Le Siège menace l'horizon (Partie Deux)

La lutte continuait, et Melbrecht fendait la foule de soldats pris de cours, la lance dans la main droite.

La nuit était vivante du bruit des cris et de l’odeur des chairs des hommes et des tentes brûlant. Chacun de ses compagnons Templiers et néophytes avait pris la liberté de se séparer et de causer autant de discorde que possible, ajoutant à l'enfer déjà substantiel causé par la Haute Prêtresse en mettant le feu à encore plus de tentes. Ils tuaient sans retenue chaque homme qu'ils apercevaient, et c’est dans ce massacre que Melbrecht semblait s'épanouir.

Après déjà sept minutes de pure bataille, cinq hommes gisaient morts derrière lui. Les cinq Templiers et dix néophytes qui l’avaient suivi dans la mêlée en avaient tué vingt-six autres derrière lui, principalement des Castes-D et des artilleurs sonnés, bien que quelques Gardes d’Oméga et des hommes armés aient été dispersés parmi eux.

Mais davantage d’hommes avaient déjà commencé à leur faire face armés et préparés - ils ne faisaient pas le poids face à la fureur de Melbrecht et ses Templiers, quoiqu'ils fussent plus difficiles à encercler et tuer que leurs compagnons pris au dépourvu.

Et pourtant, le Grand-Maître et ses Templiers continuaient de combattre, oubliant leurs douleurs et leurs blessures, tandis que croissaient leur fureur et leur habilité.

"Grand-Maître !" cria une voix au loin ; Melbrecht se tourna vers la source de celle-ci, rugissant avec sa lance en main.

Une silhouette sur un cheval brandissant une torche et une lance se dressa devant Melbrecht, et il reconnut aussitôt l’homme qui n’était nul autre que le Maréchal Garvin.

"Vous vous frayez un chemin dans ces bâtards, Grand-Maître ?" demanda le Maréchal avec un sourire sur son visage. "Vous et vos Templiers avez l’air d’avoir la fièvre du combat."

Melbrecht le salua avec un sourire effrayant : sa barbe, comme son visage était mouillée du sang de ses adversaires. "Qu’en est-il de votre milice, Garvin ? Vous avez fini de brûler les tentes et de courir après les vivandiers et les Castes-D ?"

En un instant, le sourire plaisantin de Garvin se fit plus nerveux. "Bien sûr que non !" rétorqua-t-il, sa lèvre tremblant presque. "Nous avons tué notre part, v-vous le savez aussi."

Melbrecht ricana bruyamment en voyant le désarroi du Maréchal. Lâche comme toujours, pensa-t-il. "Avez-vous aperçu Madame pendant que vous chevauchiez autour du camp ?"

Garvin leva lentement la tête vers les cieux, grimaçant en apercevant une explosion de feu vert au loin. "Je ne l’ai pas vue, mais par Bright je l’ai foutrement entendue."

"Et notre cher Docteur Cardinal ?"

"Nous l’avons entendu sonner les cloches pour réveiller les trois parties de l’armée." Gavin déglutit. "Il serait peut-être temps de se replier, Melbrecht."

"Se replier ?" s'esclaffa Melbrecht. "Nous n’allons pas nous replier à moins que Madame ne nous le demande, Maréchal !"

Garvin commença. "Mais l’armée-"

"Tant que vos cavaliers font ce qu’on leur demande et mettent le feu aux camps et que Madame fait ce qu’elle doit faire pour tuer le Cardinal Asser" rétorqua Melbrecht, la pensée de la délectation de la bataille affichée sur son visage, "ils seront dans le chaos assez longtemps pour qu’on se retire et qu’ils se retournent les uns contres les autres."

Garvin se redressa sur sa selle. "Vous en êtes sûr, Grand-Maître ?"

Melbrecht commença à beugler. "Bien sûr que je le suis, Maréchal ! Faîtes confiance à Madame ! Pourquoi ne le faîtes-vous pas ? C’est son plan !"

Garvin recula instinctivement. "Je…" répondit-il dans un murmure bas, ressemblant presque à un chuchotement contre les bruits du champ de bataille. "J’espère que vous avez raison, Grand-Maître."

Melbrech avança d’un pas. "Quoi ?" demanda-t-il.

Sans répondre, Gravin s’en alla, criant des ordres à ses hommes dans la milice alors que les cloches dans le camp sonnaient enfin.

"Quel veule fils de pute," dit Melbrecht en serrant sa lance.

Puis il commença à avancer de nouveau, toutes ses pensées sur le Maréchal Gavin oubliées alors qu’il transperçait la gorge d'un autre Garde Oméga.


Jaelen se réveilla dans le lit de la Grande Prêtresse une heure après que Melbrecht et Sigurrós l'y eurent laissé.

