Surenchère et costumes trois pièces

Bureau des profileurs de la FIM Mu-3, Quantico, ██ / ██ / 20██

L’agent Todd remettait sa chemise dans son pantalon sur le retour de la machine à café. Son léger embonpoint et sa chemise blanche lavée à trop haute température ne faisaient pas bon ménage et encore moins dans ce bureau au code vestimentaire strict. Feignant d’ignorer la tâche que le mauvais expresso craché par la machine venait de faire au milieu de sa cravate à rayures au goût plus que discutable, l’agent Todd s’assit sur sa chaise de bureau et reprit son observation des coordonnées GPS des Voleurs. Un raid était actuellement en cours dans l’un des entrepôts de la société Marshall, Carter & Dark, Ltd. par « Les plus offrants » afin d’y intercepter une quantité non négligeable d’objets anormaux. La force armée de la FIM venait juste de décoller vers l’aéroport inexistant de Dubaï, et le travail de l’agent Johnny Todd était d’un ennui mortel. Suivre trente-deux points rouges agglutinés pendant des heures sur une carte lui faisait reconsidérer ses choix de carrière. Malheureusement, trop médiocre pour être au profilage et trop impliqué dans la Fondation pour retourner au monde normal, Todd était bloqué dans le purgatoire de la surveillance, en face du supplice de la réorientation et à côté de l’open-space des Damnés, le département de gestion administrative, ou les « paperassards » comme on les appelait. Ces types-là étaient pour certains sous anxiolytiques depuis des années, survivant au jus de chaussette vomi par la machine hors de prix que le Directeur de la FIM avait daigné installer de leur côté du bâtiment. D’autres, en revanche, semblaient honnêtement passionnés par la gestion de dossier, la classification des rapports d’écoute et l’archivage des profils médicaux.

L’agent Todd, depuis son bureau mal rangé, était à la fois intrigué par ces masochistes des procédures et effrayé par leur existence. Il reprit une gorgée de café trop chaud, entendant son collègue de l’autre côté du muret d’open-space taper sur son clavier. McFarlane devait sûrement être en train de draguer par mail la moitié de l’effectif féminin de Quantico comme à son habitude. Cette pratique, hautement inefficace et chronophage, n’avait valu au gringalet à lunettes qu’une gifle et un avertissement de la part de la hiérarchie, mais cela ne l’avait en rien freiné. Todd se demanda un instant si harceler des collègues sur son temps de travail était réellement une activité pertinente, puis fit disparaître cette pensée d’un hochement d’épaule un peu mou.

Cela faisait maintenant quatre heures que Johnny Todd fondait peu à peu sur sa chaise de bureau, bercé par le bruit de ventilation des ordinateurs et endormi par la chaleur de l’été à Quantico. Presque sans s’en rendre compte, il avait enlevé ses chaussures de cuir noir abîmées par le temps et le manque d’entretien, laissant ses pieds habillés de chaussettes jaunes reposer sur la moquette olive du bureau. Malgré les nombreuses protestations du département d’hygiène qui rappelait les problèmes que comportait la moquette, Laura Guzmann, co-fondatrice de la FIM Mu-3, avait insisté pour conserver cet horrible revêtement et personne n’avait osé aller contre son avis. Le point rouge était au-dessus d’Abou Dabi et continuait son inexorable route vers la capitale éponyme de Dubaï. Johnny Todd n’avait jamais voyagé, et se demandait bien à quoi ressemblait ces pays. La seule vision qu’il en avait, c’était des voitures de luxe, des vieux monsieurs habillés en blanc et des mannequins à la plastique artificielle qui se trémoussaient sur Instagram.

Tout à coup, un bip régulier le sortit de sa douce torpeur. Le taux de Humes détecté par l’avion de la FIM était extrêmement instable, mais la moyenne indiquée à l’écran était toujours de 20, sa valeur standard. Rassemblant ce qu’il avait de conscience professionnelle, il commença à taper dans le mobilier de l’open-space pour alerter son collègue, toujours en pleine activité de harcèlement professionnel. Au bout de trois coups sans réponse, il abandonna et se précipita dans le bureau voisin pour en informer le reste du personnel. Quelques échanges paniqués, un coup de fil plus tard et on annonçait à Todd que des spécialistes allaient arriver d’un moment à l’autre. De retour à son bureau, Johnny Todd eut alors un éclair de génie comme rarement il en eut au cours de sa vie.

« Farlane ! beugla-t-il sur son collègue. Comment j’enregistre l’écran, moi je suis nul avec la technologie toi tu sais faire !

-Euuuuhhhhh…hésita Cilian McFarlane, qu’on venait de perturber dans sa pathétique opération de séduction. Ben, y'a pas OBS sur les PC, euhh…

-Dépêche-toi c’est sérieux là ! s’emporta l’employé de bureau ventripotent, ravivé par cette urgence soudaine.

-Mais je sais pas moi, filme ton putain d’écran avec ton téléphone ! répliqua son collègue maigrichon, entre frayeur et agacement. »

Non sans avoir pris une photo par accident, l’agent Johnny Todd prit alors une vidéo certes tremblotante et pas très nette, mais dont le contenu laisserait pantois même les aviateurs de l’anormal les plus expérimentés.


« Fascinant… murmura un chercheur à la blouse immaculée.

-Euh, on parle quand même de trente-deux de nos collègues et un avion qui se sont volatilisés Henry, tu es au courant quand même ? s’étrangla l’un des autres chercheurs dans la pièce. On n’est pas en face d’un banal sujet d’étude.

Quatre hommes en blouse blanche, cercle noir aux trois flèches concentriques sur les épaules, étaient réunis autour d’un ordinateur à deux écrans. Sur l’un d’eux, une vidéo tremblotante d’un moniteur de PC passait en boucle. Sur le second, un logiciel de traitement de données arrachait à la mémoire limitée de l’unité centrale toutes ses ressources pour traiter les données de la vidéo et tenter d’en afficher des courbes. Tous étaient plongés dans un intense processus de réflexion, faisant grimper la température de la pièce déjà haute en cette saison.

-Bien sûr, bien sûr, mais ces variations de réalité à un rythme effréné semblent violer les lois de Scranton à un degré encore jamais atteint. Et puis, la trajectoire de l’avion est pour le moins très originale, du jamais vu de mon côté. Comment peut-il piquer du nez et avoir ses instruments de bord qui indiquent une élévation ?

-Le capteur de champ terrestre n’indique pas de modification de g, mais le thermomètre intérieur s’est emballé. Vraiment de la veine que le service de veille ait filmé la disparition, c’est peut-être leur première bonne idée depuis des années… maugréa un troisième. On dirait que la réalité autour de l’avion s’est successivement déstructurée et restructurée de nombreuses fois, mais comment expliquer ça ? Une telle fréquence temporelle n’a jamais été observée auparavant.

