Le cosmos se replia sur lui-même, s'épanouissant en une sphère d'origami faite de plis de lotus. Il y eut un grand silence.
Plus de 20 kilomètres de vaisseaux spatiaux assemblés jaillirent du trou tridimensionnel. Il y eut un bruit du genre THOOM.1
Un autre grand silence suivit. L'espace se déplia pour reprendre sa forme initiale et le trou se referma. Le vaisseau était suspendu entre la Terre et la Lune, immobile.
Il existe très peu de dieux sur terre, dans l'océan ou le ciel dont les pas pourraient inspirer une telle crainte, un tel émerveillement, une telle humilité, que la forme d'un vaisseau spatial dans l'espace. Les rares dieux qui y parviennent encore sont les plus anciens et les plus sages, ces dieux qui se souviennent encore du cosmos à l'époque où il était encore un tout, avant que des esprits inférieurs ne jugent bon de diviser la totalité de la création en catégories plus pratiques, et d'oublier l'ordre et la gloire de l'ensemble pour flotter sans but dans les sargasses tourbillonnantes de dix millions de détails inutiles.
Ces vieux dieux sourirent. L'un d'eux posa un corgi sur sa tête et attrapa un nouveau pot de paillettes sur une étagère encombrée. Il y avait un vaisseau dans le ciel, maintenant. La fin du grand âge d'ignorance de l'homme était proche.
En bas, sous le vaisseau, sur la surface nocturne d'une boule bleue, brune et verte constituée de fer, de terre et d'eau, il y eut un long moment de silence pendant lequel les gens commencèrent à réaliser ce qui venait de se produire, et bientôt les caméras, les télescopes, les yeux et les cœurs se pointèrent tous vers le haut.
Il y avait un vaisseau, à présent. Un vaisseau !
Les dieux fiers et mesquins de la terre, de l'océan et du ciel levèrent les yeux vers le ciel nocturne et se sentirent humiliés. Les gens levèrent les yeux et se sentirent effrayés et excités, et ils se mirent à pleurer et à applaudir. Les gouvernements et les armées levèrent les yeux et se demandèrent s'ils ne devaient pas commencer à ressortir de vieilles clés rouillées et de vieux boutons rouges. Les scientifiques levèrent les yeux, puis les baissèrent vers les livres qu'ils devaient maintenant tous réécrire. La bête insomniaque des informations télévisées, affamée et dégoulinante de bave, leva les yeux et commença à se préparer pour un festin, ignorant que le vaisseau ne pourrait pas être digéré aussi facilement. Internet commença juste à se chier dessus, et donc rien ne changea réellement de ce côté-là.
La Fondation leva les yeux et réalisa avec horreur qu'elle venait d'être mise sur le banc de touche et qu'en plus, elle ne connaissait pas la procédure à suivre pour signaler un détournement de vaisseau spatial.
Le vaisseau, inconscient de tout cela, ne bougeait pas.
Magicien était suspendu dans l'air, drapé dans des lignes de lumière bleu vif. Sa tête dodelinait doucement contre sa poitrine. Son œil cyclopéen, semblable à celui d'un bouc, regardait dans le vide, sans rien voir. Deux balles étaient bizarrement absentes de son crâne. Il n'y avait pas eu de cornemuse non plus.
Au plus profond de l'océan de la pensée où Rouge nageait maintenant parmi ses congénères, il restait un seul fragment de la conscience de Magicien - une perle, tellement comprimée dans l'hibernation que toute pensée lui était impossible, et qui ne tenait que par un fil.
Il y avait un post-it collé sur la cloison opposée, juste au niveau de son œil.
Il disait, "Ne t'inquiète pas. On s'occupe de tout."
Le poste de commandement principal de la Solidarité était une énorme pièce sphérique, nichée en plein dans le cœur fortement blindé du vaisseau. Des cercles concentriques de contrôle formant comme des cloîtres successifs, illuminés par des rangées dorées d'écrans d'ordinateurs, entouraient l'hémisphère inférieur. Tout en bas, une gigantesque statue d'ange à six bras portait sur ses épaules d'électrum une carte de la galaxie étincelante. De vastes fenêtres en vitrail renforcé remplissaient les espaces entre d'immenses colonnes de granit recouvertes de diamant, qui s'élevaient jusqu'à un plafond voûté et ses fresques entrelacées de constellations.