Bien que les blessures sur son visage avaient guéri depuis longtemps, il se réveilla avec la sensation d’un mal de tête palpitant et douloureux qui menaçait de fendre son crâne et d’ouvrir ses deux tempes.

Il s'allongea sur le lit pendant quelques minutes, tandis que l’agonisant mal de tête s’apaisait lentement et que le déroulement de la soirée lui revint en tête en un instant.

"Serviteur !" hurla-t-il alors qu’il se redressait lentement sur le lit, revêtant les sous-vêtements étendus au pied de celui-ci, tandis que des pas précipités accouraient vers la chambre.

Cependant, la personne qui entra dans la chambre n’avait pas la carrure d’un des serviteurs, mais était la silhouette grande et mince du Maître de Guilde, Raetor, au front perlé de sueur.

"Frère Jaelen," commença Raetor, à bout de souffle.

"Qu’est-ce qu’il y a, Maître de Guilde ?" demanda Jaelen. "Où sont Madame et les autres conseillers ?"

"Dehors-" répondit Raetor, en entrant dans la pièce. "Le Grand-Maître, La Grande Prêtresse et le Maréchal ont tous fait une sortie par la porte de l'ouest. Pourquoi, je ne le sais pas, mais nous-"

"Quoi ?" s’exclama Jaelen, les yeux exorbités. "J’ai besoin de mon cheval, nous devons nous diriger dehors, les aid-"

"Frère Jaelen !" cria sévèrement Raetor, saisissant les deux épaules de Jaelen pour lui faire entendre raison. "Nous avons des problèmes plus pressants à régler. Je n’ai pas vu Dame Maera depuis le crépuscule, et les nobles…"

Raetor respira profondément. "Les nobles ont mis de côté leur allégeance à la Grande Prêtresse et sont en chemin pour la Maison de Bright."

Jaelen recula, choqué. "Quoi… que s'est-il passé ?"

"Les nobles ont exigé que nous cédions la Grande Prêtresse au Docteur Cardinal, et ils arrivent ici pour l'appréhender." Raetor se détourna, faisant les cents pas pendant qu’il parlait. "Ils ne savent pas qu’elle est à l’extérieur, et ils vont certainement retourner la Maison de Bright de fond en comble pour la retrouver."

"Impossible…" dit Jaelen en poussant un soupir de frustration. "Vous ne pouvez pas appeler la milice pour les bloquer sur le Chemin d'Ardam ?"

"Je ne peux pas appeler la milice, frère moine," répondit Raetor en tournant sa tête vers Jaelen. "Et même si je le pouvais, ils sont trop encerclés sur les murs pour envoyer d’autres hommes pour pacifier cinq des huit maisons nobles."

"Alors appelez les hommes de la guilde, Raetor !" fit Jaelen, la colère et l'irritation surgissant dans le ton de sa voix.

"Je pourrais faire ça, frère moine…" répondit Raetor d’un air hésitant.

Jaelen se rapprocha en gardant ses yeux au même niveau que ceux de Raetor. "Alors pourquoi ne le faites-vous pas ?"

Tout d’un coup, l’homme de guilde calme et renfrogné explosa d’une frustration refoulée. "Pourquoi ne le fais-je pas ?" cria-t-il, en pointant un doigt en direction du Quartier des Esprits derrière eux. "Parce que cela causera un conflit ouvert entre les marchands et les nobles et détruira l'harmonie que nous avons atteinte entre les classes aisées !"

"Nous ne pouvons pas dire aux hommes de lutter contre leurs supérieurs pour notre bien, ou pour celui de la Grande Prêtresse ! C'est égoïste et cela nous mènerait au chaos et à la destruction de tout ce que nous avons construit et reconstruit, moine !"

Après cette explosion, Raetor respira profondément, regagnant son sang-froid alors qu’il se redressait tout en reprenant son souffle.

"Frère Jaelen," commença-t-il. "Nous ne pouvons pas nous permettre un conflit entre les marchands et les nobles. Si Dame Maera était ici, elle serait sur place pour réprimer la dissidence, mais elle ne l’est pas."

"Nous sommes les deux seuls conseillers à être encore dans la cité," poursuivit Raetor. "Nous devons frapper pour trouver une solution qui maintiendrait l’harmonie et la paix à l’intérieur tout en gardant l’ennemi-"

"À qui êtes-vous loyal, Maître de Guilde ?" demanda Jaelen d’une voix basse.

Raetor recula, la question prenant le vieux marchand au dépourvu. "Pourquoi," commença-t-il. "À la cité, bien sûr."

"Et qui dirige la cité, Maître de Guilde ?"

