne sous les lumières du couloir.

Mike repoussa Karl dans le coin de l'escalier, coupant la ligne de vue de la porte, "Putain de merde, reculez !" Des cris venant du bout du couloir emplirent la petite cage d'escalier, ainsi que d'autres venant d'au-dessus d'eux. "Et merde, je crois qu'on est coincés. Des idées, Karl ?"

Ledenoff avait à peine réagi à tout cela, son regard dans le vague. "Oui, Summers. Déjà, ferme-la, et arrête de leur donner notre position. Laisse les mercenaires faire leur boulot, imbécile. Notre cible est à quinze mètres dans le couloir, après ce qui vient de tuer notre compagnon. Nous ne partirons pas sans."

Mike grimaça et regarda en l'air, pour essayer de se faire une idée de la distance à laquelle se trouvaient les forces ennemies, "Vous arriverez à nous sortir de là quand on l'aura récupéré ?"

Karl mit une grande claque à Mike. Sa main laissa des petites abrasions en raison des cristaux de glace qu'il avait invoqués de la vapeur d'eau ambiante, "Bien sûr que je le peux, pourquoi poses-tu des questions aussi stupides ! Fais juste ce qu'on t'ordonne !"

Mike serra les dents et regarda ses pieds. "Oui monsieur. Bien, vous cinq, sortez dans le couloir voir ce que c'était."

Les cinq qu'il avait désignés hochèrent la tête tous ensemble et s'accroupirent. Celui de devant fit un lent décompte jusqu'à trois avec ses doigts, puis sortit dans le couloir suivi par deux soldats accroupis et un allongé sur le sol. Les deux autres se penchèrent au-dessus de celui qui était allongé pour avoir une ligne de visée dans le couloir.

Deux agents de la Fondation tenaient un point de contrôle de sécurité juste devant une lourde porte blindée. Ils braquèrent des fusils de gros calibre sur les forces intruses. Une pluie de balles cribla les mercenaires, touchant l'homme de pointe à l'épaule, ce qui l'envoya rouler au sol. Un autre prit une balle dans le ventre mais réagit à peine ; des gouttes de sang vert foncé dégoulinaient de la blessure.

Les quatre autres firent feu tous ensemble, taillant le poste de sécurité en pièces. Les deux agents tombèrent au sol, percés d'une demi-douzaine de blessures chacun.

Derrière eux, Karl regarda en direction du sommet de l'escalier et fit le geste d'attraper quelque chose. Les Æthers Terranés qu'il avait invoqués firent gronder et s'étendre les murs, formant un mélange de roc et de béton. Il avait coupé tout espoir de renforts de la Fondation venant d'au-dessus, du moins par cet escalier.

Du couloir, une voix inhumaine siffla du casque du soldat qui était désormais l'homme de pointe. "La voie est libre."

Karl et Mike s'avancèrent dans le couloir adjacent jusqu'à la lourde porte blindée. "C'est là," dit Karl.

Le panneau sur la porte disait "Stockage de Haute Sécurité". Karl regarda la porte d'un œil critique et fit signe aux autres. "Les explosifs."

L'un d'eux s'avança et tendit à Karl un cordon de détonation. Il retira le film de la partie collante et la plaça contre les gonds de la porte.

Des bruits de bottes commencèrent à résonner au loin depuis l'autre bout du couloir. Mike se tourna et regarda les mercenaires restants, "Retenez-les, nous allons entrer."

Les soldats acquiescèrent à l'unisson et se déployèrent, prenant des positions défensives dans la cage d'escalier et à un angle non loin.

Karl repoussa Mike de quelques mètres et tendit une main, invoquant d'autres pierres du sol et des murs pour créer une barrière improvisée entre eux et la porte. Karl appuya sur le bouton du détonateur qui était relié au cordon, et un "boum" creux secoua le couloir.

Les pierres devant eux s'écroulèrent en raison de de l'explosion mais ne volèrent pas vers la paire. Karl passa sur les gravats et fit face à la porte.

