L'Étrange incident du crocodile contradictoire
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Le Caire, Égypte
22 septembre 1878

Chère Tante Cecilly,

Tout d'abord, et brièvement, Oncle Alec et moi allons aussi bien que possible. Nous allons nous en retourner à Athènes dans la semaine, où le bon Docteur Manos a proposé de nous loger jusqu'à ce que la jambe d'Oncle Alec soit guérie, ce qui, à vrai dire, va plutôt bien arranger Oncle Alec : ils n'ont guère eu l'opportunité de vraiment rattraper le temps perdu au cours de notre bref séjour. Je partirai me promener et les laisserai ce faire.

J'espère que tu pardonneras la nature brouillonne de cette note lorsque tu liras le document qui y est attaché. Je l'ai copié sept fois en tout et pour tout, sans inclure, bien que mon poignet me réclame encore maintenant de le faire, une copie personnelle pour mon livre. J'en ai envoyé des fac-similés à toi-même et à Tante Jessie, ainsi qu'à des amies à quatre autres Salles Capitulaires, et donné une copie à Lady Stanhope, qui pourra te contacter séparément. La raison de cela y est incluse, tout comme la raison pour laquelle j'ai jugé bon de te contacter par télégramme pour une Introduction à Lady Stanhope, ou, comme je crois l'avoir écrit, "Pour l'Amour du Ciel, y a-t-il une Sœur ici ou non loin à laquelle je puisse faire appel pour qu'elle puisse Témoigner ?"

Je t'implore d'entendre mon appel à l'action et de conduire une vérification complète de nos archives, et de t'assurer que des copies exactes et en bon état de tout existent bien en un endroit, et préférablement à plusieurs. Pardonne-moi également pour mon épouvantable grammaire. Je crois que cette ordalie a servi de point d'orgue à nos aventures.

Si aucune autre complication ne survient, nous serons de retour aux alentours de Noël, où je saurai t'assister dans la vérification. J'enverrai cette missive avec le courrier du soir, puis irai plonger ma pauvre main dans de la lavande et des sels d'Epsom.

Ta nièce aimante
et fidèle acolyte,

Elisa

L'Étrange Incident du Crocodile Contradictoire

Ci-après suit le Récit d'Elisa Carrington, Salle Capitulaire d'Indianapolis, garantie par elle-même d'être la vérité d'autant qu'elle se souvienne, et Témoignée par Catherine Stanhope, Sœur de la Salle Capitulaire du Devonshire, concernant les récents évènements au Musée Égyptien des Antiquités, au Caire, en Égypte.

Je ne me soucierai guère de raisons et de conséquences préliminaires ; il suffira de dire qu'après quasiment deux années passées à arpenter le Continent, mon Oncle et Gardien, Alexander Carrington, et moi-même étions arrivés au Caire, la dernière étape de notre grande aventure. Et bien que j'aie tendrement aimé mon temps passé à voyager, en dépit de, et parfois, il faut le reconnaître, en raison de l'avènement de plusieurs Crises et Curiosités, qui sont relatées en détail dans un autre pli, je devais admettre qu'il me tardait de rentrer au foyer.

Notre plan de marche avait été de rencontrer Monsieur1 Auguste Mariette, l'Égyptologue français de renom, et un vieil ami d'Oncle qu'il tenait de ses jours de "vagabondage". Il nous rejoindrait pour notre ultime excursion, un voyage pour remonter le Nil, à la fois comme guide et comme compagnon. Tristement, il sembla d'abord que cela ne pourrait se faire, et ce fut en effet le cas, puisque d'après les nouvelles qui arrivaient depuis les régions du Nil Supérieur, qui est au Sud, chose qui m'avait toujours parue étrange, la crue de cette année allait être plutôt extrême. Bien que cela ne nous empêcherait guère d'affréter un dahabiya pour une croisière, cela rendrait le débarquement à plusieurs points du voyage bien plus difficile, en raison de l'inondation des terres basses.