"La…" Raetor laissa échapper un inaudible soupir. "La Grande Prêtresse."

"Alors savez-vous quoi faire quand un groupe de dissidents, de petits gens, de nobles, de marchands ou d’étrangers, se soulèvent pour destituer Madame ?"

Reator s’assit sur le lit de Sigurrós, résigné.

"Je le sais." Sa réponse vint ; il était abattu et dépassé.

Jaelen prit un tabouret voisin et s’assit en face du Maître de Guilde, s’assurant que ses yeux rencontrent les siens pendant qu’il parlait.

"Vous avez raison de dire que nous sommes les deux seuls conseillers de la cité restants, Raetor," commença-t-il, la voix lente et basse. "Mais cela ne fait que rendre nos responsabilités d’autant plus importantes. Melbrecht et Garvin sont à l’extérieur, ils combattent l’ennemi au pied de nos murs. Maera est partie et est introuvable."

"Nous sommes les deux derniers hommes dans cette cité qui pourraient contenir les incendies qui menacent de la consumer de l’intérieur et de l’extérieur. Vous détenez un pouvoir considérable en tant que Maître de Guilde, vous êtes capable de diriger les efforts d’un quartier entier de la cité. Maintenant, il est temps d’utiliser ce pouvoir qui est à portée de main."

Le jeune moine posa sa bonne main sur l’épaule du Maître de Guilde.

"Puis-je compter sur vous pour maintenir la paix de Madame ?"

Raetor se leva doucement ; les traits de son visage étaient sombres.

Puis, en un instant, il regarda Jaelen avec une nouvelle détermination.

"Oui, cher frère. Vous pouvez." répondit-il d’une voix solennelle et décidée.

Jaelen sourit en se levant. "Alors faites ce que vous devez faire. Je vais me joindre à la bataille à l’extérieur en attendant."


Sur le toit d’un riche pensionnat du Quartier des Esprits, une silhouette encapuchonnée s’assit et attendit, cherchant nerveusement tout signe du message qui lui était destiné.

Puis, haut dans les cieux, un corbeau arriva devant lui, arborant un petit morceau de parchemin attaché à sa jambe.

La silhouette se pencha et prit le petit rouleau de la jambe du corbeau, le déroulant pour lire le message qu’il contenait.

Ouvrez les portes des églises, disait-il, écrit de manière rapide et désordonnée à l’encre noire. Appelez le clergé à se rassembler et à prier à l’autel du Tout-puissant.

La silhouette griffonna rapidement une réponse sur un petit rouleau de parchemin avec une plume et une bouteille d’encre et l’attacha à la jambe du corbeau. Puis elle lui fit un signe pour qu’il s’envole, remettant rapidement sa capuche sur sa tête alors qu’elle se dirigeait vers la sortie du bâtiment. Elle sellât son cheval et monta en direction du Quartier des Esprits, où cent nobles et leurs serviteurs étaient rassemblés et prêts à frapper au cœur de la cité.

Dame Maera se dirigea vers la foule qui attendait ses ordres, se préparant à sauver sa cité des ennemis de l’intérieur et de l'extérieur.


Sigurrós avait mis le feu à de grandes tentes ainsi qu'à des petites, des hommes jeunes et vieux, à des soldats qui essayaient de l’affronter et à tous les trébuchets qui avaient causé tant de ravages dans la cité qu’elle dirigeait.

Elle avait réduit un tiers du camp du Siège en cendres, brûlant des milliers de soldats et de Castes-D alors qu’ils dormaient ou qu’ils fuyaient.

Pourtant, malgré tous ses efforts, malgré tous les massacres et les morts, elle n’avait trouvé aucun signe de l’homme qu’elle cherchait vraiment à tuer.

Elle voulait Asser Clef- et Asser Clef seulement.

Elle faisait de son mieux pour ne pas se soucier du feu, de la fumée, des cris de douleur et d’agonie, de l’odeur de la chair et du tissu carbonisés.

Elle mit de côté toutes ses peurs et tous ses souvenirs tandis qu’elle émettait des flammes de ses doigts, tuant des dizaines de personnes à chaque rafale alors qu’elle descendait et incendiait des tentes et des pavillons au milieu de la nuit.

Après une demi-heure de massacre, elle était à bout de souffle.

Elle en avait tant massacré, et pourtant elle ne trouvait aucun signe de l’attrayante armure blanche du Cardinal.

Puis, au loin, elle trouva une figure debout au milieu des flammes, sa cape battant dans le vent soufflant vers le sud. C’était un homme grand, vêtu d’une cotte de maille blanche et d’acier ; son heaume était forgé avec des ailes de dragon de chaque côté- l'heaume de Saint Ardam. Entre ses deux gantelets se trouvait une épée bâtarde faite d’un acier rouge qui brillait dans la lumière du feu, sa pointe enterrée dans le sol détrempé comme s’il l’attendait.