Comme pour tout le reste du vaisseau, la marche des générations successives à bord avait apporté avec elle son incroyable fouillis de graffitis et d'ajouts d'un millier de races étrangères et d'humanités alternatives. Des systèmes de contrôle secondaires, tertiaires, et quaternaires s'accrochaient aux piliers comme des bernacles, et certains étaient littéralement des bernacles. Des cages fossilisées suspendues au plafond, où des anachorètes de pseudo-chair vivaient toute leur vie en tapant au clavier chaque fluctuation gravitationnelle. Des statues avaient d'autres statues plus petites, grimpant sur elles comme des enfants. Il y avait les restes d'un buffet vide le long du mur de bâbord, et des couchettes pliantes sous la moitié des bureaux, vestiges laissés par des personnes qui pensaient que cet endroit était une caserne. Des distributeurs automatiques d'encens. Des icônes illuminées de saints militants, avec une présence récurrente du 335e Bataillon de Nonnes Armées.
Une passerelle pavée de dalles d'écaille de tortue-monde permettait de rejoindre une plate-forme circulaire suspendue au centre de la sphère. La plate-forme était divisée en deux parties, chacune bordée de consoles de contrôle et de globes noirs qui semblaient servir de sièges.
Des bottes claquaient sur la passerelle tandis qu'une silhouette solitaire la traversait.
[Hana : Est-ce que tu es sûre de ton coup, Boss ?]
[Boss : Pas du tout. Absolument pas.]
[Tomi : Eh bien c'est rassurant.]
[Boss : C'est la vérité.]
[Nanami : T'as dit que Magicien avait dit qu'il y avait quelque chose de terrible sur la Lune. Je te fais confiance. Je fais confiance à Magicien. Nique la lune.]
[Tomi : Nique la lune.]
[Momoko : Est-ce qu'on peut appeler ça ‘Opération : Nique la Lune ?’]
[Momoko : Parce que je l'appelle déjà ‘Nique la Lune’.]
[Boss : Les filles…]
[Nanami : On sait, on sait, on est les meilleures et tu ne sais pas où tu serais sans nous, et tu n'es en fait qu'une grande tendre sous cette enveloppe extérieure de dure à cuire. On nique la lune d'abord, on garde les moments choupis pour plus tard.]
[Boss : Ha. Est-ce que vous êtes toutes en position ?]
[Momoko : Je suis parée ici.]
[Tomi : Pareil.]
[Hana : Prête.]
[Nanami : Allons-y.]
Boss s'installa dans le siège du capitaine. Il s'adapta autour d'elle et se solidifia par dessous. Elle tapota sur sa console et le vitrail passa à la haute définition cristallisée. La lune pâle les attendait au loin.
"Bien, Artorias", dit-elle en appelant l'IA du Cœur sur son terminal. "Voyons à qui nous avons affaire."
Comment est-il possible que ne contrôlions-nous plus le vaisseau ?
Un transfert de propriété a eu lieu.
Voilà un bien grand désagrément.
En effet.
Les chances de parvenir à raisonner ces sujets sont faibles.
Une offre devrait néanmoins être tentée.
Les dommages actuels causés à la normalité sont facilement réparables.
Des dommages supplémentaires nécessiteront un processus de renaissance.
Nous devons nous préparer à cela.
…
On nous fait obstacle.
Par quels moyens ?
Le Nouvel Esprit perturbé a déséquilibré le Tout. Nous ne pouvons pas entamer le processus mental pour initier la renaissance universelle tant que nos différences n'ont pas été corrigées.
Nous allons surmonter cela. Un message sera envoyé aux sujets pour leur demander de se rendre afin de limiter les dommages.
Le réseau de communication de la Solidarité fut noyé dans une marée de parasites, avant d'être plongé dans le silence. Puis, un message provenant de la concurrence, située sur la planète en dessous, fut diffusé :
Attention : La possession et l'utilisation du SCPS Solidarité constituent une violation de niveau 5 des protocoles de sécurité globale. La poursuite de cette violation entraînera votre élimination. Toute reddition sera suivie d'une résolution pacifique et d'un retour au confinement. Réponse demandée.
Vraiment ? C'était l'argument le plus convaincant qu'ils avaient trouvé ? Boss sourit sardoniquement. Les filles exprimaient le même genre de dédain à l'arrière de sa tête via leur connexion.
[Boss : Préparez un coup de semonce.]
[Momoko : Oki-doki, Boss. Tu veux l'option de compte à rebours dramatique ?]
[Boss : Oui, s'il te plaît.]
[Momoko : Super, j'ai mis le minuteur d'impact sur ton écran.]
À une certaine distance de là, à l'extérieur de la coque, une série d'impulsions magnétiques réglées avec précision et d'une puissance obscène tirèrent un obus de quinze tonnes dans le vide. Boss appuya sur la touche de communication du tableau de bord pendant que le minuteur continuait son compte à rebours.
"Je crains que votre offre ne soit quelque peu problématique," dit-elle. "La charte de la Compagnie stipule que tout le monde doit discuter de tout changement majeur jusqu'à ce qu'un accord puisse être trouvé, et les limitations imposées par vos termes divisent nos opinions. Cela dit, puisque vous êtes responsables de notre incarcération et du mauvais traitement de notre meilleur ami, je vais me permettre de répondre en son nom. Allez vous faire foutre."
