« Holt n'est pas là ? »
Andrew Weber ouvrit une boite où du riz au curry marinait depuis la veille.
« Parti hier soir. Et Gémini ce matin. » Répondit Topy en croquant dans son sandwich.
« Donc il y a plus que nous » Son interlocuteur regarda autour de lui. « Ça fait vraiment bizarre de se dire qu'on est les derniers. »
« Vous étiez combien dans ton équipe avant ? » Fit Topy, pour ne pas laisser le silence reprendre ses droits.
« Moins d'une dizaine, neuf à peine, y avait moi, Grégoire, Mauricio qui venait de chez les Italiens, Margaux et Auguste, Marc-Aurèle, Emile, Claire que j'oublie à chaque fois et Louis. On était neuf.»
« Si ça peut te rassurer, du peu que je sais, il y pas eut de problèmes dans leur réintégration à priori. J'ai pas toutes les infos en tête, mais je crois que Mauricio a été placé sur Vincennes pour bosser dans une pizzeria, et Claire va redevenir prof de chimie dans le lycée du Mans où elle était avant sa thèse. »
« Bon, c'est déjà ça, j'espère que ça ira pour eux… Moi, j'ai toujours pas trouvé comment échapper à tes trucs. » Fit l'alchimiste, sur le ton de la plaisanterie.
Andrew regardait son curry froid sans même y toucher. Certes, il n'y avait plus aucune attente pour les micro-ondes désormais, mais par habitude et par nostalgie, il mangeait encore ses plats chauds froids.
Le chimiste et l'alchimiste étaient les deux derniers, les deux seuls membres d'Aleph à ne pas encore avoir été rendus à la vie civile, même le service de ménage et la sécurité avaient été renvoyés. Quant à Garrett, ça faisait plusieurs jours qu'il faisait des allers-retours entre les Etats-Unis et la France et on ne le voyait guère plus. Ceux qui étaient encore là venaient d'autres sites pour assurer l'ordre et le bon transfert des anomalies et des documents vers les autres bases de la Fondation. Andrew avait même pu tailler le bout de gras avec quelques allemands venus chercher SCP-065-FR la veille, mais cela n'avait fait qu'exacerber un peu plus les sentiments qu'il ruminait.
« C'est quand même con de se débarrasser de tout le monde comme ça… » Reprit-il, une pointe de rage dans la voix.
« Si les O5 pensent que c'est une bonne idée, ils doivent avoir leurs raisons, mais je trouve ça dégeulasse aussi… Je me sens toujours un peu mal d'avoir dû faire ça. » Répliqua le chimiste.
Après la réception du mail qui annonçait le remerciement massif des employés, la rumeur avait circulé et peu à peu, tout le monde, du moins, ceux qui pouvaient encore s'en souvenir, savait que Topy avait mis au point les amnésiques qui serviraient à les renvoyer à la vie civile. Andrew sentit le malaise commencer à revenir hanter son camarade de table.
« Bah, c'est pas ta faute, t'avais pas le choix. Tu aurais refusé, quelqu'un d'autre aurait été chargé de le faire. »
« C'est vrai… Je me dis que j'ai peut-être bien fait de faire comme ça. Maintenant, tant pis… »
« J'imagine que je peux quand même m'estimer heureux de partir dans les derniers à cause de Grégoire… » Ajouta l'alchimiste pour changer de sujet.
Quelques jours plus tôt, Grégoire Fleuron, l'unique autre membre restant de la petite équipe d'alchimistes d'Aleph s'était jeté du toit, laissant Andrew seul pour terminer les travaux en cours, ranger leur matériel et sauver les données qui n'avait pas été enregistrées. Quelques jours avaient ainsi pu être glanés, mais aucune solution ne s'était présentée et la perte de son camarade l'avait beaucoup affecté.
« Tu t'en es pas trop mal sorti. » Le rassura Topy.
