La Corne retentit à l'Aube
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À la veille du vingtième de Marx, Arnven tomba.

La bataille de la Heilas entre les trois cent gardes Omega et la force animale qui en comptait mille avait duré d’innombrables heures, avec de nombreux morts des deux côtés. Le courant fort de la rivière avait permis à la défense d'avoir un avantage de l’autre côté, empêchant l’armée ennemie d’avancer, tandis que la garde Omega les attaquait avec une pluie de flèches et de lances.

Mais, en fin de compte, cela ne suffit pas.

Les défenseurs qui ont choisi de résister ont été submergés et tués.

La centaine de gardes qui ont choisi de fuir ont couru vers la cité dans l’espoir de s’échapper avec leurs familles ; nombre d'entre elles était rassemblé dans les sanctuaires de la cité pour prier avant le déclenchement de la bataille. Bien que cela fut en vain pour beaucoup - surtout pour ceux qui choisirent de se réunir au Temple de la rivière - encore plus ont pu rapidement s'échapper, prenant leur biens matériels avec eux. Seul le Sanctuaire de la Maison de Bright, au sommet de la Colline de la Sainte Amulette, restait debout, défendu par une force symbolique de cent Templiers de Jack, jusqu’à l'amère fin.

Avec les forces adverses brisées, mises en déroute et fuyantes, l’armée ennemie des animaux païens ont agi comme tout armée victorieuse - ils ont pillé, ils ont tué, ils ont brûlé. Les loups rôdaient dans les rues, s’introduisant dans les habitations et massacrant tous ceux qui avaient choisi de se cacher. Les pigeons portant des torches les lâchèrent sur des murs de bois sec et des toits en paille, les enflammant en quelques instants. Le chaos régnait à Arnven, et il semblait à tous que tout était perdu.

Ce bain de sang était la scène que la jeune sorcière Sigurrós et le moine Jaelen virent à leur sortie de l’auberge de l’Ours Sanglant - tous deux étaient déterminés à arrêter ce massacre.

Mais quand l’une des cités les plus saintes est profanée et brûlée, et que nombre de ses habitants sont massacrés, qu’est-ce qui peut les empêcher de continuer ?

La nuit était tombée sur la Cité des Sanctuaires ; pourtant, les feux brûlants illuminaient encore les lieux.
Jaelen pouvait sentir l’odeur du sang dans l’air, accompagné par l'omniprésente odeur de bois et de paille brûlée. Des cris se faisaient entendre dans l’écho de l’air du matin, suivis par des rugissements sauvages provenant des bêtes cruelles.

Il n’avait jamais vu un tel carnage auparavant.

Jaelen se tourna vers la jeune femme à ses côtés, dont les yeux étaient transpercés par la destruction.
"Sigurrós…" commença-t-il.

Sa voix tremblante l'interrompit.
"Je sais ce que je dois faire." dit-elle en serrant ses poings. Ses yeux ne se détournaient pas du spectacle macabre. "Tu sais aussi ce que tu dois faire."

Jaelen pouvait sentir son corps trembler de peur, mais ses mots lui permettaient d’atténuer quelque peu ses craintes.

Elle se tourna vers lui, et ses yeux rencontrèrent les siens. Il pouvait voir qu’elle était tout autant effrayée que lui, mais la lueur froide dans ses yeux le fit réfléchir.

Il regarda son élève, son compagnon qu’il eut pendant cent-cinquante jours, et son cœur commença à battre moins vite.

"Je sais." répondit-il, et son cœur s'était empli d'une nouvelle résolution.

Réajustant sa robe, Jaelen regarda en direction de la Colline de l’Amulette, où le sanctuaire de la Maison de Bright à couper le souffle se tenait fort et défiant parmi les fumées denses et les cendres.

S’il y a un espoir pour la ville, pensa Jaelen, c'est les Templiers de Jack.
Sa destination en tête, Jaelen prit une profonde inspiration-

Et courut.

Derrière lui, Sigurrós était déjà depuis longtemps partie.


Contrairement au reste de la ville, le Quartier des Esprits était miraculeusement intact, malgré l’invasion des animaux. Étant le quartier le plus ancien de la cité, les maisons étaient faites d’anciennes pierres grises et étaient donc insensibles aux attaques du feu qui avaient facilement ravagé les structures moins robustes dans le reste d’Arnven. Aucune maison n'avait été réduite en cendres ici - Jaelen était heureux de l’apprendre.