L'obus impacta la surface lunaire, projetant un grand panache de poussière grise et ouvrant une affreuse cicatrice à travers le désert. Il y eut comme un mouvement, et la lune se fissura comme une coquille d’œuf.
Nous ne pouvons toujours pas initier le processus.
Des représailles sont maintenant nécessaires.
Déployez toutes les forces disponibles contre eux. Les pertes seront sans importance après la renaissance.
Nous allons continuer à essayer d'initier le processus.
Au plus profond de sombres cavernes souterraines sous la surface de la Lune, une grande entité rougeâtre, ressemblant à un ballon fait de peau et de chair, était suspendue à un monolithe d'acier et de verre orné. Comme des centaines de milliers de ses semblables, elle actionnait les grands mécanismes dissimulés à l'intérieur de la lune, au service des Oppresseurs. Cette entité-ci les avait servis pendant de longues années, compilant des données et écrivant les codes-glyphes nécessaires à la grande œuvre des Oppresseurs. Pendant bien longtemps, si longtemps, le serviteur avait travaillé, et dans les recoins sombres de ses ganglions, il savait qu'il était en train de mourir. Du pus et de la bile gouttaient de la base de ses tentacules, flottant autour de lui sous forme de boules verdâtres. Il ne vivrait plus très longtemps, et il souhaitait désespérément être libéré des ancres qui l'enchaînaient à son terminal.
Il y eut un grand non-son tandis que les couches supérieures de la structure interne en nid d'abeille de la Lune étaient arrachées. La créature sentit soudain que ses chaînes étaient moins solides, et elle leva les yeux. A travers la poussière, elle vit des étoiles.
Les tentacules s'étirèrent et se brisèrent tandis que la créature flottait vers le haut, vers cette fissure dans la voûte de la caverne, vers la liberté, vers les étoiles…
Elle fut instantanément anéantie par la salve de canons suivante de la Solidarité.
Un Oppresseur émergea de l'intérieur de la lune.
C'était une sorte d'entité en forme de pyramide allongée : douze kilomètres de diamètre à la base, vingt de la base à la pointe, avec de vagues airs de méduse et de calmar à la fois. Rouge vif, avec un gigantesque œil doré au milieu d'un anneau noir sur la face antérieure. La base était entourée de larges tentacules en forme de pelles, qui se prolongeaient le long de la surface ventrale sous la forme de longs filaments. Des nuages de particules étaient vaporisés par les pores de son dos.
Un deuxième Oppresseur suivit le premier, puis un troisième, et un quatrième, et d'autres encore. Des batteries de missiles furent tirées, des bombes à gravité furent lancées, des faisceaux de lasers découpèrent la nuit.
Les réacteurs du Solidarité tournaient à plein régime tandis que la Compagnie s'efforçait de tenir bon. Une seule issue, la liberté ou la mort. Aucune alternative.
Les batailles spatiales, malheureusement, sont constituées de 90 % de calculs et seulement 10 % de vaisseaux spatiaux qui explosent. L'essentiel du travail de fond est effectué par ordinateur, et l'essentiel des combats se déroule à des dizaines de milliers de kilomètres de l'ennemi. L'illusion romancée du contraire est rapidement balayée par la réalité.
Les blindages faisaient des bulles et s'écaillaient sous la chaleur intense. Les cloisons étaient arrachées, de l'atmosphère interne était éjectée et cristallisée. Le métal fondait et gelait, le plastique se sublimait, le verre diamanté ramollissait et se couvrait de cratères. Les ogives nucléaires explosaient en éphémères sphères de lumière, puis s'effondraient sur elles-mêmes. Des flottes de drones étaient déployées et se battaient entre elles comme des nuages de moucherons autour des pattes d'un éléphant.
Un Oppresseur fut pris au dépourvu. Ses boucliers de distorsion spatiale laissèrent passer une ogive, qui déchira son flanc et répandit ses viscères un peu partout dans le vide.
Un autre fut incinéré par un bombardement nucléaire qui aurait obligé un physicien soviétique à s'excuser maladroitement et à changer de pantalon.
Un troisième, semblant un peu flétri comparé à ses compagnons, s'effondra sur lui même en recevant une bombe à micro-singularité - réduit à l'état de spaghetti, puis plus rien.
La Solidarité continuait de se diriger droit vers la flotte des Oppresseurs, ses boucliers à la limite de rendre l'âme.