-Minute… Qui te dit que la fréquence est temporelle ? intervint le dénommé Henry en essuyant ses lunettes. Pendant l’anomalie, l’avion continuait à avancer je te ferais remarquer, si on trace les courbes d’évolutions… On aura peut-être… Ah, voilà ! Regarde ça colle !

-Alors, certes, mais qu’est-ce que ça change ? Dans tous les cas c’est un phénomène orphelin, ça ne nous avance pas des masses sur ce qui a bien pu arriver aux Voleurs.

-Mmmhh, je ne serais pas de cet avis, douta l’un des hommes en blouse blanche. Ferguson, tu peux afficher l’entièreté des lignes de champ sur le grand écran ? Il y a peut-être quelque chose à y voir. »

Son collègue s’exécuta, tapotant quelques instructions sur le clavier. Après une poignée de secondes durant lesquelles le logiciel cessa de répondre, une image édifiante se dévoila aux yeux des chercheurs affiliés à la FIM Mu-3.

Les zones d’instabilité de réalité semblaient suivre un schéma précis. En zoomant, on pouvait en distinguer la nature.

C’était du texte, écrit en Palatino, conjugué à l’imparfait.

Place de l’Alma, Paris, ██ / ██ / 20██

« Et voilà Monsieur, nous sommes arrivés. »

Dépliant ses jambes, l’homme inspecta ses ongles à la manucure parfaite, attendant que le système automatisé lui ouvre la porte. À sa droite, le classe C coupé mat qu’il utilisait de manière personnelle paraissait minuscule et bon marché à côté du véhicule qui venait de le ramener à son immense appartement. La Rolls Royce Phantom noire, dans le pur style anglais de ses employeurs, ouvrit sa portière afin d’en laisser sortir l’opulent passager. Libérant le cuir blanc qui constituait son écrin, Samuel Josse se leva de toute sa hauteur, non sans jeter un coup d’œil au rétroviseur central, tentant de croiser le regard de son mystérieux chauffeur, en vain. Le Prince de Galles gris de son trois-pièces se reflétait dans la vitre de la Mercedes, des reflets étranges entourant son poignet gauche. Il fit un signe en direction de l’autre voiture et la portière se referma pour laisser la Rolls repartir dans un ronronnement doux. Josse avait beau se concentrer sur la plaque, il ne parvenait pas à la lire, pas plus qu’il n’arrivait pas à ne pas la lire. Lui qui n’avait jamais fait de recherches dans le monde de l’anormal, il était toujours autant fasciné par l'antimémétique, même après tout ce temps. Réajustant sa cravate bordeaux, le courtier raffermit sa poigne sur la mallette noire et prit la direction de l’ascenseur.

Il régnait dans ce cossu F5 une aura inexprimable. Regardant à travers l’une des fenêtres, le riche commissionnaire observait la Flamme de la Liberté, le tunnel ou Lady Di avait été assassinée et, par-delà le pont, la Tour Eiffel tout en se servant une vodka dans un verre glacé. Il reposa la bouteille de Beluga, son esprit toujours absorbé par ce qui l’attendait dans le salon. De retour dans la pièce principale, il s’immobilisa à sa vue. Lentement, et sans tout à fait la quitter du regard, il avala une gorgée de vodka comme pour se donner plus d’aplomb et se dirigea vers sa platine. Il attrapa d’un geste expert et mesuré [un album de Chilly Gonzales https://www.youtube.com/watch?v=6InJJti3TI0], plaça délicatement le diamant sur le vinyle et aux premières notes s’approcha d’elle. Il sentait que sa nuit allait être inoubliable.

« A nous deux. » dit simplement Samuel Josse, posant la mallette sur son bureau. Son verre de vodka était à moitié vide, mais il ne se sentait nullement atteint par les effets du breuvage de feu. L’ordinateur noir, sans aucun signe distinctif, émettait une lueur bleutée dans le bureau éclairé seulement par les lumières de la ville à travers le store. Il avait entendu beaucoup de choses au sujet de la manière dont le réseau sur lequel il entrait ses identifiants avait été réalisé. Âmes en peines, prototype de l’armée américaine, internet dans l’internet, ou projection de la conscience même de sa mystérieuse inventrice, le réseau Dark Web était en tout cas le système de communication le plus sécurisé et intraçable du monde, voire au-delà. Une mise à jour de suivi de l’article B90TK/31B0N/GS8C6 l’attendait patiemment, ainsi qu’un mail d’une personne qu’il n’appréciait pas voir apparaître dans sa boîte. Il attrapa son verre, mais constata qu’il était vide. Jetant régulièrement des coups d’œil inquiets en direction de la mallette, Josse valida la réception du colis et sa mise en sûreté afin de commencer à trier les demandes de démonstration en vue d’une éventuelle vente aux enchères. Une riche investisseuse dans l’immobilier, quelques politiques, Allison Eckart, des barons de la drogue, héritiers et autres banquiers, un représentant d’Anderson Robotics, un producteur, une chanteuse américaine, une cheffe d’un restaurant Ambrose, un commissaire de Gendastrerie qu’il savait pourri jusqu’à la moelle… la liste n’en finissait pas. Il fallait s’assurer de la probité de chaque membre, mais également de leur capacité financière, de leur discrétion et des moyens logistiques à mettre en place pour la rencontre. Certains profils étaient éliminés d’office. D’autres étaient transmis à ses employeurs pour de plus amples recherches, comme Robert Carter aimait les appeler. En réalité, les propriétaires du club utilisaient ce genre d’information pour leurs petites manigances politiques afin de rester dans l’ombre. Il attrapa son verre, mais constata qu’il était vide.

Samuel Josse s’attardait plus que de raison sur ces opulents curieux de l’anormal. Il repassait sur les dossiers, lisait tous les mémos à leur égard, consultait leur précédentes acquisitions et reventes. Il y avait des choses qu’il ne voulait pas faire, et consulter sa messagerie quand un tel message y était présent en était une. D’ordinaire, recevoir un message de son employeur n’est pas vraiment quelque chose que l’on apprécie, et encore moins quand on travaille dans une entreprise aux sombres couleurs de toile d’araignée anormale et alégale. Recevoir un message d'Amos Marshall, c’était encore autre chose. Il attrapa son verre, mais constata qu’il était vide. Il se souvint de s’être déjà fait cette remarque un peu trop de fois. Il se souvint être sous traitement amnésique spécifique, sans se souvenir de pourquoi. Étrangement rassuré par cette pensée, il trouva la force d’ouvrir sa messagerie. Il ferma les yeux un instant, ou peut être une éternité. Entendait ses tempes bouillir. Ses paupières vibrer. Sa salive avait goût d’un citron caustique. Son cœur, un chaos périodique. Il revit un instant son existence défiler dans le noir. Il ouvrit les yeux.

