Un Endroit Pour se Retrouver
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Luke Brockett tomba à genoux sur la route irrégulière et gravillonnée en voyant, les larmes aux yeux, un groupe de déménageurs aux chapeaux bleus sortir de nombreux objets — des tabourets de bar, des tables, et même un frigo — du bar du Second Souffle.

Putain, qu'est-ce qui se passe ? pensa-t-il, en mettant les mains sur ses yeux pendant qu'une conversation à sens unique faisait rage dans sa tête. Tu es juste parti ? C'est comme ça que tu t'en vas ? Non, non, non, tu n'as pas pu…

Il secoua la tête et se releva pour se placer devant l'un des déménageurs qui s'arrêta net, manquant de peu de lâcher le carton qu'il tenait. "P— Pourquoi vous… Qu'est-ce qui s'est passé ?"

"Je ne crois pas pouvoir—" Le déménageur leva les yeux et fit une grimace quand il croisa le regard d'un Luke tremblant. "Euh, le… propriétaire est mort soudainement et a tout laissé à sa sœur. Et elle vend l'terrain, alors…"

Luke le regarda un moment sans rien dire avant de faire demi-tour en serrant les poings. Chacun de ses pas lui sembla fatalement lourd tandis qu'il marchait pendant ce qui lui sembla être des heures, avant d'enfin arriver à son appartement. Il ouvrit la porte à la volée, laissa les lumières éteintes et alla directement à son lit en se roulant sous une lourde couverture.

Je n'ai même pas eu d'avertissement. Juste comme ça, hein ?

Tu as dit que tu resterais… Je voulais juste que tu…

Un léger gloussement s'échappa de ses lèvres, et une larme coula de son œil.

Merde, je—

Soudainement, un brusque coup de froid lui traversa le corps, lui donnant la chair de poule. Puis il sentit une chaleur familière derrière lui, comme un feu agréablement chaud— mais la sensation de chaleur disparut rapidement.

Il se redressa, regarda derrière lui et vit un morceau de papier doré brillant qui traînait sur le parquet brun. Luke s'essuya les yeux sur sa couverture avant de sortir de son lit et d'attraper le bout de papier.

Appuyez ici pour avoir un accès à usage unique au Café-Bar de Stacker's !

Soudain, un bouton rouge apparut sur le ticket et Luke le lâcha avec un hoquet surpris. Bordel… Qu'est-ce que c'est que ce truc ? Stacker's ? Il recula et ses yeux se dirigèrent vers son téléphone. Je ne devrais pas me mêler de ça, peut-être que je pourrais…

Ses yeux se redirigèrent en direction du ticket brillant. Enfin, c'est pas comme si ça allait vraiment faire quelque chose de toute façon…

Il s'accroupit, appuya sur le bouton, et s'évanouit.


"Mais… pourquoi moi ?"

Mervent rit. "La prochaine fois que tu seras là-haut, regarde la foule." Il lui fit son sourire chaleureux et si caractéristique. "T'auras ta réponse."


"Hé, t'es réveillé ?"

Luke se réveilla d'un coup et manqua de peu de se casser la figure du tabouret de bar sur lequel il était assis. "Heu, hein— Quoi !?"

La barmaid de l'autre côté du bar gloussa. "Première fois ici, hein ? T'inquiète pas, tu vas finir par t'habituer à la transition." Elle tendit sa main gantée vers lui, que Luka serra avec hésitation. "Moi c'est Lilian."

"Et moi c'est Luke…" il retira sa main et fit pivoter le siège du tabouret de bar pour inspecter ses alentours. La salle était gigantesque — presque la taille d'un gymnase — et remplie de nombreuses tables noires et brillantes entourées de chaises en cuir assorties, où étaient assises plusieurs dizaines de personnes. Chaque individu était unique et distinct des autres, mais certains semblaient un peu différents… Ils avaient l'air un peu… verts ?

Il se retourna vers Lilian juste à temps pour la voir retirer ses gants avec un claquement de latex. "Je crois que je vois ce que tu penses…"

"Heu… Quoi ?"

Elle tendit la main vers lui et passa son bras à travers la tête de Luke.

"Ourgh !!!" Luke se recula dans son siège et faillit tomber en sentant un autre frisson glacé parcourir son corps.

Lilian fit juste un petit rire et éloigna sa main de lui. "J'adore toujours faire ça." Elle sourit en remettant ses gants. "Les gens sont tellement surpris."

Luke déglutit, les yeux ronds comme des soucoupes en lui demandant "Comment… ?"

"Je suis un fantôme, bêta !" s'exclama-t-elle. "Je suis morte ! Enfin, si on peut dire ça."