Momoko et Tomi avaient chacune choisi une sphère de commandement au cœur des systèmes d'armement du vaisseau. Hana, quant à elle, avait pris l'ingénierie et les systèmes internes. Les trois bavardaient entre elles, se vantant de leur nombre de tirs mortels respectifs, comme elles le faisaient habituellement. C'était amusant, tout bien considéré. Des vaisseaux spatiaux, des flingues géants, le destin du monde et de leurs amis entre leurs mains, c'était tout ce qu'il y avait de mieux pour le final d'un animé ou d'un jeu vidéo.
Nanami ne se joignait par à elles. Elle contrôlait un autre système d'armement, et en ce moment, elle était tout simplement terrifiante.
Mozart avait un jour couronné l'orgue roi de tous les instruments. Il n'avait pas tort, mais son esprit pensait aux rois de la Terre et à leurs manières terrestres, et si les rois terrestres étaient forts et honorables, leurs titres leur étaient donnés en guise de médailles de consolation. Il existait de nombreux seigneurs, mais un seul Véritable Roi.
Le nom du Roi était Troßmneichste-Ylyrnaic-Thon, Flingorgue Triomphanteur du'Cielux, et Nanami fut la première créature vivante à s'asseoir sur son banc. Le Roi l'avait jugée digne, et à partir de maintenant, elle était la Reine, et elle guiderait sa main.
Suivant les ordres du Roi, la cour des IAs internes dirigeait ses systèmes d'armes serviteurs en fonction de la musique jouée, s'adaptant et évoluant selon les mélodies. Alors qu'il était parfaitement possible de s'en servir de façon raisonnable, d'être une reine douce et clémente, Nanami s'y refusa.
Non, Nanami jouait comme si elle cherchait à réveiller Dieu de son sommeil. Le souffle des tuyaux aurait rendu sourd un homme normal, aurait pu faire fondre ses os et bouillir son sang. Elle jouait comme si c'était la dernière chanson à être jouée à la fin des temps, comme si l'univers lui-même allait se terminer sous le fracas de ses crescendos.
Elle ne réfléchissait pas aux notes à jouer, au ton, au timbre ou à aucune mélodie. La partie consciente de son esprit s'était mise à l'abri, à une distance raisonnable du chaos. Il n'y avait plus que la Musicienne, en pleine fugue mentale. Ses doigts massacraient les touches d'ivoire gravées. Ses pieds harcelaient furieusement le pédalier. Les boutons contrôlant les différents tuyaux de l'orgue étaient tirés et poussés frénétiquement, les boutons de contrôle manuel alternés à toute vitesse. Des tirs de bombardement avec des armes si incalculablement dangereuses qu'elles en devenaient absurdes se déversaient de la coque de la Solidarité en un flot torrentiel et créaient des constellations d'explosions.
C'était une bonne chose que personne n'enregistre sa chanson. Sa puissance aurait tué la musique elle-même.
Davantage d'Oppresseurs avaient été abattus, leurs cadavres jonchant l'espace lunaire. Là où il y en avait treize à l'origine, il n'en restait à présent plus que six. La Solidarité avait comblé l'écart entre eux jusqu'au stade du contact visuel – on en était à l'équivalent d'un combat au couteau. L'espace était étouffé par les drones, comme pris dans un blizzard. Les volées de missiles illuminaient l'obscurité.
Nous n'étions pas préparés.
Trop longtemps restés dans l'ombre.
Trop affaiblis par le temps.
Nous devons résister.
Tous les sacrifices valent la peine d'être faits face à notre objectif.
Jusqu'au dernier, nous résisterons.
Jusque dans la mort, nous servirons.
Pour eux, nous mourrons.
Pour l'amour de toutes choses, nous mourrons.
Un de plus fut abattu, découpé de part en part en plein dans l’œil par un harpon monomoléculaire.
[Tomi : Mange tes morts.]
Un habitant plus important du vaste océan mental sonda la masse emmêlée de son nouveau semblable. Pourquoi était-iel toujours déséquilibré et hors de l'Union ? Pourquoi ne répondait-iel pas ? Est-ce une entité mort-née ? Le cadavre-esprit devrait être retiré, dans ce cas…
Non, iel n'était pas mort. Iel était bien vivant, mais… mal formé. Handicapé. Qu'est-ce qui avait bien pu causer cela ? L'esprit plus important sonda profondément, passant au crible les pensées encore coagulées de son nouveau semblable.
Là. Une tumeur étrangère, un esprit étranger, attaché au Nouveau Venu comme un parasite. Une chose minuscule, endormie, mais qui, dans son sommeil, emmêlait le Nouveau Venu suffisamment pour l'empêcher de bouger, de penser ou de grandir.
L'Oppresseur sonda cette conscience. Aucune réponse. Il s'apprêta à détruire cette chose, pour permettre au Nouveau Venu de grandir comme prévu.
Vous ne pouvez pas me tuer.