La Colline de la Sainte Amulette était très proche maintenant - et il savait qu’il arriverait à sa destination dans quelques minutes - mais ses jambes commencèrent à lui faire incroyablement mal. Il n’avait jamais autant couru aussi loin et aussi vite de sa vie, et il pouvait sentir ses membres se fatiguer à chaque pas qu’il faisait pour se rapprocher du sanctuaire.
Mais les vies en jeu le poussèrent à continuer ; ses pas étaient rythmés et emplis de détermination.
Au loin, il pouvait entendre les explosions et les rafales soudaines de vent, ainsi que les cris douloureux et les hurlements des meutes de loups mourants.

Sigurrós a déjà commencé, pensa Jaelen en titubant jusqu’au sanctuaire. Leur nombre diminuera, et lorsque nous devrons les affronter, ce sera presque sur un pied d’égalité.
Fatigué après ce qu’il avait enduré, Jaelen sentit ses genoux craquer, le faisant tomber au sol.

Il pouvait sentir le goût de la terre mélangé aux cendres dans sa bouche. Ses jambes se distordaient à chaque mouvement minuscule qu’il faisait, et ses bras refusaient de bouger, peu importe la détermination qu'il y mettait.
Jaelen s'étendit sur le sol pendant quelques minutes, mais pour lui, ce fut comme si une éternité avait passé. Lorsque ses jambes recommencèrent à fonctionner, il voulut faire appel à sa force pour s’asseoir, mais le bruit soudain des sabots de cheval l’arrêta dans son action.

Il entendit le bruit de métaux lourds frappant le sol mou et se sentit soulagé lorsqu’un étranger bienveillant vint l’aider à se remettre sur pied.

À sa grande surprise, lorsqu'il leva la tête pour regarder son sauveur, il fut étonné de tomber sur un des Templiers du Seigneur Bright.

"Comment la cité t’a-t-elle traité, mon frère ?" La voix du Templier était douce. "Il est rare de voir à Arnven un descendant de la Fondation, et je suis certain que les païens sanguinaires n’ont pas facilité ton voyage pour venir jusqu’ici."

"Je…" tenta de répondre Jaelen à bout de souffle. "Je suis venu pour la Corne du Dragon."


Partout où allait Sigurrós, la mort semblait l'accueillir.

Les parties de la cité les plus proches de la Heilas furent les premières et les plus durement touchées. Les rues ne portaient que le sang et les corps des citoyens massacrés, et la plupart des maisons avaient déjà été brûlées. Les animaux étaient pour la plupart absents dans cette partie de la cité, à l'exception de quelques loups et un lion qui avaient certainement été tués par les gardes en fuite.

Le Temple de la rivière qui avait autrefois dominé la zone près des banques avait été laissé en ruine, bien que ses fondations de pierre soient restées. Ce fut le premier lieu que Sigurrós s'assura d’aller voir, car ses couloirs étaient encore tâchés du sang de ceux qu’elle avait massacrés. Bien qu'elle n'eut pas de temps à perdre, elle prit un moment pour demander à Bright l’accès au paradis à ces fervents fidèles qu’elle avait tués, son cœur empli de chagrin et de culpabilité.

Il apparaissait qu’aucun signe de vie ne se trouvait dans les ruines, et elle continua son chemin.

Le Quartier d’Agatha était le prochain endroit où elle se rendait. Là-bas, beaucoup d’animaux erraient. Nombre d’entre eux rôdaient à chaque coin de rue, et elle avait de la peine à les dégager de son chemin pendant qu’elle marchait.

Ayant été jadis la partie aisée de la cité, où les marchands de tous les horizons avaient établi leur commerce, l’or n’était pas difficile à chercher dans le quartier d’Agatha. Seth lui avait expliqué que c’était à Agatha que les animaux frapperaient le plus fort, et lui avait demandé de rester loin de là quand les païens viendraient. "Peu importe à quel point ils essaient de le cacher, " lui expliqua-t-il une fois, "les animaux iront là où se trouve l’or. "

Au moins, ce n’était pas un mensonge, pensa Sigurrós Et dire qu’il m’avait mis en tête de détruire la Fondation. Elle avait beaucoup pensé à Seth quand Jaelen lui enseignait à l’auberge, et alors que les mystères du monde lui étaient révélés, ses sentiments envers lui devenaient jour après jour plus amers.
Arrivée aux ruines du Saint Sanctuaire de Rights, situé au sommet de la Colline d’Agatha, elle revint faire face à la destruction et au massacre qu’elle avait causés. L’amertume ne tarda pas à céder à de la culpabilité mêlée à de la colère. Elle jura, au pied des piliers brûlés du Sanctuaire, de venger ses propres méfaits. Elle jura, sous les voûtes peintes du sanctuaire en ruine, de faire amende honorable pour les morts.