Mike regarda dans le couloir en grimaçant. Deux des mercenaires avaient été déchiquetés par l'explosion, et ils devaient retenir plus de forces de sécurité de la Fondation. Karl les ignora et s'avança vers la porte, "Allez, Summers, nous n'avons—"

Mike réussit à détourner son regard des corps broyés et dit, "Ils ne vont pas tenir longtemps, nous devons nous dép—"

Karl se tourna vers Mike et abattit sa crosse sur son genou. Il cassa avec un craquement maladif. Mike poussa un cri d'agonie et tomba par terre, étreignant son genou détruit.

Karl hurla sur sa silhouette au sol, "NE M'INTERROMPS JAMAIS. NE ME DIS JAMAIS QUOI FAIRE. RESPECTE TON MAÎTRE." Il haleta quelques secondes, des balles sifflant au travers de la force de mercenaires qu'ils avaient amenée et qui diminuait à vue d'œil. "Ramène-toi à l'intérieur, sombre crétin. Sinon je ne te soignerai pas cette fois-ci."

Mike parvint à se traîner sur sa jambe valide dans l'espace de stockage, pensant pour la millième fois qu'il aurait aimé ne jamais rencontrer Karl Ledenoff. Il avait été blessé par l'Alchimiste fou plus souvent qu'il ne l'aurait jamais cru possible. "O-Oui monsieur… désolé monsieur…"

Karl fit dédaigneusement un signe de la main vers la silhouette au sol pour invoquer les Æthers Aqueux, et s'avança à grands pas dans la salle de stockage. Une douche d'eau s'abattit sur le genou éclaté de Mike, recousant douloureusement la chair. Mike se remit sur ses jambes en tremblant alors que les sons du combat s'intensifiaient. Il faillit redire à Karl de se dépêcher, avant de réprimer cette pensée.

La salle était remplie de dizaines et de dizaines de casiers de stockage. Chaque casier contenait un objet, avec une description précise et un code de référence. Certains faisaient la taille de boîtes à pain, d'autres allaient du sol au plafond.

Karl passa deux rangées d'objets avant de s'arrêter devant un grand casier de stockage où il était écrit "2522". Il eut un sourire en coin tordu, et posa sa main sur le verrou électronique, en invoquant un peu plus d'Æther Fulmineux. Le verrou fuma et la porte s'ouvrit en cliquetant, révélant son contenu.

Mike Summers boita jusqu'à Karl en tremblant toujours en raison de son genou qui avait été rapidement guéri. "Qu'est-ce que c'est ?"

Karl Ledenoff se pencha en avant et appuya sa main contre le châssis de l'objet devant lui, l'emplissant gentiment d'assez de courant pour l'allumer grâce à l'Æther Fulmineux. Les LED sur son torse et sur son panneau de statut s'allumèrent et un doux bourdonnement sortit du générateur à antigravité en-dessous. "Un réceptacle, Summers. C'est ce que nous avons fait trouver aux nœuds Quaesturas pour nous. Le réceptacle parfait."

Une des mains de la machine se tendit et ramassa le chapeau par terre, pour le remettre sur sa "tête". Un son sifflant sortit de sa boîte vocale, puis il se focalisa lentement. Une seule phrase compréhensible en français en sortit. "Nique les arbres. Je grimpe aux nuages, bordel de merde."

Karl se tourna et son sourire en coin devint un rictus extatique. Il fit un geste, et un portail vers un plan inconnu s'ouvrit. Il s'y engouffra rapidement, suivi par la forme flottante de l'ancien SCP-2522.

Mike Summers hésita un moment tandis que les balles cessaient de voler en dehors de la pièce. Il passa en revue ses options encore un instant puis courut dans le portail. Il disparut soudainement derrière eux, ne laissant que le silence dans la salle de Stockage de Haute Sécurité.

Les Agents Sam Denton et Jim McDowell entrèrent dans la salle de Stockage de Haute Sécurité quelques instants après que Karl et Mike se furent dissipés, s'assurant que les rangées de casiers étaient vides, leurs armes dégainées.

L'Agent Denton descendit jusqu'au casier détruit et cria "Tout est dégagé ! J'ai quelque chose ici !"

Jim rejoignit son partenaire et ferma la porte pour regarder sa désignation. "2522. C'était lequel ?"