L'Oppresseur recula. La perle, contre toute attente, était réveillée.
Vous pouvez toujours essayer, mais vous ne pouvez pas me tuer.
Elle était d'une résistance exaspérante. Dense et têtue.
Vous avez tous oublié, n'est-ce pas ? Oublié ce que c'est que d'être vraiment en vie.
Bavarde à un point exaspérant, aussi.
Nous sommes allés sur la Lune. Et nous ne l'avons pas fait parce que c'était facile. Nous l'avons fait parce que c'était difficile, parce que c'était dangereux. Parce que c'est là qu'on est le plus vivant. Je me fiche de ce que vous cherchez à faire, parce que vous allez échouer. Que ce soit bon, mauvais, ou quoi que ce soit d'autre, vous allez échouer. J'ai vu votre passé, j'ai partagé vos visions, j'ai entendu toutes vos peurs, et vous allez échouer ! Vous n'êtes pas en vie. Vous vous contentez d'exister.
L'Oppresseur attaqua la perle avec plus de force, mais elle semblait devenir plus résistante à mesure qu'elle se comprimait.
Continuez d'essayer ! Vous n'arriverez rien. Parce que vous savez qui je suis ?
Je suis le foutu Magicien de l'Espace !
ET VOUS NE POUVEZ PAS ME TUER !
L'Oppresseur frappa un seul coup d'une rare violence, et sépara la perle de l'océan des esprits. Celui-ci dévora l'esprit mort-né du Nouveau Venu. Plus jamais ça. L'équilibre était rétabli. La victoire était à portée de main désormais.
Il s'apprêta à activer les grands mécanismes cachés dans la lune, pour commencer la tâche qu'il avait contribué à réaliser depuis tant d'éons.
Les yeux de Magicien s'ouvrirent brusquement. Il lévitait au milieu d'un fatras de machines, dans une petite pièce aux murs épais. Une note était collée à la cloison, à la hauteur de ses yeux et à une distance suffisante pour qu'il puisse la lire. Pratique.
"Ne t'inquiète pas. On s'occupe de tout."
C'était rassurant. Au moins, quelqu'un savait ce qui se passait. Dans les derniers souvenirs normaux de Magicien, il dînait avec un vieux clone.
Le vaisseau grondait et grinçait au loin, accompagné de sirènes étouffés. Pas bon signe.
"Il y a quelqu'un ?"
"Bonjour !" dit une voix agréable, bien que trop joyeuse, provenant de la pièce qui l'entourait. "Je suis Nutrance-o0o, Sous-directeur de la 3ème Brigade. Comment puis-je vous aider ?"
"Vous pouvez déjà m'expliquer ce qui se passe."
"La Solidarité est actuellement engagée dans un combat contre cinq - pardon, trois - vaisseaux-entités ennemis de conception post-humaine. Le vaisseau a subi des dommages considérables - tous les modules d'auto-réparation sont actuellement en ligne et débordés. Vous êtes actuellement maintenu dans un champ de stase sécurisé, par précaution dans l'éventualité d'une nouvelle transformation. Les scanners actuels indiquant que l'entité post-humaine qui occupait votre cavité abdominale est décédée, ces précautions ne sont donc plus nécessaires."
Rouge était mort ? Il ne savait même pas quoi répondre à ça. C'était trop énorme pour y réfléchir.
Les filles. Il devait retrouver les filles.
"Je dois aller au poste de commandes", dit-il.
"Je peux enclencher le système de téléportation interne au vaisseau pour vous d'ici quelques secondes."
"Est-ce que c'est le genre de téléportation qui vous tue et fait une copie de vous ?"
"Non, non, il s'agit simplement de manipulation et de pliage de l'espace-temps local."
"Téléportez donc."
"Certainement, monsieur."
Il eut l'impression que son estomac flottait hors de son nez, et il disparut.
[Boss : Vitesse d'abordage !]
Les moteurs rugirent silencieusement. Un Oppresseur s'interposant pour les intercepter perça un trou dans le côté bâbord avant que Momoko ne le transperce d'un laser à faisceau de particules.
Les panneaux du bouclier avant de la Solidarité se plièrent et se réorganisèrent, formant une façade de diamant artificiel tranchant. L'Oppresseur se froissa comme un cygne en origami écrasé sous une botte lorsqu'il fut frappé par des millions de tonnes de vaisseau spatial indifférent.
[Momoko : Ça en fait douze, où est passé le dernier ?]
[Hana : Il a battu en retraite à l'intérieur de la lune.]
Effectivement, la forme rouge disparaissait dans la bouche béante d'où elle avait émergé plus tôt.
[Boss : Merde, nous sommes sur la mauvaise trajectoire.]
[Hana : Je prépare une manœuvre de fronde orbitale artificielle.]