À : Samuel Josse
De : Amos Marshall
Sujet : Récente acquisition et vente prochaine


Monsieur Josse,

J'ai le plaisir d’apprendre que vous avez sécurisé un article de haute qualité, que notre club recherche depuis un un certain. Vous devez savoir en partie de quoi il en retourne, au vu de l’entrée assez fournie de l’objet dans nos registres. Vous comprendrez dès lors aisément pourquoi nous avons jugé bon de mettre en œuvre une quantité importante de moyens pour l’acquérir. Je compte sur vous pour en prendre grand soin et ai personnellement fait appel à quelques contacts afin d’assurer votre sécurité. Dès lors, si vous commencez à expérimenter des phénomènes qui vous déstabiliseraient, sachez que vous n’avez pas à vous inquiéter, il ne s’agit que d’effets secondaires mineurs dus à votre protection.

Vous devez comprendre pourquoi cet article a une si grande valeur à nos yeux. Premièrement, son caractère d’anomalie gigogne en fait un parfait candidat pour une vente absolument exorbitante. Il a également pour nos clients les plus versés dans le jeu politique et la recherche de vérités un rôle extrêmement important de par sa capacité à en savoir plus sur certains individus avec lesquels il entre en contact. Mais surtout, nos amis de la Main du Serpent, avec qui nous n’entretenons malheureusement pas les relations les plus cordiales, ont exprimés leur profond désir d’acquérir un tel objet pour compléter la collection de leur petite librairie. Bien entendu, nous avons accepté leur requête et une poignée de représentants de ce lobby seront présents aux enchères où se dérouleront la vente. Nous espérons beaucoup de leur présence.

Naturellement, en cas d’achat réussi, leurs lobbyistes devraient réduire leurs actions néfastes pour notre activité au regard du relâchement des conflits qui nous opposent. Mais surtout, mes collègues et moi-même attendons de cette enchère que les convictions idéologiques de la Main du Serpent interviennent dans la hausse des prix, et ainsi galvanisent l’intégralité de la séance.

Venons-en au fait. La vente aura lieu dans huit jours à compter de l’envoi de ce message, dans un lieu qui vous sera communiqué au moment opportun. Tranquillisez-vous sur la sécurité de la réunion, la présence de la Main du Serpent nous a incité à durcir le service d’ordre qui sera assuré par un partenaire de longue date. Vous participerez bien entendu à la vente, puisque nous voulons vous inclure un peu plus dans la famille que nous représentons. D’ici cette échéance, mes collègues et moi-même désirons que vous réalisiez un compte-rendu de l’intégralité des anomalies présentes dans l’article, ainsi que leurs activités actuelles et leur style littéraire. Le chapitre 143 nous intéresse tout particulièrement : il semble traiter d’une équipe militaire qui a subi un crash d’avion, mais nous n’avons pas réussi à en apprendre beaucoup plus.

Nous vous remercions de votre participation et je tiens tout particulièrement à vous adresser mes meilleures salutations,

Amos Marshall

Une vague jouissive s’empara de tout son être. Une vague de vie pure. Pour une raison qu’il n’osait pas deviner, la réception d’une notification de cet ordre l’avait terrorisé d’un ordre panique, comme si elle signait son arrêt de mort, mais il n’en était rien. Il se doutait déjà que ses sombres « partenaires », comme ils aimaient se qualifier, attendaient de lui une fiche de lecture approfondie d’un tel objet. Cependant, passer par un mail aussi personnel ne pouvait vouloir dire qu’une chose : l’importance de l’artéfact entre ses mains le dépassait largement. Il savait ce qui lui restait à faire : après avoir rerempli son verre, il changerait la face du vinyle qui s’était arrêté - et probablement celle de sa vie - en ouvrant le livre dans la mallette. Après un rapide tour de son appartement afin de remplir ces tâches annexes, Josse s’installa plus confortablement dans son luxueux fauteuil de bureau et commença à feuilleter l’ouvrage à la couverture de cuir mal recollée. D’abord décontenancé par le changement de police entre chaque chapitre, parfois repoussé par ce qu’il lisait dans certains, fasciné dans d’autres, Samuel Josse prenait consciencieusement des notes sur les nombreuses anomalies piégées entre les lignes d’encre en relief, comme imprimées au plomb. Poussé par la curiosité et le cryptique message de son employeur, Samuel Josse revint au sommaire et apposa son doigt sur la page pour atteindre le chapitre cent quarante-trois. Devant lui, les pages précédentes semblaient se fondre dans la deuxième de couverture tandis que d’autres lui apparaissaient comme par magie dans les mains depuis la troisième de couverture.

Voyant apparaître le nombre tant attendu, Josse cessa le mouvement des pages et posa ses yeux sur le texte, un mélange d’excitation et d’appréhension dans le regard. Avant même qu’il eut le temps de lire un mot, une sensation de malaise s’empara de lui. La police en Nanum Gothic lui rappelait quelque chose de formel, qu’il ne parvenait pas à définir. Plus il avançait dans la lecture, plus le récit de ces trente-deux agents ayant crashé leur avion dans une jungle luxuriante le mettait mal à l’aise. Quelque chose dans son cerveau hurlait dans un silence dissonant. D’abord tenté de reposer l’ouvrage millénaire, Samuel Josse se ressaisit un instant et riva ses yeux sur le texte. Des bribes incompréhensibles, comme des fragments de rêves, prenaient d’assaut sa conscience malgré les efforts du courtier pour les ignorer. Au détour d’une phrase, il tomba sur la description du patch sur l’épaule d’un des agents. Un cercle noir sur un fond blanc, percé de trois flèches concentriques. Samuel lâcha le livre, comme pétrifié. Il y avait des choses qu’il avait oublié. Des choses qu’il venait de ressortir d’un tiroir, mais qu’il ne parvenait pas à atteindre pour autant.

Ses muscles prirent le dessus. Une routine, un rituel, un protocole que les médicaments et les électrochocs avaient enfouis en lui, spécialement pour ce moment. Il fouilla sa veste, et en sortit une petite boîte métallique. A l’intérieur, une unique cigarette, longue et fine. Sur son flanc, le numéro quatre cent-cinq, écrit en Nanum Gothic, pouvait se distinguer dans la pénombre de son bureau. Attrapant un briquet dont il ignorait la présence et l’origine, l’agent Samuel Josse alluma la cigarette et la fuma du plus lentement qu’il pouvait, tentant de réimprimer toutes les informations possibles à propos de la récente acquisition de Marshall, Carter & Dark, Ltd. dans son cerveau.