Tandis que nous attendions d'autres nouvelles, Monsieur Mariette nous emmena visiter le Musée des Antiquités, qu'il avait établi à la fin des années cinquante dans le district de Boulaq, près du Nil. La façade du bâtiment lui-même était en partie gâchée par des échafaudages, puisque le toit était en cours de restauration, mais l'intérieur était à couper le souffle, avec des artefacts provenant de toutes les périodes de l'histoire de l'Égypte : des gravures, des stèles, de nombreux fragments de et un certain nombre de rouleaux de papyrus, et tous les dessins et les notes de Monsieur au cours de ses décennies de travaux.

"Mais voici mon Trophée, que nous avons récemment découvert au cours de fouilles à Mazguna," dit-il en nous amenant à une grande table, où était déroulé un parchemin. "Je suis encore en train de le déchiffrer." Il enfila une paire de gants de coton blancs pour ajuster sa position mais nous ordonna de reculer. "Car même l'humidité de votre souffle pourrait l'endommager jusqu'à ce que nous l'ayons traité. Il n'y a de plus grand péril que l'eau pour de telles choses."

C'était magnifique. Écrit dans un mélange de l'écriture en images propre aux hiéroglyphes et de caractères élégants que Monsieur appelait "hiératiques", les couleurs semblaient aussi vives que si elles avaient été appliquées la veille. Je ne pouvais, à l'évidence, pas lire le texte, mais mon œil fut attiré par une des illustrations. Une femme vêtue de la coiffe et des parures des pharaons, avec la tête d'un crocodile, était sise sur un trône.

Il pointa vers une série de cartouches au bas du dessin. "Sobekkare Sobeknefru. Son nom signifie "La beauté de Sobek". Ceci, et le contenu du texte, sont la raison pour laquelle nous avons estimé que ce rouleau remonte à la Douzième Dynastie. Bien qu'il y ait des mentions de femmes pharaons remontant aussi loin que la Première Dynastie, la première pour laquelle nous ayons des preuves de l'existence est la Reine Sobeknefru, fille d'Amenemhat III, qui a joué un rôle capital dans l'établissement du culte de Sobek, le plus important au cours des Douzième et Treizième Dynasties."

Il prit un livre d'un bureau non loin et l'ouvrit à un croquis. "Voici ce que nous avons retrouvé sur la pyramide nord de Mazguna. Enfin, je parle de pyramide, mais la superstructure, tout comme celle de sa sœur du sud, n'ont jamais été parachevées. Les intérieurs, toutefois, sont assez semblables à ceux de la pyramide d'Amenemhat III, à Hawara. Cela, ainsi que les objets que nous y avons retrouvés, nous ont amenés à croire qu'il s'agissait de la tombe prévue pour elle, bien que nous doutions qu'elle y ait vraiment été enterrée." Il soupira. "Malheureusement, plusieurs tempêtes de sable ont rendu l'excavation plus ardue. D'ailleurs, nous les avons perdus entre une saison et la suivante il y a quelques années de cela. Dieu merci, j'avais des notes et des croquis détaillés de leurs emplacements. Il est crucial que nous préservions ces choses, ou bien tout connaissance d'eux pourrait être perdue, même en souvenir."

Nous passâmes le reste de la journée à visiter le Musée avec Monsieur Mariette avant de nous retirer dans sa maison pour le souper. Il était prévu que nous restions avec lui pendant les quelques jours suivants, en préparation de notre excursion sur le Nil tant attendue. Cependant, alors que nous quittions le Musée ce soir-là, j'avais mes doutes, en regardant le Nil tout proche, qui me semblait en pensée plus proche qu'il ne l'avait été le matin même. Lorsque j'en fis part à Monsieur, il prit un air sérieux pendant un moment, mais désigna ensuite du doigt une série de structures entre nous et le fleuve.

"Voyez-vous ? Il y a ici des digues et des canaux faits pour rediriger le fleuve loin de la cité. Et nous avons divers garde-fous prévus dans le Musée lui-même avec lesquels nous pourrons gérer ce problème. Si les eaux viennent à monter, nous irons nous occuper de ce problème et évacuerons si nécessaire."