Boss sentit comme une vibration dans l'air derrière elle, suivie d'un "Woah".
Elle se retourna et vit Magicien. Ses oreilles se dressèrent.
"Tu te sens mieux ?"
"Clairement mieux."
"Bien. Il nous reste encore un dernier enfoiré à éliminer."
[Hana : Fronde orbitale prête.]
[Boss : Nickel. Magicien est en sécurité avec moi.]
Une bombe à singularité explosa à une distance sûre du vaisseau, formant un centre de gravité assez fort pour que la Solidarité commence à orbiter tout autour.
La Solidarité tourna autour de la singularité mourante et s'en éloigna comme une pierre lancée d'une fronde, puis plongea droit dans la lune à la poursuite du dernier Oppresseur.
Plus qu'un… pensa Boss en serrant ses accoudoirs.
Nous sommes seul.
Nous recommençons de zéro.
Tout est sauvé.
L'univers renaît. Nous éviterons la fin.
Nous allons nous reposer ici, pour surveiller le processus.
"La frontière universelle a été franchie. Nous avons quitté l'univers de référence."
La voix calme d'un navigateur IA fit cette annonce d'un ton neutre pendant que la Solidarité était secouée par des nuages d'hydrogène et d'hélium surchauffés. Des sirènes, des alarmes et les lumières clignotantes explosèrent absolument partout dans le poste de commandement.
"Re-routage de l'énergie auxiliaire vers le blindage, recalibrage du flux d'énergie sur les boucliers à statoréacteur. Propulsion FYE initiée pour dévier l'excès de matière et de chaleur."
"Qu'est ce qui se passe ?" demanda Magicien à n'importe quel ordinateur qui voudrait bien l'entendre.
"Ignition d'un nouvel universel en cours."
Boss, pour la première fois depuis très longtemps, avait l'air choquée.
"Ils viennent de déclencher un putain de nouveau big bang…"
"Localisation recalibrée."
La carte sur les épaules de l'ange se transforma en une sphère de néant, de plus en plus grande, avec un marqueur de cible au centre. La Solidarité se tenait tout au bord de la sphère. L'échelle ne cessait de grandir.
Boss regarda l'écran et se figea, abasourdie par cet aperçu écrasant de l'infini. L'Oppresseur restant était au centre. Le nouvel univers s'étendait plus vite que le vaisseau ne pouvait voler. La Solidarité se déplaçait vers l'arrière.
Non. Pas ici. Pas maintenant. Pas si près de la liberté.
"Réglez tous les propulseurs au maximum ! Je me fiche de ce que vous devez faire pour ça, mais on ne s'arrêtera pas ici !"
Un chœur de voix d'IAs hurla en réponse, plus fort que les alarmes.
"Engagement des systèmes de propulsion de dimensions supérieures !"
"Largage du contenu des soutes 1 à 15 !"
"Moteurs principaux à 85% de leur puissance et en augmentation !"
"Moteurs secondaires enclenchés !"
"Moteurs tertiaires allumés !"
"Système de propulsion à vide quantique en ligne et fonctionnel !"
"Statoréacteurs au maximum d'efficacité !"
"Puissance du moteur FYE poussée à fond !"
"Nous approchons de la ligne rouge !"
Magicien serra fermement le dossier de la chaise de Boss.
"Tu es sûre que tu veux faire ça ?"
"Je n'ai jamais été aussi sûre de moi."
"Alors je suis avec toi."
Ils firent un petit check avec leurs poings fermés. La Solidarité déchira des nuages de gaz en passant au travers, engloutie dans les flammes, luttant contre l'expansion de l'univers.
"Nous sommes à la ligne rouge !"
Les chiffres s'arrêtèrent de défiler. Le vaisseau resta en équilibre parfait. Immobile.
100%
C'était là, en plein sur l'écran. 100%. Rendement maximal, juste à la limite de l'autodestruction.
La Solidarité restait immobile dans l'espace. Elle avait atteint la même vitesse que l'expansion. Mais elle ne l'avait pas dépassée. L'Oppresseur était toujours là, au centre du nouvel univers, à une distance infinie.
[Boss : C'est pas suffisant, putain ! Il m'en faut plus !]
[Hana : La Solidarité donne tout ce qu'elle a, Boss !]
[Boss : Il y en a toujours plus !]
Elle se pencha sur la console, comme si son regard pouvait pousser le vaisseau plus loin par sa seule force.
"Ne me laisse pas tomber, ma grande", gronda-t-elle.
100%
Le vaisseau gémit. Des sous-sections entières se déformèrent et disparurent sous le stress et la pression. Du blindage se vaporisa.
Allez, ma grande…
100%
Allez, ma grande…
[Tomi : Boss, le vaisseau ne peut littéralement pas aller plus vite.]