Et elle jura, alors qu’elle s’envolait loin des ruines, de tuer Seth.

Mais il ne restait rien d’autre dans le quartier d’Agatha que les fantômes de sa culpabilité et les traces provenant de la fuite des animaux terrifiés, et ainsi elle continua son périple.

Le troisième des quatre quartiers de la cité, la Ville d’Alto, était le plus pauvre avant l’arrivée des païens. Quand les démons sont descendus dans la cité et qu’ils ont commencé leur massacre, ce fut l’endroit qui fut le plus touché. Elle sentit la puanteur du sang au loin, et elle réprima un sentiment de dégoût à l’idée de trouver ce qui pourrait rester des habitants du quartier.

Contrairement aux autres quartiers, qui avaient vu les ravages des meutes de loups et des troupeaux de cerfs, la Ville d’Alto n'avait subi que la fureur des mâchoires cruelles des ours, des lions et des tigres. En tant que section de la cité qui abritait le plus d'individus, les habitants terrifiés de la Ville d’Alto avaient attiré l’attention des éléments les plus cruels de l’armée païenne, qui étaient venus pour massacrer tous ceux qu’ils jugeaient indignes de vivre.

Lorsqu'ils arrivèrent, toutes les rues de la Ville d’Alto furent jonchées de sang, d’os et d’entrailles de victimes du massacre. Pas une seule pierre du quartier n’avait été épargnée par le sang versé et la chair déchirée, et tous ceux qui étaient restés furent exécutés avec leurs familles.

Lorsque Sigurrós arriva, les animaux festoyants ne montrèrent aucun signe qu’ils l’avaient repérée. Chacun des centaines de prédateurs qui avait envahi la Ville d’Alto se livrait à un festin de chair provenant des fidèles morts, l’air faisait résonner le son des animaux dévorant avec joie les corps des victimes.

Un choc frappa Sigurrós alors qu’elle assistait au massacre se déroulant sous ses yeux, et elle commença à avoir mal à l’estomac à la vue de ce spectacle. Tous les prétextes pour faire payer les responsables furent emportés alors que la sorcière s’écroulait et vomissait sur le sol mouillé.

C’est seulement après cela que les animaux environnants ressentirent sa présence et commencèrent à marcher lentement vers la jeune fille avec leurs griffes et leurs dents ensanglantées. Leur museau sensible avait pressenti la perspective d’un repas facile, et leur estomac grondait à l’annonce de ce nouveau festin.

Puis soudain, Sigurrós cria.

D'elle naquit un mur de feu qui incendia tous les responsables de ce massacre autour d’elle, avec une hargne sauvage qui égalait la cruauté de ces monstres. La moitié de la Ville d’Alto brûla dans les flammes en un instant, réduisant tout en cendres.

En quelques secondes, les maisons pavées de sang furent réduites à des ruines fumantes, et presque tous les animaux sauvages venus se livrer au massacre furent vaporisés en un clin d’œil.

Ses bras repliés contre elle, et alors qu’elle sentait son visage toucher le sol, Sigurrós se mit à pleurer.

Elle ne savait pas depuis combien de temps elle était restée sur le sol trempé, mais quand elle revint à la raison, elle remarqua une grande figure se tenant debout au-dessus d’elle.

Le visage cadavérique de Seth la salua. Son unique œil encore injecté de sang et sa mâchoire ruinée s’ouvrit pour laisser sa voix brisée sortir.

"Que…" fit-il de sa voix rauque, "Qu’as-tu fait ?"


Une tension imprégnait l’atmosphère du sanctuaire de la Maison de Bright tandis que Jaelen se tenait debout devant l'assemblée des cent Templiers. Son sauveur, une grande femme en armure de près de six pieds de haut nommée Galahania, s’adressa devant eux à ses côtés.

