Sébastian Lorowsky n'était pas quelqu'un de très secret ni de très compliqué. Depuis le jour où sa mère lui avait fait réaliser la difficulté que représentait une carrière d'astronaute, il s'était saisi de sa seconde plus grande passion et avait décidé que son travail idéal consisterait à conduire des camions. C'était donc quelqu'un de plutôt heureux dans son métier, car des camions, il en avait conduit des dizaines depuis maintenant près de quinze ans. Et il comptait bien continuer à être payé pour rouler en écoutant de la musique.
Les portes qui s'étaient ouvertes à lui avec une absence de bac, mais avec un permis poids-lourd lui avaient évitées une routine de bureau qu'il n'aurait sans doute pas supportée longtemps. Au moins, son travail lui avait offert la possibilité de voir du pays, de conduire de jour comme de nuit, malgré la météo et même parfois l'état de la route. Certes, les employeurs changeaient souvent, mais il y avait toujours besoin de conducteurs. Aussi, le travail ne manquait pas. Même l'armée recrutait avec plaisir quand on avait un C1E en poche. Il avait travaillé quelques années pour eux d'ailleurs, avant de se faire embaucher par une coopérative. Mais il en gardait un souvenir plutôt vague, ça n'avait pas été très épanouissant. Au moins, les agriculteurs, ils savaient rigoler et ils avaient toujours un petit quelque chose à boire à proposer aux routiers qui emportaient leurs produits. Si on avait de la chance, ils avaient même parfois des alcools qu'on ne distribuait pas dans le commerce ou un morceau de saucisson maison pour accompagner.
Sa mission du jour était simple, approvisionner un négociant en gros avant le matin. Une tonne et demi de carottes comptaient sur lui. Il ne les décevrait pas. Les trajets de nuit étaient de loin ses préférés et il avait tout prévu.
Ces derniers mois, Sébastian s'était amusé à améliorer la cabine du camion. Maintenant, il y avait un plaid sur chaque fauteuil, un bon coussin orthopédique en cas de besoin, quelques néons bien placés sous les sièges et trois figurines de chiens qui se trémoussaient sur le tableau de bord avec les mouvements du véhicule. Mais surtout, l'indispensable des routes de nuit, une thermos de chocolat bien chaud et des CD de reggae. C'était comme à la maison, mais en mieux.
Sébastian but une gorgée. À moitié bercé par le calme de la route, la moiteur de la cabine et la douceur de la musique, il ne prêtait qu'à peine attention à la direction qu'il prenait. Mais il avait confiance en son instinct, il avait fait ce trajet des dizaines de fois déjà, il n'était pas perdu. Un bref regard le rassura, il reconnaissait le chemin, la silhouette du village à l'horizon, tout allait bien. Il quitta l'autoroute.
Les longues routes de nuit étaient parfaites pour réfléchir, profiter d'un instant de calme et faire le vide dans sa tête. C'était souvent dans ce type de moment qu'une petite voix au fond de lui venait lui rappeler qu'il n'avait rien accompli de significatif dans sa vie, qu'il n'avait jamais été qu'un élément dans la masse sans jamais être appelé à plus et qu'il ne serait toujours qu'un petit pion bien utile dans des systèmes bien trop grands pour lui et pour lesquels il ne comptait même pas.
Une deuxième voix surgissait alors à chaque fois, du fond de son esprit, pour remettre la première à sa place en rappelant que tant qu'il allait bien et qu'il était heureux et en vie, n'être rien était quelque chose dont il se fichait absolument. Sébastian aimait bien écouter les deux voix débattre, la deuxième, sa préférée, gagnait toujours. La première n'était pas en reste pour autant, elle avait parfois son utilité, en le poussant à faire sa vaisselle chez lui lorsqu'elle commençait à trop s'accumuler par exemple.
Ça faisait bien trois heures qu'il roulait et il commençait à faire un peu chaud dans la cabine du camion. Il ouvrit sa fenêtre pour faire rentrer l'air frais de la nuit et augmenta le volume de sa musique. De toute façon, la petite route de campagne qu'il suivait maintenant était complètement vide à cette heure très avancée de la nuit. Même la base militaire de l'autre côté des champs que la route longeait semblait en sommeil, à l'exception d'une lumière en haut d'une antenne qui clignotait, imperturbable.
Avec ses phares puissants qui déchiraient l'obscurité et le vent frais qui s'engouffrait à toute vitesse dans la cabine, Sébastian se sentait comme un capitaine à la barre de son vaisseau, traversant la mer nocturne pour mener sa cargaison à bon port. Il agrippa son volant un peu plus fort, comme si le gouvernail de son navire manquait de lui échapper et se pencha en avant, endurant de son mieux la tempête terrible provoquée par la brise qui rentrait à soixante kilomètres-heures. Il bifurqua à droite et se rassit au fond de son siège, une rangée d'arbres bordait la route ici, le bateau de métal serait à l'abri du vent, il avait fait du bon travail en tant que capitaine, comme toujours.