Bien que cela m'eût rassurée, je ressentais encore une inquiétude que j'aurais aimé avoir écoutée, même si, comme Cassandre, je ne sais point s'ils m'eurent écoutée. Cette inquiétude alla croissante tandis que nous flânions dans les jardins qui entouraient l'enceinte du Musée. Ce qui m'avait semblé être de robustes palmiers et sycomores en venant, m'apparaissaient désormais étrangement maladifs, et à mon grand désarroi, plusieurs semblaient pratiquement recouverts de petits lézards, avec même quelques serpents. Oncle dit qu'ils avaient probablement été chassés de leurs nids, plus proches du fleuve. Lorsque je le pressai, il rit aux éclats et déclara que nous ne devrions commencer à nous inquiéter que si des crocodiles venaient à les rejoindre.

Je me remémorai ses mots deux jours plus tard, bien que je ne sache guère s'il s'en souvient lui-même, tout particulièrement maintenant. Tandis que nous profitions d'un agréable déjeuner, Monsieur nous régala d'une partie de sa traduction : ""Sobek, fils du dieu du Chaos et de la déesse de la Sagesse, est le Seigneur du Nil, responsable de ses largesses et de ses dangers. Il est le crocodile vorace et dévoreur, et le déposant annuel du terreau fertile. La force et la puissance et la férocité d'une bête, mais aussi le protecteur des âmes des morts qui sont justes." En effet, le culte de Sobek assurait que tous ceux qui étaient dévorés par un crocodile devenaient divins. Lorsque Seth tailla Osiris en pièces, ce fut Sobek qui rassembla les fragments de son corps et les donna à Isis pour sa résurrection. Cependant," dit-il avec un sourire ironique, "fidèle à sa nature, il ne put s'empêcher de manger le dernier fragment."

"Et lequel était-ce donc ?" demandai-je.

Il s'empourpra légèrement. "Ah. Le dernier, évidemment." Il détourna son regard du mien. "Peut-être la main ?"

Oncle Alec fit un sourire en coin. "Je crois qu'il s'agit du pied dans certaines traductions."

Monsieur se racla la gorge et se leva de son siège. "Probablement." Il se dirigea vers une petite table et y récupéra un objet. "Ah ! Voici quelque chose pour la jeune demoiselle." Il revint et me tendit un petit disque d'ivoire sur un morceau de cuir tressé, où était gravé sur les deux côtés un crocodile dans différentes poses. Je commençai à protester, mais il m'arrêta d'un geste. "Une simple copie que j'ai créée moi-même, mon enfant. Je suis trop scientifique dans l'âme pour donner des artéfacts comme s'ils étaient des babioles, toute charmante que soit la destinataire." Je rougis tandis qu'il continuait. "Dans les symboles hiéroglyphiques, nous voyons cette double nature. Si le glyphe du crocodile a une queue tendue, cela lui donne le sens "dévorer", le glyphe avec sa queue recourbée lui donne le sens "rassembler". Ainsi, à travers une contradiction, il est à la fois un protecteur et un destructeur, vous voyez."

"Tout comme le Nil," dis-je, en passant le pendentif à mon cou.

"Tout à fait."

Mes mots étaient prophétiques, semble-t-il, car ce fut à ce moment précis que nous fûmes interrompus par un des assistants de Monsieur. Le fleuve avait rompu la première digue, ce matin même, et menaçait de faire de même avec la seconde. Par mesure de précaution, il serait judicieux de commencer immédiatement l'évacuation des artéfacts les plus volumineux, si les eaux continuaient à monter. Ce qui était le cas.

Et c'est ainsi qu'Oncle et moi nous retrouvâmes en train de nous rendre au Musée avec Monsieur en toute hâte. Oncle rejoignit les assistants et les autres employés de Monsieur, affairés à attacher des sarcophages et des stèles sur des chariots pour les emmener à un entrepôt plus loin dans les terres qui avait été préparé pour une urgence telle que celle-ci, et j'allai avec Monsieur aux archives, pour lui venir en aide dans l'empaquetage des objets plus délicats. Les premiers chariots venaient à peine d'être remplis, et Monsieur les accompagnait pour diriger ses assistants quant à la manière et à l'emplacement où devaient être rangés les objets, lorsque les eaux débordèrent de la dernière digue, et commencèrent leur avancée inexorable vers le bâtiment du musée.

