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Dix ans. Ça m’avait pris dix ans pour retrouver cet endroit. Je faisais de l'escalade en Grèce quand mon piolet s'était décroché, me faisant chuter au beau milieu d'un massif d'oliviers sauvages. J'avais la tête qui tournait, et j'ai pensé à une hallucination quand j'ai vu une grande ouverture encadrée de colonnes dans la roche en face de moi.
J'ai voulu y pénétrer pour en prendre quelques photos, mais j'ai eu à peine le temps de comprendre où j'étais que trois furies m'ont éjecté sans me laisser la moindre chance de prononcer un mot.
Et quand j’avais voulu y retourner, il n’y avait plus rien. Mais aujourd’hui, alors que je me tiens devant l’entrée de cette même grotte, je suis prêt.
Aujourd’hui, je vais devenir le plus grand serial killer au monde.


8:15, bureau de la BECA (Brigade d’Enquête des Crimes Anormaux)
Sarah Mulligan entra dans le petit bureau enfumé du troisième étage, deux cafés à la main.

« Alors Hector, bien dormi après hier soir ? Pas trop mal au crâne ? Qu’est-ce qu’on a comme affaire ce matin ?

- Boh tu sais, je suis plus à une nuit blanche près. Niveau affaires, on en a trois. Les dossiers sont accrochés sur le tableau, je te laisse choisir par laquelle on commence. »

Son collègue, avachi dans la chaise qui faisait face à son bureau, ne semblait tenir éveillé qu'à la force des cigarettes qu'il s'enfilait les unes à la suite des autres. Il lui pointa un vieux tableau blanc qui avait sûrement été récupéré dans une école primaire, actuellement recouvert de post-it, d'avis de recherches et de théories farfelues écrites au marqueur.

L’inspectrice spécialisée dans la résolution des crimes anormaux posa les deux tasses devant son collègue, qui s’empressa de les engloutir, puis se rapprocha dudit tableau accroché au mur de la pièce. Ancienne détective privée, la quarantaine bien tassée, cela faisait maintenant plus de 6 ans qu’elle roulait sa bosse pour la Fondation, après être tombée sur eux lors d’une sordide affaire de trafic de nageoires de sirènes. Depuis, les enquêtes qu’elle résolvait étaient bien plus intéressantes que les histoires de coucheries de Mme Martin. Elle repoussa une mèche de cheveux blonds qui pendait devant ses yeux verts et examina les trois affaires qui allaient les occuper pour la journée.

« Donc, si mes yeux fonctionnent encore normalement, on a le vol d’un joyau inca maudit, l’assassinat du gourou d’une secte d’adorateurs d’un dieu païen au nom imprononçable et… la mort par crise cardiaque d’un explorateur de l’anormal ? C’est pas de notre ressort ça, pourquoi les supérieurs nous ont envoyé ça ?

- Le type a été retrouvé avec un artefact anormal à la main, ils veulent qu’on aille vérifier que c’est bien une mort naturelle et pas une malédiction ancestrale qui va nous retomber dessus.

- Mouais. Pas vraiment un truc ultra passionnant quoi. On va commencer par celle-là, histoire de passer plus vite au reste.

- Comme tu veux. »


Si j’ai mis du temps à retrouver cette grotte, c’était simplement parce qu’elle n’était pas fixée dans l’espace. Du coup, je suis d’abord allé consulter la Nouvelle Pythie, comme tout bon explorateur qui se respecte. La ville souterraine de Nouvelle Delphes est le paradis des explorateurs de l’anormal, que ce soit pour la qualité de l’équipement vendu ou encore pour les acheteurs pas trop regardants sur l’origine des artefacts, mais surtout pour la précision de ses oracles. Mais j'avais beau avoir les renseignements les plus précis possibles, le temps que je me rende au nouvel emplacement de la grotte qui m'avait été indiqué, il n’y avait plus rien, elle avait déjà bougé, comme si elle savait que j’arrivais.

J’ai donc dû me procurer un ancien artefact me permettant de me téléporter sur de longues distances afin d’arriver sur place directement après que la Nouvelle Pythie m’ait indiqué la position.

Pour trouver cet artefact, j’ai dû parcourir des temples engloutis, des pyramides inversées, des immeubles à l’architecture impossible, pour en ressortir souvent bredouille, rarement indemne. J’ai beaucoup perdu durant ces dix années de recherches, mais j’ai enfin réussi à trouver ce que je cherchais. Maintenant, contre un maigre sacrifice, je vais pouvoir atteindre immédiatement ma destination et accomplir ma destinée.


« Tu sais, quand je pense à l’appartement d’un explorateur de l’anormal, je m’attends plus à un cinq-pièces regorgeant d’artefacts mystérieux, d’animaux exotiques avec un majordome et un lit plus grand que notre bureau, pas vraiment à un deux-pièces miteux qui sent la chaussette sale." Fit remarquer Hector, passant la main dans sa tignasse brune, essayant de discipliner tant bien que mal la masse chevelue rebelle.

- Faut croire que notre gus roulait pas sur l’or, et donc qu’il n’était pas très bon à ce qu’il faisait, ajouta-il.

