Sous un rayon de Lune
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Les Mots parlent.

Ils parlèrent de l'Enfant dès qu'ils le purent, lors du retour des Nôtres en 1882, libérés de l'oubli à des fins théicides par la Reine des Jours elle même, car il lui fallait l'un des Nôtres pour manier la Lame et achever le Rituel. Sans Enfant de la Lune, le Rituel n'aurait pu être. Souvent, nous nous demandons : qu'aurait dit le Nuage d'Or, lui qui avait tant œuvré après la Chute du Roi, en voyant son ouvrage défait par son propre capitaine ?

Ils racontent qu'un jour, l'Enfant sera né d'un amour absent, entre deux puissances d'une même contrée. Deux aristocrates, travaillant pour leur nation, n'ayant aucun amour ni pour l'un ni pour l'autre.

Pour cela, l'Enfant fut désigné.

Il n'eut pas une enfance dépourvue de traitement de faveur, bien au contraire : l'enfant eut une enfance heureuse en Mittelheim, où aucun divertissement, plat ou camarade ne lui fut refusé. Et pour cela, l'Enfant détestait la vie, celle-ci n'ayant aucune saveur à lui offrir.

Pour cela, l'Enfant fut désigné.

L'Enfant comprit vite sa place dans ce monde : celle qu'on lui avait désignée, ni plus ni moins. Et celle-ci ne faisait de lui rien d'autre qu'un outil. L'Enfant, n'étant pas idiot, loin de là, le remarqua très vite, et il en vint à détester ses propres géniteurs.

Pour cela, l'Enfant fut désigné.

De ce coin d'or froid de l'existence où l'Enfant avait été fait prisonnier, il en fit sa carapace, à l'attente d'une ouverture, quelque part, ailleurs. Un jour vint l'ouverture, à l'occasion d'une fête au château familial. L'Enfant quitta son domicile et s'en alla vers la ville. La lune était déjà dans le ciel quand l'Enfant croisa un soûlard qui ne manqua pas de remarquer ses habits fastes. Et il tabassa l'Enfant, car l'Enfant représentait tout ce qu'il ne pourrait jamais avoir, et ce qu'il jalousait. Il le frappa fort en son sein, sur sa tête, entre ses cuisses, si bien que l'Enfant ne pourrait jamais connaitre la chaleur des femmes par la suite, avec une joie féroce et animale. Et il le laissa pour mort. Aujourd'hui encore certains se lamentent que le soûlard n'ait achevé sa besogne. Car en cette nuit, l'Ennui et la Haine, étincelles à l'origine de tout feu, embrasèrent la Rage dans le cœur de l'Enfant. Et jamais la Rage ne s'éteignit depuis.

Pour cela, l'Enfant fut désigné.

Il fut retrouvé aux portes de la mort par les gardes du château. Ces derniers le ramenèrent, mais jamais plus l'Enfant qui était parti ne passa de nouveau les portes du château, et y fut soigné. Mais il resta dans le Rêve trop longtemps pour en revenir intact.

Pour cela, l'Enfant fut désigné.

À son réveil, il n'eut pas seulement à affronter l'ire de ses géniteurs, mais également la certitude nouvellement et douloureusement acquise que la vie de l'autre côté des barrières du château n'avait rien de mieux que la vie du sien. Cette dernière était même pire. Alors l'Enfant compris que le monde était cruel, sans saveur, sans attache. Et il se détacha complètement du monde, et cette période de sa vie fut tel un voilier sur une mer d'huile par un jour sans vent.

Pour cela, l'Enfant fut désigné.

Mais au fond de son désespoir, l'Enfant se souvint de la seule émotion, irréelle, vraie, la première qu'il n'eut jamais vu sur un visage humain en dehors de son monde contrefait de politesses et de civilités : celle qu'il avait aperçue sur le visage du soûlard lors de l'exécution de sa basse besogne. Cette vision hanta petit à petit l'Enfant, jusqu'au jour où il tenta lui aussi de retrouver cette émotion. Il y eut d'abord des insectes. Puis les oiseaux. Plus le chien du garde chasse. Puis une femme de ménage. Et à ce moment là, ses géniteurs comprirent qu'aucune liberté ne pouvait plus être laissée à l'Enfant.