"La Corne du Dragon est peut-être notre unique chance de sauver la cité." dit Galahania avec une voix forte et déterminée. "Ils seront attirés de loin, amenés à l’entrée du sanctuaire. Alors nous les attendrons, la lance et le bouclier prêts, et ils viendront s’écraser contre nous comme des vagues contre les inébranlables-."

"Ce que tu dis est ridicule !" rugit un Templier. "Ils sont plus de sept cents là-dehors. Nos compagnons d'armes résistent avec la force d'une centurie - pensez-y !"

Il leva son poing avec fracas, écrasant celui-ci contre une table en bois à proximité. Le son fit écho dans toute l’enceinte du sanctuaire.
"Mille Templiers contre toute la Grande Armée de Païens ! Vous pouvez nous comparer à des cailloux attendant sur la plage, mais l’eau est une ennemie éternelle. Même les roches finissent par s’enfoncer dans le sable, et même le plus fort des Templiers ne peut pas espérer résister contre un millier de païens !"

Cela attira quelques hochements de tête et murmures de la part de certains des compagnons de bataille, bien que beaucoup d’autres Templiers restèrent silencieux et sans bouger.

Galahania répondit à sa réfutation. "Melbrecht, vous n’avez pas vu ce que moi et beaucoup de cavaliers ont vu. Les démons sont occupés à errer autour de la ville, prenant ce qu’ils veulent et tuant qui ils peuvent. Ils sont désorganisés, épuisés et blessés. Un combat ici sur les marches du sanctuaire permettra d’éliminer une grande partie d'entre eux et détruira entièrement la menace des animaux pour la cité."

L’homme nommé Melbrecht continua d’objecter. "Notre devoir, Galahania, n’est pas envers la cité, mais envers le sanctuaire ! Nous sommes les Templiers, les poings en attente du Seigneur Bright, les gardiens de sa terre sainte. Nous ne sommes pas là pour le bien-être du bas peuple, mais pour la sainteté de notre sanctuaire le plus sacré ! Nous gardons les textes sacrés, les anciennes Procédures, les puissantes armes des anciens, et aussi les reliques sacrées."

Il pointa le sommet de la partie la plus élevée du toit du sanctuaire, où une corne était conservée dans une petite poche de verre antique.

"La Corne du Dragon, celle du Saint Alto, n’a pas été dérangée depuis plus d’un demi-millier d’années ! Cela remonte à l’assassinat du Grand Dragon par Saint Alto au moment de la Grande Brèche, et faire quoi que ce soit pour la déranger serait un sacrilège !"

Galahania se tourna encore une fois pour prendre la parole, mais à sa surprise, ce fut le jeune Jaelen qui parla.

"Vous osez parler de sacrilège ?" fit le moine avec sa voix basse qui formait un grondement guttural.
"Pensez au Temple de la rivière incendié, aux prêtres massacrés dans le sanctuaire de Sainte Rights, aux reliques perdues dans la paroisse de Clef et aux laïcs massacrés dans toute la cité. Ce qu’ils ont fait à notre peuple et à nos lieux saints est plus sacrilège que n’importe quel fidèle de la Fondation ne pourrait jamais l’imaginer !"

"Cette corne est une façon de mettre fin à tout cela, d’arrêter tout ça -" il indiqua la porte ouverte derrière lui. "- pour y mettre un terme. La guerre est arrivée dans notre cité, dans nos terres, et c’est notre devoir envers notre Seigneur dans Son Amulette de les faire reculer ! Voulez-vous que l’incendie de nos sanctuaires et le grand massacre de nos frères de foi restent impunis ? Voulez-vous que notre cité soit brûlée jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien ? Soufflons dans la corne, je dis ! Bright le ferait ! Bright le ferait !"

Puis, comme si l’Esprit de Bright descendait dans la masse assemblée des Templiers, chacun reprit le chant antique en cœur.

"BRIGHT LE FERAIT !" criaient-ils en enfilant leurs armures et en dégainant leurs lances.

"BRIGHT LE FERAIT !" criaient-ils en prenant la Corne du Grand Dragon sur son autel sacré.

"Bright le ferait," fit Jaelen en soufflant dans la Corne de Saint Alto, inondant l’air du matin avec le bruit du rugissement lugubre d’un dragon.