"Avez-vous fini de massacrer le menu fretin, sorcière ?" cria Assez Clef d’une voix froide et dure. "Êtes-vous prête à faire face à un vrai chevalier de Bright et à être détruite pour l’hérétique que vous êtes ?"

Sigurrós s’approcha lentement, ses vêtements soufflés par le vent tandis qu’elle faisait de loin face au Docteur Cardinal.

"Je vous donne une chance de fuir, Docteur." répliqua-t-elle, son ton cachant à peine sa colère. "Nous servons tous deux le même Dieu, le même fondement qu’il a établi il y a des siècles. Je suis une prêtresse de Sa parole, de Ses procédures. Déposez les armes et parlons de paix au sein de notre Église !"

Asser sourit dans son heaume, amusé. "Vous dites que vous servez le Seigneur Jack avec tout votre cœur et votre esprit, et pourtant vous le rejetez de toute votre peau de Supprimé. Vous êtes juste un autre Supprimé à tuer, une autre abomination du monde à confiner et emprisonner." Il savoura chaque mot qui sortait de sa bouche.

"Vous n’êtes juste qu’une autre anomalie."

Sigurrós diminua lentement la distance qui les séparaient, se rapprochant de plus en plus près à chaque seconde.

Puis elle parla, et sa voix s’amplifia tout autour d’eux tandis que sa silhouette se revêtait d’un feu vert maléfique.

"Je. N’en. Suis. Pas. Une."

En un instant, elle s’envola, son bras droit rassemblant rapidement toute sa fureur en un concentré sous forme de feu qui prit la forme d’une boule devant elle, se préparant à anéantir le guerrier en blanc d’un seul coup.

"Je…" La boule de feu dans ses doigts passa du orange au jaune, puis au vert.

"N’en suis pas…" La zone environnante commença à s’illuminer comme si le soleil était au zénith, alors que la boule brûlait fortement et brillait dans sa main tendue.

"UNE !"

La boule de feu dans sa main devint un soleil miniature, brûlant de chaleur alors qu’elle la laissait voler vers Asser Clef, certaine d'atteindre sa cible alors qu’il restait impassible.

Puis il sauta en l'air, brandissant des deux mains son épée bâtarde cramoisie au-dessus de sa tête et l'abattant sur le bras tendu de Sigurros.

La lame sectionna sa main jusqu’au poignet avec un Shwing, qui coupa proprement la chair et l’os alors qu’elle volait dans les airs.

Puis, tout se déroula rapidement.

La boule de feu vola au loin, percutant un arbre et explosant dans un éclair qui rivalisa avec le soleil.

Sa main sectionnée tomba, et le moignon brillait d’une lumière rouge tandis que la lame de Scrantonum la coupait proprement et rapidement.

Le feu qui recouvrait son corps se dissipa, laissant le camp autour d’eux dans les ténèbres. Le guerrier vêtu de blanc atterrit sur ses pieds, sa lame pourpre éclaboussée par le sang de Sigurrós.

En un instant, elle tomba- s’écrasant sur le sol alors que son visage rencontrait la terre molle.

Derrière elle, Clef ricana doucement- un son joyeux de pur triomphe alors qu’il tenait l’épée dans sa main droite et admirait le sang de la sorcière qui entachait le métal froid de la lame.

Elle sentit qu’il faisait quelques pas vers son corps tombé : les pas lourds de ses jambières s'écrasaient contre l’herbe.

"Qu’est-ce que je vous ai dit, Sigurrós ?" fit-il de sa voix railleuse et triomphante. "Vous en êtes une."

Sigurrós tenta de s’éloigner en rampant, le moignon de son bras droit saignant abondamment sur l’herbe alors qu’elle usait de toutes ses forces pour échapper au guerrier qui se rapprochait derrière elle.

Elle chuchota une incantation, et se tourna sur son dos alors qu’elle lâchait désespérément une autre boule de feu verte vers Asser Clef, qu’il absorba avec un coup de son épée cramoisie.

Elle en lâcha une autre, puis une autre, puis une autre, chaque explosion étant de plus en plus désespérée alors qu’Asser Clef déviait cette dernière et absorbait la suivante.

Puis il fut sur elle, posant sa botte sur son ventre, et elle fut immobilisée, impuissante.

"Par la grâce de Jack Bright, notre seigneur et sauveur," murmura-t-il. "Je te remets, sorcière, à ta place légitime."

Il leva sa lame avec ses deux bras et la descendit avec force, déchirant son ventre tandis que l'épée sorcière fendait facilement le milieu de son torse.