Luke se frotta les yeux et releva la tête pour voir un verre bleu devant lui, avec un mini-parapluie dessus.

"Je te l'offre," dit Lilian. "Essaye voir, fais-moi confiance."

Luke hésita, mais en sentant à quel point sa bouche était sèche à cause de sa nervosité coutumière, il se décida à prendre une petite gorgée, et les souvenirs commencèrent à remonter.


Le public en face de lui l'acclamait tandis qu'il chantait les dernières notes, et un tonnerre d'applaudissements accueillit la fin de sa chanson. Luke était à bout de souffle mais sourit en regardant la foule et leurs visages, tous heureux et excités. Une sensation de chaleur — mais aussi une sorte de fatigue — lui réchauffa le cœur alors qu'il marchait vers les coulisses, où l'attendait sa manager, assise les jambes croisées.

"Tu as un autre concert prévu demain," lui dit-elle. "Détends ta voix un peu, sinon tu vas la perdre."

La sensation de fatigue lui serra à nouveau le cœur.


Sa manager le fixa et dit, "Il est temps de renouveler notre contrat, Luke."

Luke réfléchit un moment avant de lui rendre son regard avec un "Non." confiant.

"Luke… Tu sais que tu ne pourras pas—"

"Je ne le renouvellerai pas."

"Pourquoi ?" demanda-t-elle, mais c'était plus un grognement qu'autre chose.

Luke dut se retenir de crier. "Je ne connais même pas un seul de mes fans. Je n'ai pas d'amis non plus. Et tout ça, c'est parce que tu veux tellement tout contrôler."

"C'est grâce à moi que tu es arrivé jusqu'ici !"

Il prit une profonde inspiration avant de lui dire une dernière fois : "Non."

Sa manager partit en marmonnant quelque chose, et il sentit un poids quitter ses épaules, car la sensation de fatigue l'avait quitté.


Luke leva les yeux de son verre au bar du Second Souffle pour voir un vieil homme aux cheveux poivre et sel sur la petite scène du bar, en train de parler dans un micro.

"Alors, prêts pour la Nuit du Karaoké !? Z'êtes prêts à chanter !?"

Les autres clients du bar l'applaudirent et Luke regarda la scène d'un air curieux.

"Qui veut commencer ce soir ?"

Luke hésita, mais leva la main.


Après que la Nuit du Karaoké se fut calmée, Luke retourna à son siège au bar.

"T'étais franchement pas mal sur scène tout à l'heure, petit," dit le vieil homme en s'asseyant à côté de Luke. "Luke, c'est ça ? Les gens m'appellent Mervent. Enchanté."

Luke prit une gorgée d'eau et réfléchit un moment avant de reposer son verre. "C'est vous le propriétaire de cet endroit, non ?"

"Ouaip ! Et j'ai une petite proposition à te faire," Luke jeta un coup d'œil à Mervent. "Je veux t'embaucher. Juste nettoyer un peu, peut-être préparer quelques boissons… Mais surtout, je veux t'entendre chanter à nouveau, t'as une voix magnifique."

"Oh, merci…" Le rouge monta aux joues de Luke tandis qu'il baissait les yeux, les mains serrées sur son verre. "Mais… pourquoi moi ?"

Mervent rit. "La prochaine fois que tu seras là-haut, regarde la foule." Il lui fit son sourire chaleureux et si caractéristique. "T'auras ta réponse."


"Qu'est-ce… Qu'est-ce que c'était, ça ?" dit Luke tandis que les souvenirs s'estompaient de ses pensées. "C'était comme si…"

Lilian éclata de rire et lui prit le verre bleu. "Comme si tu revivais ces moments, non ?"

"C'était tellement bizarre… mais en même temps… plutôt sympa…"

"C'est une des spécialités de la maison. On appelle ça le "Mélange à Souvenirs" ! C'est un peu débile comme nom, mais ça lui va bien."

"Hé, attends, pourquoi tu me l'as repris ?"

"Nous ne laissons les gens le boire que jusqu'à ce qu'il fasse effet. Si tu en buvais plus, ton cerveau serait kaput."

"Oh… Comment ça se fait ?"

"J'en sais rien," dit-elle en haussant les épaules. "Une surcharge d'émotions, ou un truc comme ça ?"

"Hmm. Marrant."

"Je t'assure que ça ne l'est vraiment pas," dit Lilian en se penchant en avant. "Alors, ça va ? Tout roule ?"

"Ouais, juste, euh, un peu perdu encore. Je veux dire, comment ça se fait que tu sois un fantôme !?"

"Il y a des gens qui sont juste trop têtus pour mourir."

Elle lui sourit et s'éloigna pour servir d'autres clients, tandis que Luke grommelait et réfléchissait en silence. Soudain, quelqu'un s'assit sur le tabouret de bar à côté de lui. "Hé, salut, Luke."