"Les échafaudages !" Oncle Alec pointa du doigt l'endroit où ils s'élevaient au-delà des hautes fenêtres qui laissaient passer la lumière dans les salles d'exposition. "Nous pouvons refermer les grandes portes et sceller les fissures du mieux que nous le pouvons avec des linges et des chiffons, et ensuite faire passer des choses par les fenêtres. Nous devrons peut-être les laisser sur le toit pour le temps présent, mais elles échapperont aux eaux."

J'étais sceptique. "Y a-t-il des échelles à l'intérieur que nous pourrions utiliser pour les atteindre ?"

"Nous le verrons bien assez tôt."

Il chargea dans le Musée tandis que je regardais les échafaudages du coin de l'œil. Ils ne semblaient guère résistants. Et ils semblait également qu'ils aient été utilisés comme refuge par quelques-uns des lézards que j'avais aperçus auparavant dans les arbres. Les arbres eux-mêmes avaient toujours l'air malmenés, et alors que l'eau commençait à se glisser autour de leurs bases, il me sembla que les populations de lézards avaient triplé. Prise d'un frisson, je suivis Oncle à l'intérieur.

Nous fermâmes les portes et commençâmes à boucher les fissures avec le moindre morceau de tissu qui ne semblait pas être un artéfact. Des rideaux, des serviettes de la petite cuisine à côté du bureau de Monsieur Mariette, des chiffons d'une armoire qui renfermait des outils et des fournitures de ménage. Il y avait également une grande échelle que nous dressâmes hâtivement, et nous commençâmes à convoyer des boîtes de documents et des petits artéfacts jusqu'aux fenêtres, où les autres attendaient sur l'échafaudage. Pendant nos allers-retours au bureau de Monsieur, je regardai avec désarroi les étagères pleines de classeurs et de journaux, et le magnifique rouleau toujours déroulé sur la table. J'étais choquée que Monsieur ne les ait pas emmenés en premier. Peut-être, avant que cela ne devienne inévitable, avait-il espéré qu'il ne serait pas nécessaire de les déplacer et de risquer de les endommager. Mais était-ce désormais trop tard ?

Les eaux gonflèrent bien plus vite que quiconque ait pu l'imaginer et atteignirent un bon pied de profondeur. Malgré tous nos efforts, l'eau avait commencé à s'infiltrer au travers des grandes portes. C'est alors que Monsieur Mariette revint avec les chariots vides et ne put qu'ordonner à plusieurs de ses assistants de courir chercher des bateaux, puisque les chariots ne seraient plus d'aucune utilité après ce dernier aller-retour. Oncle Alec sortit en escaladant l'échafaudage pour aller aider à charger les chariots, quand soudain retentit un terrible craquement et grincement. Tandis que je montais l'échelle à toute allure, j'attins la fenêtre à temps pour voir un grand palmier, le sol autour de ses racines saturé d'eau, surchargé d'animaux, venir s'effondrer sur l'échafaudage, qui chut à son tour sur la terre noyée en contrebas, emmenant avec lui Oncle Alec.

Alors que je criais d'horreur, les hommes s'avancèrent en pataugeant dans le bourbier et extirpèrent Oncle Alec d'en-dessous des décombres. Ils commencèrent à le charger sur un des chariots, puis le transférèrent sur le bateau qui venait tout juste d'arriver. Il m'appela, blanc comme un linge mais toujours conscient, la jambe tordue à un angle peu naturel. Je lui répondis en criant de mon perchoir en disant aux hommes de partir, d'amener Oncle en lieu sûr. Je m'abriterais dans l'étage du Musée, en prenant avec moi tous les objets que je pourrais, et attendrais l'arrivée d'autres bateaux.

La réponse de Monsieur Mariette fut noyée par un cri soudain. Un de ses assistants était soudainement tombé dans l'eau, qui atteignait désormais les genoux, et qui se teignit d'écarlate. Les autres fuirent en reprenant son dernier cri : "Crocodiles ! Des crocodiles !" Ils étaient passés par-dessus la digue désormais engloutie et se mouvaient rapidement dans l'eau qui était leur élément.

"Sobek reprend son dû." murmurai-je. Puis je criai à Monsieur de "partir maintenant". J'étais en sécurité dans le Musée, et eux ne l'étaient pas. Tout en protestant, il fut tiré par ses hommes tandis que je redescendis précipitamment par terre, où l'eau montait maintenant jusqu'au mollet et continuait à monter.