Sam pâlit, sortit son téléphone et appela l'opérateur local de la Fondation. "Ouvrez-moi une ligne prioritaire avec le Dr Mann."


Nous sommes les dépositaires d'un grand pouvoir. Avec ce pouvoir viennent les plus grandes responsabilités : le contrôle et la discipline. Malencontreusement, il y en aura toujours pour abuser de leur pouvoir, que ce soit politique, personnel, ou même alchimique. Tout ce que nous pouvons faire est s'opposer à ceux qui abuseraient de tels dons…

-Extrait, Méditations (version non abrégée), Marc-Aurèle
Copie conservée dans l'ancienne bibliothèque du Collège des Alchimistes, pré-éditée avant diffusion publique

Ailleurs

Le Directeur Diaghilev abattit sa crosse, arrachant de l'intérieur la porte du coffre de ses gonds avec une combinaison explosive de terre, de feu et de froid. Les quelques tonnes de la porte volèrent au-dessus de lui et de la tête de l'agent DuMourne. Il passa le seuil, du sang coulant d'une coupure au-dessus de son œil droit pendant qu'il inspectait la zone pour détecter des menaces.

Derrière lui, l'Agent DuMourne avançait lentement, une grosse bande de ruban adhésif autour de la cuisse pour couvrir une blessure d'un bandage de fortune. "Monsieur, ralentissez ! Nous avons laissé toute l'équipe derrière, je ne peux pas garantir votre sécurité !"

Ruslav trancha l'air, et on pouvait entendre le craquement sourd du tonnerre dans son geste. "Sécurité pas importante. 'Peux me défendre. Nous devons le trouver." Ruslav marcha à travers le laboratoire spacieux, sentant les flux Æthériques de son ami faiblir. Il marcha résolument à travers les paillasses couvertes d'équipement de laboratoire, tout en acier rutilant et en plastique mat. Des dizaines de rangées d'ordinateurs, de béchers et de créatures en cage occupaient les étagères et les plans de travail du rez-de-chaussée du laboratoire.

Le laboratoire lui-même était immense, avec plusieurs niveaux de passerelles et d'étais de soutien qui tenaient les plus grosses machines au-dessus d'eux.

Soudain, il leva les yeux et vit une silhouette sombre attachée à un harnais de tubes et de machinerie sur la passerelle la plus haute du bâtiment caverneux. Autour de lui, plusieurs silhouettes plus petites s'affairaient et ajustaient des cadrans et des boutons à l'extérieur de l'appareil.

Ruslav fit le geste de les amener à lui et invoqua les Æthers de la terre et de l'électricité pour générer un champ magnétique directement devant lui. Avec une invocation des Æthers Ferriques, les étais de soutien de la machine se brisèrent et le champ magnétique fit doucement descendre l'appareil au sol.

Les trois personnes qui travaillaient sur la machine tombèrent de la passerelle vers le sol. Ruslav fit un signe à nouveau et invoqua l'Æther Ténébreux afin d'augmenter le champ de gravité autour de leur descente, ce qui les écrasa au sol comme s'ils étaient sur Jupiter. Le résultat n'était pas beau à voir.

L'Agent DuMourne regarda bouche bée le carnage qu'avait provoqué le Directeur, ce qui lui retourna légèrement l'estomac. Il trottina pour rattraper le Sage en gardant son arme braquée autant qu'il le pouvait.

À l'intérieur de l'appareil, Adebeyo était attaché à une table grossière à la verticale. Des fils avaient été attachés à sa peau et plusieurs tubes s'introduisaient dans sa poitrine. Des fluides brillants étaient injectés dans son corps, qui était devenu décharné, sans guère plus que la peau sur les os. Un grognement sourd s'échappa de ses lèvres gercées tandis que Ruslav courait vers la "capsule".

"Adebeyo, mon ami. Allez, réveille-toi." La vision de Ruslav se brouilla, et il invoqua de l'eau dans sa main grâce aux Æthers Aqueux. Il imprégna le liquide d'autant d'énergie qu'il le pouvait pour essayer de l'encourager à guérir son ami.