██ ██████, Charente-Maritime, ██ / ██ / 20██

Sa Renault Talisman n’était pas encore arrivée au parking que déjà l’agente entendait les basses colossales que dégageaient l’endroit. C’était la boite de nuit la plus impressionnante du coin, à vrai dire c’était la seule. Le domaine était immense et la queue de touristes et fêtards qui tentaient d’accéder au temple de la débauche comptait plusieurs centaines de têtes. Elle évita consciencieusement les quelques badauds déjà lourdement alcoolisés, déambulant tels des zombies devant l’établissement, et se gara d’une bataille arrière digne d’un habile pilote juste en face de la porte. Elle s’approcha du vigile de la queue « VIP », vide à cette heure. Donnant l’un de ses nombreux faux noms, l’agente en robe d’été se vit ouvrir la barrière de velours par deux individus aussi musculeux que dégarnis, alors qu’un troisième lui apportait le magnum de Belvédère offerte avec sa réservation. Profitant du budget habituel de la FIM Mu-3, qui couvrait les opérations, l’agente Cergy avait opté pour une solution plus confortable que ses habituels déplacements. N’échappant pas à la population habituelle des boites de nuits et malgré tout plutôt apprêtée – en effet, ce n’est pas parce qu’elle venait clôturer les vacances d’un chercheur particulièrement peu fréquentable qu’elle ne pouvait pas, elle aussi, profiter de sa soirée – quelques garçons sûrement trop jeunes pour être entrés sans mentir lui firent l’immense plaisir de la siffler à son entrée dans la grande cour intérieure. Ignorant ces derniers, Cergy put admirer cette cathédrale de la consommation et de la décadence, où des milliers de personnes se déversaient chaque nuit, pour oublier leur vie ou espérer trouver quelqu’un qui accepte de la partager avec eux pour une nuit, potentiellement aux toilettes. Ralentissant pour admirer l’envergure du bâtiment, elle remarqua deux femmes qui n’avaient pas dans leurs regards réciproques que de l’amitié se diriger vers un club fermé, caché derrière des phénix à sa gauche, tandis qu’un serveur, couvert de sueur et potentiellement d’éthanol préparait des cocktails au shaker à sa droite. Et puis elle le sentit. Une odeur d’oubli et de désir, à la fois âpre et douce, manifestement anormale et familière, s’échappait des tables terrasses les plus hautes. Elle monta les marches de pierre blanche, un barman la suivant derrière avec le seau de glace contenant son breuvage. Décidément, ce jeune homme à la pilosité timide avait moins de classe que les habituels marchands qu’affectionnaient « Les plus offrants ». Au troisième étage de terrasse, elle fit un rapide tour sur elle-même, suivant toujours la fumée invisible et finit par l'apercevoir. Malgré son entraînement rigoureux, son regard avait failli passer sur lui sans le remarquer. L’homme en train de fumer seul, la semelle gauche appuyée contre la table basse, les manches de sa chemise écarlate retroussée, buvait en silence. D’ici, le remix plus que douteux d’un morceau d’ABBA semblait émaner de sous leurs pieds, tant la salle pourtant au-devant d’eux faisait hurler les aigus et trembler le sol.

« Où souhaitez-vous vous installez, Madame ? demanda le serveur d’une voix à la fois cassée par le service dans le brouhaha et fatiguée par la saison.

-Mettez la bouteille ici, répliqua aussi sec le fumeur installé dans le canapé, un barbu aux cheveux caressant ses épaules.

-Pas de soucis, Madame, acquiesça le serveur aussi sec tout en s’exécutant. » Ce dernier se retira, laissant l’agente de la Fondation s’installer en face de son hôte.

« Monsieur Borel, je me présente, annonça-t-elle en avançant sa main. Je m’appelle Sarah-

-Attendez, laissez-moi deviner. Cergy c’est ça ? Martin Hicks est déjà en opération ?

-Abdul. Abdul Hicks cette fois ci, mais oui. Vous savez pourquoi je suis là, Docteur Borel ?

-Eh bien déjà pour passer une agréable soirée, au vu de la bouteille que le contribuable vous paie. Ensuite, eh bien vous n’avez pas l’air en vacances, donc je suppose que moi non plus ?

-Vous voyez juste, Docteur. Nous avons besoin de votre expertise de toute urgence pour une mission de sauvetage.

-De sauvetage ? s’écria-t-il en s’étouffant avec la fumée de sa cigarette. C’est moi que vous venez chercher pour un truc pareil ? Non je ne peux pas le croire. C’est une caméra cachée, ou alors tous les autres chercheurs sont morts. »

Il ralluma une nouvelle cigarette d'un coup de main entraîné par l'âge.

« Mais que fait le DJ, lui aussi il s’est fait flinguer ? renchérit le chercheur en entendant la version de Bailando à la limite de la légalité qui émanait de la piste de danse.

-Non Docteur, ce n’est pas une blague. La mission sur laquelle vous avez été affecté nécessite votre expertise spécifique. Il s’agit de sauver la FIM Mu-3. »

Charles Borel se redressa immédiatement, le regard soudain sérieux. Il écrasa sa cigarette, la fumée entêtante et imaginaire montant en volute au-dessus de la tête des deux membres de la Fondation. Une ombre passa sur le visage du docteur qui reprit :

« Je croyais que je n’avais plus le droit de m’approcher de près ou de loin à ce qui touche à mes anciens patrons. C’était sur ordre express du Comité d'Éthique, si ma mémoire est bonne.

-Et sur ce point elle l’est, malgré votre consommation de… Je ne veux même pas savoir ce qu’il y'a là-dedans, soupira-t-elle de dégoût en désignant le mégot du regard. Mais la mission est un peu spéciale. Nous avons reçu il y a quelques temps un message télépathique en provenance d’un agent infiltré en tant que Sondeur. Il semble avoir utilisé la dernière procédure en vigueur, la fumée. Les Voleurs ont disparu au-dessus d’Abou Dabi il y a désormais dix-sept jours et, si les dires de cet agent sont exacts, il les a retrouvés.

-Eh bien s’il les a retrouvés, c’est une excellente nouvelle ! Envoyez un régiment à l’endroit où les marchands les gardent et voilà. Attendez, depuis quand Marshall, Carter & Dark font des otages ?