Avec une détermination que je ne ressentis pas sur le moment, j'entrai dans le bureau de Monsieur et commençai à amasser autant de journaux et de documents que je le pouvais dans deux petites sacoches qui pendaient au mur opposé. Enfin, prise d'inquiétude, je roulai précautionneusement le beau parchemin et l'enveloppai dans ce qui semblait être une blouse de peintre qui pendait au même endroit que là où se trouvaient les sacoches, et le plaçai dans la plus grande des deux besaces. Je les mis sur mon dos et sortis du bureau en refermant la porte derrière moi. L'eau dépassait désormais mes mollets, mais n'importe quelle barrière aiderait. Je me dirigeai vers l'entrée où je pensais prendre le grand escalier pour accéder à l'étage.

Puis il y eut un fracas soudain, et le bruit de l'eau qui entrait à flots, et par-dessous, le clapotis à peine audible de quelque chose qui s'y mouvait. L'eau commença à monter rapidement autour de moi, et après une exclamation étouffée, je rebroussai chemin et me dirigeai vers la salle d'exposition du fond. Je venais à peine d'entrer, et, avec l'aide d'une chaise et d'une belle peur, de réussir à grimper sur une grande vitrine d'exposition lorsque le premier des crocodiles arriva.

Fi de la nature protectrice de Sobek ici, puisqu'ils vinrent droit vers moi, sortant de l'eau et claquant des dents, cinq en tout. La vitrine sur lequel je me trouvais était assez robuste et trop haut pour qu'ils m'atteignent, mais si l'eau continuait à monter ou que je perdais l'équilibre, cela irait de mal en pis pour moi. Pour compliquer encore un peu plus l'affaire, la crue n'allait pas s'arrêter de sitôt. Puisque j'avais dit aux autres que j'allais me réfugier à l'étage, je ne leur semblerais pas être en danger immédiat. Oncle Alec, ayant été blessé, il serait leur principale priorité. Ainsi donc, je n'avais que de maigres espoirs d'être sauvée à moins que quelqu'un n'arrive rapidement, et cela était fort peu probable. Après une ou deux heures, le niveau de l'eau cessa de monter, me laissant loin au-dessus de mes ravisseurs. Tout ce que j'avais à faire désormais était attendre.

La lumière des fenêtres commença à baisser, et je commençais à contempler la difficulté ô combien réelle de garder non seulement mon équilibre, mais également de rester éveillée et consciente, car je commençais à être très fatiguée, lorsque j'entendis un bruit sourd venir de la salle voisine, et une grosse éclaboussure ou deux, comme si quelque chose renversait les vitrines. Seraient-ils parvenus à manœuvrer un bateau à l'intérieur ? Je criai, les avertissant des crocodiles, soulagée d'être sur le point d'être secourue.

Mais ce n'était pas le cas. Car entra en nageant dans la grande salle le plus grand crocodile que j'aie non seulement vu, mais également que j'eus pu imaginer. Ce que je ne sus imaginer était la façon dont il avait pu traverser la salle, sans parler de passer les portes, car son corps faisait cinq bons pieds de large, sans compter l'étendue de ses pattes, et bien que je ne pus le voir en entier, il devait bien faire près de trente pieds du museau à la queue. Les autres crocodiles s'éloignèrent de lui, bien qu'il dut claquer des dents en direction de l'un d'eux, et s'entassèrent à l'autre bout de la salle. Je m'estimai alors perdue. Même s'il n'avait pas été capable de m'atteindre, et il le pouvait, aisément, il pouvait fracasser la vitrine sur laquelle je me tenais presque sans effort. Je me recroquevillai pour me mettre le plus loin possible, m'étouffant brièvement lorsque les lanières des sacoches s'accrochèrent au pendentif qui pendait toujours à mon cou.

Il s'approcha de la vitrine et en se relevant, il plaça son museau contre elle et resta immobile. Je me recroquevillai de l'autre côté, en le fixant, immobile. Après quelques instants, il tourna sa tête vers moi et me fixa dans le blanc des yeux. Puis, avec un grognement que je ne pouvais que supposer être de l'impatience, il replaça son museau dans sa position originale. Perplexe, je me trouvai l'approcher, et utilisant sa tête comme une rampe, descendis sur son large dos. Sur ces entrefaites, il se fraya un chemin dans la salle, repoussant les autres crocodiles sur le côté en passant près d'eux, et me transporta hors du Musée inondé dans la nuit.