« Mouais, au moins, ça m'a laissé un peu plus de temps. »
« Au moins, ce soir, tu n'y penseras plus en te couchant. »
« C'est un peu le cœur du problème, je te rappelle. »
« Désolé. »
Topy regrettait sa maladresse, le malaise ne durerait pas, il aurait été dommage que les tout derniers membres d'Aleph se séparent sur une dispute qu'ils ne résoudraient jamais.
« Au fait, c'est cette après-midi que je m'occupe de toi. Je n'aurai pas le droit de te parler pendant l'administration… »
« Donc c'est un adieu ? »
« Un très long au revoir si tu préfères. »
Topy se releva, un peu trop solennel dans son mouvement, mais Andrew n'en tint pas compte et tendit la main vers son compagnon de solitude de ces derniers jours.
« Merci d'avoir été là. »
« Merci à toi de ne pas m'avoir laissé manger tout seul, j'avais un peu perdu la cote avant que tout le monde ne soit renvoyé. Adieu Andrew. »
« Adieu Topy, prends bien soin de toi. »
Ils se regardèrent dans les yeux un instant, reconnaissant l'un envers l'autre pour leur courte amitié qui, même si elle n'avait duré que quelques jours, les avait soutenus bien plus qu'ils ne l'auraient cru. Topy s'éloigna et sortit.
Andrew soupira et ferma sa boîte. Il avait beau n'avoir mangé que quelques bouchées, il n'avait déjà plus faim.
À 13h, il retourna d'un pas lourd vers l'atelier, à présent bien trop grand et bien trop vide, surtout depuis que la majeure partie du matériel avait été démontée et rangée. Il acheva de nettoyer quelques ustensiles.
À 14h, il avait déjà fini le peu de travail qu'il y avait encore à faire. Pour le reste, ça serait sans doute l'un des alchimistes américains qui prendrait le relais. Aussi, pour tromper l'ennui et l'angoissante attente, il sortit un paquet de cartes de la poche de sa blouse pour se faire un solitaire, puis deux, puis trois…
À 15h, il commença à trouver le temps long et l'attente de plus en plus étouffante, son jeu finissait par l'ennuyer. Il commença à lancer ses cartes, aussi droites que possible devant lui avant de les ramasser et de recommencer encore. Des idées dansaient dans sa tête, des négociations pour échapper aux amnésiques et d'autres plans farfelus, mais aucun n'était satisfaisant, peut-être le moment était-il venu d'abandonner. Il n'avait plus de temps de toute façon.
À 15h24, enfin, on frappa à la porte. Il rangea son paquet avec un mélange américain parfait et le glissa dans sa poche. Le visiteur entra. Mais à la plus grande surprise d'Andrew, il ne s'agissait pas d'agents du DSI venu le chercher comme cela avait été le cas pour ses camarades. Devant lui, le Directeur Garrett semblait particulièrement contrarié. L'alchimiste sursauta.
« Monsieur le Directeur ! Bonjour… Il y a un problème ? »
Si le Directeur en personne venait le voir, c'est que quelque chose allait de travers. Et ce n'était pas bon signe.
« Dr Weber ? Suivez-moi. »
Le Directeur s'en retourna dans le couloir d'un pas rapide, vite suivi par le chercheur, inquiet, qu'il venait d'appeler.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? C'est pour mon amnésie ? Je n'ai pas manœuvré pour me retrouver dernier, c'est mon nom qui est en W et- »
Garrett l'interrompit.
« Rien à voir, vous êtes temporairement exempté d'amnésie, le temps que vous désactiviez le cadeau de votre ami Grégoire. »
« Désactiver ? »
Le Directeur s'arrêta devant la porte de l'une des réserves.
« Entrez, et vous verrez. »
L'alchimiste entra dans la remise. C'était dans cette petite pièce qu'étaient stockés sur des étagères métalliques la ribambelle de poudres, d'ingrédients et de produits divers allant de dangereux à toxiques en passant par inflammables et explosifs, qui servaient à leurs travaux autrefois. Quelques bocaux contenant des restes d'homoncules finissaient de décorer l'endroit. Plus loin, près du mur du fond, un amas de tuyaux et de verre de la taille d'un banc bourdonnait furieusement.