Tout autour de la cité, du Quartier Spirituel intact aux restes de la Ville d’Alto à moitié détruite, les animaux entendirent le cri et répondirent avec le leur. Les loups, les tigres, les ours, les raton-laveurs, les pigeons et les rats hurlèrent à l'unisson, brisant le silence de mort de la cité avec les cris de remords des damnés.
Puis, comme si Bright lui-même les commandait, chacun des païens envahisseurs piétina, courut et s’envola vers le sanctuaire au sommet de la colline de l’Amulette, répondant à l’appel du Grand Dragon mort depuis longtemps.

La Bataille de la Corne ne faisait que commencer.


"Il l’a fait," fit Sigurrós en arborant un sourire fatigué alors que les hurlements retentissaient dans l’aube.
"Il l’a fait."

Une expression horrifiée apparut sur le visage mutilé de Seth alors qu’il réalisita ce que signifiait le son. "Non," dit-il, alors que l'incrédulité se dessinait sur ses traits. “Non, non, non, NON !"

Il se tourna vers Sigurrós qui était encore couchée au sol, l’obligeant à se mettre à ses pieds. "Tu leur as dit de souffler dans le crâne du dragon ? Pas vrai ?"

La jeune fille exténuée répondit en souriant : "Cela n’a jamais été mon idée. C’était la sienne."

"Qui ?" hurla l’homme cadavérique en levant ses poing vers les cieux. Il commença à écraser le visage de Sigurrós, la battant pendant qu’il l’interrogeait. "Le moine ?" Celui duquel je t’ai dit de te méfier ? Celui duquel je t’ai dit de ne jamais lui accorder ta confiance ?"

Sigurrós le repoussa avec l’aide d’un simple mot, l'envoyant valser dans le mur le plus proche ; un crac se fit entendre.

"Ce qu’il m’a dit, sale païen, est la vérité ! Le Seigneur Bright veille sur nous, ainsi que Ses Saints ! Jaelen m’a montré la vérité derrière notre monde, la vérité derrière tout ce qui existe !"

Elle prononçait chaque mot avec certitude et conviction, ponctuant chaque phrase d’un cri. La colère remplissait chaque parole, mêlée à la peur et à la culpabilité qui montaient en elle avec force.

"Il m’a protégé, il m’a donné l’envie de vivre, il m’a donné un but ! Tu n’es pas digne de prononcer son nom, tu n’es même pas digne de respirer le même air que lui. Tu n’es rien comparé à lui, Seth. Rien."

Le silence combla le vide entre eux, alors que le corps recroquevillé de Seth restait immobile. Une brise froide soufflait dans l’air du matin, envoyant les cendres voler dans toutes les directions.

Puis, lentement, Seth se leva, faisant face à Sigurrós alors qu’il tremblait en se relevant. Elle pouvait entendre l’homme siffler en se battant à chaque respiration, repoussant l’inconscience alors qu’il se préparait à y plonger.

"Si… seulement…" fit-il entre deux prises de souffle, "tu… pouvais… t’entendre parler."

Son seul œil injecté de sang rencontra le sien alors qu’il continuait à parler à travers sa mâchoire brisée, chaque mot étant interrompu par un sifflement.

"Je t’ai sauvée d’eux," expliqua-t-il en titubant. "Ils t’ont liée par leurs paroles, et je t’ai sauvée d’eux."

"Je suis celui qui t'a protégée, qui t'a mise à l’abri, qui t’ai apprise tout ce que tu sais."

"Je suis celui qui t’a apprise à écrire, à lire et à parler. "

"Chaque minute de mon existence était… et est… atroce. Je rêvais, et je rêve, de la mort. Avant de me quitter, tu m’as dit que tu trouverais un moyen de me guérir, de me sauver."

"La dernière fois que je t’ai vue, tu étais une vieille femme qui ne se souvenait que d’un seul mot.
"J’ai essayé de te sauver de ça…" fit-il en prenant une longue et profonde respiration. "J’ai essayé de te sauver. Mais tu ne te rappelles pas de moi. Tu ne te rappelles pas de comment nous nous sommes échappés, comment je t’ai enseignée des choses alors que tu grandissais, ou comment tu as fini comme ça."