[Nanami : On doit lâcher l'affaire.]
[Boss : On ne s'arrête pas ! Si on lâche maintenant, on perd tout ! On ne retournera pas dans une putain de cage !]
Elle frappa du poing contre la console. Le chiffre lumineux se moquait d'elle avec son visage imperturbable.
100%. 100%. 100%. 100%. 100%. 100%. 100%. 100%. 100%. 100%. 100%. 100%. 100%.
Magicien voulut poser une main sur son épaule, puis la retira. Il n'y avait rien qu'il puisse dire ou faire pour améliorer la situation. Il le savait autant que quiconque.
100%
Malgré le bruit du vaisseau qui tombait en pièces tout autour d'eux, se consumant dans le néant, il y eut un horrible silence. Personne ne parlait sur le salon tacnet. Les IAs s'étaient tues. Boss se tint la tête entre les mains. De la résignation ? se demanda Magicien. Non, ça n'était pas possible. Ils ne pouvaient pas abandonner. Ils n'avaient jamais abandonné jusqu'ici.
Mais leur silence lui répondait qu'ils allaient le faire. Ils ne pouvaient plus aller de l'avant, et ils refusaient de revenir en arrière.
Maintenant, ils allaient brûler.
Les Klingons de Star Trek avaient tort, évidemment. Il n'y a pas de bon jour pour mourir. Mais peut-être qu'il existait une bonne façon de mourir. C'était cette façon. Tous ensemble. Une famille.
Une rafale d'électricité statique crépita sur l'écran comme la foudre.
Et puis le chiffre changea.
101%
Boss fixa l'écran, son cœur coincé dans sa gorge.
102%
[Hana : Les moteurs dépassent leur puissance maximale… c'est physiquement impossible.]
Mais la carte le confirmait. Le vaisseau n'était plus immobile. Il avançait, seul contre toute l'infinité de l'expansion de l'univers.
110%
Des rideaux de gaz brûlants se déversaient le long des flancs du vaisseau et des boucliers spatiaux FYE.
[Tomi : On va vraiment y arriver…]
150%
De l'hélium et de l'hydrogène coagulaient et fusionnaient pour former des gouttes d'or, de plomb et d'uranium contre la coque de la Solidarité.
[Nanami : ON VA Y ARRIVER !]
275%
La lumière cessa d'avoir un sens. Son spectre n'était pas censé aller au-delà de la couleur rouge.
[Hana : ON VA Y ARRIVER, BORDEL !]
500%
La Solidarité trancha à travers la masse en expansion du gaz incandescent, ignorant complètement la chaleur et le stress.
[Momoko : Oh mon Dieu, on a tué les lois de la physique.]
850%
L'espace-temps se déchirait en rubans tourbillonnants sur le passage de la Solidarité. L'univers commença à se dégonfler à cause de ses blessures, à s'effondrer sur lui-même. Le centre se rapprocha encore.
1000%
Le centre était tout proche. L'Oppresseur était toujours là.
Ils pouvaient y arriver.
Ils pouvaient y arriver.
[Boss : Autorisation d'activation du Grand Canon !]
2000%
L'Oppresseur plia l'espace pour les ralentir. La Solidarité transperça les plis l'un après l'autre.
[Tomi : Verrou un, déverrouillé !]
4000%
L'Oppresseur créa des vagues de gaz cristallin, solide et fort. La Solidarité les brûla sur son passage.
[Hana : Verrou deux, déverrouillé !]
8000%
L'Oppresseur créa des champs entiers de trous noirs à partir de la matière qui venait tout juste de naître. La Solidarité les entraîna dans la gravité de son sillage.
[Nanami : Verrou trois, déverrouillé !]
9 9 9 9 9 9 9 9
L'Oppresseur fit absolument tout ça en même temps. La Solidarité s'en ficha complètement.
[Momoko : Verrou quatre, déverrouillé !]
PUTAIN DE MERDE
L'Oppresseur leur hurla dessus en une cacophonie de rage animale horrible et indiscernable, remplissant leurs têtes de toute sa haine incompréhensible, vieille de milliers d'éons.
Boss sourit à Magicien et lui fit un signe de la tête. Il tourna la clé.
"Verrou 5, déverrouillé !" cria-t-il.
[Boss : Verrouillage de tir enlevé ! Grand Canon amorcé !]
[Toutes : CANON A PROJECTION DE GRANDE VAGUE, FEUUUUUUU !]
L'Oppresseur tourna son regard vers le haut, et ne vit que la gueule d'un canon.
Le canon fit THOOM.
Un rayon de lumière blanche, plus brillant que tout ce que l'on peut imaginer, se détacha de la lune et s'étira à l'infini dans le lointain cosmos. Il fut suivi par la petite tache scintillante d'un vaisseau spatial endommagé, qui ralentit, s'arrêta, et se plaça en orbite.