-C’est bien le problème : cette capture a tout l’air d’un acte involontaire de la part du groupe d’intérêt. Selon notre agent infiltré, ils auraient mis la main sur un article, numéroté B90TK/31-

-Le livre d’Eibon ! s’esclaffa Borel, sautant de son canapé. Oh, ils sont fort ces enfoirés, vraiment très très forts… Oui je comprends mieux ce qui a dû se passer avec les Voleurs. Une activation accidentelle, la FIM qui est dans le coin, et paf ! Mais ça ne change pas ma question de base : pourquoi ne pas envoyer un régiment chez cet agent, récupérer le bouquin et basta ? On cherchera après comment les faire sortir, mais on sait que certains ont réussi. Je ne vois toujours pas ni ce que j’ai à faire là-dedans, ni pourquoi la Fondation viendrait me chercher en dépit de l’avis du Comité d’Éthique.

-Le problème, c’est que le livre n’est plus en la possession de notre agent. Il est actuellement en stockage sécurisé pour visites avant sa mise aux enchères dans sept jours. Nous avons prévu d’intercepter le colis ou de le récupérer durant l’enchère.

-Une idée des forces en puissance ? répliqua immédiatement l’ancien courtier, désormais dans une position d’analyse calculée.

-Pas entièrement. Plusieurs groupes d’intérêts se sont manifestés au sujet du livre. Anderson Robotics, les restaurants Ambrose… Mais nous savons notamment que la Main du Serpent sera présente.

-Oh oh oh ! Depuis quand Dark vend-elle au lobby du papier en dehors de la Bibliothèque ? En tout cas, la présence seule de la Main fait que toute action violente au cours de l’enchère est absolument à proscrire. En plus de cela, ils auront sûrement mis le paquet sur la sécurité. Une idée du commissaire-priseur, Sarah ?

-Aucune, avoua-t-elle. C’est en partie pour cela que nous faisons appel à vous sur ce coup-là.

-Bien, alors réfléchissons. Alan Smithee est hors-jeu, Madame Ming gère les relations avec les triades, Juste Leblanc a été revendu… Ceux-là non… Vous savez où se déroule l’enchère ?

-Tout à fait, elle aura lieu à Paris. Où, cela reste à déterminer, mais nos Profilers sillonnent le Dark Web à la recherche d’informations.

-Dans Paris, ça veut dire qu’il faut composer avec peu de places, donc Ivan Ivanov est hors-jeu. Cela nous laisse Georges Kaplan… Et John Doe.

-Et c’est une bonne nouvelle ? demanda Sarah Cergy, un peu perdue.

-Attendez, vous vous moquez de moi ? Vous ne connaissez pas les commissaires-priseurs de MC&D ? rétorqua le docteur, interloqué.

-Docteur, la nature antimémétique de ces entités est telle que toute notre documentation à leur sujet s’efface régulièrement et le traitement que vous a fait subir votre ancien employeur pour pallier à ce problème n’a à ce jour jamais pu être répliqué.

-Même mes notes sur le sujet ? Rédigées à la main ? Je refuse de croire que vous êtes à ce point dans le noir.

-Oui, elles aussi, soupira-t-elle. Et le Comité d’Éthique refuse que vous mettiez à jour nos données, prétextant que les interventions « surenchères » étaient trop coûteuses en pertes humaines. »

Le docteur éloigna de son visage quelques mèches, que l’humidité et la sueur avaient plaqués devant ses yeux. Il attrapa un verre, et le remplit au tiers de vodka.

« Kaplan n’est pas si dangereux que ça. C’est un plieur de Réalité assez doué, et un esprit fin en plus de cela. Mais comme tous les plieurs, quelques ancres de Scranton par ci-par là et une bonne FIM, par exemple les Lapins Blancs, et l’affaire est dans le sac. John Doe par contre… Au cas où ce serait cette petite enflure, j’enverrais dès demain mes recommandations au Site-Zayin et il faudra commencer un briefing et un entraînement spécifique. Cette abomination en costard ne doit en aucun cas être sous-estimée, et pas mal de diplomatie devra également être à l’ordre du jour. Enfin, reprit-il en complétant son verre avec une cannette de Red Bull, il nous reste toute la nuit de vacances, non ? »

À ces mots, Charles Borel ouvrit son paquet de Marlboro et sortit une nouvelle cigarette. Avant même qu’il n'ait eu le temps de réagir, Sarah Cergy en attrapa une dans le paquet, qu’elle porta à ses lèvres maquillées de noir.

« Où les avez-vous trouvées, Charles ? demanda-t-elle dans un sourire.

-Pardon ? bégaya-t-il de stupeur, complètement décontenancé. Em, je veux dire, vous êtes du Comité pour poser ce genre de questions ? »

L’agente alluma sa cigarette à la flamme du briquet resté allumé dans les mains du docteur, et en guise de réponse, lui souffla au visage une volute de fumée déroutante, à l’odeur d’oubli et de désir.

Au petit matin, la Renault Talisman avait disparu avec les deux inconnus du troisième étage.

Place de l’Opéra, Paris, ██ / ██ / 20██

Bleue. Un serpentin fantomatique. Une autre volute. Une méduse asphyxiée. À l’intérieur du deuxième van, quatorze hommes, tous en tenue militaire extrêmement lourde, étaient hypnotisés par la fumée de cigarette. La tension dans le véhicule blindé était si grande qu’on aurait pu manger l’air à la petite cuillère. Tout le monde était sous pression, fusil d’assaut à la main, casque sur les oreilles. Tous sauf un. Charles Borel, dans un trois pièce plus noir qu’une nuit sans Lune, fumait, une odeur de clarté et de souvenir embaumant le véhicule. Il coupa dans le silence assourdissant, sortant de sa veste un FN - Five-seveN, et vérifia l’intégrité du chargeur et des munitions. La FIM avait, en vue du danger que représentait la mission, exceptionnellement autorisé le chercheur à porter une arme. Les agents, brutalement extirpés de leur torpeur, imitèrent le chercheur et inspectèrent leurs armes. Le département de Pataphysique et le Site-Zayin avaient réalisé l’exploit de fournir une quantité particulièrement élevée de munitions paradoxales à partir des travaux de Paul Kim et ce en un temps record. Toute cette opération était à vrai dire un record. Quatre camions remplis d’agents spécialement équipés et entrainés en moins d’une semaine, un budget armement et amnésique hors normes, une traque intensive inter-département pour trouver la date exacte et l’emplacement de la vente aux enchères. Il était clair que la Fondation voulait récupérer ou du moins neutraliser le livre à tout prix.

« On est arrivés, » annonça d’une voix de marbre le conducteur du camion. Devant et derrière, les deux autres vans étaient également arrêtés. Les portes s’ouvrirent brutalement, éblouissant légèrement les soldats qui sortirent dans un vacarme immense. Sur le toit, des diffuseurs d’aérosol de Classe E et H inondaient la place, rendant la totalité des touristes et des passants indifférents à l’opération militaire de grande envergure qui se déroulait devant eux. Tous équipés de masque à gaz, les quarante-cinq membres de la FIM Lambda-5 « Les Lapins Blancs » se rangèrent immédiatement en rang d’oignon pour assister à un dernier briefing du chercheur français qui participait à l’opération en tant que négociateur.