"Quand je t’ai réveillé… j’ai murmuré ces mots dans tes oreilles, tes yeux ont montré de la chaleur, une sorte de reconnaissance… mais elle ne venait pas de la fille que j’ai élevée. Ou de la femme que j’ai aimée et dont j’ai pris soin comme si c’était ma propre fille."

Seth émit un rire brisé et pitoyable.

“Une fois, tu m’as appelé père."

Ses yeux rencontrèrent les siens encore une fois, se remplissant d’une chaleur maladroite alors qu’il se souvenait de la fille qu’il avait aimée.

Puis ils se sont détournés, pour ne jamais revenir.

"Maintenant, tu me traites de païen. De meurtrier."

"Tu n’es plus ma fille-"

Son doigt squelettique pointa son visage, tremblant mais accusateur.

Et je ne suis plus ton père.

Il fit un pas de plus vers elle, mais sa jambe céda sous son poids avec un crac, ce qui le fit tomber sur le sol ensanglanté.

Puis, invoquant ses dernières forces, il leva sa tête pour que son œil mort rencontre à nouveau le sien.

"J’ai eu soif de la mort pendant des milliers d’années. Je l’ai poursuivie. Je la voulais. Quand j’ai été emprisonné dans cette tombe, je la voulais plus que jamais auparavant."

"Tu m’as donné la volonté de vivre, il y a si longtemps, quand tu m’as dit pour la première fois ce seul mot."

Sigurrós fit un pas en avant, s'accroupissant sur ses genoux fatigués pour toucher le visage marqué de l’homme brisé devant elle.

"Tue-moi maintenant, sorcière." dit-il, alors qu’il empoisonnait l’air avec ses propres mots. "Tue-moi maintenant et accorde-moi la miséricorde. C’est le moins que tu puisses faire."

À l’aube, Sigurrós commença à invoquer la magie de ses doigts, puis posa sa main sur la tête de l’homme qu’elle avait un jour appelé père.

Puis, avec un seul mot, elle lui donna la mort qu’il désirait depuis si longtemps.

Ce n'est que quelques minutes plus tard que Sigurrós réalisa qu’elle pleurait.


La bataille dura sept heures, épuisant chacun des Templiers alors que les cinq cents animaux restants de la ville s'écrasaient sur leurs boucliers et tombaient d’un simple coup de lance.

Nombre d’entre eux furent blessés, et certains moururent, mais chacun connaissait son devoir envers Bright et les Saints, et ils tinrent de toutes leurs forces.

Lorsque le soleil se leva haut dans le ciel du matin, à peine trente des cent Templiers étaient encore vivants dans le sanctuaire.

Melbrecht, le dissident, avait donné une image courageuse de lui-même, bien qu’il ait été gravement blessé dans le combat et était à l'article de la mort.

Galahania, la noble héroïne, avait tenu les positions de bouclier de trois hommes, après que les deux Templiers à ses côtés furent tombés. Elle finit cependant par être renversée par un grand ours et fut tuée.

Beaucoup d’autres avaient été malmenés par les attaques des animaux, certains souffrant d’os cassés ou de côtes brisées. D'autres avaient perdu des doigts, des mains ou même des bras sur les mâchoires et les griffes des envahisseurs païens.

Ceux qui pouvaient marcher commencèrent à aider leurs compagnons Templiers, enlevant leur armure sans un mot pour administrer l’eau de guérison à leurs frères et sœurs blessés.

Ils avaient mené leur baroud d'honneur, sauvant leur Sanctuaire et leur cité. Le prix à payer avait été élevé, mais tous étaient prêts à le faire, du compagnon de bataille nouvellement sacré au plus endurci des Templiers.

Jaelen, cependant, aurait simplement souhaité que son plan n’ait pas fait autant de morts.

Il eut de la chance de sortir de la bataille en perdant seulement quelques doigts ; il avait choisi de rester avec les Templiers et d’aider les hommes qui pourraient être sauvés. Son travail avec ses collègues moines l’avait spécialement préparé à faire face à ce genre de situation, et il avait joué un rôle déterminant dans l'aide à ceux qui étaient dans le besoin.

Mais pendant qu’il travaillait, ses pensées revenaient sans cesse sur le sort de Sigurrós. A-t-elle trouvé Seth ? pensa-t-il. Est-ce qu’elle allait bien ? Lui ont-ils fait du mal ? Était-elle morte ? Était-elle…

"Jaelen." dit une voix familière.