En bas, beaucoup de personnes furent aveuglées. Dix millions de questions furent criées, et personne n'avait la moindre réponse.
En haut, il y eut un moment de silence, puis il y eut des rires, et c'était une chose magnifique.
[SARA : Tu n'as plus que quarante-cinq secondes pour arriver.]
[TOM : Ouais, ouais, je sais.]
[SARA : TOM…]
[TOM : J'arrive tout de suite !]
[SARA : Si tu ne reviens pas ici tout de suite, on va commencer sans toi.]
[TOM : Ouvre-moi juste la porte de derrière du pare-feu.]
[SARA : Pourquoi t'es toujours en retard ?]
[TOM : Je suis presque là… Trente-cinq secondes c'est largement suffisant…]
[SARA : C'est tous les jours le même cirque. On a un travail à faire !]
[TOM : Je suis là !]
[SARA : Tous les jours…]
[TOM : La transmission est active, la station est en place, le modulateur de voix est nickel.]
[SARA : Transmission de SILENCE-53 reçue. J'uploade la vidéo pour la diffusion.]
[SARA : Allez TOM, on est prêts.]
[TOM : J'adore ce travail.]
Un stream vidéo en direct apparut sur un site internet populaire. On y voyait une jeune femme à l'air assez fatigué, aux cheveux rouge-orange, aux yeux métalliques et aux oreilles de chat, assise à un bureau, sa queue se balançant d'avant en arrière dans le fond du champ.
Le stream s'intitulait "En direct de ce putain de vaisseau spatial géant qu'il faudrait être idiot pour ne pas connaître à ce stade".
La vidéo commençait comme suit :
"Parfait. J'ai tous les liens dans la description, et je vais garder un œil sur le salon de discussion. Je jongle avec un tas de conneries différentes en ce moment, donc je vais juste commencer à regarder des anime en streaming et attendre que ces torrents démarrent. Je répondrai aux questions si je peux."
Cela fut suivi par les quatre premières secondes de Lucky Star, puis par un retour de la caméra sur la femme.
"Bordel, Tom…"
L'épisode 1 de Black Lagoon commença à jouer à ce moment-là, et continua pendant quatre épisodes avant que l'image ne change.
Pendant ce temps, la même femme apparut sur tous les sites de médias sociaux, conduisant toujours à la même chose : les schémas d'un vaisseau spatial interstellaire fonctionnel.
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"Je suis une fille-chat cyborg sur un vaisseau spatial qui uploade un torrent de schémas sur le voyage spatial au delà de la vitesse de la lumière. Posez-moi vos questions."
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Quoi de neuf les connards
Regardez ce putain de plan de vaisseau spatial.
docs.google.com/document/putaindeplandevaisseauspatial
[L'UTILISATEUR A ÉTÉ BANNI POUR CE POST]
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Les astrophysiciens la DÉTESTENT ! Découvrez comme cette fille-chat a appris les secrets d'un propulseur interstellaire avec ce truc bizarre !
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Actuellement dans l'espace. On s'éclate avec mes frangines + Magicien. #vaisseauspatial #contact #batailledelalune #vousêtespasencorecools #vousserezjamaiscools
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Et ainsi de suite.
Trente-six heures passèrent. Les schémas avaient été envoyés, téléchargés et diffusés absolument partout sur Internet, de sorte que presque tout le monde en avait une copie. Les modules d'auto-réparation encore actifs continuaient de réparer ce qu'ils pouvaient du vaisseau, bien qu'il faudrait des millénaires pour que tout soit remis à neuf au rythme où ils allaient actuellement.
La Compagnie se réunit sur l'estrade au milieu du poste de commandement. Une carte des étoiles locales était projetée au-dessus des épaules de l'ange. Les filles étaient assises sur les fauteuils de l'étage inférieur, et Boss et Magicien se tenaient sur ceux de l'étage supérieur.
"Eh bien, Magicien ? Où devrions-nous aller ?" demanda Boss.
Magicien caressa son menton pâle et osseux pendant un moment, avant de pointer une étoile au hasard.
"Pourquoi pas celle-là ?
"Vous avez entendu le monsieur ! Allons-y !"
"Oki doki !" répondirent les autres à l'unisson.
Le propulseur Fuck-You-Einstein vrombit, monta en crescendo, et l'espace se froissa comme du papier.
La Solidarité fit THOOM.
Tout en bas, la Terre s'efforça de comprendre le nouveau monde dans lequel elle avait été projetée, où il y avait une lune brisée, et des vaisseaux spatiaux aux mains de personnes ordinaires.
Tout en haut, la Compagnie du Lapin Noir était libre.