- Je pense plutôt qu’il passait son temps en vadrouille et qu’il se servait de cet endroit comme d’une base temporaire, regarde quand même un peu les babioles qu’il a accumulées : perles de purification chinoises, bols sacrificiels incas, putain y a même des os rituels de sarkites, c’est le service des objets anormaux qui va être content de cet arrivage, argumenta sa supérieure. M’enfin, pas la peine de perdre du temps à admirer un mur sale, allons voir le cadavre vite fait qu’on en finisse.

- Il est dans l’autre pièce.

- C’est un deux-pièces et il est pas dans celle-là, je sais pas pourquoi mais je m’en doutais.

- Oui bon ça va. »

L’autre pièce était encore plus petite que la première, ne contenant qu’une chaise sur laquelle étaient entassés quelques vêtements roulés en boule ainsi qu’un lit, sur lequel reposait le cadavre d’un homme d’une cinquantaine d’années, les cheveux grisonnants, regardant fixement le plafond.

« Vu la position du corps et des bras, il a dû tomber en arrière quand il a eu sa crise cardiaque. Ce qui amène la question : qu’est ce qu’il foutait debout sur son lit ? se demanda à haute voix Hector.

- Je ne pense pas qu’il se soit volontairement mis debout sur son lit, viens voir ce qu’il tient en main.

- … une paire de ciseaux ?

- L’autre main, couillon.

- C’est ça l’artefact ? On dirait juste une boule de pétanque dorée…

- Ouais ben arrête de te plaindre et va chercher le registre des artefacts anormaux connus, je crois que je reconnais ce truc.

- Ouais ouais, deux secondes. »

Hector sortit de la pièce quelques instants pour aller chercher l’objet demandé par sa collègue. Grand et maigre, même pas trente ans, vêtu d'un blouson de cuir de marque, il ne correspondait pas vraiment à l’idée que les gens se faisaient d’un enquêteur. Pourtant il était sorti avec les honneurs de l’académie de police du Caire, notamment grâce à son esprit analytique.
Il pensait avoir touché le gros lot en étant contacté par ses supérieurs pour une opportunité de carrière « pleine de surprises et d’inattendu qu’il ne pourrait pas refuser », mais il ne s’attendait clairement pas à passer ses journées à risquer sa vie en étant poursuivi par des lycanthropes dealers de drogue.
Et pourtant, il aurait cent fois préféré ressentir l’adrénaline d’une course-poursuite que l’ennui qui l'habitait actuellement.

« Alors, ça arrive ? » Cria sa collègue depuis l’autre pièce, bien plus fort que nécessaire. Efficace mais bruyante, pensa le jeune Égyptien en revenant dans la chambre à coucher, l’ouvrage à la main.

« Regarde si notre bonhomme n’a pas des trucs dans ses poches pendant que je vérifie les propriétés de cet artefact. »

Quelques instants de silence suivirent pendant que Sarah parcourait l’INDEX, véritable bible du BECA, ouvrage répertoriant la plupart des artefacts anormaux pouvant leur tomber dessus lors d’une enquête et qui fournissait le peu d'informations les concernant que le Département de Censure et de Désinformation avait bien voulu leur laisser, soit le minimum nécessaire.

Après quelques minutes de recherches silencieuses, les deux compères trouvèrent ce qu’ils recherchaient quasiment en même temps.

« Ahah ! Je savais que j’avais déjà vu ces symboles ! L’orbe d’Automédon, un énième macguffin qui permet de se téléporter. Je vais finir par penser que les types à l'époque avaient vraiment la flemme d'utiliser leurs pieds. Ça doit être comme ça qu’il se déplaçait, et comme ça qu’il est arrivé là : il a dû l’activer quand il a senti la crise cardiaque arriver. Rien de bien excitant donc. Laisse-moi juste regarder de plus près ce que fait cet artefact, mais après je pense qu'on pourra classer l’affaire et passer à autre chose. T’as trouvé quoi dans ses poches ?

- Pas grand-chose, mais que des trucs intéressants : ses papiers et une petite fiole de ce qui me semble être du sang.

- Probablement même du sang de cheval, vu ce que je lis sur le bouquin : l’orbe ne s’active que si tu verses du sang d’équidé dessus. Et avec ça tu te retrouve instantanément là où tu désirais aller du moment que c’est en Grèce.

- On est pas à Manhattan là ? Comment il aurait pu se téléporter ici ?

- … et merde. Ça t'amuse de niquer mes théories ?

- Attends attends j’ai une idée. Sur ses papiers c’est marqué que notre gus était enregistré comme l'assistant d'un membre d'un ministère mineur de Grèce. Le genre de type suffisamment haut placé pour pouvoir éviter les questions indiscrètes et bidouiller les papiers, mais pas suffisamment important pour devoir rendre des comptes ou être sous le radar des médias. Est-ce que du coup tu penses pas qu'il aurait pu trafiquer des papiers pour faire de cet appart moisi une ambassade ?