Il leva les yeux- et elle était là, saine et sauve.

"Sigurrós !" cria-t-il en se jetant à ses pieds et l’enveloppant dans ses bras. "Oh par les Saints, Oh merci Bright… tu vas bien."

Les larmes coulaient sur ses joues, et il l'enlaça encore plus fort. "Je pensais que tu étais morte… Je pensais à toi tout le temps."

"Je l’ai tué." répondit-elle en pleurant sur son épaule. "Il m’a dit qu’un jour je l'ai appelé père, que… que…"

"Chuut…" dit-il en la regardant dans les yeux. "Tu es en sécurité. Tu l’es."

Sa voix se fit plus basse pour n’être plus qu'un simple chuchotement. "Je ne voulais pas le tuer, je ne le voulais pas, mais je l’ai fait."

"Ce n’est pas ta faute." chuchota Jaelen pendant qu’il la tenait. "Ce n’est pas ta faute."

"Ça ne l’a jamais été."

Et ainsi, Arnven renaissait de ses cendres, libérée des griffes des démons qui cherchaient à la détruire. Leur chef, l'homme cadavérique nommé Seth, avait disparu avant la bataille de la Corne, laissant les animaux qui avaient attaqué le Sanctuaire désorganisés et sans chef. Lorsque la dernière bataille des vaillants Templiers de Jack prit fin, seulement trente d’entre eux avaient survécu. Avec le temps, ils viendraient à réformer l’Ordre, dirigeant les forces de la Cité des Sanctuaires sous un nouveau nom : L’Ordre de la Corne.

Il avait fallu des jours avant que les nobles, la plèbe et les hommes libres d’Arnven estiment le retour au sein de la cité sûr - mais à la place des ruines qu’ils s'attendaient à voir, ils trouvèrent une ville plus glorieuse que jamais. Sigurrós, alors âgée de seulement dix-sept ans, avait à elle seule restauré la ville au lendemain de la bataille, en commençant par les coquilles carbonisées du Quartier de la Rivière jusqu’au ruine de la Ville d’Alto.

Il semblait que l’espoir était revenu à la Cité des Sanctuaires, alors que les gens commençaient à reconstruire les vies qu’ils avaient perdues. Les marchands reprirent de nouveau leur commerce dans le quartier d’Agatha, vendant les marchandises qu’ils avaient emportées avec eux et sauvant ce qu’ils pouvaient de leurs vies antérieures. Les nobles revinrent à leur ancienne vie dans le Quartier des Esprits, se rassemblant au sein et autour de la Maison de Bright pour remercier le Seigneur et les Saints de leur délivrance. Ce qui restait des paysans de la Ville d’Alto et des hommes libres du Quartier de la Rivière peuplait de nouveau les rues, mais dans un nombre moindre qu'auparavant.

Alors que la vie commençait à revenir à la normale, ce fut Sigurrós qui conduisit les autres habitants d’Arnven à un nouveau commencement, en restaurant les sanctuaires qui avaient été détruits et en les recréant de manière encore plus grandiose que ceux d'origine ; ils étaient à couper le souffle. Elle était considérée comme une sauveuse, une divine sorcière, une cheffe - et avec l’ancien Tribunal des Sanctuaires qui avait autrefois conduit la ville au désastre, elle a courageusement pris les rênes de la direction de la cité, en tant que Grande Prêtresse d’Arnven, aux côtés de son cher compagnon et professeur, le Frère Jaelen.

Nous aurions pu finir cette histoire ici - avec Arnven se reconstruisant lentement pour un nouveau commencement.

Mais la réalité est plus cruelle que la fantaisie, comme la plupart en conviendrait. Seulement un an et demi après la chute d’Arnven et la bataille de la Corne qui s’était déroulée, un grand incendie fut observé dans le Nord-Est, déchirant les terres des animaux et les purgeant tous. La Fondation avait finalement détruit ses ennemis, et avec la rumeur que l’un des membres du Conseil des Treize menait une armée en direction d'Arnven, il semblait que le répit de la Cité des Sanctuaires serait bientôt écourtée.

Asser Clef, aujourd’hui Docteur Cardinal de la Sainte Fondation et nouveau Treizième vicaire de Bright, avait reçu une lettre de Frère Jaelen.

Et il venait pour tuer la Sorcière.

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