Après cela, il dégagea sa lame, et le sang de la sorcière s’éparpilla dans un élan vif alors qu’il arrachait l’épée de son corps.

La tête de Sigurrós tomba sur le côté tandis qu’elle luttait pour respirer ; ses yeux fixaient l’horizon alors qu’elle commençait à tomber dans les abysses de l'inconscience.

Elle pouvait entendre les battements de son cœur dans ses oreilles. Il était incroyablement fort et luttait contre la lumière du monde des vivants qui s'évanouissait.

Puis elle entendit le bruit lointain des sabots et un crac ! silencieux alors qu’elle entendait des pas près d’elle. Une paire de bras la récupéra lentement et la posa doucement sur le dos d’une selle, tandis qu’un visage familier apparaissait.

Jaelen, pensa-t-elle, se souriant à elle-même alors qu’un goût de fer apparaissait dans sa bouche.

Puis le cheval vacilla, galopant rapidement vers un autre endroit tandis que Jaelen chevauchait de toutes ses forces.

"Suivez le cheval !" fit une voix froide au loin, remplie de colère. "Il a la sorcière !"

Elle sourit tandis que les herses commençaient à se refermer dans un bruit sourd, l’emmenant dans les limites de la cité, et que des centaines de personnes de la ville d’Alto remarquaient sa présence et commençaient à la fixer. Jaelen ramena le cheval sur le sentier principal, vers la lumière de la Maison de Bright.

Puis elle ferma les yeux, plongeant dans l'abysse alors que les ténèbres la consumaient.


Pendant ce temps, sur le Chemin d’Ardam, deux foules se rassemblaient de part et d’autre, dirigées par deux membres opposés de ce qui avait été le conseil de la cité.

"Maera," dit Raetor, assis au sommet de son cheval, une épée courte à ses côtés. "Ne faites pas cela."

Le visage de la Dame était solennel, contrairement à l’expression furieuse des cent nobles et serviteurs armés qui se tenaient derrière elle. Elle répondit simplement, ses yeux bleus rencontrant les siens de l’autre côté de l’espace sinueux du Chemin d’Ardam.

"Qu’espérez-vous accomplir ?" demanda Raetor, les mains serrées sur les rênes de son cheval.

Maera soupira, et son souffle fut visible dans l’air froid de l’automne. "La paix, Raetor."

"Espérez-vous sincèrement parvenir à la paix par ce biais ? Prendre d’assaut la Maison de Bright avec le soutien de la noblesse ?" dit Raetor, d’un ton en colère mais encore bas et calme.

Elle était encore calme. Tranquille. Beaucoup trop noble. "Je fais ce qu’il faut, Raetor. Si nous remettons la Grande Prêtresse, nous pourrons-"

"Remettre la Grande Prêtresse ?" sourit ironiquement Raetor en regardant au loin. "C’est de la trahison, Dame Maera. Comprenez-vous ?"

Dame Maera se mordit la lèvre inférieure. "C’est pour la cité, Raetor. Espérez-vous parvenir à la paix que nous voulons tous en tuant l’armée à l’extérieur alors qu’elle attaque nos murs ?"

Raetor se pencha en avant sur son cheval, ses dents grinçant de colère alors qu’il luttait pour empêcher sa frustration de remonter à la surface. "À qui êtes-vous loyale, Maera ? Madame s’est battue pour garder cette cité en sécurité, pour la garder en vie et en bonne santé. Et maintenant, vous vous efforcez de la livrer à la Fondation ? Après tout ce qu’elle a fait pour-"

"Oui !" répondit Maera en perdant son sang-froid. "Oui, Raetor. C’est tout ce que je veux !"

La réponse de Raetor fut mordante et froide.

"Alors vous êtes perdue."

Maera respira profondément, sa colère disparue et son expression impassible. "J’en ai fini de parler avec vous, Raetor." dit-elle d’une voix calme.

Puis une explosion lointaine retentit au loin, éclairant la nuit comme un soleil levant à l’ouest.

Profitant de la distraction, Raetor tira son épée. "Peuple d’Arnven !" cria-t-il en pointant sa lame vers le ciel. "Tuez les traîtres !"

À son commandement, les forces des marchands du Quartier d’Agatha bondirent, émettant leur cri de guerre et faisant tomber les nobles et les serviteurs surpris.

La bataille du Chemin avait commencé.


"Repliez-vous !" s’écria Melbrecht tandis que les forces de l’armée ennemie déferlaient. "Repliez-vous !"

"Dirigez-vous vers la porte !" cria Garvin en montant à cheval pour rassembler ses cavaliers en retraite.