« Bon, derrière nous se tient l’Opéra Garnier, et on va essayer de ne pas trop le détruire. La bonne nouvelle, c’est qu’au vu du bruit que fait le bâtiment, je suis presque certains de savoir qui nous allons rencontrer. La mauvaise, c’est que c’est probablement John Doe. Je me permets donc un petit rappel.
John Doe est une entité conceptuelle extradimensionnelle qui se manifeste sous la forme d’une porte. A l’intérieur, vous n’entrez pas dans une quelconque dimension alternative, vous entrez en… en ce truc. John Doe donne l’apparence d’être un humain, ou du moins un humanoïde, mais ne vous méprenez pas : il n’est pas réellement sentient, et ne fait que voler honteusement dans vos pensées, vos souvenirs et vos perceptions pour se faire passer comme tel. Il agit comme une espèce de parasite conceptuel et si les choses dégénèrent, il n’hésitera pas à démembrer votre existence d’une manière encore plus cruelle que ce que l’esprit humain peut conceptualiser. Fort heureusement, le Site-Zayin nous a refilé des munitions paradoxales, qui devraient au pire l’occuper pendant qu’il essaie de les appréhender, au mieux le blesser.

Notre but principal n’est pas l’affrontement. Nous devons à tout prix récupérer ou neutraliser l’une des anomalies de cette vente aux enchères, le livre d’Eibon. Pour cela, nous avons… une heure trente à compter de maintenant. La stratégie première est la diplomatie, mais nous ne devons pas hésiter à employer la manière forte si cela s’avère nécessaire. Pour cela, vous déploierez au moment d’entrer dans John Doe nos trois ancres de Réalité, qui devraient le ralentir. Sachez que la porte permettant de sortir existe toujours, tout comme le moyen d’y accéder, et ce tant que vous n’avez pas été entièrement détruits. Dans le cas contraire, tentez d’infliger un maximum de dégâts autour de vous, s’il existe encore un autour et un vous. »

Le Dr Borel se tourna vers la porte de l’Opéra Garnier avant de faire volte-face.

« Ah oui, j’allais oublier. Ne m’attendez pas pour repartir, si vous pouvez fuir une fois l’alerte sonnée, fuyez sans vous poser de questions. »

La FIM se répartit immédiatement en formation tactique autour de Charles Borel, quatre des agents aux extrémités allumant des fumigènes amnésiques. Avançant comme un seul homme, au milieu d’un nuage de fumées toxiques d’une noirceur multicolore, la FIM Lambda-5 pénétra dans l’Opéra Garnier. Poussant les portes du palais, le chercheur retira son masque pour avaler deux cachets avant d'allumer une cigarette. Il ne lui en restait plus qu’une. Un parfum poivré s’en dégageait, comme la sensation d’une nuit courte et intense, rythmée par les flashs, un soupçon d’aventure, une débauche raffinée.

L’intérieur du Palais était, même pour ceux habitués au luxe, un lieu magnifique. Le sol de marbre faisait résonner les talons du Dr Borel. Devant lui, le mythique escalier qu'avait emprunté le Fantôme de l’Opéra, entouré des deux statues imposantes, renforçait le caractère majestueux du lieu. Le plafond, théâtre du génie de Chagall, révélait en son centre le ciel aux teintes orangées qui surplombait Paris en cette fin de mois d’août. Les lustres, élégamment répartis dans la pièce aux dimensions majestueuses, faisaient flotter dans l’air une atmosphère comme hors du temps.

De tout cela, le docteur en toxicologie n’avait cure. Toujours sa cigarette blanche aux lèvres, il s’avança vers l’un des comptoirs de l’entrée, accostant un employé de l’accueil. Ce dernier, immédiatement attaqué par les hypnotiques lourds que Charles Borel dégageait dans l’air de l’Opéra, ne sembla remarquer ni la cigarette, ni les quarante-cinq soldats derrière elle.

« Pardon de vous importuner, mais mes amis et moi sommes à la recherche de l’un d’entre nous, s’enquit l’homme au costume aussi noir que sa barbe. Sauriez-vous nous indiquez la direction des sous-sols ?

-Mais tout à fait Monsieur, répondit sur un ton parfaitement clair le jeune homme en tenue formelle. Vous et vos amis pouvez emprunter cet escalier, attendez un simple instant que je vous ouvre. »

Dans une scène frôlant l’absurde, l’employé d’accueil se leva alors, ouvrant l’une des barrières de velours rouge limitant l’accès aux sous-sols et laissa passer l’intégralité de la FIM, un large sourire aux lèvres, le regard totalement mort.

« Oh, une dernière chose, Monsieur ! ajouta-t-il, pour ne rien arranger au surréaliste de ce défilé. À quel nom puis-je retrouver votre réservation ?

-Cherchez à ‘Personne’, lui rendit Borel avec la même amabilité. Vous devriez nous trouver rapidement.

- ‘Personne’, c’est noté ! Bonne représentation, Messieurs, clôtura le jeune homme, toujours sous emprise. »

Les sous-sols de l’Opéra Garnier, rendus célèbres par le cinéma, étaient un réseau complexe de couloirs et d'anciens canaux, dans lesquels il était aisé de se perdre. Cependant, le nez fin du chercheur et les compteurs de Kant de la FIM permettaient de se repérer dans le dédale. Il y régnait une odeur caustique, caractéristique des amnésiques produits par les laboratoires Prometheus. De nombreuses traces au sol et contre les murs montraient qu’une quantité conséquente de caisses avaient été déplacées récemment. Au détour d’un couloir, les membres de la Fondation tombèrent même sur un transpalette au moteur encore chaud. Les derniers préparatifs venaient à peine d’être terminés. Charles Borel, tirant les dernières lattes de sa cigarette, espérait tomber sur une chose bien précise : la porte de secours de John Doe.

Une porte d’acajou massif, dans un pur style anglais, se dressait devant eux. Les gardes non anormaux engagés par la société marchande neutralisés très rapidement, plus rien de se dressait entre la Fondation et le livre d’Eibon, à part bien sûr l’énigmatique et terrifiante créature du nom de John Doe. Préparant l’activation des trois ancres de Réalité portables, Les Lapins Blancs firent un signe de tête au chercheur et négociateur de l’opération, qui poussa la porte, un étrange sourire aux lèvres.