Pour cela, l'Enfant fut désigné.

Il y eut, bien vite, dès le début du dernier siècle de ce millénaire, des rumeurs dans les hautes sphères, des rumeurs de ruine, de massacres. Ces rumeurs étaient nourries par le Roi lui même, qui, du tréfond de sa prison, n'avait plus d'autres moyens que les Murmures pour agir. Et dans ses sombres visions, il avait vu émerger des ruines sanglantes d'un monde à la suite d'une Guerre terrible à l'image de ses Enfants celui qui le guiderait vers le retour. Son Prophète. Mais il s'avéra que la Guerre que le Roi s'efforçait de faire venir ne serait pas la bonne. Elle ne ferait qu'échauffer les esprits pour la suivante, celle qui mènerait au début de l'Éclipse, comme il était écrit depuis le Jour des Fleurs.
Cette guerre se formalisait déjà dans les esprits quand Mittelheim se souleva contre le Reich, trucidant les loyalistes, ceux qui se tournaient vers le Kaiser et non plus vers le Margrave Otto, à l'initiative du mouvement. Loyalistes dont faisaient partie les géniteurs de l'Enfant.
Le château fut mis à sac et incendié. Les géniteurs de l'Enfant, dénudés et trucidés sous ses yeux. Puis, quand vint son tour, et que ce dernier ne trembla pas devant le couteau encore chaud du sang des siens, et que son regard froid ne sourcilla point, que son manque de virilité fut révélé, les putschistes convinrent que la pire des tortures pour l'Enfant serait non point de mourir, mais de vivre. Aujourd'hui encore certains se lamentent que les putschistes n'aient achevé leur besogne. Ils laissèrent partir l'enfant, nu, taché du sang de ses parents et de la suie de son toit, dans les ténèbres, sous un rayon de lune rouge, une nuit de février 1909.

Pour cela, l'Enfant fut désigné.

Il erra dans la forêt, attendant la mort, mais même les loups ne voulurent pas de lui, car les plus féroces prédateurs reconnaissent l'odeur de la Mort elle-même et s'en dérobent autant que possible. Et c'est en tournant le dos à tout ce qu'il avait connu, qui devait finir dans le feu et l'oubli, que le feu et l'oubli vinrent à lui. Pour la première fois depuis longtemps, les Mots vinrent chercher un humain. Elles lui firent la promesse que l'Enfant vivrait pour voir la fin de ce monde, et, en ce lieu et en ce temps, l'Enfant n'aurait pu entendre plus douces paroles.

L'Enfant fut désigné.

Les Mots le guidèrent, et il marcha longtemps, sans manger, ni boire, toujours plus vers l'Est, inexorablement, pendant des jours, des semaines, des mois, des années, tuant ceux qui croisaient sa route.
Si bien que des années plus tard, malingre et déjà mort, n'étant plus poussé que par les Mots, il arriva en ce lieu que les hommes connaissaient sous le nom de Sibérie du Sud. De son pays, il n'avait souvenir, car tout lui avait été volé par un infâme sort par ceux que ses parents servaient. Il ne se souvenait plus que des Mots, du sang, des flammes et de la Promesse qu'il avait entendu la nuit de son départ, la nuit de sa naissance.

Alors qu'il marchait au cœur de cette contrée froide, il croisa des pierres arrangées de façon complexe. Il sut par les Mots que sa destination finale n'était plus loin. Il continua son inexorable avancée et atteint ce qui sembla être un temple plus ancien que le monde lui-même, dont la façade gravée représentait des scènes de carnages dans une langue qui lui était inconnue.

A l'instant où il pénétra dans le temple, une chaleur surnaturelle envahit les environs et la terre se mit à trembler. En ce triste jour du 27 juin 1914, l'Enfant avait atteint sa destination, et sa destination l'avait atteint.

Le soir même, les Murmures amplifiés du Roi vinrent chercher un homme de Gavrilo Princip dans son sommeil. Le lendemain, un carrosse serait attaqué.

Plus personne ne se souviendrait de Frantz et Hanna Heinkel, nobles de Mittelheim, pays frappé par l'amnésie de tous les autres.

Mais l'existence elle-même se souviendrait de leur fils, car, sous un rayon de Lune, l'Enfant avait atteint Daeva, le pays des ombres.

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