À partir d'ici il connaissait la route par cœur. Longer les arbres puis quitter la départementale pour traverser les champs, ne pas oublier d'éviter le nid-de-poule dans la montée qui suivait aussi. Il réduisit un peu le son de sa musique et en profita pour changer de CD, quelque chose de plus Rock serait parfait pour les derniers kilomètres. Il y avait une ligne droite un peu plus loin, idéale pour un solo de guitare pied au plancher.
Le routier ralentit pour s'arrêter devant la grille qui barrait la route et passa un bras par la fenêtre pour atteindre le digicode. Il tapa le code, machinalement, sans même réellement s'en souvenir ni regarder la machine. Sa mémoire musculaire ne lui avait jamais fait défaut et c'est sans surprise qu'il vit la grille s'ouvrir devant lui. Un peu plus loin, une série de hangars à la silhouette familière se profilait dans la nuit. Il se gara au pied de l'un d'eux, avec une précision experte et coupa sa musique. Il se rendit alors compte qu'il était tout seul.
Sébastian ne trouvait pas ça très normal, il avait bien parcouru la route dont il s'était souvenu. En principe, Arnauld, le gestionnaire des livraisons, aurait dû l'accueillir dès son arrivée.
Il descendit du camion, laissant les phares allumés et claqua la porte, espérant que quelqu'un l'entende. Une minute plus tard, il tapait du poing à la porte du hangar.
"Il y a quelqu'un ?!"
Silence. Sébastian commençait à s'inquiéter et à avoir un peu mal à la tête. Il recula de quelques pas, pour regarder le bâtiment. C'était pourtant bien celui dont il se souvenait. Plutôt haut, grandes portes, pas de fenêtres, tout en tôle… Même le logo était bien là, près de la porte de service, avec ses trois flèches dans des cercles concentriques.
Des flèches dans des cercles concentriques ? Une douleur lancinante s'empara de son cerveau comme un serpent enserrant sa proie. Le logo n'était pas le bon, mais il était arrivé au bon endroit, il en était sûr. Déjà, il n'arrivait plus à réfléchir, ni même à entendre à cause de l'assourdissante présence qui s'invitait dans son crâne. Ce ne fut que lorsqu'il vit des bottes au sol devant lui qu'il s'aperçut qu'un militaire le tenait en joue.
"Je vous ai demandé de vous identifier ! Qui êtes-vous ?! Vous êtes dans une zone interdite d'accès !" Aboya-t-il.
Son talkie grésilla quelque chose à sa ceinture, il avait déjà dû donner l'alerte. Sébastian voulut répondre, expliquer que sa présence ici n'était qu'une erreur, une bête mauvaise destination, mais la douleur lui hurlait le contraire. Sa présence ici n'était pas une erreur, et comme pour le prouver, elle redoubla. Deux vies contradictoires semblaient lutter dans son esprit.
Il se souvint de camions militaires, de livraisons d'armes et de nourriture, d'amis et de collègues, d'hommes en équipement tactique et d'autres en blouse, de bons moments et d'heures plus tristes. Et ces flèches, encore ces flèches, partout, les mêmes que sur la porte, les mêmes que sur l'écusson à la poitrine de l'homme qui le gardait au bout de son fusil.
Sébastian eut à peine le temps de lever un regard perdu vers le visage de l'homme armé qu'un violent coup de crosse lui fit perdre connaissance.
Sébastian Lorowsky n'était pas quelqu'un de très secret ni de très compliqué. Mais s'il y avait une chose que son métier de routier lui avait bien enseignée, c'était l'importance d'arriver à temps et aujourd'hui, il était en retard. Le Soleil allait bientôt se lever et le client n'avait toujours pas reçu sa livraison. Il roulait donc aussi vite qu'il le pouvait pour tenter d'arriver avant l'ouverture, espérant pouvoir rattraper l'erreur de destination qu'il avait commise et qui avait retardé son trajet de plusieurs heures.
Heureusement, il n'avait pas perdu trop de temps dans cette base militaire, le gardien à l'entrée avait vite pu lui indiquer la route à suivre pour rejoindre la nationale vers l'est. À moins qu'il ne s'agissait d'une zone industrielle, Sébastian n'était déjà plus très sûr. Il dissipa ces pensées d'un mouvement de tête. Tout ce qui comptait pour l'ex agent logistique, c'était d'arriver à l'heure. Il avait toujours considéré qu'une erreur, même commise involontairement, il fallait soit en assumer les conséquences soit parvenir à les effacer. Et surtout, ne pas laisser se reproduire une deuxième fois.
Il appuya encore un peu plus sur l'accélérateur.