À l’exception de la lumière trop faible, la salle dans laquelle venait d’émerger les agents ressemblaient à s’y méprendre à la salle de concert de l’Opéra Garnier, intégralement vide. Le rideau baissé flottait légèrement au gré d'un vent inexistant. Silencieusement, les soldats se répartirent en trois groupes, pour disposer leurs ancres de Réalité à des points stratégiques de la salle. Charles Borel écrasa son mégot de cigarette sous son talon, qui fut immédiatement englouti par la moquette, provoquant l’espace d’un instant une onde de surface.

« John ! Nous sommes venus te rendre une petite visite ! apostropha l’homme en costume noir. »

Le rideau, dans un silence anormal, s’entrouvrit légèrement, laissant sortir une figure humanoïde, dans un costume identique en tout point à celui de Borel. Son visage, défiant les lois habituelles de l’optique, restait dans l’ombre de la pièce.

« Charles. Tu as ramené de nombreux amis à ce que je peux voir, résonna une voix improbablement humaine. Sache que si tu viens pour l’enchère, tu es un peu en avance, en plus d’être passé par la mauvaise entrée. La Fondation t’a-t-elle rendu si peu professionnel ? »

Avançant dans l’allée pour se rapprocher de la scène, Borel lui rétorqua :

« Nous ne sommes pas exactement venus pour cela. Vois-tu, il y a des choses que nous, enfin que vous vendez et qui nous intéressent. Toutes à vrai dire. Mais parmi ces articles, certain nous intéressent particulièrement. »

Les ancres de Réalité installées, la FIM Lambda-5 se réunit peu à peu, leurs armes braquées vers la figure au centre de la scène. D’un geste discret de la main, le chercheur leur intima de ne rien tenter pour le moment, puis de se diriger vers les coulisses.

« Tu sais John, notre organisation se donne vraiment beaucoup de mal pour confiner des anomalies, et disons que tout le monde n’est pas particulièrement d’accord avec cela. Tu es sans doute au courant, mais mes ex-employeurs et toi êtes en possession d’un certain livre qui pourrait coûter très cher à la Fondation s’il tombait entre de mauvaises mains, commença Borel, appuyant particulièrement sur certaines syllabes selon un rythme cryptique. Nous ne souhaitons pas interrompre votre petite soirée, simplement s’assurer que le livre ne tombe pas entre de mauvaises mains, c’est-à-dire toutes sauf les nôtres. »

Continuant inexorablement d’avancer à un rythme irrégulier et de faire claquer sa langue sur des lettres sans raison apparente, Charles parvint aux pieds de la scène. John Doe était de plus en plus mal à l’aise, pour ce que ça peut bien signifier. Les agents de terrain, profitant de son état, entrèrent dans les coulisses de l’Opéra anormal à la recherche des artéfacts.

« Cela m’avait manqué de parler avec toi Charles, répondit simplement l’abomination domptée par la sombre société. Tu étais jeune, prometteur, tu faisais d’excellentes ventes. J’aimais surtout ton professionnalisme, en plus bien sûr de tes souvenirs aigre-doux… Je ne comprends toujours pas pourquoi tu as rejoint ces brutes, nous te traitions bien.

-Marshall, Carter & Dark ne m’a jamais bien traité je te rappelle. Bien payé, certes, mais après la dette que Robert m’a fait endosser, je ne sais pas si on peut vraiment attendre autre chose. Et puis, dois-je vraiment leur être reconnaissant de m’avoir fait vendre et surtout démontrer les putains de sex-toys vivants de Jeffrey Epstein ? J’en suis encore sale, cracha Borel d’un geste de dégoût.

-Cela m’avait manqué de parler avec toi Charles, reprit le commissaire-priseur sur un ton rigoureusement identique. Même si cela ne fait pas si longtemps qu’on s’est vu, M. Borel. »

Les intonations familières qui venait d’émaner de l’être manqua de décontenancer le toxicologue. Comme frappé par le fantôme féminin de son ex-patronne, Borel se rattrapa au présent distordu comme il pouvait. Dans les coulisses, un agent des Lapins Blancs venait de repérer un livre à la couverture de cuir marron, légèrement décollée. Une notification Deepwell fit vibrer une molaire du chercheur.

« Une question Charles. Pourquoi vous être ainsi jeté dans la gueule du loup ?

Borel répondit d’un ton sinistre, le sourire aux lèvres.

-Qui te dit que c’était involontaire ? »

L’abomination conceptuelle se fracassa alors brutalement sur elle-même, engloutissant dans son être inexistant toute la FIM.

L’agent Schwartz entendait à nouveau les recommandations de l’homme en noir. La porte, la porte, la porte… Il ne savait plus où il était. Il ne savait plus qui il était. Il ne savait plus. Il savait cependant qu’il ne savait plus.

Dans la salle de spectacle, tout le monde le regardait. Tous ces visages tournés vers lui, ces yeux immenses comme des atomes. Les choses se levaient. Pris au piège sur la scène, il savait qu’il avait ce qu’il voulait. Qu’il devait fuir. LA PORTE. Il appuya sur la gâchette. Quelques corps tombèrent avant de l’avoir touché. Ils étaient si nombreux. Non. Il était si nombreux. Ce n’étaient pas des spectateurs, des inconnus, des juges, c’était son mari. Il savait ce qu’était un mari. Il n’avait plus de jambes, mais il courait. Il tirait. Encore. Encore. Encore. Encore. Les corps s’accumulaient. Schwartz sentit quelque chose couler en lui. Il n’avait plus de larmes depuis longtemps, mais leur concept était fermement accroché à lui. Tout en haut, la porte. L’homme en noir. La porte. Il commença à monter, écrasant la montagne de charogne. Les corps bougeaient, criaient et gémissaient sous lui. Le cinquième œil immense de son mari transperça son âme. L’univers entier était cet œil. Il était cet œil.

L’agent Schwartz, ou du moins ce qu’il en restait, voyait la lumière à travers la porte. Il courait, le livre d’Eibon à la main, vers cette chose noire et blanche, envers laquelle il sentait du devoir. Emplis de ce que jadis il aurait appelé du bonheur, il franchit la porte, un éclair brutal retentit.

Tout devint rouge.

Puis noir.


« Alors, alors, Monsieur Borel, vous m’avez fait grande peur. »

Le canon de son pistolet encore fumant, l’homme à la barbe sombre tenait dans sa main le livre à la couverture de cuir. D’un pas assuré, il avançait à travers les sièges pour rejoindre le centre de la scène.

« Voyons John, nous avons déjà été partenaires commerciaux, même collègues. Comment n’as-tu pas pu voir venir mon petit jeu ? On ne quitte jamais vraiment la maison, tu sais. Miss Dark ne t’as pas mis au parfum ?

-En effet, j’aurais préféré. Je vais me servir, arrête de gesticuler je te prie, ajouta l’abomination d’un ton indescriptible.