Nous passâmes à travers les restes du domaine, où plus un arbre n'était debout. Certains étaient tombés contre le bâtiment et d'autres étaient au sol, à moitié recouverts par la crue. Au doux clair de lune, je pouvais voir les lézards qui s'étaient réfugiés, ainsi que d'autres crocodiles, que je me serais attendue à voir chasser les lézards, mais ils festoyaient tous sur les arbres tombés. Je ne savais point que les crocodiles mangeaient autre chose que de la chair. Mon bienfaiteur s'arrêta, brièvement, pour ingérer une partie d'un sycomore qui se trouvait sur son chemin, tandis que les autres créatures le laissaient avoir la part du lion, avant qu'il ne m'emmène sur le Nil à proprement parler.

La lune et les étoiles se réfléchissaient dans les eaux troublées seulement par notre passage, et seulement un bref moment. C'était comme si nous nagions dans le ciel nocturne ; comme si ce qui était au-dessus était également en-dessous. Et je me souvins de ce que Monsieur Mariette avait dit, que Sobek protégeait les âmes des morts. Je pensai alors que je n'avais peut-être pas survécu. Je ne me sentais pas particulièrement divine, comme l'on disait que l'étaient ceux qui avaient été dévorés par les crocodiles, simplement fatiguée. Je me sentis glisser dans un état onirique, et en m'allongeant sur son large dos, décidai qu'en fin de compte, ma propre fin n'était pas si terrible qu'elle aurait pu l'être. Je n'avais senti aucune douleur, bien que j'aie été très effrayée. Être emmenée dans l'au-delà au travers des étoiles ? Avec une sorte d'aspect de dieu crocodile me servant de nef funéraire ? J'aurais pu être comme la Reine Sobeknefru elle-même. Je disposai les sacoches à mon côté, agrippai le pendentif entre mes mains et admirai le ciel étoilé.

Je vis de nombreuses choses au cours de notre traversée. Des visions que je ne comprends toujours pas, même maintenant, mais d'une importance que je pense avoir saisi. Je vis une vaste forêt, emplie d'arbres de toutes sortes, recouverts de lézards qui vivaient en harmonie avec eux. Certains d'eux se portaient bien, d'autres moins. Et certains étaient dévorés par les lézards, d'autres non. Ceux qui survivaient étaient les plus dispersés. Bien qu'un arbre donné puisse être détruit, si ses graines avaient été disséminées au loin, une part de celui-ci perdurait. Et si ces parts étaient rassemblées, l'on pouvait discerner et recréer l'essence de l'arbre d'origine, même si certaines parties en étaient dévorées et disparaissaient à jamais.

"Tant que des fragments sont dispersés ça et là, ils peuvent être rassemblés, et le tout finira par pouvoir être recréé. Cela vaut pour la connaissance, ainsi que pour les dieux." Une voix profonde et caverneuse semblait venir d'un endroit en-dessous et autour de moi. "Même si certaines parties disparaissent," je ressentis plus que je n'entendis un gloussement ironique résonner en moi, "ou sont dévorées. Je suis désolé, mais c'est ma nature, après tout."

Je me réveillai sur une pointe de terre au sommet de ce que je sais désormais avoir été une petite colline sablonneuse quelques milles en amont du district du Musée. Je me relevai en chancelant, d'abord incertaine quant à ce qui s'était passé, ou quant à où je me trouvais. Je semblais être en vie, et intacte, bien que ma robe ne soit plus que des haillons détrempés autour de moi. J'auscultai mon corps, et mes mains passèrent sur le pendentif de crocodile qui pendait toujours à mon cou. Les sacoches, cependant, avaient disparu.

L'étaient-elles vraiment ? Tandis que je tentais de reprendre mes repères, je vis la plus petite des deux, son contenu éparpillé autour d'elle. En grimaçant, je m'avançai et commençai à les rassembler. Je reconnus parmi eux certains des objets que j'avais placés dans la grande sacoche, mais la sacoche elle-même et le rouleau précieusement enveloppé que j'y avais mis en dernier lieu demeuraient introuvables.