Déjà trois cents Templiers et hommes d’armes ennemis s’étaient rassemblés, tuant de nombreuses forces de défense victimes de l’attaque soudaine de l’armée de la Fondation.

Mais tandis que les miliciens et les Templiers se repliaient, d'autres se rassemblaient à mesure que les secondes passaient, apprêtés et armés, parés pour le combat.

Au sommet des murs, les derniers archers de la milice harcelaient les forces ennemies qui s'approchaient, gagnant du temps pour permettre aux Templiers et au reste des miliciens de se rassembler près de la porte dans une retraite ordonnée.

Soudain, la porte s’ouvrit, un homme vêtu à cheval se précipita à travers la petite ouverture des herses dressées et s'en alla chevaucher aux côtés de Garvin et Melbrecht tandis qu’ils reculaient vers la porte.

"Où est Sigurrós ?" demanda Jaelen.

Melbrecht répondit. "Nous avons vu Asser se diriger dans sa direction il y a quelques minutes !"

Les yeux de Jaelen s'élargirent et se tournèrent vers Melbrecht et Garvin. "Elle est en danger, Melbrecht ! Je dois lui venir en aide, rapidement !"

Garvin fit signe vers le mur assemblé de boucliers qui étaient assaillis par des flèches. "Comment allez-vous surmonter ça, alors ?" demanda-t-il avec crainte. "Nous ne pouvons pas le percer nous-mêmes !"

Une perle de sueur traversa le visage de Jaelen. "Alors…" Ses yeux se posèrent sur une brèche dans la ligne, et il la pointa du doigt pour que les deux hommes la voient. "Créez une distraction : chargez-les, gardez-les occupés."

"Vous voudriez qu’on se batte ?" hurla Melbrecht, son visage virant au rouge. "Nous sommes épuisés, Jaelen !"

Jaelen soupira. "Retenez-les encore un peu ! Je vous rejoindrai une fois que Madame et moi auront tué Asser !"

Garvin se pencha et fit avec sa petite voix habituellement frustrée. "Quelle garantie avez-vous-"

Puis, comme un signal, une grosse boule de feu verte explosa au loin, éclairant le champ environnant d’une lumière vive qui aurait pu rivaliser avec le soleil.

"Que Bright vous maudisse !" cria Melbrecht. Il se tourna vers Jaelen, puis vers Garvin. "Nous le ferons. Pour une fois, le moine a raison."

"Avez-vous tous deux perdu l'esprit ?" s'écria Garvin.

"Suivez mon exemple, Maréchal !" fit Melbrecht en préparant sa lance.

"Templiers ! Néophytes ! Milice !" hurla l’homme. "Chargez !"

Puis, tout d’un coup, la force de cent hommes tomba sur la ligne assemblée une fois de plus dans un maelström chaotique de lances, d’épées, de hallebardes, et de boucliers.

"Baissez les boucliers, Templiers !" s’écria Melbrecht. Au signal, les Templiers restants abaissèrent leurs boucliers et tinrent leurs lances prêtes.

"À la une, à la deux, à la trois- MAINTENANT !" En un instant, les Templiers s’avancèrent en une vague de force unie, repoussant la ligne avant de l’ennemi.

Puis, du coin de l’œil, Melbrecht vit Jaelen sauter par-dessus l'espace dans la ligne, lui laissant le champ libre de les dépasser au galop sur son cheval.

J’espère que vous avez raison, moine. pensa Melbrecht alors qu’il beuglait un autre ordre.

"Encore !" cria-t-il. "Un, deux, trois– ALLEZ !" Toutes ensemble, les forces rassemblées des Templiers repoussèrent l’ennemi, le faisant reculer vers la porte.

Derrière eux, Garvin et ses quarante cavaliers restants regardèrent les Templiers repousser les lignes ennemies.

La lèvre tremblante, Garvin regarda en arrière la milice rassemblée derrière lui, et relança son ordre. "Chargez à mon signal !"

À l’avant, Melbrecht était prêt à lancer une autre poussée. "Un, deux, trois-"

"ALLEZ !" cria-t-il.

"CHARGEZ !" rugit Garvin presque en même temps, pointant sa lance vers le bas alors que lui et sa milice s’enfonçaient sur le flanc gauche non-protégé de l’ennemi.

Puis un cheval sauta le même écart dans la ligne qu'il avait créée plus tôt, portant Jaelen et une Sigurrós inconsciente sur son dos.

"Nous sommes en sécurité- ouvrez la porte !" cria Jaelen du haut de son cheval à la porte, et sur son ordre, les herses commencèrent à s’ouvrir de nouveau.

Melbrecht se tourna pour le regarder. "Qu’est-il arrivé à Madame ?"

"Pas le temps !" cria Jaelen, et il lança son cheval en passant la porte de la ville.