Adebeyo but une gorgée du liquide et sourit doucement alors que du sang frais coulait de fentes dans sa peau. "Pied de raisin. Tu es là…"

Ruslav hocha la tête, haletant légèrement. "Je suis là, tu es avec moi. Je vais te remettre sur pied dans un instant, tiens bon." Il commença à invoquer l'Æther Aqueux autour de son ami, en appelant aux énergies régénératrices de l'eau. Il ajouta un flux d'Æther Terrané à ce flux, dégageant plus d'énergie.

Adebeyo secoua faiblement la tête. "Pied de raisin… non." Il montra du mieux qu'il le pouvait les tubes qui injectaient des liquides entre ses côtes. "Ça fait des heures qu'ils me transfusent du sang d'alkiri…"

Les yeux de Ruslav s'écarquillèrent et sa bouche s'ouvrit légèrement, "Un empoisonnement Æthérique ? Non, je… je mais ça ne…"

Adebeyo grimaça de douleur, "C'était un piège, Pied de raisin. Il est à la recherche d'un réceptacle. Il est au site… il m'a utilisé pour trouver ta signature Æthérique. Dès que tu n'étais plus là pour l'arrêter, il est parti…"

Le visage de Ruslav devint blanc alors qu'il essayait d'intégrer les informations que lui donnait Adebeyo. "Un réceptacle pour quoi ?"

Adebeyo prit une autre inspiration douloureuse et commença à parler, mais c'était trop. Son dernier souffle le quitta en un ultime sursaut, et sa tête pendit, finalement libérée de l'emprise mortelle qu'il avait maintenue pendant les sept cents dernières années. Le Sage Adebeyo Nakadami avait quitté ce monde, avec à ses côtés un Sage et un Profane.

"Non. Non, non non… non non non, Adebeyo, non non, tu n'es pas…non…" La voix de Ruslav était un murmure brisé, à peine plus qu'un chuchotement. Il baissa les yeux sur le visage détendu dans ses mains, essayant en vain de faire revivre son meilleur ami.

Ruslav tomba à genoux, les mains au sol. Il referma ses yeux et poussa un hurlement frustré de chagrin. Les flux autour de lui devinrent chaotiques, son contrôle sur eux lui échappant et son chagrin s'en prenant aux forces autour d'eux. Les os de la terre tremblèrent de sa fureur, la foudre se déchaîna au-dessus d'eux et les vents de tempête emportèrent le toit de l'installation. Une pluie torrentielle s'abattit et trempa DuMourne, Ruslav, et le corps d'Adebeyo jusqu'aux os. Le champ de gravité local commença à se distordre lentement à des endroits aléatoires.

L'Agent DuMourne lutta contre les forces qui surgissaient du Directeur et lui frappa l'épaule, "DIRECTEUR ! DIRECTEUR, CALMEZ-VOUS, VOUS ÊTES EN TRAIN DE DÉTRUIRE CET ENDROIT !"

Ruslav prit une inspiration tremblante, reprit le contrôle de ses flux Æthériques, et surtout de ses émotions, calmant le noyau de pouvoir alchimique en lui qu'il avait presque laissé se déchaîner. La tempête passa et laissa les deux hommes dans les ruines d'une installation.

Le reste des Gardiens des Promesses finit par les rattraper et restèrent en une sorte de demi-cercle autour de DuMourne. Ce dernier se releva et parla dans sa radio, qui était connectée avec le centre de commandement de la Fondation. "Nous avons besoin d'une extraction. Vingt plus un." Il s'arrêta un moment pour écouter la réponse. "Vingt plus un, et un sac mortuaire. Échec de la mission."

Ruslav enfouit sa tête dans ses mains, pleurant une âme remarquable.

Je lui demandai, "Maître, que se passe-t-il si vous perdez le contrôle de votre pouvoir ?" Après les insultes et invectives habituelles, Karl me regarda et dit "Je peux faire trembler les cieux de ma fureur. Et si tu ne nettoies pas l'âtre, tu vas la sentir dans le dos de ma main !". Karl n'était pas un professeur particulièrement doux, mais il m'apprit pas mal de choses sur la nature humaine, en fin de compte. Nettement plus que ce que lui-même en savait, ironiquement…

-Extrait, Ruslav Diaghilev : Une Vie Remarquable, Volume 1, Arturo Genuomo, 2031

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