- Et du coup ce taudis serait considéré comme territoire Grec par l'orbe ? Ça pourrait marcher, je suppose, mais depuis quand les artefacts anormaux ont des vices de procédures ? Faudra rapporter ça aux types qui s'occupent des artefacts quand on le leur rapportera, histoire qu'ils mettent leurs fiches à jour. M’enfin, c'est pas vraiment de notre ressort du coup, mais au moins ça répond à ma question. D’autres trucs intéressants dans ces poches ?

- Bof, du classique pour un explorateur, je suppose : un couteau suisse, une flasque de whiskey, une bobine de fil. On classe l’affaire et on rentre ?

- Mouais, je commence à avoir un doute sur le cas de la simple crise cardiaque, faut juste que je vérifie un truc. »

Arrachant la fiole des mains d’Hector, Sarah la déboucha d’un coup de dents et renversa le liquide visqueux sur l’orbe.

Un flash lumineux plus tard, le duo avait disparu de l’appartement pour réapparaitre sur le sol humide d’une grotte.

« Et voilà, je savais qu’on pouvait retrouver l’endroit dont venait notre cadavre ! Essayons de voir où nous sommes, et nous serons tout près de découvrir la raison derrière cette crise cardiaque. Faut croire que le patron a eu raison de nous confier cette enquête.

- Mais t’es complètement folle ? Le type meurt d’une crise cardiaque, probablement à cause d’une malédiction dans un lieu inconnu et certainement ultra dangereux, et ta première réaction c’est d’y foncer tête baissée ? Tu veux ma mort ou quoi ? Et puis on est où d’abord ?

- Facile, suffit de leur demander. » Rétorqua sa collègue, faisant un signe de tête vers les trois femmes enchainées et bâillonnées qui se trouvaient derrière Hector.


Les trois femmes ne furent pas un si grand problème que ça au final, une rasade de gaz de Stymphale envoyé dans la grotte depuis l’entrée et une réplique bon marché des chaînes de Prométhée avaient fait l’affaire.

Et ça y est, j’y étais enfin.

L’intérieur de la grotte était bien plus spacieux que ce que laissait supposer l’extérieur. Illuminés par des lampes à huile accrochées au plafond, d’indénombrables métiers à tisser étendaient des millions de fils qui s'étiraient à perte de vue, se croisant les uns les autres, parfois parcourant un bout de chemin ensemble avant de se séparer, flottant au gré de la brise qui entrait par derrière lui pour se perdre dans les tréfonds obscurs de la caverne. Les ombres projetées par ces fils dansants étaient hypnotiques, mais je n’en avais cure.

Si au début de ma quête je n’étais motivé que par la renommée que la découverte d’un tel lieu allait m’apporter, j’avais fini par m’aigrir au fil des années. Durant mes explorations, j’ai souvent dû me rendre dans des zones dangereuses, des zones dans lesquelles l’humain dévoilait les facettes les plus sombres de son être.

Les meurtres, les pillages, l’esclavage, tout cela avait fini par noircir mon âme. Et au fur et à mesure, même le plus innocent des hommes avait fini par me sembler méprisable. Comment osait-il être heureux, alors que des milliers de personnes mouraient tous les jours ? Pourquoi ne faisait-il rien ? Il devait se moquer de l’état du monde. Je savais que je ne valais clairement pas mieux que ceux que je critiquais, mais au moins moi j’allais agir.

Aujourd’hui, tout cela allait prendre fin.

Après aujourd’hui les horreurs que j’avais vues ne se reproduiraient plus jamais. D’ailleurs, plus rien ne se produirait tout court.

La paire de ciseaux de l’aînée des trois femmes à la main, mon artefact dans l'autre, je pris la direction du premier fil que je vis.


« Vous voulez dire que vous êtes les Moires ? Genre celles de la mythologie grecque ? » Demanda Hector, en aidant la plus âgée des trois femmes à se relever. Vêtues de tuniques blanches, les cheveux retenus en chignons, ces femmes auraient complètement pu passer pour de simples locaux en habits traditionnels. Enfin, si on ignorait leurs yeux aux iris dorés à la profondeur insondable, et l'aura de mysticisme et de majesté qui semblait les entourer.

« C’est ça, d’habitude on reste tranquillement dans notre coin à tisser les fils du destin, mais cet explorateur à la noix a fini par trouver l’entrée de notre sanctuaire. Nous l’avons chassé, mais il a continué d'essayer de revenir ici, et il y est finalement parvenu hier soir.

- Qu’est-ce qu’il voulait ?

- Faire une tarte aux pommes. À votre avis ? La même chose que ce que la plupart de ceux qui nous cherchent veulent, contrôler la destinée. Y mettre fin plus précisément pour celui-là, lui voulait couper l’intégralité des fils présents ici. C’est pas le premier à vouloir nous utiliser pour tuer quelqu’un, mais c’est le premier à réussir. »

Le visage pâle, Sarah osa poser la question qui la hantait depuis qu’elle avait compris où elle était :
« … et il a réussi à en tuer combien ? »

Clotho, la cadette, se retourna vers elle, ses yeux perçants sondant l'âme de son interlocutrice, l’air grave. Après un instant de silence, elle annonça.

« Un seul. Il a coupé son propre lien en premier. »

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