-Tu sais bien que je déteste quand tu fais ça, protesta Borel. J’ai une bouche tu sais.

-Alors je t’écoute Charles, mais fais vite nous n’avons plus beaucoup de temps.

-Tes employeurs m’ont contacté il y a de cela quelques jours à propos de ce bouquin. La Fondation est au courant de ce qu’il y a dedans, et était prête à tout pour récupérer les informations confidentielles qu’il contient. C’est pourquoi une taupe m’a intégré au projet. Je savais bien que de simples agents non-Anormaux, même avec des balles paradoxales, ne pourraient pas t’arrêter. Comme si Georges Kaplan existait… De l’autre côté, une habile déclaration de la Main du Serpent est en préparation pour couvrir les arrières de notre petit club. Nous ne pouvons bien sûr pas laisser des gérants de garde-meubles avoir de mauvaises relations avec Marshall, Carter & Dark, Ltd. »

Charles Borel, désormais sur la scène, posa le livre sur le parquet illusoire, fouillant dans sa veste.

« En tout cas, John, je suis très heureux de faire affaire avec toi à nouveau. Il faut dire que les bureaux, les expériences, les rapports, la cantine… Mon dieu la cantine, en terme d'abomination cosmique, même toi tu ne leur arrive pas à la cheville. Cigarette ? demanda nonchalamment le chercheur, cessant de faire claquer sa langue.

-Volontiers, répondit John Doe en reprenant le ton du docteur en toxicologie. »

A l’intérieur du paquet, un vide abyssal commença à aspirer l’entité conceptuelle, rabattant l’espace à l’intérieur de lui-même, suivi de deux balles paradoxales déchirant la trame du monstre.


Un homme en costume trois pièces noir descendait les marches de l’Opéra Garnier. Il fumait. La vente s’était particulièrement bien passée, mais il savait qui l’attendait à l’extérieur. Dans cette chaude nuit de fin d’été, le palais était vide depuis quelques heures déjà. Une épaisse fumée noire se dégageait de sa cigarette sombre comme une nuit sans Lune. Cette dernière faisait danser un faible halo de lumière dans l’Opéra par le plafond orné. Sortant de sa poche les clefs que « Les Hommes en Noir » lui avaient fournies, il ouvrit les portes, sentant l’air frais de Paris entrer dans le palais.

Devant lui, une vingtaine de personnes, Serpent au brassard, le mettaient en joue. Impossible pour eux de distinguer son visage, caché dans l’obscurité du bâtiment. Dans sa main, le précieux ouvrage pour lequel la Main avait tant de convoitises et sacrifié tant de ressources. Les résidents de la Bibliothèque ne savaient pas pourquoi les Marchands avaient refusé de vendre l’ouvrage, ni qui était exactement ce mystérieux commissaire-priseur tout de noir vêtu. Mais peu importait désormais, ils allaient récupérer ce trésor perdu et le ramener là où il aurait toujours dû être, à la Bibliothèque des Vagabonds.

« Eh, toi là, arrête toi tout de suite ! Pose calmement ce livre, et plus un geste ! invectiva un homme à la voix étonnamment fluette pour quelqu'un de lourdement armé.

-Tu es cerné, on a bouclé tout le périmètre et fait partir tout le reste de ton organisation, cria une femme par dessus le vacarme des pales d'hélicoptère, qui drainait la fumée d'encre dégagée par la créature en noir. Tu nous feras juste perdre du temps si tu ne te rends pas immédiatement ! »

À la vue de ces derniers, Charles Borel se mit à rire, son ombre immense et terrifiante recouvrant l’Opéra Garnier dans cette chaude nuit d’été.

Bureau du Directeur Bruce Garrett, Site-Aleph, ██ / ██ / 20██

Le chercheur, vêtu de son habituel trois-pièces, entra dans le bureau du Directeur. Sur un fauteuil, il put voir distraitement un journal plié en deux, sûrement celui du matin. Il eut à peine le temps de lire les gros titres de sa vision périphérique, « Attaque chimique à l'Opéra Garnier », avant que Bruce Garrett ne prenne la parole.

« Monsieur Borel, je tiens tout d’abord à vous féliciter du succès de cette opération. Il semblerait que nous ayons vu juste en vous plaçant au sein de cette dernière, à la fois sur le plan théorique et pratique. Comprenez qu’au vu de votre passé, il a été particulièrement complexe de convaincre le Comité d’Éthique du bien-fondé de cette décision, et moi-même ainsi qu’un membre du conseil O5 ont dû batailler ardemment.

-Merci Monsieur, pour la confiance que vous avez placé en moi, répondit Borel d’un ton vide de tout mérite.

-Cependant. »

Le Directeur Garrett se leva, comme contrarié. Il portait un dossier médical, celui d’un certain « Emmanuel Schwartz », qu’il ouvrit devant le docteur. Plusieurs mentions étaient parcourues de bandes noires.

« Nous avons perdus vingt-trois membres des « Lapins Blancs » durant cette opération. C’est un lourd tribut, mais que nous étions prêts à payer. Malgré tout, l’un des agents est décédé d’une balle dans la tête, et je cherche à comprendre comment. Voyez-vous, si cet agent avait été blessé par une balle de fusil, j’aurais pu accuser les circonstances, ou une manipulation de l’anomalie. Cependant, vous êtes le seul à être équipé d’une arme tirant le même calibre que celui qui a coûté la vie à l’agent Schwartz. Je vous pose alors la question Monsieur Borel, que s’est-il passé ? »

Un silence de plomb régnait dans le bureau du Directeur Garrett. Charles Borel était parfaitement immobile, et on aurait juré qu’il ne respirait même plus. Ses yeux étaient rivés sur le regard du Directeur, qui fixait le chercheur d’un feu glacial. Il ouvrit enfin la bouche, mais il fallut quelques instants avant qu’un son n’en sorte.

« Vous trouverez normalement dans votre boîte mail un rapport complet de ma part, incluant la stratégie que j’ai dû mettre en œuvre pour baisser la garde de John Doe. Étant donné les dommages conceptuels qu’avaient suivi cet agent, je me suis permis de commettre un écart au protocole habituel, et ce bien que l’objectif principal ne le nécessitait pas forcément. Cela m’a permis de sécuriser une anomalie supplémentaire, qui sera utile à la Fondation pour ce qu’elle peut nous apprendre sur les agissements et méthodes de Marshall, Carter & Dark, Ltd., ajouta-t-il en posant un paquet de Marlboro sur la table. Tous les effets anormaux ainsi que les souvenirs absorbés par l'anomalie sont contenus à l'intérieur. »

Il restait dix-huit cigarettes dans le paquet.

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