J'entendis un cri derrière moi et me retournai pour voir Monsieur Mariette, debout en équilibre précaire sur un petit esquif, en train d'agiter les bras dans ma direction. Je lui rendis son salut et l'appelai en retour, et me trouvai rapidement enveloppée dans une couverture avec une gorgée d'une flasque de whisky, pour "calmer mes nerfs".

"Ah, nous vous pensions perdue ! Lorsque nous sommes retournés au Musée et que nous avons trouvé toutes ces créatures, et les portes enfoncées," Monsieur frissonna, "c'était un spectacle affreux."

"Je vais bien." Je commençai à éclater d'un rire sauvage. "Mon Oncle Alec, où— ?"

"Il se repose bien qu'assez inconfortablement à l'Hôtel Shephard. Et il est dans tous ses états à ton sujet. Mon enfant, que s'est-il passé ?"

Même dans mon état plutôt confus, je savais qu'il valait mieux ne pas commencer à parler de sauveurs crocodiliens colossaux. "Je n'ai pas réussi à me rendre à l'étage avant que les portes ne soient enfoncées. Je suis remontée en haut de l'échelle, en pensant que, peut-être, je pourrais utiliser les restes de l'échaufaudage pour monter sur le toit. J'ai commencé à ce faire, mais c'est alors que j'ai vu un bateau. Il avait dû être libéré de ses amarres par la crue. J'ai accroché les sacoches aux échafaudages et ai nagé jusqu'au bateau, avant de revenir les chercher. J'ai presque réussi à atteindre cette petite île, mais le bateau prenait l'eau et s'est désagrégé sous moi. Je suis désolée, Monsieur. Pour la sacoche avec votre parchemin et le travail de traduction. Je pensais que je l'avais, mais il a dû avoir été emporté en même temps que le bateau." Je sentis mon visage brûler de honte à cette dernière mention. Ce n'était pas exactement un mensonge, car je ne savais absolument pas ce qui s'était passé, mais quoi qu'il en soit…

Il secoua la tête. "Un parchemin ? Je n'ai pas fait de travail de traduction sur un parchemin ces derniers mois."

Je le fixai. "Votre Trophée ? De la pyramide de Sobeknefru à Mazguna ?"

Il regarda par-dessus moi, vers les autres dans le bateau. "Pauvre enfant. Elle a beaucoup souffert." Il me regarda de nouveau. "Je t'ai parlé de Sobek, oui, et de Sobeknefru, lorsque je t'ai donné ce pendentif. Mais certainement pas d'une pyramide. Elle a en effet œuvré sur la tombe de son père, et c'est ce pour quoi nous la connaissons, j'en ai parlé. Mais il n'y a pas de pyramides à Mazguna."

Il me tapota l'épaule et commença à me dire qu'il m'emmènerait voir Oncle Alec sur-le-champ, mais je crains ne l'avoir guère écouté. Mon mensonge était-il la vérité, ou s'en approchait-il, et mes souvenirs un rêve enfiévré provoqué par la peur et la fatigue ? Je me tournai vers la petite île de sable où je m'étais réveillée. Là, face à elle, dépassait la tête d'un énorme crocodile, avec ce qui semblait être une lanière de cuir, pareille à celle qu'on trouvait sur les sacoches, pendant de ses dents. Il me regarda, puis replongea sous les eaux du Nil.

Dès que j'eus été assurée qu'Oncle Alec était en voie de guérison, et l'avoir assuré que j'allais bien, je fis le nécessaire pour qu'une Sœur capable puisse Témoigner pour moi, pour qu'ainsi je puisse faire mon rapport aux Salles capitulaires. Même maintenant, les souvenirs de cette expérience ont commencé à se brouiller, mais si je peux assez disséminer mon histoire, même si seuls des fragments perdurent, l'histoire peut être recréée. Je ne peux blâmer Sobek. Il m'a donné ma vie, bien qu'il ne pût s'empêcher de prendre quelque chose. Et ainsi, une autre chose est perdue, jusqu'à son souvenir même. Mais c'est sa nature, après tout.

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