"Maudit soit-il," murmura Melbrecht, levant sa main mutilée pour que tout le monde le voie. "Templiers ! On y retourne !"

À cet ordre, les cent Templiers restants se réformèrent et élevèrent leurs boucliers, mettant leurs lances dessus alors qu’ils se préparaient à se replier.

"Un pas !" cria Melbrecht, et ils reculèrent un par un.

"Deux pas !" cria encore Melbrecht, et encore une fois ils reculèrent d'un autre pas.

Devant eux, Garvin leva sa lance pour indiquer à la milice de battre en retraite.

Mais tandis que les cavaliers commençaient à s'éloigner de la formation ennemie et à retourner dans la cité par la porte de l'ouest, Garvin sentit quelqu’un frapper son cheval en dessous de lui, le faisant tomber à terre.

Asser Clef se tenait au-dessus de lui : il avait perdu son casque, et ses longs cheveux argentés flottaient dans le vent. Dans ses deux mains, il tenait une longue épée bâtarde.

"Allez rejoindre votre Dame, hérétique." dit-il en levant son épée au-dessus de sa tête et en la balançant vers le bas, fendant la tête de Garvin en deux en une seule frappe.

Il se tourna vers les hommes autour de lui et les interpella. "Détruisez les hérétiques !" cria-t-il. "Qu’aucun d’eux ne s’échappe !"

Alors que les Templiers se retiraient en ordre dans le corps de garde, les hommes dans l'autre camp se jetaient sur leurs boucliers et leurs lances, tuant nombre d'entre eux tandis que leur charge suicidaire repoussait les Templiers vers l'intérieur tout en perturbant leur formation.

C'est seulement lorsque les herses commencèrent à se refermer que les Templiers sentirent venir un répit- Avant que celles-ci ne restent coincées à sept pieds de haut, permettant à l’armée ennemie de s’engouffrer à l’intérieur.

Au sommet du corps de garde, ayant échappé de justesse à l’affrontement sur le Chemin d’Ardam, Dame Maera ouvrit la porte, aidée par les miliciens qui craignaient de désobéir à son commandement.

Assaillis par les soldats qui entraient par la porte, Melbrecht et les Templiers maintinrent leurs boucliers en bas et leurs lances pointées, leurs corps épuisés par deux heures de bataille interminable. Leurs genoux étaient sur le point de vaciller sous eux, et leurs bras lancinaient de douleurs anciennes et nouvelles.

"Tenez bon !" s’écria Melbrecht par-dessus le bruit de la bataille. "Méritez votre nom, Templiers ! Faites vos preuves, néophytes ! TENEZ !"


Les hommes de la Guilde avaient gagné.

Mais Raetor n'en n'avait pas l'impression.

Quarante hommes et femmes étaient morts sur le chemin- nobles et hommes de la Guilde. Après que leur chef les eût abandonnés quelques minutes après le début de la bataille, les nobles avaient été dépouillés de leur détermination et rapidement mis en déroute, courant le long du chemin et retournant chez eux dans le Quartier des Esprits, emportant leurs morts et leurs blessés avec eux dans leur fuite.

Les hommes de Guilde, quant à eux, en avaient réchappé avec un bilan relativement faible : seulement une douzaine de blessés et trois morts. Raetor les amena à la Maison de Bright pour qu’ils soient soignés et bénis, mais il ne pouvait en dire autant des nobles et des serviteurs qui étaient de l’autre côté.

Tandis que la fièvre de la bataille s’apaisait et que Raetor retournait à la Maison de Bright, il s’assit sur les marches et entendit les bruits de la bataille au loin, puis un cavalier solitaire galopa sur le chemin principal avec un corps abîmé perché sur le dos du cheval.

Jaelen était revenu- et avec le corps en sang de la Grande Prêtresse.

"Que s’est-il passé ?" demanda Raetor en descendant les marches.

Jaelen ne donna aucune réponse alors qu’il descendait doucement le corps de Sigurrós du cheval, la serrant dans ses bras alors qu’ils montaient les marches vers la Maison de Bright.

"Raetor, " fit-il en passant devant l’entrée, en entrant dans la Salle des Saints et en se dirigeant vers l'intérieur du sanctuaire. "Amenez-moi les guérisseurs. Tous."

"Nous avons aussi des blessés, Jaelen, je peux en envoyer quelques-"

Jaelen lui lança un regard froid. "Envoyez-nous tout ce que vous pouvez, Maître de Guilde."

"Bien." dit Raetor en se tournant dans l’autre sens et en se dirigeant vers l’aile des guérisseurs.

Entretemps, Jaelen descendit dans la crypte à l’intérieur du sanctuaire, et ses pas se précipitèrent et s’accélérèrent alors qu’il tenait le corps de Sigurrós dans ses bras.