Il se tourna, et les larmes lui montèrent aux yeux en voyant le vieux Mervent, bien que celui-ci eut la peau teintée de vert. "Désolé, je t'aurais bien pris dans mes bras. Comme je suis un fantôme, tu vois. Je pense qu'il doit y avoir une façon de le faire, mais…"

Luke se sécha les yeux avec sa manche en reniflant. "Tu es ici ! Ta sœur a fermé le bar…"

"Ah, je m'en doutais," dit Mervent en haussant les épaules. "C'est pour ça que je t'ai amené ici."

"C'est toi qui m'a donné le ticket ?"

"Ouaip. Je suis passé droit à travers toi, ça me surprend que t'aies pas remarqué."

"Oh…" Luke tripota un fil décousu de son sweat en l'enroulant nerveusement autour de son doigt. "Du coup, euh, c'est quoi cet endroit ?"

"Le Café-Bar de Stacker's, c'est un chouette endroit, tu vas aimer, je pense. Ils font… Attends—"

"Attends quoi—"

Soudain, une voix résonna dans toute la salle, le coupant net tandis que les lumières s'éteignaient, laissant seulement la scène illuminée derrière Luke. "C'est l'heure de la Soirée Micro-Ouvert ! Venez, venez, toutes les voix sont les bienvenues !"

"Je, euh, te ferais bien une tape dans le dos, mais je n'ai pas ces gants qui me permettent de toucher des trucs…" Mervent sourit largement et se gratta le cou. "Mais… tu devrais y aller. Offre-leur quelque chose, ils l'accepteront. Fais ressortir ta vraie voix — montre-leur qui tu es. Ce qui fait que tu es… Eh bien, toi."

Luke réfléchit un instant.

Il se leva et sentit un feu confiant brûler dans son cœur.

"OK. Je peux y arriver."

Mervent se contenta de regarder fièrement Luke se diriger vers la scène.


Soirée Micro Ouvert chez Stacker's TOUS LES JEUDIS 22:00

Luke monte sur scène en inspirant profondément pour apaiser les battements de son cœur.

Il enlève le micro du pied et racle sa gorge sèche.

"J'offre cette histoire par ma propre voix."


Il y a des années de ça, un homme chantait au ciel étoilé,
En cherchant un endroit qu'il pourrait appeler son foyer
Par tout ce qui l'entourait, il était dépassé,
Alors il décida qu'il en avait assez.

Il considéra ses chemins déjà tout tracés,
Mais tous ses choix étaient par le doute troublés,
Un serrement dans son cœur droit à un bar l'amena
Où il s'assit en campant sous les étoiles et trinqua

Jusqu'à un événement dont il ne pouvait se défaire
Il se rappela soudainement son vœu si cher

"Comme j'aimerais être une étoile," pensa-t-il, mais encore une fois pas vraiment,
Bien sûr il s'était déjà décidé, il semblait bien bête évidemment,

Enfin il fit un choix, il trouva un endroit où rester il pourrait
Mais soudainement ses plans s'effondrèrent, plus rien n'allait
Alors il s'enfuit tant qu'il le pouvait…

Avec l'aide d'un ami, il arriva jusqu'ici

Je ne disparaîtrai pas ainsi.


L'audience l'applaudit brièvement.

Le vagabond perdu descend de la scène.

Il sourit à nouveau.

Jusqu'à la semaine prochaine.


"C'était merveilleux, Luke." dit Mervent.

Luke rougit. "Merci… Bon par contre, je dois partir, donc… Comment je sors d'ici ?"

"Ah !" Mervent croisa le regard de Lilian et lui fit signe.

"Qu'vous faut-il ?" demanda-t-elle en mettant ses gants.

"Luke s'en va."

"OK, alors tiens !" Elle lui donna deux tickets, un gris et un doré. "Tu n'as qu'à appuyer sur le gris pour partir."

"D'a— d'accord…" Son doigt allait appuyer sur le bouton "Sortie" du ticket gris mais Mervent l'arrêta.

"Et repasse un de ces quatre, hein ?"

Luke leva les yeux avec un léger sourire sur les lèvres. "Bien sûr que je repasserai." dit-il, et il appuya sur le bouton gris, disparaissant vers le monde réel en regardant Mervent et Lilian lui faire un signe d'au revoir.


Quand il rouvrit ses yeux, il était étendu sur son lit, le ticket doré tenu fermement dans sa main. Il le regarda et le tint contre sa poitrine, pendant que la sensation de chaleur emplissait à nouveau son cœur tremblant.

Je peux y retourner demain, pensa-t-il. Je crois… je pense que je m'en sortirai.

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