« Alors, vous pouvez y faire quelque chose ? »
Par prudence, Garrett n'était pas entré, laissant le soin à son employé d'identifier l'objet. S'il n'avait aucune idée de l'utilité de l'engin, il savait parfaitement qu'il n'avait rien à faire dans cette réserve et qu'il valait mieux laisser un professionnel s'en occuper pour éviter tout risque. Sa longue carrière au sein de la Fondation lui avait bien enseigné la prudence et c'était d'ailleurs par prudence qu'il avait recommandé le Dr Topignac et personne d'autre au Haut Commandement lorsque la triste décision était arrivée dans sa boite mail sécurisée, une décision qu'il ne regrettait pas.
« C'est une bombe. » Répondit Andrew d'une voix calme.
« Une bombe ?! Ici ? Et vous pouvez vous en occuper ? »
Une bombe alchimique, si le Directeur s'attendait à ça. Grégoire avait dû la fabriquer avant d'en finir.
« Oui, c'est une bombe lente, Grégoire ne devait pas avoir l'intention de blesser, mais vu où il l'a mise, il devait plutôt vouloir raser le bâtiment et contaminer Aleph pour un moment. Vu les réactions, il doit rester un peu moins d'une semaine. Je peux m'en charger, mais ça me prendra bien trois ou quatre jours de la désactiver et de la démonter bien proprement, il l'a faite en urgence, elle est pas aussi stable. Ça ne sera pas comme juste couper le bon fil. »
« Trois ou quatre jours… » Repris le Directeur, pensif.
Le gestionnaire parut réfléchir un instant et hocha la tête, tout de même très agacé par la présence de l'objet qui venait bousculer le minutieux plan d'évacuation du site. Accroupi près de la dangereuse machine, Andrew le regardait avec inquiétude, toute occasion serait bonne pour gagner un petit peu de temps supplémentaire et trouver un moyen d'échapper ou d'annuler la prise d'amnésiques qui lui volerait tout ce qu'il s'était épuisé à bâtir.
« Bon, c'est d'accord, annonça finalement le Directeur, je vous laisse trois jours. Je dirais aux Allemands qui viennent récupérer ce qui reste de l'infirmerie de s'occuper de vous jeudi. »
« Et Topy ? »
« Remercié, comme tout le monde. Je dois passer le voir juste après vous. Ensuite, je retourne aux Etats-Unis donc nous ne nous recroiserons pas. Je vous remercie pour ce dernier service rendu. Je vous promets que j'ajouterais une note à ce sujet pour le calcul de votre prime. » Conclut le Directeur, ignorant volontairement l'inquiétude que provoquait l'épée de Damoclès qui tomberait bientôt sur son employé.
« Trop aimable… »
L'alchimiste avait bien du mal à cacher son désarroi et Garrett savait bien lire les émotions.
« Ne faites pas cette tête, je suis sûr que vous allez adorer votre vie civile, nous avons essayé de faire au mieux pour tout le monde et je suis sûr que la vôtre vous plaira. Je vais y aller à présent, bon travail, merci pour tout et je vous souhaite le meilleur pour la suite. »
Le Directeur avait été un petit peu lapidaire sur la fin, mais il aurait été difficile de couper court à l'échange autrement. Il s'éloigna prestement dans le couloir pour aller retrouver Topy.
Andrew soupira et tourna la tête vers la bombe qui vrombissait toujours, indifférente. Il n'était pas tellement inquiet à cause de l'engin en lui-même, mais trois jours pour élaborer un moyen d'échapper à son sort, c'était peu, bien trop peu. Mais c'était déjà ça, c'était tout ce qu'il avait et il n'aurait pas plus.
Il soupira à nouveau.
Sursis | Æthersehen »