Entrant dans la pièce de pierre grise et froide, il étendit le corps sur un ancien lit de pierre, à côté d’une image du Seigneur Bright.

Les bras douloureux et fatigués, Jaelen se mit à genoux devant le corps inconscient de la Grande Prêtresse, rassemblant ses mains alors qu’il commençait à prier.


Ils tinrent une heure de plus- sans interruption, assoiffés, épuisés et fatigués.

Des deux cents cinquante hommes qui sortirent des portes au milieu de la nuit, cent seulement revinrent. Sur les cent qui tinrent la porte, seulement cinquante restaient debout.

Ceux qui étaient trop blessés pour supporter la pression sans fin de la ligne furent aidés par les bonnes gens de la Ville d’Alto qui pansèrent leurs blessures et leur donnant de l’eau, de la bière bon marché et de la nourriture pendant que les Templiers gardaient la porte.

Melbrecht resta tout le long de cette lutte exténuante, poussant toujours sa lance vers l’avant et vers l’arrière avec sa bonne main alors qu’ils se faisaient lentement repousser vers l’arrière.

Devant eux, un tas grandissant de cadavres se formait alors qu’Asser Clef jetait de plus en plus de Castes-D fanatiques dans le corps de garde, épuisant les Templiers à mesure que le massacre devenait de plus en plus coûteux.

Aucun membre de la milice ne vint soulager les Templiers assiégés. Les herses restaient ouvertes, et de plus en plus de Castes-D se précipitaient dans le corps de garde, jetant leurs corps sur les boucliers des Templiers sans aucun égard pour leur vie.

Puis, soudain, les herses de la porte est s’ouvrirent, avec Asser- bardé de blanc et son épée pourpre à la main.

Melbrecht regarda en avant et en arrière, son esprit réfléchissant à toute vitesse alors que les forces ennemies se rapprochaient des deux côtés.

"Battez en retraite !" s’écria-t-il. "Par le chemin principal, maintenant !"

Mais les Templiers ne montrèrent aucun signe qu’ils aient entendu. Avec les deux côtés compromis, nombre d'entre eux avaient fui et se ruaient vers la Maison de Bright, en condamnant ceux qu'ils laissaient derrière eux.

Les indomptables Templiers de l’Ordre de la Corne, poussés dans une bataille incessante, avaient commencé à se briser- et avec eux, tout espoir pour la ville de survivre.


Sigurrós se réveilla sur le lit de pierre froide une heure plus tard, le moignon de son bras droit et le trou dans son ventre pansé et traité avec de l’eau bénite sanctifiée.

Jaelen était à ses côtés quand elle se réveilla, ses deux mains serrées contre les siennes.

"Hé," commença Jaelen avec un soulagement évident dans sa voix. "Vous êtes enfin réveillée."

Sigurrós sourit faiblement en toussant. "Vous n’étiez pas à mon chevet quand je me suis réveillée la dernière fois."

Jaelen rapprocha son visage du sien, leurs fronts se touchant presque tandis qu'il posait son mention sur le lit de pierre. "Blâmez Melbrecht." dit-il en souriant.

"C’est vous qui m’avez sauvée ?" demanda-t-elle en regardant le plafond.

"Oui." dit Jaelen. "C’était serré, mais nous avons réussi."

Elle rit faiblement. "Je suis une imbécile, Jaelen."

"Vous ne l’êtes pas."

Elle rencontra son regard brun avec ses yeux gris-vert. "Trois cents hommes contre trois mille. Dix contre un… J’ai été idiote de penser que c’était possible."

Elle prit une inspiration en fermant les yeux. Cela lui faisait mal de le faire, et l’acte la fit grimacer. "Jaelen…" commença-t-elle. "Pouvons-nous parler ?"

Jaelen s'assit en arrière. "Parler de quoi ?"

Elle sourit faiblement, et cet effort même lui faisait mal. "De tout… tout ça. J’aurais dû vous parler davantage quand j’étais encore en bonne santé."

Le ton de Jaelen trahit immédiatement son inquiétude. "Non… non. Ne vous inquiétez pas à ce sujet, Sigurrós. Nous avons tout le temps du monde maintenant."

"Vraiment ?" demanda-t-elle comme une enfant.

"Oui." répondit-il d'une voix douce et réconfortante.

Elle rit. "Je suis…" Elle reprit une inspiration. "Je pense que c’est un au revoir, Jaelen."

Les yeux de Jaelen s'élargirent . "Quoi ?"

Elle ferma les yeux, et les mots qu’elle disait lui firent mal pendant qu’elle les prononçait.

"Je… je pense que je suis en train de mourir."

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